POÈME PAR TÉLEX
(Extraits)
La ville est grande et claire comme un souvenir damour,
là où je veux aller, aucun tramway ne mène ;
larrêt est en moi.
Tu surgis dun jeu de lumière et dombres, terrestre, joyeuse,
et je nai rien à te dire encore :
les mots cuisent au grand chaudron du printemps ;
il est trop tôt.
Du haut des remparts, nous regardons les légendes mortes
où chaque fumée, comme une vague, chasse lautre.
Tes yeux ont le gris de la mer, ton regard est un éclat de lune.
Choir sur ces tuiles rouges, tel un boulet de pierre ?
Crever ces plafonds de caves historiques ?
Je le puis ; ça ne mintéresse plus.
Mars pleure aux carreaux, et tes yeux restent gris
comme la baie, au loin, derrière les bateaux.
Jai une bardane accrochée au cur ;
même ta main ne larracherait pas.
Je le sais : il faut prendre la vie comme elle est,
et la traiter de loterie serait bien déplacé.
Le cur a son calendrier, et tu le sais de reste.
Ne me demande pas en quel mois on est,
ni le saint du jour, ni ce quil advint, il y a dix ans,
ou cent, dans lOural ou bien en Égypte.
Si des mois viennent à manquer, on sen forgera,
comme on se forge une foi, faute den avoir assez.
Je tisserai une escarcelle en hachures de pluie,
que je bourrerai de fantaisie avec ces jolis mots bêtes
qui nont de sens que tête à tête.
Sans rien dire, je taccompagnerai à la gare doù les trains partent pour le réel.
Le mot tue le mot, la vague tue la vague.
À linstant des adieux, si lon nest pas ému, cest quon a le cur aussi vide
quun bock sur le marbre dune table de parc.
Donc, pas de mots historiques.
Tu nas pas oublié ton morceau darc-en-ciel ?
Non ? Parfait !
Bonne nuit, gouttes de pluie aux lampes somnolentes.
Bonne nuit, espoirs à lil rieur.
Bonne nuit, tout ce qui est bon.
Traduit de lestonien par Jean Cathala
Traduction publiée en 1968
CURRICULUM VITAE
Tu vis au bord dun lac aux eaux claires. Tu nas pas denfant.
Tu lis Gustav Suits et Erich Fromm. Tu pêches, tu regardes dans leau.
Plus les jours raccourcissent et plus les mots sallongent.
Les pensées appartiennent à la nuit, semblent y prendre naissance.
Tous les gestes appris taident à surmonter
labîme au fond de toi au nom de léternel.
À la fin de ta vie, tu échappes aux spasmes et aux remords.
Toi, récipient vide doù la sève des tourments sest écoulée,
tu es enfin propre et luisant, attendant la récolte,
tu te tiens prêt pour la venue du soleil. Car tu nas pas de lampe.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1992
LE VOYAGEUR QUI NA PAS LE CHOIX
La veille de Noël je lis Fichte
J'essaie de me définir en tant quhommeune chose est le vent qui joue avec le sable
une autre les cinquante dernières années
en EstonieToute ma vie y tient
La veille de Noël je lis Fichte
voyageur qui na pas eu le choix
je regarde la flamme vacillante dune bougieComme il était blanc ce chemin
que je prenais enfant pour aller à lécole
Le gravier crissait sous mes pas
au dessus de moi chantait l'alouette
Je savais que la pierre ne remonte pas la pente
et que le sang bat aussi dans les ailes des oiseauxJe voulais malgré tout être un oiseau
me glisser dans une grosse pierre
et y rester
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1992
AUTODAFÉ
Ai-je toujours quelque importance en ce monde,
où lon en sait suffisamment sur leau, l'air,
et le corps humain, qui à nouveau se changera
en poussière, malgré lampleur de sa magie ?La flamme, dans le vieux poêle, attend quon lentretienne.
Avec le temps, largent finit par se ternir.
Disparaître sans parfum, sans visage,
être sans qualités ? Mais comment
atteindre cela sans souffrir ?
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1992
PETITE NOCTURNE
Le soir venteux couleur de terre
procure des pensées faciles et conciliantes.
Les souvenirs sont jaune dor,
la mer et la forêt se fondent dans lair.
Lobscurité prépare un onguent de sauge.
Prends-moi par la main, silence,
guide-moi dans la nuit par le sentier sans lune.
Dans la forêt, les fées dansent déjà.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1992
LYRISME DU SOIR
Dans limpasse coule
lencre bleue du soir.
Des feuilles jaunes tombent de la mémoire.
Les cheveux se font rares, les souvenirs se troublent.
Est-ce bien là ce mal du siècle,
mille fois raillé,
tempête au fond dun verre d'eau ?Le toit vit de sa vie dété,
l'eau sécoule vers la nature.
Le mouvement ne réside quen cela :
chacun cherche sa place,
sa poignée de main au dessus de la tête : une épée de Damoclès,
tout près : une hache,
et la langue se rompt sous la tension.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1992
SOIR VIDE
Les arbres dans la pénombre : silencieux comme des jouets vernis.
On ne sait pas ce qui sécoule en eux.
Comme il est difficile d'imaginer leurs vies !
Le hibou lance ses cris irréfléchis, pleurant sinistrement dans le passé.Tout paraît si vide. Le soir
ne se remplira pas sous le doigt de la nuit.
Soir sans lune, montant sur le jardin mouillé,
comme un énorme oiseau sélevant dans les airs, les pattes repliées.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1992
LES SENTIMENTS PLOIENT LE PENDULE DU TEMPS
Deux cents millions d'années,
c'est l'âge de ton espèce, libellule,
étrange insecte dont le corps
n'est orienté que pour le vol.
Je pense à cela, mais je sens :
si hautes et sombres sont les forêts du souvenir,
que je naperçois plus ma ferme natale derrière les arbres.
Je suis perdu. Est-ce une fée qui entraîne
mes oreilles dans un rêve ou la voix de la forêt
où chante la trace des disparus ?
Les nuages là-haut sont ton testament,
mon père, les nuages incandescents
Le soir exhale un silence inquiet :
il y a quelque chose de plus haut que la vie.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1992
VISITE À LA FERME
Je ne cherche point ce qui na pas été.
Je me rappelle simplement les années
où je gardais ici les bêtes.Au bord du chemin, dans la gravière
où frémissent à présent de grands arbres,
serpentaient des racines de sapin.
Je réparais avec elles les paniers à pommes de terre.À la lumière de la lampe à pétrole,
ma mère ravaudait ses mocassins,
moi, je lisais
« Don Quichotte »
et un vieux volume relié du « Journal des écoliers ».
À travers le blizzard qui faisait rage à lextérieur,
verdoyait, surgie de lavant-guerre,
la porte de létable peinte en jaune miel.Lété, la cour sentait la cire et la camomille
et les prairies comme la forêt
me réchauffent le cur par-delà les années !Mais devant la fenêtre, un jour, le patron,
ivre de mauvaise gnôle,
brandissant dans sa main une hache étincelante
avait beuglé :
je vais te tuer !
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1994
RÊVE DUN SOIR DÉTÉ
Tu riais dans le rêve.
Ta jupe flottait, libre, espiègle,
comme jamais dans la réalité.Par la fenêtre, le soir pénètre dans la pièce,
le soir arrive dun autre monde.
Lombre ne veut pas me frapper,
les chênes nont pas lintention de me tuer.
Le soir entre seulement dans la pièce et feuillette
des souvenirs dans ma mémoire.Le jour est un navire en partance. Vers personne.
Vers rien. On ne voit pas le port.
On ne peut que sentir ces heures
qui entrent dans la pièce, venues on ne sait doù,
dans un ordre admirable et sans pitié.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Traduction publiée en 1994