LIMPRÉVUE
Tout mon corps était sensible, comme égratigné, ma peau brûlante, mes lèvres fendillées. Cétait le matin très tôt.
Sur le marché, qui jouxtait la gare routière, il semblait y avoir en ce début de journée davantage de vendeurs que dacheteurs. Encore hésitante, je comptai une fois de plus mon argent. Maintenant quil était clair que je ne pouvais pas partir en bus avant le soir et que la seule solution, pour être rendue chez moi avant sept heures, était daller attendre une auto sur la route, il me restait assez pour acheter des poires. Javais toute la journée devant moi, et le soir était si loin que ma déconvenue à la gare ne minquiétait pas outre mesure.
Javais pris de bonne heure le chemin du retour, après deux nuits sans sommeil, me levant dans laube brumeuse pour attraper le premier bus en direction de Tartu. Je ne sentais même pas la fatigue, tout comme le jeûneur ne ressent plus la faim lorsque son abstinence dure depuis assez longtemps, mais javais limpression que la frontière entre sommeil et éveil sétait estompée. Durant ces deux nuits je navais dormi que par intermittence, en de brefs moments dinconscience profonde dont je me réveillais aussitôt, craignant de laisser échapper le moindre instant de ce court week-end. Même pendant quil dormait javais tâché, étendue, de le sentir avec tout mon corps à la fois. La nuit était tombée tout à fait et je narrivais pratiquement plus à le distinguer, mais la lune sétait mise presque aussitôt à briller entre les planches mal jointes de la cloison, et les moindres recoins sétaient bientôt trouvés baignés dune lueur vacillante et fragile. Durant son sommeil, je métais dit que je le préférais ainsi, endormi, mais lorsquil sétait réveillé et avait posé sur moi, lentement, un regard de plus en plus intense, mattirant à lui et effleurant mes lèvres brûlantes, javais senti de petites étincelles qui partaient de ma tête et se répandaient dans tout mon corps, crépitantes, incandescentes. La petite mort, oui, vraiment ! Javais cessé dêtre ; plus rien dautre nexistait que cette non-existence, puis de nouveau il y avait eu cette grange étrangère, remplie de foin odorant dont notre peau en sueur était couverte, et qui nous piquait.
Vers la fin de lhiver nous avions été sur le point de nous séparer. Je crois quil comprenait, lui aussi, combien nous étions en réalité étrangers lun à lautre, portant sur tout des opinions opposées, éprouvant des sensations différentes ; je me figurais quil narrivait tout simplement pas à mon niveau, jusquaux hauteurs où je planais, environnée par les objets quavait engendrés mon imagination. La médiocrité du quotidien nous épuisait tous deux. La cuisine, la lessive, les maladies de lenfant, la chambre froide et humide que nous louions, le manque chronique dargent, le fait de devoir toujours repousser à plus tard tous nos espoirs.
Lorsquil partit pour tout lété à lautre bout de lEstonie, je me sentis soulagée, libre. Des centaines de choses me semblèrent redevenir possibles mais au bout de deux semaines je ne pensais plus quà lui. Il mécrivait des lettres amusantes, très concrètes, où par endroits perçait soudain une sensibilité enfantine et maladroite. Son écriture était effroyable, précipitée. Je portais toujours ses lettres sur moi, où que jaille, et jusque dans la rue je marrêtais parfois pour en relire quelques phrases. Une des lettres était accompagnée de photos, floues et mal cadrées, qui le montraient maigre, barbu, les cheveux décolorés, posant sur un chemin de campagne inconnu. Jaurais voulu le rejoindre, mais je devais travailler et je navais personne à qui confier lenfant, encore trop petit pour maccompagner, pendant le week-end. Cette fois-ci seulement, ma mère avait accepté de le garder, en cette fin de semaine à lexact milieu de lété, du vendredi midi au dimanche soir à sept heures. Cétait sept heures précises, pas une minute de plus : elle avait ensuite quelque chose de très important à faire, et avant que je parte de chez elle jentendis une dizaine de fois au moins son « sept heures précises ».
Cest en pensant à cette heure fatidique que je métais mise en route dimanche de si bon matin.
Quil avait été oppressant de rester couchée en regardant la nuit séclaircir graduellement ! La séparation, larrachement mavaient paru, dans les premiers instants, une délivrance. Mieux valait partir ainsi, dans la nuit encore fraîche de rosée, quau beau milieu dune journée tiède, au terme de longs adieux, tandis quil commencerait déjà à penser à sa semaine de travail.
Jétais donc plantée là, mon argent à la main, et je scrutais le marché. En fait cétait encore un peu tôt pour les poires, mais le printemps avait été précoce, et lété chaud et généreux avait tout fait mûrir avant terme. Javais une telle envie de ces poires
Je les désirais justement un peu fermes, dun jaune encore verdâtre. Je pouvais même les sentir, dans lair matinal limpide mais déjà tiédi.
Un bus passa et je regardai les visages derrière les vitres. Je ne comprenais pas quil y eût dans cette ville endormie tant de gens en route pour Tallinn, et nulle part une place pour moi. Sans lobsession de ces fatidiques « sept heures précises », jaurais pu flâner, mener par tant dendroits familiers mon corps à la peau sensible et aux lèvres endolories, faire halte ici ou là, regarder le fleuve au courant paresseux, déambuler au long des rues. Au lieu de cela, je me dirigeai vers le marché et je passai parmi les commerçants. Il me sembla quils mobservaient avec une attention soutenue et étonnée.
Écorchée, pensai-je. Je suis toute entière écorchée vive, après ces deux nuits et cette journée. Ça doit se voir de loin, peut-être même se sentir, comme des poires, ou des fraises trop mûres.
Moi-même je le sentais, lorsque je marrêtais. Élevant la main vers mon visage, je vis le duvet doré, brillant, dressé sur mon avant-bras, et la peau était fraîche contre ma joue.
Un homme qui vendait des pommes de terre nouvelles sétait penché vers moi. Il sappuyait ce faisant si lourdement sur son grand sac plein à ras bord que celui-ci se renversa et laissa échapper son contenu. Les pommes de terre rebondirent dans toutes les directions ; poursuivant mon chemin, je posai le pied sur lune delles, qui sécrasa avec un bruit humide. De part et dautre de lallée on vendait des fleurs, et cet entassement, cet amoncellement de beauté, me poussait à presser le pas. Je commençais à craindre quil ny ait pas une seule poire à vendre sur tout le marché, et quau mieux je puisse trouver des pommes vertes, pas mûres ; mais lorsque je me retournai pour men aller, je les aperçus de loin.
Je marrêtai devant létalage et menquis de leur prix, qui pourtant métait désormais indifférent. Ce que je voulais maintenant, cétait les avoir le plus vite possible et me mettre à les manger sur-le-champ, bien quà les regarder je visse déjà quelles nétaient pas mûres, mais dures et peu goûteuses. Elles navaient même pas darôme, mais lidée de les croquer suffisait à me combler. En les mangeant, il me revint en mémoire un poème sur les fruits verts que lon doit manger au clair de lune, quand les horloges mentent et quapparaissent des chemins sans issue. Je me dirigeai vers larrêt de bus en tâchant de men rappeler la mélodie. La rudesse du matin faisait place, petit à petit, à la chaleur dune journée dété.
Jattendais déjà depuis plusieurs heures au bord de la route, en lisière de la ville, et je regardais de lautre côté de la chaussée les ombres se raccourcir tout doucement au pied des grands arbres. Presque aucune voiture ne circulait, tout le monde devait faire ce dimanche la grasse matinée. Il était passé une ou deux autos familiales remplies denfants, une Volga noire, plusieurs voitures à remorques de kolkhozes qui circulaient dans le voisinage, puis de nouveau plus rien. Mais cétait encore le matin dici sept heures du soir, javais bien le temps. Jaurais aimé marcher au bord de la route, méloigner de la ville, mais lorsque les autos roulent à pleine vitesse on est beaucoup plus difficilement pris. Je faisais les cent pas, méloignant du sac que javais laissé tomber sur le talus, puis revenant vers lui. Il me restait quelques poires. Je les gardais pour lenfant. Javais faim.
Puis jentendis, de loin déjà, le grondement grave dun gros camion. Il arrivait à toute vitesse, sûrement plus vite que la limite permise. Il était dun orange éclatant, avec une cabine spacieuse et une remorque imposante. Le vent me fouetta le visage lorsquil me dépassa, puis il ralentit dans un grincement de freins et sarrêta au bord de la route. Jempoignai mon sac, courus à sa hauteur, montai sur le plus haut degré du marchepied en magrippant dune main ; jouvris enfin la portière avec effort et je dus basculer en arrière pour permettre son passage.
« Vous allez à Tallinn ? demandai-je.
Oui. »
Mon sourire, réservé tandis que je posais la question, sépanouit et je grimpai sur le siège. Le moteur rugit, le camion se mit en route, lentement tout dabord, puis plus vite, le long de la route qui se chauffait au soleil.
Des deux côtés, nous fûmes bientôt environnés de forêts de pins aux hauts troncs lisses, et comme toujours je me réjouis du spectacle de la lumière claire que lon voit dans ces forêts. Je navais regardé le conducteur en face que pour lui poser ma question, et pendant les premiers kilomètres je ressentis lhésitation que lon a toujours vis-à-vis dun étranger à qui lon va être redevable pendant les prochaines heures. Certains conducteurs parlent avec leur « imprévu » du pays, du temps, et alors il faut écouter et répondre à bon escient. Dautres et cest le cas favorable restent silencieux, sifflotent dans leur coin, regardent la route et ne font pas attention à vous.
Il roulait à toute vitesse, taciturne, et en regardant les bornes kilométriques je calculais lheure à laquelle je serais rendue. Perchée dans cette haute cabine, je voyais la route bien au-dessous de moi et lorsque lénorme engin dépassait une automobile ordinaire, il semblait que celle-ci natteignait même pas la hauteur des larges roues. La vitesse mavait réveillée, je réfléchissais à ce que je ferais, une fois en ville, de mes dernières heures de liberté, lorsque je remarquai que nous avancions de plus en plus lentement. Les arbres sur le bord de la route, qui tout à lheure avaient filé si vite, étaient maintenant presque immobiles. Plusieurs autos nous doublèrent. Je jetai un coup dil en direction du compteur, mais il était trop loin. Le conducteur sappuya paresseusement contre le dossier et dit :
« Tu es pressée ? Moi pas du tout : jai des tonnes de temps. »
Il avait la trentaine, ou un peu moins. Ses manches retroussées découvraient des avant-bras musculeux et couverts de poils frisés. Me jaugeant du regard, il répéta : « Des tonnes... »
Il tourna la tête vers moi et je vis ses yeux, quil avait dune couleur indéfinie, grisâtres, jaunâtres. Son regard était plus lourd encore que ses « tonnes de temps », et le dessin de sa bouche mêlait mépris et appétit de jouissances. Il savourait lidée que javais compris son dessein, que la peur me mettait intérieurement sens dessus dessous et que jallais appeler à laide. Un monstre. Cétait si clair que je cherchai, tout en le regardant, les mots les moins susceptibles de le provoquer :
« Mon temps à moi se mesure différemment... et ça marrangerait que vous accélériez.
Ton temps mappartient, depuis que tu es montée à bord. »
Ma robe courte laissait voir mes jambes nues ; ma peau, marquée des griffures de lamour, se couvrait lentement de sueur. Javais la nuque raide et douloureuse, comme si quelquun leût serrée déjà entre ses doigts.
« Si notre temps passe de manière si différente, laissez-moi descendre tout de suite, jattendrai une autre auto. »
Parler me faisait mal aux lèvres, mais je nosais pas y passer ma langue pour les humecter.
Il se mit à rire.
« Oh non ! Tu fais le voyage avec moi, sauf si tu préfères aller tout de suite faire un tour dans la forêt. Regarde, voilà justement un chemin. »
Il freina un instant et regarda vers moi :
« Tu veux ? Tout de suite ?
Non ! », dis-je en sentant la pression saccentuer sur ma nuque. Jessayai denvisager la suite sans me la représenter vraiment, sans mimaginer luttant jusquau moment où ce poing, pour lheure encore posé sur le volant, sabattrait sur ma tempe. Je vis mon corps déchiqueté gisant dans lherbe, les mouches. Je serais un festin pour les insectes ; lhiver venu, il ne resterait peut-être plus grand-chose de moi.
Non, pensai-je. Je me rends folle, à imaginer des choses pareilles. Il na même pas besoin de me frapper...
Mon sac glissait ; je le serrai fortement contre moi et sentis les formes rondes des poires qui restaient. Je pensai à leur goût : fermes, pas mûres... bonnes. Je plongeai la main dans le sac et en saisis une.
« Avec cette chaleur ça va être une journée pénible, et longue. À toi de choisir : est-ce que je tourne tout de suite... »
Il conduisait maintenant bien appuyé contre le dossier de son siège, et il y avait dans sa voix une assurance satisfaite.
« Non merci », répondis-je en serrant la main autour de la poire. Avant, je voyageais toujours avec un couteau dans mon sac, un véritable poignard finlandais, et tout en sachant que je ne men servirais jamais contre quelquun, jen retirais un sentiment de sécurité.
« Tu ne mas pas lair bien inquiète. Tu ne crois peut-être pas que je peux faire de toi tout ce que je veux ? Tout ! »
Je gardais un il sur la chaussée, qui défilait sous le véhicule avec une lenteur exaspérante. Notre vitesse était cependant juste suffisante pour que je me rompe tous les os si je tentais de sauter en marche. La route était déserte, il pourrait tranquillement sarrêter et venir voir ce qui restait de moi. Je limaginais se penchant, je voyais sur son visage cette curiosité animale qui sempare des gens lorsquils se rassemblent, bruissants, sur le lieu dun accident. Un essaim de mouches.
Il jouit déjà, rien quà me faire peur, le salaud, pensai-je ; il na même pas besoin de tourner quelque part.
« Ce ne sera pas si facile de me sortir de la cabine... » Je me forçai à regarder vers lui, à croiser ce regard. « Pour me pousser je jaugeai lespace qui nous séparait je suis trop loin, et pour me tirer depuis lextérieur, ça demandera beaucoup defforts ! »
Jaurais voulu hurler : « Je vais te péter la gueule ! » ; jespérais au moins quil pouvait le lire sur mon visage. Ou alors me donner une allure sûre de moi et courroucée, tout dabord pour me tromper moi-même, puis lui, jusquà ce que nous finissions par y croire tous les deux.
« Oh ! oh ! dit-il. On sexcite ! Cest charmant, mais nespère pas membrouiller. Tu ne sais pas pleurer, et tu es trop fière pour supplier. On va avoir du bon temps, tous les deux... »
Ses paroles étaient entrecoupées de petits rires brefs, comme des jappements.
« Ma femme, au début, elle simaginait que si elle avait besoin de quelque chose il suffisait de pleurer. Plus tard, elle sest contentée de siffloter en se mettant du rouge sur les ongles, et de les affûter tous les soirs sous mon nez. Regarde, jai même quelques cicatrices, par-ci par-là. »
Il écarta le col de sa chemise et me fit voir, près de sa clavicule, des cicatrices de coups de couteau, bleuissantes.
« Ce ne sont pas des ongles.
Si tu avais vu comment elle les aiguisait, tu me croirais. »
Il sortit sa chemise de son pantalon et louvrit complètement.
« Quelle chaleur, bon sang ! Tu veux savoir où je les ai eues, ces cicatrices ? »
Je répondis oui. Je voulais le faire parler, parler le plus possible.
« En prison.
Pourquoi ?
Pourquoi la prison ou pourquoi le couteau ?
Pourquoi le couteau ?
Jétais désobéissant. Ça répond dailleurs aux deux questions, ma petite ! Tu sais comment je me suis fait prendre, la première fois ? Tu imagines que jai piqué quelque chose, ou que jai tabassé quelquun un peu trop brutalement ? Pas du tout ! Jallais prendre le tram et jétait devant un type. Quelquun sest mis à courir, yen avait un autre qui sagitait, et puis des petits morveux dans un coin, qui racontaient des sottises, et au moment de monter dans le tram jai reçu un coup de matraque. Alors jai attrapé la matraque, et sans réfléchir jen ai rendu un bon coup à ce salaud. »
Tout en parlant le chauffeur avait redonné des gaz. Le courant dair bruyant faisait flotter les pans de sa chemise ; lénorme engin avait presque retrouvé sa vitesse davant, sur cette route de dimanche, tranquille et déserte. De soulagement, mes mains, mes jambes, mon dos crispés se détendaient.
« Et puis ? demandai-je.
Et puis... » Il regarda la route, remarqua la vitesse et ralentit aussitôt. « Et puis ce connard sest agrippé à moi et sest écroulé en hurlant ; les miliciens me sont tombés dessus et la bagarre a commencé. Ce fumier-là navait pas son uniforme ! Moi je comprenais pas grand-chose, jétais pas au courant, je sortais à peine du lycée professionnel. On prétendait que jétais le meneur de je ne sais quelle affaire, dune histoire de gamins ! Une révolte de chiards aux yeux bleus... Moi ! Ça ma fait éclater de rire, et jai encore pris sur la gueule. Jai vraiment tout vu, des choses qui te feraient tomber à la renverse de peur, mais cétait la première fois que jentendais un truc pareil. Toi et moi, ma chérie, on est rien que des Estoniens : ils me lont bien fait comprendre ! »
Il eut de nouveau son rire aboyé. Je navais encore jamais entendu un rire haineux comme celui-là. Cette manifestation de joie, de plaisir, se changeait dans sa bouche en une expression de mépris, envers tout et tout le monde. Un tel rire venait sûrement de lenfer quavait dû être son enfance. Dans ma tête passaient toutes sortes dhistoires horribles. Je navais plus peur.
Il tourna et emprunta une portion de route plus ancienne, qui serpentait dans le bois avant de rejoindre la route principale. Le camion se rangea lentement sur le bord du chemin et sarrêta. Subitement, tout était très silencieux, on entendait le bourdonnement des insectes et, au loin, des bruits de machines. Un tracteur roulait entre des champs. De mon côté de la route poussaient des broussailles épaisses dont les branches venaient frotter contre le camion. Javais la main sur la poignée de la portière et je me demandais quoi faire. Si je sautais, il me rattraperait sur le bord du chemin. La cabine était trop large pour quil puisse matteindre en étendant le bras. Des fleurs en plastique dans un gobelet, qui avaient trembloté pendant tout le voyage, étaient maintenant inertes. Le silence était de plus en plus pesant.
Il sétira, à moitié affalé, se gratta la poitrine, laisselle. Il était deux heures et nous navions fait que la moitié du trajet. Je pensai à tout le temps que javais perdu, à ce morne début dannée durant lequel javais détesté mon amour et le piège dans lequel celui-ci mavait entraînée. Tous mes grands rêves sétaient effondrés comme du sable, javais limpression de me rabougrir, de me vider ; je commençais à trouver que la vie ne me donnait pas ce quelle me devait.
« Jai fait un sacré chemin », dit-il. Je regardai de son côté et vis quil avait fermé les yeux. « Je vais faire un petit somme. »
Il y avait un bout de terrain sur lequel je devrais courir pour atteindre la grand-route. Il nétait évidemment pas endormi. Il attendait.
« Doù tu viens ? », me demanda-t-il.
Ma réponse ne venant pas, il ouvrit les yeux.
« Allez, dépêche ! dit-il brutalement. Accouche !
Jétais chez des parents à Otepää. Je dois être rentrée chez moi ce soir pour moccuper de mon enfant. Je nai pas pu avoir de place dans le bus, même pas dans un taxi collectif... »
Je ne lui dis pas que dans le temps, quand je navais pas assez dargent, je voyageais partout en auto-stop. Parfois à deux ou à trois, parfois aussi toute seule. Puis, après que le conducteur dun camion-citerne de lait eut conduit une de mes amies en pleine forêt et leut violée, javais arrêté. Le bonhomme, bedonnant et dâge moyen, paraissait si sûr, si paisible, quau moment où il sétait engouffré dans la forêt ma camarade de classe ne comprenait pas encore ce qui se passait. Elle me dit quelle avait ensuite vomi pendant des jours et, après avoir raconté cela, elle sétait levée et avait gagné les toilettes en titubant.
« Tu mens ! Tu ne viens sûrement pas de chez une tante quelconque, même un aveugle verrait ça tout de suite. Chez qui tu étais ? Est-ce que tu as seulement un enfant ?... Tu crois que tu vas mattendrir avec ces salades... Jai tout mon temps... »
Oui, vraiment des tonnes, pensai-je. Si lourdes...
« En prison, jai compris que le temps, on en a à la tonne. Il ny a pas besoin den faire provision, il suffit davoir la force dattendre le moment exact, alors tout arrive dans le creux de ta main si tu ne te précipites pas, si tu fais le bon geste au bon moment. »
Il replia ses doigts comme des griffes, puis ferma le poing.
« Je ne suis jamais fait pincer sur mes gros coups, mais je suis tombé pour des bêtises. Tu veux savoir ce que je faisais vraiment ? Si je te le racontais, après je serais obligé de te faire taire. »
Il rit à nouveau.
« Oui, répondis-je.
Cest ce que je pensais. Ça te ressemble, tu joues le banco. Toi, ce quil faut, cest pas te violer tranquillement dans la forêt ; toi, il faudrait te faire la peau. »
Assis, il regardait ses mains posées sur le volant. Par la fenêtre ouverte étaient entrées quelques mouches. Elles tournoyaient autour de nous, volaient contre la vitre et restaient là à bourdonner.
« Bon Dieu ! dit-il, je supporte pas quand elles me tournent autour pendant que je roule et quelles passent dans mon col. Ouvre la fenêtre de ton côté, pour quelles sen aillent quand on roulera. »
Il démarra et nous suivîmes le vieux chemin cahoteux jusquà la grand-route. Nous avancions, mais lentement, nous nous traînions le long de ce dimanche plein de verdure vive et que réchauffaient les rayons du soleil. Quand nous approchions dun bourg, il accélérait un petit peu. Une ou deux fois déjà, à lapproche des maisons, javais été sur le point douvrir la portière pour sauter ; sans se tourner vers moi, il me dit : « Nessaye pas, ou je te roule dessus, tu restes sous les roues arrière et même ta mère ne pourra pas te reconnaître. »
Lorsque nous arrivâmes à la hauteur de léglise dAnna, une odeur de goudron fondu entra par les fenêtres. Au-dessus de la route, la chaleur faisait vibrer lair. Léglise, le cimetière derrière son muret de pierres, le magasin fermé, les maisons dans les bosquets : tout était si familier, chaque chose à sa place, et pourtant rien nétait plus comme avant. Jétais maintenant complètement calmée, je ne me demandais plus comment le faire parler, comment être plus rusée que lui, comment sympathiser. Jétais si fatiguée que jaurais seulement voulu appuyer à fond sur laccélérateur, envoyer lénorme engin, à pleine vitesse et dans un vacarme épouvantable, contre nimporte quoi qui larrête et le réduise en miettes. Cette lenteur, étirant chaque heure qui passait, tandis quil se demandait à lapproche de chaque bosquet ce quil allait pouvoir y faire de moi, et entre temps son rire, son silence... Des tonnes de temps.
Le soir tombait déjà lorsque nous passâmes Vaida. Le soleil déclinant commençait à éblouir les yeux des voyageurs se dirigeant vers Tallinn. Je ne voyais pratiquement pas la route ; lui, ça ne paraissait pas le gêner. Le flot de la circulation était devenu plus rapide. Des autos toujours plus nombreuses nous doublaient. Je me faisais mal aux yeux à regarder leurs feux arrière rouges. Serait-il jamais possible dappeler au secours ? Nen aurais-je jamais fini avec ce vacarme, cette vitesse, ce scintillement de feux arrière ?
« Tu sais bien te taire et écouter, dit-il. Ma femme, cest une idiote, mais jai aussi un gamin de huit ans, et puis elle fait la cuisine à peu près proprement. »
Il sarrêta sur le bord de la route, descendit du camion, fit le tour par devant et saisit la poignée de la portière de mon côté. Je la fermai de lintérieur, et il eut encore son rire bref. Puis il se retourna et pissa longuement dans le fossé, en faisant un jet courbe. Il montrait une tranquillité de père de famille et je songeai subitement que si jouvrais la porte brusquement, je pourrais le frapper dans le dos ou à lépaule, et que jaurais une chance de me sauver. Si une auto sétait trouvée à notre hauteur, je laurais tenté. Plus par peur maintenant, mais excédée par la lenteur exaspérante de ce voyage.
Il sembla deviner mes pensées. En regagnant sa place, il me dit :
« On faisait ses petits plans ? Ne crie pas avant davoir mal !... Tu aimerais bien mégorger dun coup de dents, hein ?
Non », répondis-je.
Il rit, aboyant, hoquetant de plaisir.
Quand Tallinn commença à se profiler à lhorizon, je ne parvins pas à me sentir soulagée. Je vis un avion prendre son vol, ses lumières sélever dans le ciel, séloigner...
« Tu penses que tu es arrivée, dit-il en tournant le long du lac Ülemiste, en direction de Järve. Il est presque six heures et demie. Je vais au dépôt à Hiiu ; il est désert, et je temmène avec moi. Un dimanche soir, personne ne viendra nous déranger. Tu ne me crois pas ? Tu imagines que je vais te laisser partir comme ça ?
Quel jeu minable ! lui dis-je.
Quel jeu ! Tu crois que tout ça cétait du flan ? Je tai parlé de moi, plus que je nen ai jamais dit à ma femme ! Je tai conduite jusque ici, alors que jaurais pu tabandonner derrière le premier buisson, et même les chiens nauraient rien dit... Allez, descends ! Tout de suite ! Fous le camp ! Quest-ce que tattends ? »
Son visage avait revêtu un masque de colère. Sil avait pu allonger le bras jusquà moi, il maurait frappée. Malgré le coup de frein, le camion roula encore quelques mètres. Jouvris la portière.
« Attends ! dit-il. Je me demande pourquoi je te laisse partir... »
Je le regardai dans les yeux et il eut encore une fois son rire nerveux.
« Si tu tétais mise à crier ou à pleurer... Mais tu es restée là, assise, comme une sorcière... Attends !... »
Je sautai à terre et claquai la portière, puis je méloignai, marchant vers le passage à niveau que japercevais au loin. Il passa à ma hauteur avant que je ny arrive. Je regardai ma montre et je pressai le pas, courant à moitié. Si le bus arrivait tout de suite, je serais peut-être à la maison à sept heures.
Dans mon sac, javais trois poires à moitié mûres pour lenfant.
Traduit de lestonien par Jean Pascal Ollivry