La parution de Pays frontière
(Piiririik), en 1993, a été considérée
en Estonie comme un véritable événement. D’abord parce
qu’elle révélait un auteur jusqu’alors totalement inconnu,
Emil Tode, dont le style et le ton tranchaient radicalement avec le reste
de la production nationale. Ensuite parce que ce roman était le
premier à s’affranchir du tabou qui, dans une Estonie encore marquée
par la morale de l’époque soviétique, entourait l’homosexualité.
Mais alors que plusieurs critiques qualifiaient cet ouvrage de «premier
roman homosexuel estonien», de nombreux lecteurs y voyaient au contraire
l’histoire d’une relation entre un homme et une femme. Cette ambiguïté
du récit vient du fait que le personnage principal (qui est également
le narrateur) n’est pas nommé et que rien ne permet d’identifier
son sexe avec certitude, puisque l’estonien ne connaît pas le genre
grammatical.
La première surprise passée,
les critiques et les lecteurs estoniens ont cherché à
savoir qui était ce mystérieux Emil Tode dont nul n’avait
jamais entendu parler. En Estonie, l’apparition soudaine d’un écrivain
que personne ne connaît est en effet un événement hautement
improbable, pour ne pas dire impossible. Il a donc été clair
aussitôt que ce nom, d’ailleurs un peu étrange, était
un pseudonyme. Il est apparu tout aussi rapidement que derrière
celui-ci se dissimulait le poète et traducteur Tõnu Õnnepalu,
né en 1962.
Après trois recueils et de
nombreuses publications en revue, Tõnu Õnnepalu était
considéré comme un jeune poète plein de promesses.
Nul n’aurait pu imaginer que son talent s’épanouirait dans le domaine
du roman. C’est un séjour de plusieurs mois à Paris, en 1993,
qui a permis ce renouvellement de son écriture. Depuis plusieurs
années déjà, il n’écrivait plus guère
de poèmes. Il se consacrait principalement à la traduction
d’œuvres littéraires françaises (romans de François
Mauriac, Romain Gary, Sébastien Japrisot) et à la rédaction
d’articles et d’essais pour différents journaux.
À Paris, où il était
censé composer et traduire une anthologie de la poésie française
travail qui ne semblait guère l’enthousiasmer ,
il écrivit ce roman inspiré par ce qu’il découvrait
autour de lui et dans lequel il incorpora de nombreux éléments
autobiographiques.
Le personnage principal, comme l’auteur,
séjourne à Paris avec une bourse de traduction. Le récit
s’articule autour de sa liaison avec un professeur de philosophie, Franz,
liaison très ambivalente où le mépris et la haine
l’emportent peu à peu sur la curiosité initiale. La relation
se termine mal par le meurtre de Franz et le (la) coupable
livre sa confession dans des lettres qu’il (elle) adresse à un certain
Angelo, rencontré à la terrasse d’un café.
Dans ce roman poétique et impressionniste,
les événements ne jouent pas un rôle essentiel. Ils
constituent simplement une trame assez lâche sur laquelle le personnage
principal tisse une sorte d’autoportrait mental. Il y apparaît comme
un être passif et pessimiste, très critique et désabusé
à l’égard du monde qui l’entoure. Aux réminiscences
nostalgiques de sa grand-mère et de son enfance s’opposent à
la fois le rejet de son pays, qui n’a pas encore émergé de
la grisaille et de la misère soviétiques, une fascination
mêlée de répulsion pour la société occidentale
et le sentiment de l’inutilité de tout, en particulier de la culture
et de la littérature. C’est à la lumière de ce nihilisme
du personnage, reflet probable de celui de l’auteur, qu’il faut comprendre
le mépris des conventions narratives et les invraisemblances volontaires
du récit (l’empoisonnement de Franz par un médicament homéopathique,
une disquette d’ordinateur qui surgit de la Seine, le statut incertain
des lettres à Angelo : qui est leur véritable auteur ? Angelo
lui-même existe-t-il ou n’est-il qu’un double imaginaire du narrateur
?)
Pour le lecteur occidental, et français
en particulier, ce roman permet d’entrevoir comment un intellectuel est-européen
ressent, au début des années 90, le décalage social,
économique et humain qui existe entre l’Europe de l’Est et l’Europe
de l’Ouest. Le regard ainsi porté sur notre société
et notre mode de vie nous en révèle les aspects superficiels
ou ridicules, tandis que les évocations de l’Estonie (qui n’est
pas nommée et incarne ici, par synecdoque, l’ensemble de l’Europe
orientale) font sentir, grâce à de nombreux détails
très concrets, le dénuement matériel dans lequel vivaient
et vivent encore des millions d’Européens. Ce livre est donc, en
un sens, très lié à son époque, mais la qualité
de son écriture et la profondeur du portrait humain lui confèrent
aussi une dimension intemporelle, qui lui vaut aujourd’hui d’être
considéré comme un classique de la littérature estonienne
contemporaine.
Antoine Chalvin