LES CAVALIERS CÉLESTES
1
Le soleil couchant flamboyait derrière le grand arc de triomphe. De la voûte puissante, les bronzes géants conduisaient leurs chevaux de fonte vers la mer métallique des horizons vespéraux. Cétait une montée fougueuse dans une immensité rouge clair, avec des crinières ondulant comme des vagues.
Le soir dun automne tardif était tombé très tôt.
Un vieux Turc avec son singe tentait encore sa chance. Il sarrêtait ici et là, agitait sa canne et faisait danser lanimal. Le singe engourdi par le froid portait un fez rouge et un tablier bariolé ; fatigué, il allait dun pied sur lautre. Un garçon aux cheveux bouclés jouait de la flûte, les doigts bleus de froid.
Mais personne ne prêtait attention à eux. Les gens passaient en hâte, la tête engoncée dans leur col. Ils furent bientôt presque seuls sur la place du marché déserte.
Le Turc mit lanimal debout en le tirant par sa chaîne et se retourna pour partir. Tête basse, il menait le singe qui allait tantôt à deux, tantôt à quatre pattes. Ils arrivèrent devant de hauts escaliers de pierre. Comme le singe craignait lobscurité, le Turc le prit sur son épaule. Il marchait ainsi lentement les bras croisés, le singe en boule sur son épaule. Quand un passant solitaire les rencontrait, il restait pétrifié, croyant voir un homme à deux têtes.
Le garçon, Bova, était fatigué et il avait faim.
Il était encore si jeune que ses os étaient souples comme ceux dun petit chien, et tout son corps se balançait au rythme de sa grosse tête. Les tiraillements de la faim rendaient son pas deux fois plus traînant. Quand il marchait, sa chevelure luxuriante tremblait comme un buisson.
Ils arrivèrent sans parler devant les vieilles douves du rempart. Là-haut, au-dessus de leurs têtes, une muraille crénelée apparaissait dans lobscurité. Au coin dune rue, devant une baraque de planches, une petite lanterne oscillait dans le vent. Un guichet était ouvert et une vieille femme sortait dun chaudron des boudins fumants.
À cette vue inattendue, Bova ressentit une faim pénétrante. Il sarrêta devant la baraque et regarda bouche bée.
Les boudins apparaissaient plantureux et brillants comme sils sortaient à linstant même des entrailles de la bête. Il en venait toujours plus ; ils samoncelaient sur un plat de bois et de leur masse sélevaient des nuages de vapeur épaisse.
Tout à coup la vieille femme aperçut Bova et, en agitant ses deux bras couverts de sang jusquau coude, elle lui cria dune voix perçante : « File ! file ! passe ton chemin ! »
Bova en fut amer et il revint sur-le-champ derrière son maître. Mais il ne pouvait oublier si vite les boudins. Il se retourna deux ou trois fois : du carré éclairé du guichet, un ruban de fumée sélevait au-dessus du toit de la baraque.
Quand ils eurent tourné au coin dune rue, cette image disparut. Mais maintenant limagination de Bova emplissait lair de boudins. Il en voyait en nombre infini et partout. Et finalement, il en sentait même le parfum, comme si lon avait apporté des deux côtés du chemin de gigantesques plats de boudins.
Droit devant lui il voyait le dos de son maître. De temps en temps, sa silhouette sombre prenait à nouveau des couleurs sous une pauvre lanterne. Les larges pantalons passaient du brun au rouge et la couleur du manteau variait entre le gris et le blanc. Le pompon du fez rouge sang se balançait davant en arrière au-dessus du cou de bronze.
Brusquement Bova sentit monter sa colère contre le vieil homme. Pourquoi les affamait-il ? Pourquoi nallait-il pas jeter une poignée de monnaie sur le comptoir des boudins ? Pourquoi les gardait-il dans une captivité cruelle ?
Chemin faisant, ils étaient parvenus à un groupe de maisons noires.
Ils tournèrent dans une cour sombre, montèrent deux escaliers dans la nuit noire et entrèrent dans une soupente obscure.
Le Turc alluma une chandelle sur le col dune bouteille.
La mansarde était si basse que leurs têtes touchaient le plafond. Entre deux tonneaux vides, il y avait de la paille. Une fenêtre ronde souvrait sur un enchevêtrement de remises.
Ils étaient tous fatigués.
Le Turc prit du pain, en coupa un morceau pour chacun. Le singe attrapa sa part et sauta sur le bord dun tonneau, Bova sécroula sur la paille et le vieil homme sassit à côté de lautre tonneau.
Pendant quelque temps, leurs mâchoires broyèrent le pain dur comme de la pierre. Puis le singe sassoupit et Bova ferma les yeux. Le vieil homme était assis, immobile.
Un tintement métallique fit sursauter Bova : comme chaque soir, le Turc comptait son argent. Il puisait des poignées de pièces de cuivre dans la poche de ses larges pantalons où sa main pénétrait jusquau coude, et il comptait le tout.
Il prit un sac de cuir quil gardait contre sa poitrine et en sortit des pièces dor et dargent quil étala devant lui sur le haut du tonneau. Il poussait et repoussait les piles de pièces, ses lèvres murmuraient des nombres, mais Bova ne comprenait pas cette langue.
Le vieil homme remit largent dans le sac, le glissa contre sa poitrine, éteignit le feu et se coucha à côté de Bova. Il se tourna et se retourna plusieurs fois ; le sommeil le saisit enfin et il commença à ronfler.
Bova ne pouvait trouver le sommeil. Il entendait le singe remuer les lèvres dans lobscurité et un rat marcher sous le tonneau. Mais la respiration du Turc dominait tout autre bruit : il semblait que le vent bruissait dans ses poumons. Bova ne pouvait toujours pas trouver le sommeil.
Il avait encore le goût du pain dans la bouche. Il remua la langue et avala sa salive ; mais cela augmentait seulement la sensation de faim. Elle emplissait tout son corps. Il sentait la faim dans les mains et dans les pieds. Chaque globule de son sang réclamait sa nourriture.
Tout à coup il vit devant lui des boudins. Lair en était plein, ils pendaient au plafond comme des cordes. Comme des créatures vivantes, ils sapprochaient en penchant doucement la tête.
Bova se grisait de cette vision. Son corps fatigué et fiévreux tremblait, ses mains savançaient vers la nourriture, sa bouche souvrait. Il se réveilla en sursaut : ce nétait quun rêve.
Il se retourna sur le dos et ses pensées commencèrent à séclaircir. Pourquoi était-il ici ? Pourquoi nétait-il pas ailleurs et nétait-il pas quelquun dautre ?
Aussi loin quil avait des souvenirs, il se revoyait cheminant avec le Turc et le singe de pays en pays et de ville en ville. Au bout de quelques mois, il se retrouvait toujours au milieu dautres hommes étrangers dont il ne comprenait pas la langue. Il connaissait un mot dune langue, un second dune autre, mais aucune complètement. Le monde était pour lui un chemin sans fin entre deux murailles dobscurité.
Il avait grandi avec le singe. Semblablement ils avaient en partage le froid, la faim et les coups. Et presque semblablement la vie normale leur était étrangère.
Quy avait-il des deux côtés du chemin ? Que se cachait-il derrière tout cela ?
Les pensées de Bova erraient de ci de là, et soudain il vit à nouveau un boudin. Il était tout près de lui, il aurait pu lattraper, y planter les dents. Il tendit la main et se réveilla épouvanté ; cétait la forme sombre du Turc.
Oui la cause de leurs souffrances, cétait le Turc ! La nourriture, le repos, la chaleur, tout cela ils lauraient eu, si le vieil homme lavait seulement voulu. Cétait lui qui les menait comme des esclaves.
Et Bova revit la masse dargent que le Turc avait économisée. Sans avoir jamais rien eu, Bova connaissait pourtant la valeur de largent. Et sil semparait de cet or qui était dans la bourse du vieil homme !
Cette pensée soudaine le subjugua. Elle grossit comme une montagne. Il faillit étouffer sous son poids.
Il se leva et avança la main sur la poitrine du vieil homme. Mais celui-ci dormait sur le dos, le poing serré contre lui à lendroit même où se trouvait la bourse. Bova repoussa la main sur le côté ; immédiatement elle revint à sa place. À nouveau il rejeta plus loin le poing du vieil homme ; aussitôt il retomba comme un marteau au même endroit !
Bova commença à haleter comme sil portait une lourde charge.
Brusquement il rabattit le bras du Turc sur le plancher et appuya son genou dessus. Mais sur-le-champ lautre poing sauta à sa place. Bova sen saisit et le rabattit sous son second genou.
Il se tenait alors au-dessus du vieil homme, jambes écartées, tremblant de tous ses membres.
À cet instant, il vit les yeux du Turc souvrir lentement, étincelants comme des lames de couteau.
Bova saisit lhomme à la gorge. Celui-ci ferma les yeux, sa respiration devint haletante ; il se contracta et se détendit, ouvrit les yeux et les referma. Puis il resta immobile, la tête penchée en arrière, sa barbe noire toute hérissée.
Cela sétait fait facilement et rapidement.
Bova attendit un peu, prit la bourse et se leva. Ses jambes tremblaient et il dut saccrocher aux tonneaux. Des vagues dune clarté vaporeuse montaient et descendaient devant ses yeux.
Il marcha en titubant jusquà la fenêtre, ses doigts tremblants délièrent la lanière et il ouvrit le sac. La vue de lor dissipa sa crainte. Ses mains pressaient les pièces, les levaient en lair et les laissaient tomber une à une comme une pluie dor. Cela résonnait comme une musique enivrante.
Bova courut à la porte et se précipita en bas des escaliers. Le singe claqua des lèvres, leva le menton de lépaule droite pour le poser sur lépaule gauche et ferma les yeux.
2
Quand Bova arriva dans la rue, lhorloge dune tour sonnait. Lair froid glissait sur son visage, sa fièvre sapaisait et il navait quune seule idée : manger.
Presque en courant, il se hâta vers la baraque où il avait vu la vieille femme faire cuire ses boudins. Tout le long du chemin, il imagina comment il allait les dévorer gloutonnement. Mais en arrivant il trouva le guichet fermé et tout était sombre.
Il sarrêta, désemparé. Dans son imagination, manger commençait et finissait avec cette baraque. Il était incapable de réfléchir plus loin.
La surprise fut telle quil commença à vagabonder sans but ici et là en observant les fenêtres.
Il finit par parvenir au port. À la fenêtre crasseuse dune boutique, un anneau de boudin brun rouge pendait au milieu de chandelles de suif et de barres de savon. Bien quil fût beaucoup plus mince que le dernier quil avait vu, Bova entra immédiatement.
Un homme maigre au nez crochu, un chapeau sur la tête, se tenait derrière un misérable comptoir ; il se frottait les mains. Bova alla tout droit se saisir du boudin.
« Ah mon dieu, gémit le boutiquier, ce garçon a-t-il de largent ? »
Bova mit une pièce dor sur le comptoir et commença à manger le boudin. Cétait sec et filandreux et il le mâcha soigneusement. Le boutiquier restait près de lui et sétonnait.
« Ah mon dieu il se frottait les mains , le garçon a beaucoup dargent. Doù vient tout cet argent ? »
Bova ne connaissait pas assez bien la langue. Il hochait la tête et mâchait. Le boutiquier essaya deux ou trois autres langues. Mais Bova hochait seulement la tête et avalait.
Et le boutiquier se frottait plus encore les mains ; il allait et venait vivement derrière le comptoir.
Le garçon ne veut-il pas acheter une paire de pantalons ? demanda-t-il. Un gilet ? Une redingote ? Une belle redingote légèrement usagée ?
Il décrocha du mur une longue redingote noire. Elle avait un col de velours et une longue queue. Elle plut à Bova ; il inclina la tête et la mit. Le vêtement était lourd et tombait jusquaux genoux, mais il fut immédiatement daccord pour lacheter.
Pendant quil contemplait son habit, par devant, par derrière, le boutiquier lui fit remarquer quil était sans chapeau. Certainement, il lavait oublié chez lui. Mais tous les chapeaux de la boutique étaient trop petits pour sa grosse tête. Il ny en avait quun seul qui lui allait : un grand haut-de-forme aux bords étroits.
Bova ne connaissait pas la valeur dune pièce dor ; il en prit encore quelques-unes dans sa bourse, les mit sur le comptoir et sortit. Le boutiquier le regarda longuement séloigner en se frottant les tempes avec les deux mains.
Bova était alourdi par sa longue redingote et son repas. Son passage dans la boutique lui avait fait voir des choses inattendues. Dun seul coup, une foule de possibilités nouvelles souvraient à lui. Que faire ? Mais il ne pensait à rien dautre quà manger de nouveau.
Il erra par bien des rues et parvint dans un quartier de la ville éclairé. Derrière de larges fenêtres, à travers des rideaux sales, il vit lombre dun homme qui mangeait. Il entra.
Il était dans une grande salle. Des hommes étaient assis par groupes autour de petites tables, mangeant, buvant et parlant bruyamment. Une boîte à musique hurlait sur un angle du comptoir. Dans une autre pièce, de jeunes hommes en bras de chemise saffairaient autour dune table verte.
Bova sassit au comptoir. Il y avait là, sous des vitrines rondes, les plats les plus étranges. Il montra du doigt ici et là en disant seulement ça, ça et ça. Une femme en tablier blanc le regardait manger dun air étonné.
Les plats étaient secs et salés. La serveuse lui demanda sil ne voulait pas boire.
Bova acquiesça de la tête. On lui apporta immédiatement une chope de bière ; il la but et la trouva dun goût agréable. Il vit entrer un homme en vêtement de cuir qui sarrêta devant le comptoir et commença à boire de leau-de-vie. Aussitôt, il en demanda pour lui plusieurs verres de suite. Il perdait haleine et suffoquait, ce qui faisait éclater de rire la serveuse, mais il buvait.
Il était lassé de son repas. Son humeur avait changé. Il se prit la tête dans les mains et resta assis encore un instant. Puis il donna à la femme une pièce dor et sortit.
Arrivé dans la rue, ses jambes étaient étonnamment légères et il était plein dentrain. Il pensait que tout le monde ne faisait quadmirer sa longue redingote et son grand chapeau. Et il marchait au milieu de la rue, bombant le torse et le sourire aux lèvres.
Que la ville était belle maintenant ! De tout côté on ne voyait que promeneurs, lumières et fenêtres scintillantes. Plus il séloignait, plus la foule devenait dense. Il voyait des visages, des vêtements, des voitures quil pouvait à peine imaginer auparavant.
Aux coins des rues, de jeunes hommes se tenaient ça et là en groupes. De jolies femmes aux lèvres rouge clair, portant de larges chapeaux, marchaient le long des trottoirs. Des vieillards aux cheveux gris appuyés sur leur canne se glissaient sur leurs talons.
Lentrain de Bova ne cessait de croître. Il heurta bien des passants, en accosta plusieurs, et comme il tenait sa bourse à la main, quelquun lui demanda de largent. Il lui en donna sur le champ sans hésiter.
Il en éprouva une sensation tout à fait singulière.
Désormais, donner de largent devint pour lui une grande source de plaisir. Il sarrêtait devant un inconnu, lui tendait de largent et disait en riant : « Tiens ! »
Face à ce geste, chaque homme avait une attitude différente. Les uns prenaient vivement largent et disparaissaient dans la foule en un clin dil. À dautres, il devait faire violence, sinon ils lignoraient. Et il y avait ceux qui étaient hésitants ; ils épiaient autour deux, tendaient la main plusieurs fois et la retiraient aussitôt.
Tout ceci donnait à Bova un plaisir infini.
Deux ou trois fois seulement on lui refusa carrément son argent.
La première fois, ce fut un aristocrate en uniforme rutilant ; la seconde, une jeune femme qui se cacha la tête dans son manchon en éclatant de rire et disparut en courant. Mais la dernière fois, un homme en guenilles lui dit que sa pièce était étrangère et quelle nétait pas en circulation dans le pays ; aussitôt Bova lui en choisit une plus valable.
De temps à autre, il entrait dans une taverne. Maintenant il avait appris à connaître les secrets des bouteilles. Elles se trouvaient en plusieurs rangées dans de larges buffets, grosses et courtes, longues et fines, comme les tuyaux dun orgue de déboire. Il les montrait simplement du doigt et vidait verre après verre.
Pendant quil buvait dans une de ces tavernes et montrait son argent, un groupe dinconnus se joignit à lui. Les uns étaient élégamment habillés et poudrés, dautres en haillons et couturés de cicatrices.
Ne leur offrirait-il rien ? demanda un homme qui avait une lance et un cur tatoués sur la joue.
Naturellement, Bova ny était pas opposé le moins du monde.
Il sassit immédiatement au milieu deux et leur fit servir à boire autant quils en voulurent. Ils lentouraient comme un mur, clignant des yeux et trépignant. Leurs mouvements devenaient toujours plus mystérieux ; ils sétonnaient de la grosse somme dargent quil possédait et riaient de ses plaisanteries à en défaillir.
Lun deux proposa daller se promener en voiture. Ils portèrent Bova dehors presque dans leurs bras. Un aristocrate et un vagabond le tenaient délicatement par le cou. Ils prirent plusieurs voitures et partirent à un train denfer.
Cela donnait à Bova un plaisir inexprimable. Plus vite on menait les chevaux, plus sa joie grandissait. Il sauta sur ses pieds dans la voiture, étendit les bras, cria et chanta. Puis il seffondra de rire sur le plancher au milieu des jambes des autres.
Au même instant, la voiture heurta une encoignure et Bova roula sur le pavé comme une pelote de fil. Il ne se fit pas de mal car ses membres étaient souples comme ceux dun chat. Mais cela survint dune manière si inattendue quil resta quelque temps sans mouvement.
Il était étendu le visage contre le pavé, son haut-de-forme renversé à côté de lui. La rue était vide. Au loin, on entendait encore des cris et des grincements de roues.
Il se releva enfin, empoigna son chapeau et tenta de rejoindre ceux qui criaient. Il courut en titubant jusquà ce quun fiacre vide coupât soudainement son chemin. Il monta dans la voiture, indiqua la direction de la main et commanda de partir.
Mais lancien entrain ne revenait pas. Le cocher allait si bon train que Bova devait tenir son grand chapeau à deux mains. Et il restait de glace.
Ils allèrent ainsi quelque temps ; Bova sommeillait et voyait à peine passer les rues. Le cocher sarrêta devant une maison brillamment éclairée.
Sur lescalier, des globes roses lumineux se balançaient au sommet de hautes colonnes élancées comme des girafes, et faisaient mouvoir des ombres derrière eux. Des hommes aux vêtements galonnés se tenaient devant la porte grande ouverte.
Bova donna à chacun deux une pièce dor et se dirigea vers lentrée. Aussitôt lun deux linvita à laccompagner.
Ils traversèrent un vestibule ; des miroirs couvraient les murs et les planchers disparaissaient sous des tapis rouge sombre. Ils montèrent un escalier conduisant à un passage étroit et le guide ouvrit une porte.
3
Cétait dans un lieu étrange que se trouvait Bova maintenant. Il faisait si sombre quil y voyait à peine. Déconcerté, il se laissa tomber sur une chaise, une main tendue craintivement devant lui.
Sur le mur, presque en face de lui, se découpait une énorme ouverture rectangulaire entourée darbres artificiels. À travers leurs branches ruisselait une clarté qui ne parvenait pas à dissiper lobscurité de limmense pièce où une mer fantomatique de visages jaunes semblait sétendre jusquà linfini.
Dans la profondeur de lobscurité, on jouait de la musique.
Tout à coup, des créatures roses apparurent, courant sur le plancher illuminé. Le flot de musique devint un faible ruisselet et les créatures roses commencèrent à lancer pieds et mains en lair. En groupe, elles sélançaient en avant, la musique sélevait comme le bruissement des feuilles dans la forêt, et à nouveau les tendres fées des gazons tournoyaient, leurs pieds touchant à peine le sol, leurs bras tendus comme des branches chargées de fleurs.
Tout cela semblait à Bova si étrange quil riait à gorge déployée.
Mais à linstant même un changement subit saccomplit : une jeune fille vert clair et un jeune homme vert sombre apparurent en chantant parmi les créatures roses qui tournoyaient.
Ils chantaient parfois lun après lautre, parfois ensemble ; leurs voix sélevaient, leurs mouvements devenaient impétueux. Brusquement le jeune homme tira son épée et la plongea dans le cur de la jeune fille. Elle tomba sur le plancher en poursuivant son chant triste. Le jeune homme toujours chantant seffondra sur elle à la renverse. Et le chant continuait toujours, parfois à une seule voix, parfois à deux, un chant plaintif, mélancolique...
Le cur de Bova éclatait démotion. Il se cachait les yeux dans les mains et les larmes coulaient entre ses doigts. Sa chevelure touffue frémissait au rythme damers sanglots.
Il reçut alors un coup au visage. Il seffraya, tendit la main et saisit entre ses doigts une longue pelure dorange. À peine détachée du fruit, elle était fraîche et odorante.
Étonné, Bova regarda autour de lui et vit tout à côté, derrière une petite grille, une femme qui mangeait une orange et lui souriait, montrant dans lobscurité des dents blanches comme neige.
Bova avança la main et aussitôt, en riant, létrangère y mit un quartier dorange. Il en apprécia le goût et tendit à nouveau la main. Ils finirent ensemble lorange en quelques instants.
Létrangère pela un nouveau fruit et revint à sa première taquinerie : en prenant son élan elle lui lançait des pelures. Bova remonta son col et se couvrit les yeux dune main.
La femme saisit Bova par lautre main et lattira près delle. Courant à demi, elle descendit en hâte les escaliers en lentraînant derrière elle.
Ils arrivaient à peine à la porte que savançait un coche fermé, attelé à une paire de chevaux gris. La femme sauta dans le coche et tira Bova avec elle. La voiture commença à rouler sans bruit.
Dans le coche, il faisait sombre. À travers les rideaux baissés, une obscure clarté filtrait. Des coussins et dune tablette portant un bouquet de fleurs émanait un parfum subtil qui emplissait la voiture.
Bova était tombé contre la femme qui se tenait à demi étendue sur les coussins, la tête penchée en arrière, les bras affalés à ses côtés. Le visage de Bova reposait sur ses hauts seins.
Il resta un instant sans bouger. Cétait une sensation étrange. Il entendait le rire de la femme comme un roucoulement lointain.
Le corps immobile, il leva la tête. Ses yeux étaient près du cou de la femme qui rougeoyait doucement comme le crépuscule. De loin, une paire dyeux languissants le regardaient. Il laissa retomber sa tête.
La femme tendit lentement la main et commença à caresser les cheveux de Bova. Elle pénétrait profondément dans ses boucles, les faisait glisser entre ses doigts, les tirait doucement et douloureusement. Cétait si étrange !
Et soudain la voiture sarrêta.
La femme se leva dun bond et poussa Bova dehors. Ils se trouvaient dans un petit parc devant une villa sans lumière. Ils coururent jusquà une porte de côté ; la femme louvrit avec une clef minuscule et tira Bova dans le vestibule.
Par les fenêtres ombragées darbres pénétrait une lueur blafarde. Dans cette clarté crépusculaire ils montèrent un escalier tournant au milieu de palmiers et de statues. Ils traversèrent une enfilade de chambres obscures en se tenant par la main comme des enfants. La femme sarrêta, avança la main et brutalement ils baignèrent dans une vive lumière.
Bova, étonné, regardait autour de lui.
Cétait une belle pièce. Des miroirs couvraient les murs de haut en bas. Des rideaux blancs tombant en plis luxuriants cachaient les fenêtres. Au plafond pendait un lustre étincelant de mille cristaux.
La femme poussa Bova sous le lustre, fixa son visage et recula détonnement et de frayeur. Puis à nouveau elle sapprocha, saisit Bova par les épaules, le fit tourner sur lui-même et se mit à parler. Mais Bova hochait seulement la tête.
La femme sen étonna plus encore. Elle saffala sur les coussins dun sofa bas et attira Bova près delle ; elle lobservait de temps en temps et riait. Parfois elle sarrêtait, le regardait sérieusement et à nouveau levait les bras au ciel dans une crise de rire.
Ses doigts frôlèrent de petits flacons qui se trouvaient sur une tablette-miroir. Elle en saisit un, brisa le col fin comme une languette de glace et en lança le contenu à la tête de Bova.
En un clin dil Bova fut entouré dun parfum enivrant, il vit comme un nuage rose sélever autour de lui et se sentit pris de vertige. À travers ce nuage il voyait tout dans une nouvelle clarté.
Il voyait la femme près de lui, ses cheveux, ses oreilles et leurs parures. Il voyait sa robe élégante et les longues mains aux doigts chargés de fines bagues qui reposaient dans ses plis.
Il prit une des ses mains pour la contempler, mais les doigts glissaient sur sa paume. La femme se leva dun bond et recula, tenant toujours à moitié la main de Bova. Il sapprocha, la femme se mit à courir.
Ils traversaient la pièce en tous sens de ci, de là. Bova trébuchait contre les chaises et se heurtait aux miroirs, saffolant de plus en plus. Mais la femme glissait en avant et en arrière comme plane un papillon, avançant une main, puis lautre, et riant toujours.
Dans sa course, elle perdit un de ses vêtement. On aurait dit quelle volait ; glissant autour de la table elle en perdit un autre. Ils tombaient tous ici et là, minces et fins comme des voiles de crêpe. Tout le plancher en était couvert.
Plus vite, toujours plus vite ! Elle perdit ses chaussures ; elle courait, une jambe dans un bas transparent qui montait au-dessus du genou, lautre nue. Plus légèrement, toujours plus légèrement ! Elle était maintenant comme un de ces êtres roses qui avaient dansé tout à lheure dans un bois artificiel.
Bova était brûlant, des gouttes de sueur coulaient de ses cheveux. Tout en courant il jeta sa redingote, mais cela ne laida guère. Comme la femme, il se mit à perdre ses vêtements ici et là. Et bientôt il fut lui aussi presque nu.
En glissant la femme frôlait les murs par ci par là et la lumière commençait à décroître. Elle brillait encore faiblement au plafond comme un rougeoiement du soleil couchant. Les miroirs semblaient sapprofondir comme des lacs.
Brusquement la femme tira un lourd rideau tout proche et disparut derrière.
Une autre pièce souvrit devant Bova ; un immense lit lemplissait. Dans une clarté rose de crépuscule sentassaient des montagnes doreillers et des couvertures bordées de dentelles, exhalant la douceur et loubli.
La femme se laissa tomber parmi les oreillers et seuls ses doigts roses étaient encore visibles. Bova parvint enfin à lui saisir la main ; il seffondra lui aussi dans le lit à la renverse et on ne voyait plus que ses cheveux qui tremblaient comme des joncs sur une mer doreillers.
4
Quand Bova se trouva à nouveau dans la rue, tout était désert. Lhorloge dune tour sonnait. Il faisait froid et sombre.
Il erra quelque temps sans comprendre où il était. Des murs noirs sélevaient autour de lui, une rue sombre en suivait une autre, une place venait après une autre place. Il se trouva à nouveau devant le grand arc de triomphe.
Il sélevait avec lourdeur au milieu des ténèbres nocturnes. Les chevaux géants se dressaient sur la voûte de pierre, raidis dans leur immobilité ; les manteaux de bronze sétendaient, inquiétants, au-dessus de lesplanade obscure.
Dinstinct, Bova reprit le même chemin quil avait déjà suivi le soir. Il arriva devant les escaliers et passa sous la voûte sombre sans se presser, mais sans sarrêter.
Il se sentait fatigué et engourdi. Il ne pensait plus à rien. À présent, tout lui était indifférent, à jamais indifférent.
La nuit avait été aussi longue quune vie. Au cours de la nuit, il avait fait lexpérience dune foule de possibilités qui ne se présenteraient plus jamais. La nuit était derrière lui comme un verre quil avait vidé. Tout ce qui se trouvait devant lui maintenant lui était indifférent.
Était-il encore ivre ? Était-il dégoûté de tout ? Peut-être.
Il allait par toutes ces rues où il avait marché dans la soirée. Cétait un cheminement lent et compliqué dans des quartiers de la ville vides et sombres.
Il arriva au port et sarrêta devant une fenêtre. Dans la demi-obscurité fantomatique de la nuit, il vit la moitié dun anneau de boudin entre des chandelles et des barres de savon. Il le regarda quelques instants dun il distrait.
Quand il se retourna, un étranger se tenait devant lui. Le col de son habit était relevé, ses cheveux dépassaient des pans de sa casquette et la pointe dune de ses chaussures était fendue comme le bec dun oiseau.
Sans dire un mot, il attrapa Bova par le col et se mit à lui enlever sa redingote. Bova ne résista pas et la déboutonna entièrement lui-même. Sur-le-champ létranger revêtit lhabit. Il prit le couvre-chef de Bova, le compara avec le sien, éclata dun rire rauque et enfonça le haut-de-forme sur sa tête. Il sen alla ensuite tranquillement, frappant les pavés de son gourdin de genévrier.
Pendant quelques instants, Bova le regarda séloigner. Il comprit à son allure que cétait le même homme à qui il avait donné le soir précédent une pièce dargent du Turc et qui en avait demandé une plus valable. Mais au cours de la nuit sa voix était devenue beaucoup plus rauque.
Bova se retourna pour sen aller.
Il navait ni crainte ni regret. Quils prennent, quils prennent tout. À cet instant, tout lui était indifférent.
Devant lui, sur le rivage du ciel, le bord rouge de laurore commençait à senflammer.
Il repassa devant la baraque près des douves du rempart. Le guichet était ouvert et la vieille femme déjà au travail. Elle faisait du feu et mélangeait du sang et du gruau dorge pour le jour qui venait.
Un unique boudin figé se trouvait encore sur le comptoir ; cela réveilla pour un instant les souvenirs de Bova. Il acheta le boudin, mais il ne laima pas. Il en grignota quelques bouchées sans appétit et le jeta dans la rue.
Il était parvenu près dun groupe de maisons lugubres. Il se rappela quils avaient vécu là. Et il commença à monter lescalier.
Au milieu de la montée il se mit à haleter et sentit le poids de la bourse contre sa poitrine. Il sarrêta et la prit. Il ouvrit le sac et y trouva encore trois pièces de cuivre ; hébété, il les examina à la faible lueur qui venait dune fenêtre, sans comprendre quelles navaient guère de valeur.
Il était debout, les pièces séchappèrent de sa main. Elles roulèrent en tintant de marche en marche, se rattrapant lune lautre, et ce fut le silence.
Un instant il tenta de les chercher mais nen trouva quune seule et il continua à monter.
Il faisait encore sombre dans la soupente. Bova se jeta immédiatement par terre et sallongea ; sa main toucha un cadavre froid.
Ah, cétait le corps du Turc quil avait étranglé le soir précédent. Bova lui tourna le dos. Aujourdhui il ne craignait personne. Indifférent, tout lui était indifférent.
Il voulait seulement dormir. Sa tête était lourde comme du plomb. Dormir, seulement dormir...
Il ferma les yeux et le sommeil vint aussitôt. Un sommeil rempli de cauchemars.
Venant de profondeurs sans fond, Bova montait des escaliers sans fin. Ils tournaient à travers des couches de terre noire, leurs rampes étaient branlantes et leurs marches si étroites quil pouvait seulement y poser les orteils.
Habité par une angoisse mortelle Bova se hâtait, parce que derrière lui, venant des profondeurs, résonnait une voix effrayante et rauque qui criait en haletant : « Ne mabandonne pas ! Ne mabandonne pas ! »
Les orteils de Bova étaient ruisselants de sang, ses mains étaient couvertes dampoules, mais il se hâtait.
Il parvint enfin à la surface de la terre. Il se trouvait sur une immense place, sous un grand arc de triomphe. Il faisait nuit, lesplanade était vide.
Mais quand il regarda autour de lui, il vit une tête noire, hirsute qui commençait à sortir de terre en poussant un hurlement à vous soulever le cur : « Ne mabandonne pas ! Ne mabandonne pas ! »
Dans une angoisse mortelle, Bova grimpa jusquau sommet de larc de triomphe et sauta sur le dos dun cheval géant. Dun puissant coup de sabot, celui-ci se dressa en lair. Sa crinière ondulait et le manteau du cavalier se gonflait comme une voile.
Bova entendait derrière lui le bruissement du vent. Il regarda par dessus son épaule et vit un monstre horrible monté sur le dos dun autre cheval qui le poursuivait et ne cessait de rugir : « Ne mabandonne pas ! Ne mabandonne pas ! »
Malgré tous les efforts de Bova, la distance qui le séparait de son poursuivant diminuait à vue dil. Il se dressa dun bond, il aurait voulu se cacher dans la crinière du cheval, se glisser dans son oreille.
À linstant même, le monstre posa une patte velue sur son épaule.
Bova se tournait et se retournait. Il vivait le cauchemar comme une réalité. Il ouvrit les yeux à grand-peine.
Mais le rêve continuait même après son réveil : un homme était assis sur sa poitrine et lui serrait la gorge. Il aurait pu le repousser, mais il navait plus la force de faire un mouvement. Ses membres semblaient sêtre enracinés dans le plancher, cest à peine si ses cheveux tremblaient sur sa tête.
Et sans offrir de résistance, il sentit que les doigts de létranger resserraient de plus en plus leur étreinte jusquà ce que tout sassombrisse devant ses yeux et que vienne la fin.
Létranger plongea la main sur la poitrine de Bova, prit la bourse, se traîna par dessus les deux cadavres près du pâle rougeoiement de la fenêtre et se mit à examiner la pièce de cuivre quil tenait tout près de son visage hirsute.
1917
Traduit de lestonien par Didier Flory