MARGUERITES
Un beau jour, des carrioles et des cuisines militaires roulèrent dans la cour. En un instant la maison entière fut fouillée, de la cage de létourneau jusquaux celliers, les baïonnettes avaient percé les coussins et les matelas, avec les crosses des fusils on avait abattu les pommes. Des étables fut sorti le plus gros des moutons pour le déjeuner. Parce quils juraient en russe et venaient de lest, je les pris pour des Rouges. Mais jappris bien vite quils faisaient partie de larmée blanche de louest, en retraite.
Quand tout fut fouillé, tout jeté sens dessus dessous, le chef des héros arrêta son cheval devant mon escalier. Il sexcusa du dérangement, fit à son tour linspection des garde-manger, des caves et des pièces, comme sil avait voulu sorienter dans le nouveau logement.
Il flairait partout, et dans la salle à manger, il demanda :
On a tué quelquun ici ?
Non, seulement pansé des blessés, amputé une jambe.
Il flaira encore :
Oui, oui, je le sens. Je reste ici ! Planton !
Son ordonnance parut sur le seuil.
Mes effets ! Le lit de camp ! Le samovar !
À vos ordres, Excellence !
Volte-face, claquement sec des talons. Puis lofficier sadressa à moi :
Fille du propriétaire ?
Non, répondis-je.
Ah bon, restée comme intendante ? Vous pouvez vous en aller, pour le moment.
Devais-je, moi aussi, faire claquer les talons ?
Dans ma chambre, un type était en train de fouiller ma commode, un autre se traînait sur mon lit avec des chaussures boueuses et se roulait une cigarette. Leurs uniformes kaki ne les dérobaient pas à mes regards. Mais, comme je nétais pas leur chef direct, ils se moquèrent de moi, me soufflèrent la fumée au visage, me dirent des plaisanteries équivoques.
Lofficier, à qui jallais me plaindre, me regarda alors pour la première fois en face et dit :
Cela ne fait rien, nous tâcherons de nous arranger. Vous pouvez donc bien aussi rester ici, dans la salle ; voici un divan. Quant à moi, jai mon lit de camp. Cest la guerre, il faut sen accommoder.
Alors, je le regardai pour la première fois, moi aussi. Le col très haut séparait le long corps, soudé dans luniforme, de la tête petite. Des deux côtés de la bouche, il avait des creux profonds, ses joues en paraissaient ridées. Ses yeux étaient petits, avec des cils et des sourcils très clairs, et je croyais y lire quelque chose de cruel et de pervers.
Il continua :
Les hommes sont fatigués. Lépreuve la plus dure les attend. Vous comprenez, avant lattaque, ils doivent se reposer
Comment, vous avez lintention dattaquer ? Mais qui donc ? Puisque vous venez de lest...
Ah ! On voit bien que Mademoiselle nest pas stratège... Une retraite provisoire nest quune ruse de guerre. Nous nous retirons afin de les envelopper.
Il tira son siège plus en arrière, étendit sa main autour de la table, dune façon enveloppante, de mon côté.
Regardez ! Se retirer ainsi, puis glisser autour du coin, et crac ! saisir lennemi ! Des ruses, Mademoiselle, rien que des ruses !
Je devins plus attentive. Je craignais cette retraite, ce glissement autour du coin, et cette brusque saisie. Je suivais des yeux tous les mouvements de cet homme. Il se domptait encore, mais qui connaissait ses griffes ? Il semblait préoccupé de choses tout innocentes. En causant, il mit sa main dans sa poitrine, sous son aisselle, la sortit et flaira ses doigts, ensuite il gratta une de ses dents du bout de longle et renifla de nouveau ses doigts.
Plus tard, dans le jardin, il ramassa une pomme pourrie et la garda longtemps dans sa main. Il sarrêta près du pommier sous lequel la jambe était enfouie, et je commençais à craindre quil ne la flairât tout dun coup et quil nallât la déterrer, pareil à un chien. Mais il gratta seulement un peu de mousse humide de lécorce et la fourra sous son nez. Comme il saperçut que je lobservais, il sourit un peu :
Cela ne vous plaît pas ? Lautomne, les feuilles pourries, les champignons ? Oh, parfois on pourrait rester des jours entiers dans la tranchée, parce quil y a tout près une fosse à tremper le lin, ou un arbre en putréfaction.
Et il raconta que pendant la grande guerre, il ne fut point dégoûté par la puanteur dun champ de bataille le second, le troisième jour après le combat. Il navait pas bouché son nez avec de la ouate, en Pologne, quand il fallait tirer étendu entre des charognes de chevaux. Sil lui fallait tuer sa Miralda, i1 ne len aimerait pas moins.
Il continua ses réflexions. La guerre, par exemple : est-ce quelque chose pour la vie ? Ce nest bon que pour les cadavres. Tuer le plus possible, cest là lidée la plus profonde de la guerre. Cest la seule époque où, pour avoir tué, on ne vous entraîne pas devant le juge ou devant Dieu, mais où vous recevez des promotions pour avoir bien su toucher des cibles mouvantes. Détruire lennemi, fusiller ses prisonniers et les blessés, disons sous prétexte despionnage ! On en trouve toujours, des prétextes. On ne peut jamais se confier à des vivants, ils trahissent, ils vous tueraient vous-mêmes. Le cadavre est dépourvu de paroles, il ne trahit pas, noppose pas de résistance. Le plus possible de cadavres obéissants, cest là lidéal de la guerre.
Vous voyez, termina-t-il, dautres parlent de défendre leur pays et la liberté, hein ? Moi, je nai pas de patrie. Ma patrie est un grand cadavre. Ou bien exigez vous que je me batte pour votre pays à vous ? Eh bien, je le libérerai et je vous donnerai votre liberté !
Nous étions près dune plate-bande ; il se pencha vers une marguerite, la cueillit, la renifla voluptueusement et me la donna, comme si elle lui avait appartenu, de même que cette patrie et cette liberté quil voulait créer et donner.
Je lui rendis la fleur. Il la fixa sur sa poitrine, à côté dautres décorations et de médailles imaginaires. Il fit claquer ses talons et me remercia. Il jeta subitement dun geste large la main hors de sa manche, consulta sa montre en argent, munie dune grille.
Excusez, Mademoiselle, cest lheure des exercices.
Il engueula ses hommes. Ne pas devenir paresseux, sinculquer lobéissance, savoir bien tirer, ne pas se traîner le long de la route, comme un troupeau de moutons, mais bien rythmer leur marche.
Enfin, toute cette chair humaine dressée sétait alignée. Son commandant la dirigea avec bonne humeur dans toutes les directions. Peu importait que laccoutrement fût bariolé, à commencer par les képis qui servaient doreillers, et pour finir par les chaussures que leau des fossés avait détrempées et que la bourbe des routes avait crottées. Un soldat portait comme bandes molletières des lambeaux dun tapis. Un autre avait pour manteau une pièce de peau de mouton. Peu importait ! Lofficier examina la tension des courroies, invectiva les sous-officiers qui navaient pas fait astiquer les boucles des ceintures des hommes, appliqua des claques sur le ventre de quelques-uns, mit les pieds à leur juste place, flaira les canons des fusils.
Toutes les marches et les honneurs, saluts et exercices de revue de troupe terminés ainsi quil le fallait, lofficier tortilla les bouts de sa moustache blonde et sécria :
Bien, les gars !
On lui répondit dune voix tonnante, comme il lexigeait, mais lensemble ne réussit pas. Pour cela, il fallait encore de lexercice. Au loin grondaient les canons, sourdement, comme un orage. Lofficier disparut dans la maison.
Moi, je ne savais où aller. La maison était encombrée détrangers, on me défendait lentrée de ma chambre. Je nosais guère aller dans la grande salle, javais le frisson près de cet officier. Les rides de son visage décourageaient le regard, dans sa conversation et dans ses idées, il y avait quelque chose de décomposé, de pourri.
Il minvita à prendre le thé avec lui, moffrit du vin. Je renonçai à ses largesses. Sur la table étaient étendues des cartes militaires, il avait perdu de vue la ferme et me pria de laider à la situer. Je me baissai de lautre côté de la table et je tâchai de lire les noms. Je sentais quil se penchait sur ma nuque et flairait mes cheveux. Jeus la chair de poule à la nuque : allait-il y planter ses dents ?
Ici, mécriai-je, le doigt sur le point découvert et je me redressai. Alors, il se pencha à son tour :
Voyez où il nous faut aller ; ici, nous les entourerons, ainsi il minvita à me pencher de nouveau. Ici nous les tiendrons dans un cul-de-sac. Personne nen échappera vivant.
Cétait tellement simple dentourer lennemi, de le jeter, de le noyer dans un lac, de lensevelir dans un marais. Puis cétaient les vastes plaines, largement accueillantes. La Russie, cétait un cadavre mon corbeau avait tenté sa chance de toutes parts : à Arkhangelsk, en Ukraine, en Sibérie, jamais il navait pu lapprocher. Maintenant, il la tenait enfin, ce nétait plus quune question de jours. Leau lui en venait à la bouche, il en oublia même de sucrer son thé.
Il retourna la carte de la Russie, gâteau immense, sans savoir de quel côté lentamer. Les dents lui démangeaient, car il les cura avec ses ongles quil renifla ensuite.
La seule chose qui laissait à désirer : le service de liaison ne travaillait pas bien. Pas de nouvelles depuis quelques heures. Le téléphone était en panne. Parfois labsence de liaison fait échouer les plus beaux projets. Parfois, on est attaqué par ses propres gens. Il buvait du vin avec le thé et semballa dans ses explications. Il métala ses connaissances sur la guerre dattaque, la tactique, la fortification, la grandeur normale des tranchées.
Tout le temps ses petits yeux fuyaient les miens. Il y avait en eux du crime. Le soir tombant, je nosai plus rester dans la pièce, je le craignais comme un loup-cervier regardant la chair quil va dévorer une fois la nuit tombée.
Je sortis de la pièce. Au dehors, on démolissait la palissade du jardin pour le souper.
Bientôt des courriers essoufflés arrivèrent, on jurait, on préparait le départ. Jétais joyeuse.
Les voitures furent chargées, les hommes salignèrent, on se bourra les poches de pommes. La couverture de mon lit avait disparu, les tiroirs baillaient, les portes de larmoire étaient ouvertes.
Le cheval est sellé, annonça-t-on dans la salle.
Lofficier sortit un instant, donna quelques ordres, envoya les hommes, promit de les rattraper tout à lheure. Puis il sapprocha de lescalier où jétais, me regarda en face et dit dune voix ferme :
Rentrons ! Terminons nos comptes !
Il voulait probablement être correct et payer le foin, la paille, les pommes et les couvertures.
Oh, ce nest rien, dis-je, cest une bagatelle, elle ne vaut pas la peine dun panier.
Mais il avait dautres comptes à régler avec moi.
Je vous en prie, et lofficier ouvrit la porte devant moi.
Nous entrâmes. La porte fut fermée à clef. Je restais immobile. Deux bougies brûlaient sur la table, dans le courant dair leur flamme vacillait, et dans cette lueur le visage de lofficier parut si dégénéré, que jeus peur de le regarder en face.
Que désirez-vous ? demandai-je tranquillement.
Il jeta son képi sur la table, sassit lui-même sur une chaise et commença à enlever ses gants, comme pour me fouiller les mains nues.
Faire les comptes avec vous, il chantonna cela ironiquement.
Dans les plis de sa joue je vis du désir, les narines tremblaient perversement, comme si elles sentaient la puanteur dun cadavre. Dun mouvement lent, il mit son revolver sur la table, continua à me regarder.
Diable, dit-il comme ivre, on dirait que je mapitoie... Bien que je ne men sois jamais préoccupé. Qui me disait de vous expliquer tout ? Vous savez donc doù je viens, où je vais ? Je ne laisse pas derrière moi de témoins vivants... Vous comprenez ?
Dans les instants dangereux, je deviens lucide et dure comme du cristal. Je ne craignais pas larme sur la table. Les lèvres de lofficier sétiraient un peu désagréablement et les yeux semblaient me tâter, me dévêtir. Quavait-il lintention de faire ? Et moi : mévader ? Par la porte, impossible, et je natteindrais pas la fenêtre. Crier au secours ? Qui mentendrait ? Voulait-il simplement me tuer ? Je connaissais donc ses projets dencerclement, ses échappées, il mavait récité par cur des chapitres de la tactique, des règles de la guerre, de fortifications. Je connaissais la profondeur normale des tranchées, et la rangée des feux dartillerie... Voulait-il me violer ? Nous étions seuls dans la salle vide ; deux êtres humains face à face, pas de loi, pas de morale, pas de Dieu. Était-il un animal, qui étanchait sa soif et procédait sans se retourner ? Ou bien effaçait-il des traces en menvoyant dans lautre monde ? Cétait tellement facile, rien quune petite pression sur la gâchette. Ou bien allait-il me tuer pour violer ensuite mon corps ? Il aimait les cadavres, les cadavres nopposaient pas de résistance. Il pouvait faire tout ce quil désirait. Mais contre cette dernière possibilité se révoltait tout mon être.
Jai pitié de vous, que diable ! répétait-il et il remit le revolver dans sa gaine. Quel âge ?
Dix-huit !
Vierge ?
Cela ne vous regarde pas. Tâchez de rattraper vos hommes. Ça cest votre affaire.
Ah ! voyons, tu attends donc des troupes, gredine.
Jattends seulement votre départ, vous serez en retard.
Cest mon affaire !
Je maperçus quune ivresse semparait de lui. Ses petits yeux se mouillaient étrangement, sa bouche sétirait dans un sourire, ses mains tâtonnaient la table, indécises. Probablement lordre brusque de retraite avait provoqué en lui comme une réaction des instincts dattaque. Ce quil ne réalisait pas sur le champ de bataille devait réussir avec une jeune fille. Au lieu de shabiller et de sen aller, il commença peu à peu à se déshabiller, jeta sa capote sur le dossier dune chaise, déboutonna sa tunique.
Et maintenant, voulez-vous vous donner de bon gré ou bien...
Un héros ne demande pas, Il prend.
Il ne sattendait pas à cela. Un vide étrange surgit entre mon consentement et son attaque. Il ne savait pas où commencer, il se sentait mal à son aise. Il se leva et mattira vers le divan. Jétais comme inerte et cela lexcitait. Il saisit mon poignet et le baisa comme un fauve lèche sa proie avant de la dévorer. Cétait écurant et je sentais des pustules sélever sur les traces de ses attouchements. Pendant quil montait en limace le long de mon bras, jinventai des moyens de secours. Je décidai de me tenir immobile comme une poupée, de ne pas résister, dêtre un morceau de matière, froid et indifférent, dobserver ironiquement chaque mouvement quil ferait. Cela au moins devait le paralyser.
Mais ma résistance passive lui importait peu. Même il semblait attendre, alors quil mavait baisé la joue droite, que je lui offrisse aussi la joue gauche. Je le fis, mais mon initiative sembla lui déplaire. Il voulait que je restasse immobile, chaque mouvement que je faisais lirritait. Je remarquais même que cétaient justement mes avances qui le paralysaient.
Plus je devenais active, moins il pouvait agir. Il ne pouvait le souffrir, il jurait, je devais me tenir tranquille, je ne devais pas me débattre, ne pas le chatouiller. Ses bras se desserrèrent. Je réussis à glisser sans quil sen aperçût son revolver sous un coussin du divan. Comme Judith, jaurais pu le tuer en un clin dil.
Mais je me levai brusquement. Les cheveux en désordre, la tunique entrouverte, les mains dans les poches, il me poursuivit. Sa langue devint encore plus molle, tout son être était vacillant et dégoûtant. Il bafouilla quelques flatteries et mimplora dobéir et dêtre aussi calme quun cadavre, car autrement il ferait de moi un cadavre. Une vie dhomme lui importait peu, une vie de femme moins encore. Il les avait laissées derrière lui au bord des routes, il les avait perdues aux cartes, et même expédiées dans lautre monde, ces trompeuses, ces gueuses, ces espionnes. Et moi, étais-je une exception ? Il navait pas de temps à perdre. Et, pour arranger ses comptes, il mit la main à son côté droit, mais létui était vide.
La détonation retentit de mon poing.
Au même instant, on entendit au dehors, de différents côtés, des coups de revolver, comme si la nuit y répondait.
Mon voisin se redressa et devint grave. Des yeux et des mains, il mimplora de le laisser partir. Le chemin était libre. Il ramassa ses papiers épars sur la table et se glissa furtivement vers la porte. Il nosa pas aller plus loin que la cuisine, car une balle siffla à travers la fenêtre. Il tomba sur ses mains et découvrit la trappe de la cave. Je laidai à la soulever et la fis retomber dès quil eut disparu dans le trou noir. Dans le compartiment gauche, il y avait des pommes de terre, il pouvait sy terrer selon toutes les règles de lart des fortifications, et se couvrir la tête avec des sacs vides.
Je me préparai à recevoir les nouveaux arrivants. Dehors, il faisait une nuit dautomne. Près de lescalier, Miralda me salua en hennissant. Je lemmenai à travers la cour dans létable, dans le coin le plus reculé, caché par des vaches ; je jetai la selle sur le fumier. Une génisse manquait. Elle avait été mangée. Ces hommes ne se contentaient donc pas de sensanglanter les uns les autres, ils traitaient les animaux de la même manière.
Peu après, de nouveaux maîtres arrivèrent à la ferme ; selon les règles de lart militaire, ils sen approchèrent comme dun village : en lencerclant. La paille nétait point encore enlevée, les gîtes tout prêts.
Comme on mennuyait avec les vieilles questions auxquelles javais pris lhabitude de répondre sans réfléchir, joubliai lofficier blanc dans la cave. Je dus ouvrir les granges, les greniers. La maison fut de nouveau mise sens dessus dessous. On alla bien dans, la cave, on ny trouva quune cuve à cornichons, on la monta et on oublia le reste. Comme en un tourbillon, les chambres furent envahies, les rideaux furent mis en lambeaux pour confectionner des bandes molletières, les matelas retournés, la vieille lampe à suspension fut jetée par terre, le vase et labat-jour en porcelaine de la lampe enlevés comme des terrines, avec la baïonnette, les murs furent percés en quelques endroits, et lon en fit tomber le plâtre. Les coussins et les draps disparurent ; les soldats eux-mêmes neurent pas la permission de coucher dans la ferme. Dans mon voisinage sinstalla létat-major.
Au début, je ne compris pas si javais affaire à des Blancs ou à des Rouges. On parlait estonien. Dans lobscurité, il était impossible de distinguer la couleur de leurs principes. Les cigarettes que les officiers blancs avaient laissées furent fumées, leau-de-vie était de la même force...
Une carte de la même échelle fut déployée sur la table.
On me laissa tranquille, je pus me coucher. Mais ce fut un va-et-vient continuel, il ny avait pas de repos. Les yeux ouverts, jétais étendue et je réfléchissais à la durée du séjour de mes nouveaux hôtes dans cette ferme. Ici régnait apparemment une logique des plus contradictoires. Ceux qui, en arrivant, détruisaient cadres et glaces, perçaient les murs, éparpillaient au vent les duvets, abattaient les pommiers pour atteindre les pommes, ceux-là restaient à la ferme pour longtemps. Dautres, qui découvraient la farine à la grange et se mettaient à faire du pain pour trois jours, filaient avant la première levée de la pâte. Jentendis, à travers le mur, donner lordre de chauffer à linstant le four, jespérai donc recevoir de nouveaux hôtes dès le matin ; mais en même temps, je les entendais qui cassaient les chaises et les mettaient dans le poêle. Il fallait donc attendre, pourtant. Ils étaient à la cuisine : probablement, ils coupaient le tabac avec la machine à hacher la viande et goûtaient le savon de ménage en guise de fromage.
À laube, je mempressai de traire les vaches afin de devancer les soldats ; ils auraient pu prendre Miralda pour une vache, et sur cet outrage, le maître de la jument serait infailliblement sorti de la cave.
Tout le temps, le fugitif du sous-sol tournoya dans mon subconscient. Je demandai distraitement à lofficier que je rencontrai sil navait pas vu de Chinois ; je meffrayai de ma question. Il me répliqua en me demandant si je navais rien entendu dire des sous-marins anglais.
Cétaient donc des Rouges. La couleur en soi nétait pas visible, ils avaient les mêmes coutumes que les Blancs : ils mangèrent mes réserves de beurre et mes concombres, et égorgèrent mes poules.
La journée était grise et morne. Une pluie fine tombait de temps en temps ; dans le lointain, on percevait une fusillade, et parfois le feu de lartillerie sy mêlait.
La plupart de mes nouveaux hôtes étaient déjà partis ; à la tombée du jour, il nen restait quune dizaine à la ferme. Au crépuscule, quelques blessés vinrent se faire panser. À la maison, il ne resta quun seul officier rouge. Avec lobscurité saccrut ma frayeur.
Je cherchais loccasion de descendre dans la cave sans y être empêchée. Ce fugitif qui sy trouvait me tracassait, il me pesait sur lâme. Serait-il tranquille sous ses sacs à pommes de terre ou bien oserait-il donner signe de vie ? Avait-il soif ? Avait-il faim ? Ou bien goûtait-il mes confitures ? Il y avait aussi des champignons salés ; ou peut-être essayait-il de se faire mince comme un ver solitaire, afin de se faufiler par la fenêtre à ras du sol ?
À plusieurs reprises, au commencement de cette journée, dans la cuisine, je retins mon souffle en écoutant : tout était calme.
Vers le soir, on amena un Blanc pour linterroger. Jécoutai, et jentendis la voix extrêmement calme de lofficier rouge. Il prononça rapidement la condamnation à mort et renvoya les hommes. Cétait aussi simple que déplucher des pommes de terre.
Juste en même temps, je perçus un ronflement étouffé qui montait de la cave. Je frappai contre la trappe, le ronflement cessa, pour reprendre de plus belle. Je portai une brassée de bois de sapin dans la cuisine, je la jetai avec fracas sur le plancher. Lofficier rouge parut à la porte. Je le renvoyai, je voulais moi-même faire le feu, parce que la nuit allait être froide. Il me vint en aide, par force, maida à fourrer le bois dans le poêle et lalluma. Désespérant, je parlais à haute voix, riais dun rire nerveux, jusquà ce que le bois commençât à craquer dans le poêle.
Nous nous rendîmes dans la salle. La carte de la veille au soir était étalée sur la table, et comme hier je me penchai afin de chercher des routes et des fermes connues. Lofficier rouge ne se penchait pas sur ma tête, ne flairait pas mes cheveux ; moi, jétais plus énervée que la veille. Il était calme et objectif. Derrière la table, je ne vis ni les griffes du fauve, ni ses yeux. Mais comment avait-il décidé tout à lheure la condamnation à mort ?
Je lobservais, il me semblait même sourire plein dune bienveillance étrange. Le juge regarde probablement avec une bienveillance pareille le condamné : vous lapprenez, il ny a rien à changer, encore sil dépendait de moi, mais non, cest la loi...
Je nosais lui tourner le dos : subitement, peut-être par hasard, le revolver se déchargerait. Je regardais cet instrument : il gisait si innocemment sur la table, je pouvais le prendre en main, toucher les balles qui, sil le fallait, pouvaient senfoncer ici même dans mon corps, jétais à même de comparer sa construction avec celle dun autre revolver...
Je suivais imperceptiblement du regard lofficier rouge qui marchait dans la chambre. Je doutais de son amabilité.
Je lui parlai du sang versé, des blessés, des innocents tombés ; lui me parlait de la révolution mondiale, de la liberté, de problèmes dune portée historique sans précédent. Il était heureux de pouvoir échanger des pensées avec moi, vers le soir, ici ; seul, il se serait ennuyé à attendre.
Il prit dans le vase à la fenêtre une marguerite et me loffrit. Était-ce un emblème de liberté ? Je la pris en hésitant, comme si ses doigts avaient été des baïonnettes. La fleur était de mon jardin, je la lui rendis, comme de droit.
Il prit ce geste pour une marque dhonneur touchante.
Si vous pouviez propager votre liberté avec des fleurs au lieu de balles, je serais peut-être votre élève, lui dis-je. Il fixa la marguerite sur sa poitrine.
Les idées ont plus dimportance que les hommes insignifiants, répondit-il.
Vous croyez donc au poncif de lidée ?
Mais non ! Javais de nouveau oublié que la guerre embrouille la logique humaine. Les syllogismes appris au collège ne valaient rien pour la vie. Il fallait réapprendre : ceux qui niaient Dieu, cétaient ceux qui le servaient. La terre paternelle était défendue par ceux qui navaient ni père ni terre. Les matérialistes étaient les idéalistes suprêmes. Les apôtres de lhumanité abattaient lhomme, les lâches se glorifiaient de prouesses. Dès que je sentais le vent du sud, je pouvais parier que les nuages venaient du nord...
Je craignais des assurances de bienveillance et damour : elles mauraient tenu lieu doraison funèbre.
Jétais si superstitieuse que je cherchais de lencouragement dans les cartes ; jen avais trouvé un paquet sur une étagère. Devais-je prendre les réussites elles aussi à rebours : si les cartes annonçaient une bataille nocturne, pouvais-je me coucher tranquillement ? Si elles parlaient de mort, devais-je mattendre à une déclaration damour ?
Nous étalâmes sur la table toutes les réussites que nous connaissions. Lavenir me resta toujours obscur, comme cette nuit pluvieuse derrière la fenêtre. Mais la fée des cartes donnait des réponses ambiguës. Mon partenaire vigoureux, avec des moustaches en brosse et une barbe de huit jours, ne regardait plus que les cartes. Les dames de carreau et de cur lintéressaient apparemment plus que moi. Si javais eu le temps, jaurai pu devenir jalouse. Il battait les cartes de haut en bas, moi en long et de face. Ses doigts étaient courts, les miens longs. Mon secret devait-il être de longue durée lui aussi ? Non, répondaient les cartes, et jécoutais si je pouvais discerner le ronflement. Je sortis pour remettre du bois dans le feu.
Plus la nuit avançait, moins je pouvais toucher aux cartes : lofficier rouge les étalait avec ferveur, comme dans un état de demi-lucidité. Je mennuyais de regarder tout le temps, nous commençâmes à jouer à deux, à de petits jeux innocents. Nous étions sérieux, comme si la vie était en gage. Mon partenaire était un joueur passionné ; dans la passion du jeu, il oubliait le monde entier, il tapait du poing sur la table, se fâchait dès quil perdait, riait naïvement sil gagnait. Je regrettais de navoir pas dami ; la nuit aurait été si joyeuse, on aurait pu jouer à des jeux sérieux.
Voulez-vous que je vous amène un bon partenaire ? dis-je subitement. Je ne saisis que quelques instants après la folie de mon projet. Mais je me sentais soulagée, javais ouvert les volets de ma conscience, un courant dair frais y entrait. Arrive qui voudra ! Je ne pouvais plus attendre, je ne pouvais plus mettre du bois dans le feu, la chambre était déjà surchauffée, javais craint ce ronflement plus quun obus éclatant au-dessus de ma tête.
Je pris sa parole dhonneur et le revolver en gage, et je disparus de la pièce.
Il ne fut pas facile de sortir le fugitif de la cave. Il était encore endormi et muet, je fus obligée de le tirer par la manche comme on tire une vache de létable lors dun incendie.
Voici le troisième partenaire pour notre jeu, dis-je.
Le long bonhomme qui sentait les pommes de terre sarrêta sur le seuil. Le décor devait lui être familier : la même table, la carte, les bougies, de même une partie des assistants ; pourtant, il était gêné, il semblait mal à son aise.
Excusez, je viens avec des mains tellement sales, excusez-moi !
Il y avait tant dhumilité, tant daffliction dans sa voix, cela était très gênant pour nous. Lofficier rouge cessa de battre ses cartes, lui passa la bouteille deau-de-vie à moitié vidée.
Tenez, versez-vous de ça.
Je lui passai mon mouchoir pour sessuyer. Et puis nous nous mîmes à jouer. Je traçais les compartiments nécessaires sur le revers de la carte et afin de ne pas compliquer laffaire inutilement en demandant les noms, je notais mes compagnons par X et Y, comme des axes de coordonnées en géométrie. Nous étions pareils à trois montres suspendues dans une horlogerie : le rythme du cur était différent chez chacun de nous, mais les aiguilles indiquaient la même heure. Notre jeu était discipliné en tout ; nous en suivions fidèlement les règles. En sortirait vainqueur celui qui possédait les nerfs les plus calmes.
Mais malgré toute la résistance, la vitesse des jeux saccrut et la fin se fit attendre. Dans cette vitesse, nous perdions toute idée de lespace et du temps. Seulement, le temps de battre les cartes nous paraissait étrangement vide, comme si nous avions perdu le sol sous nos pieds, ou comme si nous allions tomber subitement dans un précipice. Celui à qui cétait le tour de battre les cartes le faisait vite. En coupant, nous sentions de nouveau le sol sous nos pieds, et en distribuant les cartes on pouvait amicalement continuer le jeu.
Il se fit une pause suspecte, mais on la surmonta aisément sans échanger un regard. La chambre était si surchauffée, mes deux hôtes sexcusèrent et enlevèrent leurs tuniques. Les bougies brûlées jusquau bout, jen allumais dautres. Au dehors, quelquun faisait du tapage, tous deux seffrayèrent visiblement, mais personne ne regarda lautre, le jeu continuait.
Je demandai à lofficier rouge :
Tout est en ordre ? La ferme défendue ? Quil ny ait pas de surprise...
Il me rapporta comme à son chef :
Tout est en ordre. Postes et hommes de service en place. Personne ne nous dérangera.
Lofficier blanc respira avec soulagement. Nous étions ici comme dans une forteresse. Tous perdaient égaiement et cela nous mit même de bonne humeur. Cétait drôle comme ces quelques centimètres carrés de carton, distribués à tous également, pouvaient créer lentente entre trois humains, dont chacun était étranger à lautre.
On avait soif. Japportai des verres à chacun et leur versai à boire dune bouteille qui était sur la table. Chacun des deux vida son verre sans trinquer, sans regarder lautre, en silence.
Il était déjà minuit passé. Les bougies étaient en train de séteindre, et je nen avais pas dautres pour les remplacer.
Nous étions au plus fort de notre jeu, personne ne songeait à y mettre fin. Personne nosait se lever, sortir, aller dans lautre maison, car entre temps notre triple alliance se serait écroulée comme un château de cartes.
Quelque chose de peu souhaitable, de fatal, quelque chose que tous fuyaient instinctivement pouvait arriver.
Notre jeu fut sauvé cette fois-ci par une petite lanterne de poche. De cette façon, on pouvait continuer jusquà laube. Mais sa lueur projetée dune cartouche dobus vide renversée était plus froide que celle, douce, des bougies. Il y avait de linquiétude dans les doigts distribuant les cartes, on commit une petite faute et il se produisit un malentendu pour le compte. Létat desprit amical et confortable qui, tout à lheure, avait été si fort que nous aurions pu nous coucher ici, sans que lun eût touché à lautre, se brisa subitement.
Le Rouge qui transpirait, sessuya et trouva quil faisait trop chaud dans la pièce, il se leva et ouvrit la fenêtre. Le Blanc craignait le, courant dair, il avait froid, il tremblait et prit sa tunique sur ses épaules.
À cet instant le regard du Rouge se porta sur la marguerite qui ornait la poitrine de son partenaire. Je remarquai quil en fut consterné et devina subitement quelque chose. Ses yeux glissèrent, furieux, vers moi et sur lofficier blanc quil voyait maintenant pour la première fois. Le jeu continuait dune manière inerte. Le Rouge perdait, jouant sans faire attention et avec indifférence. Le Blanc rit avec une joie maligne et se leva pour fermer la fenêtre.
Mademoiselle a froid, sexcusa-t-il.
Laissez, cela ne vous regarde pas, répondit le Rouge froidement.
Vous non plus, répliqua le Blanc de même et il ferma la fenêtre avec fracas.
Qui êtes-vous ? demanda subitement le Rouge, et il se leva. Puis il se tourna vers moi et comme sil venait seulement de constater le lien qui existait entre lofficier blanc et moi, il siffla :
Ah ! vous cachez des Blancs ! Traîtresse !
Il sapprocha de moi de telle façon que je sentais lodeur de leau-de-vie. Puis il alla vers la fenêtre pour louvrir, peut-être pour appeler ses hommes à laide. Le Blanc lui barra la route, mais il reçut un tel coup à la poitrine quil perdit presque léquilibre et que la tunique lui tomba des épaules. Cela commençait donc maintenant. Comme des coqs de bruyère au printemps, ils se houspillaient, ils se frappaient avec leurs mains, se poussaient des poings, ruaient des pieds. Étaient-ce deux couleurs, deux conceptions du monde, deux points cardinaux ? ou bien des hommes en lutte pour une femme ! Mes essais pour les séparer échouèrent. Mes appels furent étouffés. Jéteignis la lanterne afin de calmer les adversaires par une douche dobscurité. Jentendis alors une chaise qui volait contre le mur. Jéclairai un temps les deux adversaires. Les deux hommes étaient tout en sueur, lun avait mordu le bras de lautre, celui-là saignait. Cela ne pouvait pas continuer ainsi. Je me souvins des revolvers : ils étaient tous les deux dans mes mains à cet instant. Je fis résonner leurs canons contre la cartouche dobus vide. Ce signal fut efficace. Fatigués et haletants, les deux combattants se séparèrent. Lun et lautre remirent lentement leur tunique, comme pour sortir. Maintenant, cétait à moi dagir. Maintenant, cétait à moi dêtre écoutée.
Vous êtes tous les deux des soldats, vous vous chamaillez comme des gamins ! Vous navez pas honte ? Je les rabrouai ainsi et mesurai la distance dun mur à lautre. Les deux me regardèrent, muets.
Onze pas, cela suffit. Je compte jusquà trois.
Je leur donnai les revolvers. Comme hypnotisés, ils restèrent aux deux bouts de la chambre pour attendre mon ordre. La lampe commençait déjà à séteindre, mais il faisait encore assez clair pour distinguer dans lobscurité les deux cibles blanches, les deux marguerites.
Un...
La chambre était muette comme une tombe. Il semblait que tous deux retenaient leur souffle. Je croyais que jentendrais les coups partir trop tôt, mais les deux parties étaient dune loyauté surprenante. Après un long laps de temps, pour que « trois » ne suivît pas de trop près, jajoutai :
Deux !
Et pour les devancer, je criais tout de suite :
Trois !
Dun bond, je fus derrière la porte. Jentendis beaucoup de détonations. Jentendis encore la chute des chaises, des tables, des vitres brisées.
Puis, pour un instant, tout fut calme.
Alors, la cour commença à vivre. On supposait probablement une attaque de lennemi. Subitement, les hommes furent en éveil. Des coups de feu isolés retentirent. Dans une fuite précipitée, tous sen allèrent par les mêmes chemins doù ils étaient arrivés. Au bout de quelques instants, la ferme fut vide.
Plus tard, jouvris la porte, il ny avait ni Blanc ni Rouge. Dans la fuite, ils avaient perdu leurs marguerites : une des fleurs était sur le sol, près de la fenêtre, lautre, je la trouvai dans ma chambre, sous mon lit.
Lun des deux avait pris sur la table le jeu de cartes, peut-être allaient-ils se rencontrer quelque part et continuer leur partie.
Mais sans moi, cette fois !
Traduit de lestonien par R. Birck
Traduction publiée en 1937