LENFANT ET LE PAPILLON
Dans une prairie protégée des vents du nord par la forêt poussaient en ce joli printemps dinnombrables fleurs. Mais cest en vain quelles rêvaient dêtre cueillies, et plus dune sétait fanée sans que fût arrivé celui quelles attendaient. Il y avait bien les abeilles qui bourdonnaient, mais elles ne cueillaient pas, les papillons qui volaient, mais ils ne cueillaient pas.
Déjà les fleurs commençaient à perdre espoir. Elles adressèrent à Dieu une supplique, et Dieu leur envoya un garçon qui aimait les fleurs et les cueillait volontiers.
Lorsque le garçon savança dans la prairie, une grande allégresse sempara des fleurs, qui crièrent dune même voix : « Cueille-moi ! Cueille-moi ! »
Leur parfum suave emplissait les airs.
Enivré, le garçon sapprocha de la première fleur. Il avançait déjà la main pour la cueillir lorsquun papillon prit son envol : soie, velours, étincelles de pierres précieuses, éclat trompeur de flocon de neige tel était le papillon pendant quil agitait les ailes.
Mais il ne vola pas bien loin, se posa à nouveau sur une corolle, où il offrit ses ailes déployées aux rayons du soleil.
« Laisse-moi tattraper, lui dit le garçon en oubliant les fleurs.
Essaye ! répondit le papillon.
Je ne te ferai pas de mal, je te regarderai et je te laisserai partir.
Attrape-moi !
Je ne te toucherai pas, je veux seulement te regarder de près, insista lenfant dun ton suppliant.
Attrape-moi et tu feras ce que tu voudras. »
Le garçon se mit en chasse.
Il commença par sapprocher tout doucement du papillon, mais à peine avait-il fait quelques pas que celui-ci était déjà sur une autre fleur et le narguait en agitant ses jolies ailes.
Lenfant perdit patience.
Alors sengagea une course effrénée : un pas par ci, un pas par là, un saut à droite, un autre à gauche, par-dessus les touffes dherbe et les buissons bas, à la poursuite du papillon insaisissable qui virevoltait au sud, au nord, tantôt descendant parmi les fleurs, tantôt remontant vers le soleil. Enfant et papillon ne saccordaient aucun répit, lun remuant ses jambes souples et agiles, lautre ses ailes : soie, velours, éclats de pierreries. Le fuyard ne se fatiguait pas. Son poursuivant nabandonnait pas.
Pour finir, le papillon séleva haut dans le ciel et senvola par-dessus la forêt qui protégeait la prairie des vents du nord.
Alors seulement le garçon sarrêta en haletant et suivit le papillon dun il inquiet, les joues en feu, comme sil espérait son retour.
Mais comme il restait assis, le regard fixé au-delà de la forêt, un souffle de vent porta jusquà ses narines une senteur enivrante et il se rappela les fleurs délaissées qui attendaient quon les cueille. Troublé par le parfum, les sens en éveil, il se retourna. Il sapprêtait à se pencher sur la fleur la plus proche lorsque la surprise larrêta net et fit refluer le sang de son visage : en poursuivant le papillon, il avait piétiné toutes les fleurs.
Le cur lourd, il sassit par terre et pleura amèrement : il aimait tant les fleurs et il les aurait cueillies si volontiers !
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin, E. E., Jean Pascal Ollivry, et Jean-Jacques Triboulet