ULTIME ADIEU
(Manuscrit trouvé dans le tunnel du Simplon)
1
On écrit toujours pour être lu, sinon immédiatement, du moins plus tard. Ainsi fait le naufragé qui jette une bouteille à la mer, nignorant pas cependant quil va périr et que son cri de détresse est vain. Mais il trouve quelque consolation à la pensée que dans des mois, des années, les vagues porteront son message à la grève et quil y aura au moins un être pour apprendre ce quil est advenu de lui.
Cest ce que je veux faire moi aussi dans ce naufrage du monde, bien que je ne puisse imaginer qui pourrait être mon lecteur ni quelles images mon récit évoquerait en lui. Sans doute ce message sera-t-il détruit comme tout la été autour de moi. Peut-être sera-t-il préservé et parviendra-t-il enfin à un homme, mais ce dernier aura-t-il la moindre notion de ma langue, saura-t-il même déchiffrer cette écriture étrusque ? Alors cest en vain que lair aura résonné de ce cri désespéré.
Tout cela peut arriver. Mais ces doutes ne doivent pas mempêcher décrire. Il ny a rien dautre à faire et dailleurs je ne sais rien faire dautre. Tailleur de pierre, jaurais sculpté mon histoire dans le roc, mais je suis un homme sans grande habileté manuelle, qui ne sait se servir que des mots. Tout ce que je puis donc faire, cest de noter par quelles épreuves moi et le monde qui mentoure avons passé.
Ceci est mon dernier salut à des hommes que je ne connais pas. Nous sommes peut-être plusieurs à penser de même et à nous livrer à cette sorte de correspondance, sans cependant que nos lettres aient la moindre chance de tomber dans nos mains respectives.
2
Jamais je nai compris plus clairement linanité du labeur humain que maintenant où, assis sur le versant de la colline de San Elmo, je contemple le vaste paysage. Je connais bien cet endroit pour y être venu il y a des dizaines dannées, et même il fut cher à mon cur. Mais tout alors était différent, tellement différent !
Devant moi sétendait limmense réseau des rues de la ville, de part et dautre les maisons salignaient sur la côte du Pausilippe et sur celle de Sorrente. Den bas montait une incessante rumeur de foule ; trains, voitures et autobus couraient le long du littoral, tandis que voiliers et vapeurs animaient le bleu du golfe de taches claires ou sombres. Je nétais là quun individu perdu au milieu de ce fourmillement dindividus de mon espèce. Souvent même, fatigué jusquau dégoût de cette agitation perpétuelle, je fuyais jusquici pour chercher le repos dans la solitude.
Et maintenant ? Je puis encore distinguer, assez proches, des pans de murs et des moignons de clochers, mais au loin tout se confond en un amas de décombres. Lemplacement des cités ne se distingue même plus par la couleur dans ce paysage dun brun rouge cendreux. Aussi loin que porte le regard, rien que des ruines ! Combien de Portici ou de Torre del Greco ont-elles été jetées sur les pentes comme un tas de tessons rouges ! Et au milieu de ces débris on ne voit rien de vivant, sinon quelques chiens ou quelques ânes retournés à létat sauvage. Ici se sont jadis inscrits deux millénaires et demi doccupation humaine. À présent lhistoire de lhomme est terminée, et si elle devait recommencer, ce serait par la description de ces collines, de ces baies, de ces îles vides, qui, elles, nont pas changé. Ischia surgit, verte et mordorée, des vagues à peine mouvantes, tandis que Capri apparaît comme un mirage au-dessus de la plaine marine. Le Vésuve, rose tumeur de lécorce terrestre, déroule son mince panache de fumée sur un ciel sans vent. Non, il na pas changé, pas plus que Pompéi à son flanc na changé. Sur la hauteur de San Elmo se dresse même ce pin fourchu qui figurait déjà dans ma jeunesse sur les cartes postales avec, à larrière-plan, le Vésuve fumant. Sans doute continuera-t-il de pousser quand je ne serai plus...
Je suis seul à contempler ce panorama. Du reste, je ne suis pas monté jusquici simplement pour admirer la splendeur de la nature. Oh ! non, cette époque est bien passée. Si maintenant il marrive dy venir, cest seulement pour achever de me convaincre que, dans cette région tout au moins, il ny a plus trace de vie humaine. Peut-être quelque part ailleurs, qui sait ? Mais assurément pas ici. Nulle fumée ne monte vers le ciel, sauf celle du Vésuve et celle de mon maigre foyer. Le rivage et la mer sont également déserts.
Depuis longtemps déjà, jai compris que mes jours se termineraient ici. Ce nest que très rarement que je tourne mes yeux vers le Nord, entraîné par quelque souvenir, songeant combien ce serait étrange de revoir tout cela un jour. Mais je ne suis même plus capable de mimaginer ce monde lointain. Allons, il me faut garder mon calme, il nest plus question pour moi daller autre part. Je sais bien dailleurs que si, sous ce climat, je suis plus ou moins apte à me conserver encore en vie, là-bas, au pays du grand froid noir, où les trois quarts de lannée la terre ne porte pas de fruits non, là-bas, je ne le pourrais pas. Je pense au surplus quil ne doit même pas y avoir de ruines, quil règne en ces lieux un nouvel âge glaciaire.
Jai perdu la faculté de métonner et de minterroger sur mon sort. Comment se fait-il que jai finalement échoué ici, pourquoi moi et pas un autre, mieux adapté ? Ah ! je ne le sais pas, cest ainsi. Si tout a été emporté dans un cataclysme inéluctable, mon sort personnel nest sans doute quun effet du hasard. Mais cela même, qui le sait ? Peut-être est-ce là un simple accident, peut-être aussi le destin...
Lexpérience ma appris très jeune que je narrivais à bien comprendre certains événements de ma vie quen les notant fidèlement. Cette manière de compte rendu méclairait des points que jaurais certes aussi bien pu connaître avant de commencer. Cette observation se vérifiera-t-elle encore aujourdhui ?
Une fois de plus, je suis passé à travers lhiver froid et humide. Je sais que maintenant ma vie va dun mois à lautre redevenir plus facile. Dans le parc de la Villa Nazionale, jai un champ où percent les pousses vertes des pommes de terre et des haricots. Jai posé des paniers à crevettes sur la plage du Castello dellOvo. Eulalia, ma chèvre, est là, en train de brouter lherbe des ruines. Je nai pas de souci particulier, rien ne mappelle ailleurs. Et puis, il y a surtout cette chance davoir trouvé de quoi écrire. Je peux donc essayer de jeter sur le papier quelques notes. Si dès demain elles doivent être interrompues, qui ira le déplorer ?
3
Il me faut remonter loin en arrière, jusquaux jours de mon enfance. Javais dix ans quand prit fin la guerre quon appelait la Guerre mondiale. Il men reste des souvenirs, certes, mais ce nest que plus tard que devait se préciser la connaissance que jen ai. Les peuples avaient le sentiment quil nétait jamais rien arrivé daussi terrible auparavant et que rien daussi terrible ne pourrait plus jamais arriver. On fut même quelque temps convaincu que cette guerre était la dernière de celles quaurait connues lhumanité. La guerre sest définitivement discréditée, prétendait-on, elle ne profite à personne, pas plus au vainqueur quau vaincu. La guerre nest pas digne de lhomme. La guerre est barbare. Lhumanité doit trouver un autre moyen de vider ses querelles. Cest la dernière guerre mais aussi la dernière des guerres.
Voilà le sens dans lequel allaient discours et éditoriaux au moment de la signature de la paix, et on y croyait.
Je sais que janticipe en disant que la société avait alors une totale méconnaissance delle-même. Mais lhumanité sest-elle jamais connue ? Douée dune mémoire étonnamment courte, elle a agi en somnambule. Ses actes ont été gouvernés par le mensonge et limpulsion, et cest au bord des précipices les plus profonds quelle a fermé le plus obstinément les yeux.
La dernière des guerres ! Quaurait-on dit en cette période deuphorie si quelquun avait affirmé que les vraies guerres mondiales ne commenceraient quensuite, que celle dont on venait de sortir nétait que plaisanterie et jeu denfant à côté de celles qui suivraient ? Et que le règlement de compte sanglant avait toujours fait partie de la nature profonde de lhomme, depuis ce moment de la mythologie où un garçon nommé Caïn assomma dun coup de massue pour un motif futile un autre garçon nommé Abel.
La dernière des guerres ! Même maintenant, je noserais croire la guerre finie si je ne savais que je suis le seul représentant de lespèce humaine, du moins dans cette région. Mais je ne donnerais pas ma tête grise à couper quen ce moment même une guerre nait pas lieu quelque part. Si ce nest de ce côté-ci des Alpes, peut-être de lautre, ou bien en Asie, en Amérique, ou dans quelque île perdue. Peut-être est-il encore un homme pour tenir des discours animés dune fougue belliqueuse, et un autre pour se lancer à lattaque avec la même fougue, son arme ne serait-elle quune massue, comme celle de Caïn. Il y aura toujours quelquun pour vouloir la guerre au nom de son « droit », de son « honneur ». Et cela après tout ce que lhumanité a traversé. La dernière des guerres ! Oh...
Le seul fait de laisser sattarder ma pensée sur tout cela magite au point quil mest difficile de continuer décrire. Il me semble que cette rage me poursuivra jusquà la fin de mes jours. Laissons cela pour aujourdhui. Dailleurs, le soleil est déjà bas et il faut que je rentre à la maison. (Quel mot étrange ! Dire quil maura fallu venir ici pour le réinventer !)
4
Je ne suis cependant pas un Robinson sur une île complètement démunie. Je nentreprends pas de coloniser un continent neuf. Je ne fais que vivre des restes de la civilisation précédente. Probablement je finirai en même temps que ces restes, sans lesquels ma vie naurait pas été concevable. Je suis malgré tout trop peu homme de la nature pour commencer à partir de rien.
Quand je suis arrivé ici, jattendais pourtant mieux. Je pensais quil devait subsister un embryon de société auquel je pourrais massocier comme membre de plein droit. Mais les quelques créatures à figure dhomme que je rencontrais ne formaient pas plus une société quun troupeau dans la forêt. Au bout de quelque temps, elles disparurent, les unes mourant, les autres se dispersant en proie au désespoir et à la folie...
À cette époque, je me suis demandé pourquoi un individu isolé, intelligent et plein dardeur, ne pourrait pas former à lui seul la société dune métropole. Être le maire et le citoyen, celui qui dicte les lois et celui qui sy conforme, le patron et louvrier, le créateur des valeurs culturelles et le dilettante qui en jouit. Dautant plus quune partie des installations et des équipements dautrefois subsistait et que jarrivais seulement en continuateur. Cette vue paradoxale des choses mamusa et mexcita. Même si ce nétait quune comédie, je voulais la jouer, ne fût-ce que pour moi tout seul. Car le sens de lhumour et le sentiment du comique des situations nétaient pas encore tout à fait morts en moi.
Le résultat ? Jai pour demeure une caverne, une chèvre pour compagne ; un panier de crevettes et une cruche de lait constituent toute ma production économique, et en fait de création intellectuelle, je me limite à grommeler dinsatisfaction dans ma barbe. Et voilà mon Parlement, ma Bourse et ma Cathédrale !
Vraiment, ne pouvais-je choisir comme demeure un appartement du Palazzo Reale ou minstaller dans un palace du Parco Grifeo ? Chauffage central et air conditionné, salle de télévision, bars, magasins au choix incomparable, tout ce qui est nécessaire à un hôte de marque, avec en plus lavantage que personne nait souci du compte en banque de ce visiteur distingué, puisque je serais moi-même le propriétaire et le client au crédit illimité. Certes, lidée était séduisante, mais irréalisable. Et si elle avait été réalisable, je ne serais pas resté seul, il y aurait encore eu sur place un précédent propriétaire...
Quil ny eût plus trace du Palazzo Reale ni des résidences de luxe du Parco Grifeo, pas plus quil ne restait de quartiers entiers autre chose que des tas de ruines, là nétait pas le plus grand obstacle, mais bien que plus le cadre extérieur est vaste et somptueux, plus il est difficile pour un ermite de mon espèce de le remplir.
Il y avait certes encore des maisons intactes, aux portes closes et aux stores baissés. Lidée de tout ce qui devait sy cacher me comblait daise. Mais dans la première dont je forçai lentrée, je trouvai un fou qui senfuit en hurlant, et dans la seconde, je tombai sur deux cadavres qui gisaient là depuis six mois. Je ne demandai pas mon reste.
Pourtant, jai commencé sur un plus grand pied quaujourdhui. Javais découvert un appartement bourgeois encore intact où je métais installé. Mais, en fait, leau courante, le chauffage central et autres commodités nexistaient plus dans la ville abandonnée. Et je fus ainsi forcé de limiter petit à petit mes exigences. Finalement, je me rendis compte quil me fallait minstaller aussi près que possible de la côte, là où je pouvais pêcher et où ma chèvre trouverait de la nourriture. Cétait le plus important. Il nétait pas question de superflu, mais seulement du nécessaire.
Lhomme de lâge de pierre doit vivre dans une caverne. Finalement cest ainsi que je vis, dans la partie la plus sombre de la vieille ville, près du port, dans larrière-salle dun ancien bar à matelots. Je my glisse comme un grillon entre les fentes, et je veux croire quau milieu de ce monceau de ruines, la fumée de mon foyer échappe aux regards. Cest lexpérience qui ma appris à être ainsi prudent et à me contenter de peu.
Dici, je fais des reconnaissances dans toutes les directions. Les ruines offrent encore bien des choses. Jai des armes, des vêtements, des ustensiles de cuisine. Jaurais aussi de lor et des pierres précieuses si, dans les circonstances actuelles, il valait la peine quon leur attachât de limportance. Avec lhéritage de la civilisation passée, je me suis fait une vie aussi confortable que possible. Mais malheureusement ces ruines noffrent pas ce qui serait plus que tout nécessaire : la nourriture élémentaire. Cest pour cela que la société sest dispersée.
Je regagne furtivement cet endroit que je considère comme mon foyer peut-être définitif. Oui, cest bien mon foyer. Je trais ma chèvre, je prépare mon repas du soir et je mange. Et puis, je reste assis un moment encore devant le grand feu de cuisine que jentretiens avec des meubles de prix rapportés de la ville, avec la même tranquillité que ma chèvre broute dans lombre des éditions classiques. La nuit arrive, la nuit dune ville morte. Dehors retentissent les glapissements des renards qui ne cessent de se multiplier...
Cest à la lumière de ce feu que je suis en train décrire.
5
Jai grandi comme a grandi la jeunesse à lépoque qui suivit ce quon a appelé la Guerre mondiale. Cest cette époque qui ma fait tel que je me trouve être maintenant. Un accident et un paradoxe : cest ainsi que je me vois.
Après avoir subi plusieurs années dextrême tension, les grandes nations pensèrent, la détente une fois venue, que tout allait redevenir aussi facile quavant. Il ny eut pas que les vainqueurs pour saveugler de la sorte ; ceux qui étaient restés à lécart en firent autant. Tout finira par sarranger, pensait-on. Mais le monde nétait plus le même, il sen fallait de beaucoup. Quelque chose sétait irréparablement brisé dans son mécanisme qui fonctionnait maintenant avec des craquements et des grincements de mauvais augure.
En vérité, après la signature de la « paix éternelle », il ny eut pas un instant de paix. Toujours, quelque part, quelque chose cassait et une crise éclatait. La sensation de nervosité et dinsécurité était générale, comme peut-être lors de leffondrement de lEmpire romain. Mais ce qui avait exigé plusieurs siècles pour saccomplir ne demanda cette fois que quelques décennies, tant la population du globe sétait accrue et tant sétaient intensifiés les moyens daction.
À côté de toutes ces difficultés mineures, deux menaces dominantes firent réfléchir ceux qui avaient une vue plus lointaine des choses. Le système capitaliste était dans le monde entier visiblement au bout du rouleau et tombait de crise en crise, oscillant perpétuellement entre deux extrêmes, du chômage à la surproduction et de la surproduction au chômage. Aucune puissance nétait capable de régler la production et la distribution. Contre ce fléau, le plus grand empire dEurope découvrit bien la seule défense possible et offrit aux masses populaires en effervescence des pays capitalistes lexemple dune solution aux antagonismes sociaux, stimulant ainsi lidée dune révolution sociale universelle. Il nest pas besoin dinsister sur le sentiment dinsécurité que cela créa dans les pays capitalistes.
Quon ajoute à tout cela lamertume des nations disparues dans cette guerre mondiale, la désagrégation des traditions ancestrales et une effrayante misère économique, on aura un tableau de ce chaos bouillonnant.
Dans cet océan de désespoir, il y avait pourtant comme des îlots doptimisme. Cétaient ces petits pays à qui la guerre avait valu daccéder à lindépendance. Voilà que se réalisait leur rêve historique. La bourgeoisie de ces pays était encore pauvre, les intellectuels y voyaient souvrir devant eux des champs détude inexplorés, et dans cette atmosphère de renouveau national, même la masse oubliait bien des choses. On oubliait en particulier que laccession à lindépendance des petits peuples était une conséquence de la lutte qui avait opposé des forces infiniment supérieures, et on sen attribuait tout le mérite.
Il se trouva que ma formation dadulte eut lieu dans les années de libération de ces petites nations. Prise de conscience de sa propre valeur nationale, mais aussi quelquefois hypertrophie maladive. Ouverture sur de nouvelles perspectives intellectuelles et matérielles que brouillait sans cesse, en cette période dexcitation, tout un chassé-croisé didées. À travers la joie de laction perçait le sentiment que le monde était dans limpasse, car les vagues de crise qui atteignaient les grands éclaboussaient aussi les petits. À linquiétude révolutionnaire qui y trouvait un aliment sajoutait laspiration à un monde nouveau. Les notions héritées dun passé libéral et les idées maîtresses du collectivisme qui gagnaient sans cesse du terrain se mélangeaient. Je menflammais pour toutes ces idées et tous ces sentiments ainsi quon senflammait à lépoque. Avec le recul, tout cela me semble une nuée de moustiques dans lorage.
Il faut tenir compte de plus des phénomènes plus intimes qui accompagnent la puberté chez un jeune homme. Poésie, premier amour, soirées de printemps, vers pathétiques, joie de voyager, toutes choses quon ne vit quune fois et quon croit que personne avant na jamais vécues. Sans oublier le premier contact avec les grandes ou petites laideurs de la vie quaussi bien on considère comme uniques en leur genre. Âge naïf, magnifique, triste dune certaine manière, et qui jamais ne revient.
Quand je repense à tout cela, je suis forcé de me demander sil me fallait vraiment recevoir cette éducation dhumaniste, cultiver la philosophie et la musique, mabandonner à tant de rêves transcendantaux pour devenir plus tard soldat, chauffeur, matelot, marchand ambulant, travailler à dix autres métiers et finir chevrier boiteux quelque part sur un rivage abandonné. Il faut être juste : qui aurait bien pu prévoir lavenir dun individu quand on navait pu pressentir le destin des peuples et des empires ?
6
Ce sont les plus beaux jours du printemps finissant. Déjà se fanent les couleurs, cependant la rafraîchissante verdure na pas encore disparu, pour autant quil sen trouvera jamais ici. Car la plupart du temps dominent le brun-rouge de la terre, les gris de la cendre, les jaunes du tuf. Il sy mêle maintenant les grandes étendues de lave et les endroits dépouillés, brûlés par les gaz, qui prennent on ne sait pourquoi une teinte violette. Tout cela généralement un peu voilé, même au printemps. Seuls le ciel et la mer sont comme avant, dun bleu limpide.
En regardant tout cela, je ne ressens pourtant pas la joie dantan. Comme si mes sens sétaient émoussés.
Cest curieux, pendant la première partie de ma vie, jai cru quil me fallait être seul pour jouir de la nature et que les autres ne faisaient que troubler mon plaisir. Mais à peine ces « autres » eurent-ils disparu, ce fut comme si la nature nexistait pas. Je suis de ceux qui, tout en admirant et comprenant la nature, restent néanmoins enracinés dans la société. Maintenant je ne vois, je ne conçois rien, je ne me soucie de rien qui dépasse mon petit train-train quotidien. On dirait quen labsence de société, il nexiste pas de nature.
7
Javais lintention de raconter ma vie tout uniment, étape par étape, mais voilà que sans cesse je mécarte de ce projet. Ce qui me gêne, cest de savoir que personne dautre sans doute ne lira jamais mon histoire. Et raconter rien que pour moi ce que je connais si bien paraît très dépourvu de sens. Presque comme de parler à haute voix tout seul. En revanche, il est plein dintérêt de formuler des considérations qui, avant dêtre fixées sur le papier, ne vous apparaissent pas clairement. Cest ainsi que je mécarte de la narration des événements historiques pour mengager sur la voie de la méditation et de la ratiocination. Mais que ce plaisir du moins me soit accordé !
De plus, de longs intervalles de silence séparent les rares moments où jécris. Des semaines entières sécoulent sans que je puisse même toucher à mon carnet de notes. Tantôt ce sont les soucis de ma subsistance qui marrêtent, tantôt une humeur telle que je ne veux rien savoir de ce qui nest pas lindispensable. Et alors cest comme si le fil du récit se rompait.
Il vient dy avoir plusieurs semaines dinterruption au cours desquelles il sest passé une ou deux choses qui ont tranché dans la banalité de ma vie.
Dabord il me faut noter que mon ménage sest enrichi de rien moins quun animal. Je nen avais pas un besoin particulier, mais puisque de lui-même il a recherché ma compagnie, eh bien ! soit. Il sagit dun âne. Certes, il y a ici des animaux divers, qui vont et qui viennent, mais ils sont si sauvages quils senfuient toujours au loin. Ce jour-là, je tombai sur une exception. Je remontais une fois de plus la Via Roma pour un tour dexploration, quand jentendis au loin une voix épouvantable crier quelque chose comme : « Oui-non ! Ouinon ! » Je mapprochai prudemment et découvris un âne tombé dans une cave béante. Qui sait depuis combien de temps il était là à souffrir de la faim et de la soif ! Je traînai une vieille porte trouvée dans les ruines avoisinantes, lintroduisis en biais dans la cave et fis sortir lanimal qui, au lieu de prendre la fuite, resta planté devant moi, lair désemparé. Cela me donna à penser que cette bête âgée avait déjà été en relation avec lhomme. Je la fis boire dans un bassin qui gardait un fond deau de pluie et la conduisis paître dans le parc. Et depuis, nous ne nous sommes plus séparés. En ce moment même, il est dans la salle de devant avec ma chèvre à qui il ne semble pas plaire. Ouinon cest ainsi quil sest présenté et je ne vois pas de meilleur nom à lui donner, car il correspond bien à ses qualités, tant positives que négatives.
Peut-être est-ce lapparition de Ouinon qui me donna lidée dentreprendre une expédition relativement lointaine. Tout bien pesé, je my préparai en quelques jours. Il aurait été utile de reconnaître lintérieur du pays, mais cela paraissait tout de même dangereux. Je choisis donc la côte de Sorrente qui, du moins, offrait de la nourriture pour les animaux et, à moi, des possibilités de pêche. Quant aux ruines pour passer la nuit ou se cacher, même de loin on voyait quil ne devait pas en manquer. Et puis, ne sagissait-il pas aussi de raviver de très, très vieux souvenirs...
Je chargeai donc Ouinon de matériel et de provisions, je passai une longe à Eulalia et je me mis en route. Le temps était déjà chaud, mais pourtant pas au point quun homme du Nord ne pût le supporter. Il ny avait eu que les gens du pays pour rentrer dans leur trou à la moindre chaleur ou au moindre froid.
De tout temps, les foyers de peuplement avaient été si nombreux sur cette côte quils avaient fini par former une ville continue. Aujourdhui, on progressait avec peine à travers des enchevêtrements de pierres et de métal auxquels la dernière éruption du Vésuve avait mêlé encore ses ruisseaux de lave et ses champs de cendre. Par endroits, le fleuve de lave, passant par-dessus la route et les rails disloqués et rouillés du chemin de fer, avait coulé jusquà la mer.
Jexaminai avec une particulière attention la couche de cendres : elle ne portait pas une seule trace de pied humain.
Nous vagabondions à notre aise et sans hâte, comme des Bohémiens. Dans la journée, nous allions dune ville à lautre, quelquefois à la suivante. Puis nous nous arrêtions pour la nuit dans une maison plus ou moins intacte, près de laquelle il se trouvait de leau et de lherbe pour les bêtes. Cest ainsi que nous fîmes halte dans les parcs de la Favorite et de ce qui avait été le palais royal de Portici. Dans ma jeunesse, les tanneries de Resina empuantissaient lair ; mais plus tard, la ville avait été rasée pour dégager lantique Herculanum qui étalait maintenant, sous léblouissant soleil, ses ruines plus anciennes et plus dignes dintérêt que celles dalentour. Et, au-dessus du Vésuve, flottait toujours une colonne de fumée en forme de pin parasol.
Nous atteignîmes notre dernière étape au bout dune semaine. Je trouvai dans les jardins de Torre del Greco, de Torre Annunziata et de Castellamare quantité de plantes potagères à létat sauvage et jamais il ny eut sur ces côtes une telle abondance de poissons. Mais en approchant de Sorrente, je pressai le pas sous lempire dune excitation depuis longtemps inconnue.
Jeus bientôt fait de retrouver, au flanc de la colline, la villa Giardinetto presque intacte. Les jambes tremblantes, je montai au premier étage et jouvris la porte de la chambre que des rameaux de vigne folle, envahissant les fenêtres, plongeaient dans la pénombre. Une sorte de chaleur coula en moi, je fus traversé par une onde bruissante. Oui, jétais loin alors davoir atteint la moitié de mon âge actuel, dans cette période de ma vie la plus féconde et la plus heureuse qui devait en être aussi la plus paisible. Un mois entre ces murs roses... Je retrouvai même sur lencadrement de la fenêtre le cur que jy avais dessiné tout en riant de ma sentimentalité. Mais cela nous avait remplis démotion. Plus de trente ans sont passés et elle, où est-elle maintenant ? Où sont-ils, tous ceux qui vivaient là ? Tout ce que je sais, cest que moi je my trouve et que je nai pas de raison de men réjouir.
Sous linfluence de ces souvenirs, jeus un moment la tentation de rester. Mais je pensai alors aux objets indispensables qui se trouvaient chez moi et quil me serait impossible de me procurer ici. Je maperçus aussi quil était très difficile de trouver de leau. Je passai cependant trois jours au Giardinetto avant de prendre le chemin du retour. Le voyage fut considérablement plus rapide, car il ny avait plus rien à découvrir en route et ma maison mattirait de nouveau.
My revoici maintenant, il me semble avoir fait un lointain voyage à létranger. Être livré à soi-même et se reposer ! Cest ce que semble penser Ouinon, lui aussi, à côté de sa mangeoire tandis que, pour Eulalia, cette expédition est restée sans signification. Cest à peine si, après toutes ces fatigues, elle donne un peu moins de lait.
Ah ! encore quelque chose. Deux ou trois fois, il ma semblé voir, au-delà du détroit, un filet de fumée monter au-dessus de Capri. Il ny avait pourtant pas de volcan là-bas mais peut-on savoir maintenant ! Quelquun y vivrait donc ? Un ermite de ma sorte ? Mais jai pu me tromper.
8
Je pensais que mon excursion à Sorrente viendrait me stimuler et mencourager dans ma solitude. Cest bien ce quelle a fait, mais avec excès. Je suis devenu impatient et nerveux. Je voudrais comme sortir de ma coquille, mais pour aller où ? Cette tentative ma rendu plus sensible le contraste entre le passé et le présent. Et lhorreur de la situation mest apparue plus brutalement.
Jai vu trop de ruines nouvelles. Ici, je métais accoutumé à elles et je ne sais plus imaginer la ville différemment, mais il me restait toujours lillusion quailleurs il pouvait en être autrement, bien quau fond de moi je fusse certain quil nen était rien. À présent, je vois le monde uniquement sous laspect dun champ de ruines universel. Partout, quel que soit lendroit où lon aille.
Dans cet état desprit, jen viens à ajouter foi à la légende de lAtlantide. Si pareille destruction a pu se produire de nos jours, pourquoi alors ne se serait-elle pas déjà produite jadis, et pas seulement une, mais plusieurs fois ? Une civilisation évolue jusquà un certain niveau de développement, pour être ensuite détruite soudainement, et le cycle toujours se répète. Pour les contemporains, il semblait que ce fût la fin du monde, et cest bien ce qua dû paraître à la famille des Pline la simple éruption du Vésuve.
Imaginons une marche en avant continuelle de la civilisation... Mais lévolution même de notre globe sy oppose. Ses compagnons dinfini, on le sait, se montrent susceptibles de nourrir une civilisation, vivent ensuite leur temps dépanouissement et meurent, pour peut-être briller de nouveau, dans un temps incommensurablement lointain, et devenir aptes à fabriquer la vie. Combien y a-t-il de ces « Atlantides » dans linfini ? et pourquoi devrions-nous imaginer différemment le sort de notre étroite demeure ? mais alors, nos efforts de Sisyphe sont complètement vains. Seulement, nous ne voyons rien, nous ne comprenons rien à cause de la perspective de fourmi qui est la nôtre. Que sont les « réalisations éternelles », la « gloire éternelle », le « souvenir éternel » ? Interrogez la planète morte ! La destruction simpose plus durablement que la vie avec toutes ses créations. À létat de ruines, un édifice atteint un degré de permanence achevée qui lui est refusé en tant que construction fonctionnelle. Quelle demeure est restée habitable pendant deux ou trois mille ans ? Alors quelles sont nombreuses les ruines qui, dans le même temps, ont continué de garder leur valeur intrinsèque et dassurer leur mission particulière. Cest ainsi que circulent dans lespace les débris dune vie passée ou les germes dun lointain futur, mais la vie elle-même se suffit dun présent éphémère.
Oh ! jessaie seulement dadoucir mon amertume par ces paradoxes qui, vraiment, ne conviennent pas le moins du monde au matérialisme de mon existence. Cela me va bien de parler déternité, quand je vis au jour le jour et que tous mes efforts se concentrent sur les soucis quotidiens.
Partout, des oiseaux ont fait leurs nids, des pieds-fourchus courent dans la Villa Nazionale, et je dois défendre mes plantations contre lenvahissement de la gent ailée et de la gent à quatre pattes. Les dents serrées, je chasse les uns et les autres avec un gourdin, entre les monuments et les palmiers tronqués. Quand je réussis à en abattre quelques-uns, je me réjouis comme le chasseur. Les voilà tes rêves déternité !
9
Jai trouvé un paquet de vieux journaux datant de la seconde et de la troisième guerres mondiales. Ah ! la divertissante lecture que moffrent ces gazettes dasiles daliénés, ces bulletins de la Tour de Babel ! Je suis de nouveau submergé par un tel déferlement de sottises, de rodomontades, de mensonges, que je ne suis plus suffisamment maître de moi pour parler sans passion. Ce nest que du papier friable, sentant le moisi, qui est resté à jaunir dans quelque recoin de cave. À lépoque, ce fut une arme, dautant plus menaçante que celui qui la maniait restait hors de portée. Cétait comme un boomerang jailli de la jungle et qui traversait les airs de son vol zigzagant. Quel sauvage à la main sombre le lançait à labri dun buisson ? Qui était le responsable des conséquences ? Une clameur aiguë sétendait sur le monde, lécho sen élève encore de ces vieux débris de papier. Point de responsable alors, comment sen trouverait-il un aujourdhui ? Il ny a que moi ici, aux prises avec cette détresse dans laquelle ils nous ont précipités, moi et des millions de mes semblables.
Cette absence de responsables étonnait déjà au moment des événements. Lors de la première Guerre mondiale, tous les gouvernants, tous les chefs de guerre étaient connus ; à larrière-plan de la seconde se silhouettaient encore plusieurs personnages de réelle importance. Mais à partir de la troisième, ils disparurent tous à lexception de Hastings (que son nom soit maudit !). Ils disparurent ou, du moins, à titre dindividus, ces personnages se firent étonnamment petits et pas un narriva à simposer à notre conscience. À peine sélevaient-ils sur la crête dune vague quils en étaient balayés et disparaissaient. Ils navaient pas lopportunité de cultiver leur renommée. Tout se fondit dans le chaos.
Seuls résonnaient le grondement des camions et des blindés, le vrombissement des avions, puis ce fut le piétinement des fuyards. Et un nuage mortel de gaz sétendit sur lHistoire.
Pendant la troisième Guerre, quand lAmérique, lAustralie et la moitié de lAsie furent mobilisées contre lEurope, la voix de Hastings retentit comme le barrissement dun éléphant de combat (que sa mémoire soit maudite !). Mais Ko-Ling eut à peine à émettre quelques sons incompréhensibles dans une langue sifflante de lAsie, que dis-je ! Il neut quà faire un geste de la main, son visage jaune dépourvu dexpression, pour que des millions dhommes sébranlent par vagues. Le monde était comme un chaudron que secouait une force inconnue. Bientôt plus personne ne fut à sa place primitive. Tout fut bouleversé. Il en sortit une sorte de cocktail de peuples, amer et fangeux, à peine bon pour le gosier du diable.
À quoi aspirait cet homme mystérieux ? Personne ne le sut vraiment, car il ne se souciait pas de propagande, ne parlant pas à la radio et ne donnant pas dinterview. Il navait pas besoin de cela, de toutes façons il avait la main sur tout. Il neut quà attaquer, ce fut un travail sans bavures. Par la suite, il ny eut plus à sinquiéter de lui car, finalement, il sen alla lui aussi par le même chemin.
Parfois, il semblerait quil nait pas existé réellement, quil soit une sorte de fiction que les hommes insensés se sont créée, une simple personnification de la destruction et de la mort. Et sous cet aspect, il nest même pas haïssable. Dans cette création de lesprit, il y avait du Tamerlan et du Gengis Khan à la dixième puissance avec, en toile de fond, toute lhabileté technique et la capacité de destruction de lhumanité dalors. Et les résultats ne démentirent pas cette image.
La dissolution universelle de la société, pendant la quatrième Guerre, se produisit avec une vitesse étonnante. Les matières premières indispensables, aussi bien pour faire la guerre que pour vivre, vinrent à manquer avec une brutalité catastrophique. Une fois les réserves de pétrole épuisées, les blindés sarrêtèrent. Celui qui en possédait encore quelques gouttes les défendait plus âprement que le pain pour sa bouche. Puis, ce fut le platine des contacts qui vint à manquer, et les avions se turent. Cest en vain que Hastings vociféra encore quelque chose au sujet de limportance de la production (quil soit maudit dans les siècles des siècles !) Ko-Ling se tut et utilisa son fabuleux matériel. Mais alors, à lui aussi, quelque chose vint à manquer. Quoi ? personne narriva jamais à le savoir. Et cen fut fait de lui, comme dailleurs de toute société organisée. Seuls des groupes isolés de partisans continuèrent à combattre de par le monde. Et peut-être combattent-ils encore maintenant !
Mais de toute la période finale, je ne peux témoigner. Je lai passée prisonnier de guerre en Afghanistan, ou malade de la malaria à Madagascar, quand je nétais pas en train de fuir dans les forêts de la Sénégambie. Jai dû nager au péril de ma vie dans des rivières glacées, jai mangé en compagnie des porcs, je me suis caché pendant des jours, enfoncé jusquau cou dans un marais, et je suis resté couché inconscient dans une tombe où gisaient des cadavres de pestiférés. Cela pendant des années. Les suites ? Un hélicoptère, qui sest écrasé à Pékin, ma valu une hanche abîmée, qui me fait parfois souffrir, et je me ressens encore dun empoisonnement par les gaz subi à Genève.
Plus tard, je décrirai en détails mes tribulations et celles de la société. Mais ce verbiage des journaux a redonné à mes souvenirs une vivacité inattendue. Je ne suis pas en paix et, tout de même, je voudrais maintenant me reposer rien que me reposer.
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Jai été longtemps malade et je létais encore quand jai écrit les pages qui précèdent. Il ma fallu une énergie surhumaine pour, de temps en temps, me lever et moccuper de moi et de mes bêtes. Jai vécu plusieurs jours comme dans un rêve. Je ne me rappelle pas où je suis allé, ni ce que jai fait. La fièvre me secouait tellement que, lorsque jallais dans mon champ, il fallait que je maccroche des deux mains au cou de mon âne pour tenir debout. On aurait dit que les bêtes comprenaient ma détresse. Elles, si capricieuses à lordinaire, nallaient plus nulle part sans moi. Et, quand je gisais à demi inconscient, près dun feu mourant, elles venaient toutes les deux sur le seuil où elles restaient longtemps à me regarder, sans détourner les yeux.
Une ou deux fois, je les conduisis manger au-delà de la cour dévastée, dans un jardin retourné à létat sauvage. Bientôt, elles surent y aller et en revenir toutes seules... Il semblait même quelles fussent devenues plus tolérantes lune envers lautre. Mais un jour, quand elles revinrent, elles nétaient plus deux, mais trois : derrière Eulalia trottinait une toute jeune chevrette. Elle était apeurée et légèrement blessée. Sétait-elle égarée, loin de sa famille, ou bien celle-ci était-elle devenue la proie des chiens sauvages rôdant aux alentours, et la petite bête avait-elle seule échappée, par hasard ? Quoi quil en soit, elle resta avec nous et se sentit bientôt chez elle. Je lai baptisée tout simplement « Amica ». Elle gambade de-ci de-là et met de la vie dans ma maison, comme un petit enfant. En ce moment même, elle samuse à fourrer son museau sous le pan de mon manteau et Eulalia, jalouse, la surveille de loin. Je lui rapporte, quand je sors, les feuilles de salade les plus tendres.
Cest déjà lautomne, et dès que jai commencé à me rétablir, je me suis préoccupé des provisions dhiver. Pour si peu quil y ait dhiver ici, lautomne est tout de même plus fécond. Mon champ ma donné en abondance pommes de terres, haricots et pois, et il men aurait donné bien davantage si je navais pas été malade à la fin de lété. Par bonheur, il y a peu dherbivores parmi les déprédateurs de mes cultures, mais ils abîment cependant les champs. Jai trouvé des fruits dans les jardins abandonnés, le Jardin botanique a lui aussi fourni sa part. Les habitants de la mer se précipitent tout droit dans mes nasses. On voit que depuis longtemps ils nont pas eu à souffrir de la ruse des hommes. Comme Ouinon mest utile maintenant pour transporter ce que je prends ! Il est étonnant de constater à quel point lhomme voit son intérêt pour ce qui lui est extérieur samenuiser quand son existence devient précaire. Cest ce qui mest arrivé pendant ma maladie. Les souvenirs de guerre étaient tombés dans loubli et je ne remarquais même plus les ruines autour de moi. Tout paraissait naturel, allant de soi. Si seulement javais pu bouger et aller voir mon champ ! Quand jy parvins, je fus presque réconcilié avec le monde. Même par la suite, depuis le début de mon rétablissement jusquà maintenant, ma volonté de vivre na fait que croître. Se peut-il vraiment quon oublie et que, finalement, on sadapte ?
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Une réflexion mest revenue : il est tout de même étrange que ceux-là mêmes qui devraient avoir une juste notion de la relativité des phénomènes, temporels ou spatiaux, puissent se réjouir ou sirriter pour des choses futiles ! La perception dun univers sans limites devrait grandir lhomme et lui montrer le ridicule de son égoïsme, de son ambition, de son goût du lucre. Avec toutes ses passions, il nest même pas à lunivers ce quest le microbe à la goutte deau. Quand on pense que la lumière parcourt trois cent mille kilomètres à la seconde et que nous connaissons maintenant des galaxies qui sont à deux milliards dannées-lumière de nous... Il y a des nébuleuses dont le diamètre est supérieur à la distance de la terre au soleil et des soleils qui sont neuf cent millions de fois plus brillants que le nôtre. Et, bien que sachant tout cela, faire de la tragédie, par cupidité ou par jalousie ! Se battre, prendre le bien dautrui, rédiger un journal ! Se mettre en colère à en devenir blanc de rage pour une chose dérisoire ! Quelle stupide abomination !
(Moi-même, ce matin, ne suis-je pas entré dans une violente colère lorsque Eulalia a renversé, dun coup de patte, une cruche de lait ? Mais cela ne peut-il tout de même pas mêtre permis ?)
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Je commence déjà mon deuxième hiver ici. Tout mest maintenant connu, je sais ce que jai eu à endurer dans le passé et ce qui ma manqué. Je suis aujourdhui bien mieux équipé.
À voir mes provisions, je pourrais me poser la question : pourquoi nest-il resté personne en dehors de moi ? Il semble que quelques dizaines, peut-être même quelques centaines dindividus, auraient pu trouver encore ici abri et nourriture. Et des gens du pays se seraient certainement mieux débrouillés, dautant plus que ceux qui vivaient ici, jadis, avaient un niveau de vie très inférieur à celui que jai actuellement, dans cette cité depuis toujours royaume des « mozzonari » et des « lazzaroni ». Et pourtant, ils ont disparu, alors que la vie pouvait leur devenir plus facile.
Oui, on pourrait se le demander si on ne connaissait pas lhistoire de lanéantissement de la ville. En réalité, ce nest pas une catastrophe soudaine qui sest abattue sur elle. Lagonie de cette métropole a duré dix ans. Et à lapproche de sa fin elle était tout autre quavant.
Trois ou quatre occupations en quelques années une vague broyante après lautre. Ce que la guerre et les dévastations avaient épargné fut détruit par un tremblement de terre. Une malédiction irrévocable pesait vraiment sur cette ville. Il ny restait même plus beaucoup de ses habitants autochtones. Déjà, plusieurs flots de transfuges lavaient abandonnée, comme un camp provisoire. La nationalité de cette foule finit par devenir assez imprécise. Elle nétait plus composée des habitants primitifs, elle ne formait pas un groupe organisé. Cétait un troupeau de barbares qui avaient conquis la cité, comme cétait déjà arrivé plusieurs fois dans le passé. Seul, on pouvait pêcher et cultiver son champ, mais pas mêlé à eux. En proie aux terreurs, aux violences, à une perpétuelle tendance à la panique, ils nauraient pas laissé faire. Il est plus facile de vivre hors de la société que dans une société si anarchique. Maintenant, il est de nouveau possible de se nourrir, mais alors, on mourait de faim. Et celui qui ne mourait pas fuyait.
Finalement, les derniers sen allèrent dun seul coup. Cest un des phénomènes de psychose les plus sombres parmi tous ceux qui se sont produits durant ces guerres. On pourrait lappeler aussi bien folie religieuse que maladie mentale. Les gens furent saisis soudain dune sorte dhorreur des ruines, « horror ruinarum ». Cette psychose se propagea avec une effrayante rapidité et frappa tout le monde. Qui sait quelles antiques réminiscences se réveillèrent, quelles craintes de la vengeance des Dieux Lares privés de leurs foyers !
Bientôt surgirent des prophètes pour crier : « Hors dici ! Hors dici ! Il est encore des pays et des continents où il ny a pas de ruines ! » Et tous de se précipiter sur les routes, horde démente, affamée, en guenilles. Ils décrivaient de grands cercles autour des villes pour éviter la vue des ruines, ravageant ainsi des endroits écartés que jusque-là les destructions avaient épargnés. Aux aguets sur les bords de la baie de Messine, je vis passer leurs bandes. Ils cherchaient, semble-t-il, des forêts sauvages et des espaces déserts. Où finirent-ils par aboutir ? Je ne sais. En tout cas, une partie arriva en Sicile à point nommé pour le grand tremblement de terre. Ceux, très rares, que je trouvais en arrivant là-bas, en étaient déjà au stade de la folie déclarée. Ils se cachaient dans les demeures restées debout et, nosant plus sortir, finirent par mourir de faim.
Je dois dire que ce terrible héritage psychique rendit dabord difficile mon existence. Il fallait de la fermeté dâme pour ne pas céder si peu que ce soit à cette incitation. Et je me serais bien mis à errer, moi aussi, si jen avais été capable. Par bonheur, javais déjà traversé une crise à Avellino et jarrivais ici en assez bonne santé.
Jai mis un certain temps à mhabituer. Mais maintenant que je suis ici, jy reste, quand même les génies des ruines se déchaîneraient.
Pendant que jécris ces lignes, la petite Amica essaie de déchiqueter mon manteau avec ses jeunes dents, comme si cétait du foin. Nest-ce pas, Amica, nous navons pas peur des ruines, nous resterons, advienne que pourra !
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À la fin de lhiver dernier, un jour que jexplorais les ruines dun palais, jai fait la découverte intéressante dune importante bibliothèque particulière. Lédifice était par ailleurs totalement détruit, seule la pièce abritant les livres avait été épargnée. Deux hauts murs de béton que leur chute avait précipités lun vers lautre au-dessus delle avaient, en sétayant mutuellement, formé une sorte de toit, sous lequel aucun pillard navait dû, par la suite, venir jeter un regard. On pourrait croire que ce fut là, dans ma situation, une découverte particulièrement heureuse. À vrai dire, je me suis tout à fait déshabitué du plaisir de lire, et mes mains noueuses, pleines de cals pour avoir manipulé tant et tant de matériaux grossiers, ne savent même plus tenir ces minces reliures. Et puis, les livres nont plus beaucoup dattrait pour moi. Jaime, certes, madonner à la réflexion, mais le faire sous linfluence dun livre exige de la patience et du temps. Tout, dans ma pensée, naît fortuitement, dune impulsion intérieure, comme malgré moi. Tandis que, dans les livres, il y a tant de calcul, de parti-pris, dinsincérité. On saperçoit vite que les jeux de lesprit seuls occupent les auteurs. Leurs uvres, loin de donner une idée de la vie, ne reflètent que la vie des idées. Cest une existence bien bornée.
Je vais cependant de temps en temps fureter dans cette bibliothèque et jemporte chez moi ce qui se rencontre dintéressant. Depuis que jai Ouinon, jai transporté par pleines ânées de quoi lire ou faire du feu. En ce moment surtout, où il faut longuement rester chez soi et où un froid humide et mordant vous poursuit jusquà lintérieur, la littérature est la bienvenue, que ce soit pour lun ou lautre usage. Je me remets à épeler les auteurs latins en rappelant à ma mémoire des connaissances tombées dans loubli ; je lis des écrivains italiens et espagnols, non sans peine, dautres aussi dont je connais mieux la langue.
Mais si la lecture ne mapporte pas un plaisir total, cest surtout en raison de la matière qui mest offerte. Le profil intellectuel du précédent propriétaire de ce trésor ne cesse de se préciser pour moi. Cest un personnage assez « fin de siècle », dont la vie a débordé largement sur le siècle suivant. Son choix révèle un goût raffiné à lextrême, mais, en même temps, tout à fait suranné. Ce sont des voix qui semblent venir de Sirius tant elles sont étrangères au monde où je vis maintenant. Mais je me demande si toute littérature, quelle quelle soit, ne me ferait pas cet effet.
Il y a encore quelque chose, et là, je touche à un domaine déjà plus personnel. Dans le choix de cet amateur de livres, comme dans ses notes marginales, se reflète une terreur morbide de la catastrophe à venir. Tel un patricien de la décadence romaine, il cherche et trouve les signes avant-coureurs de la décomposition universelle. La littérature traitant des diverses psychoses est particulièrement abondante : on dirait que quelque chose ne cessait de le tourmenter. Et voilà que justement cela me fâche et mirrite chez lui ! Je me retrouve plus ou moins en lui et, cependant, je pense être tout à fait équilibré. Ses autres outrances se cacheraient-elles également en moi dune certaine façon ? Ce serait effrayant découvrir son propre moi, non pas seulement par lintermédiaire dun écrivain, mais de celui qui le lit.
Pour échapper à ces humeurs grinçantes, je lis des choses plus substantielles, quand jen trouve. « LÉloge de la folie », du vieil Érasme, ma donné un réel plaisir. Il a vécu dans une époque ni très sage ni très paisible, mais cependant plus sage et plus paisible que la nôtre. Et lidée de glorifier la sottise de son temps, comme seule dispensatrice de joie et source de fraîcheur, nest pas si mauvaise, même si on le prend au mot.
Lart dune saine et solide sottise est en tout cas plus reposant que celui de lintrospection perpétuelle. Mais il nest pas facile à pratiquer. Même pas pour Ouinon qui soupire là-bas sur sa litière de livres.
14
L hiver est pénible cette année, avec beaucoup de vent. Je ne peux plus sortir sans ma pelisse de berger des Abruzzes. La tempête fait rage Via Partenope, sur le littoral, et les vagues tumultueuses entourent la jetée San Vincente dun blanc bouillonnement décume. Des rafales de pluie cinglent les palmiers tronqués.
Il commence à faire noir. Avec ma prise, un gros crabe rejeté sur le rivage, je mapproche de chez moi. Mon quartier mapparaît comme un empilement de pierres sombres. Les hauts murs se dressent si près les uns des autres, les ruelles sont si étroites, quon dirait que les ruines nont même pas eu la possibilité de sécrouler. Allez savoir quelles maisons sont en ruine, quelles, intactes. Elles étaient aussi lugubres autrefois quaujourdhui.
Je pénètre dans ce labyrinthe, je louvoie entre deux murs, parmi tout un fatras de choses (une odeur abominable vient de quelque part un cadavre sans doute), et je disparais dans ma tanière. La taverne est obscure, mais jentends mes bêtes. Dans le foyer de la cuisine brûle une petite flamme. Jy allume une lampe dargile pompéienne, trouvée au Musée National, et jaccomplis mes tâches du soir. Mais la soirée est longue et il nest pas facile de la remplir. Jessaie de lire, puis je reste étendu à la lueur du foyer, fixant vaguement les murs que lombre envahit, jusquà ce que tout sefface dans les ténèbres. Quelque part sur un toit le vent fait grincer une tôle disloquée. Le sommeil ne vient pas et ne viendra pas.
Cette saison pâle et mélancolique me rappelle les automnes de ma lointaine patrie. Plus les jours se faisaient sombres et courts, plus les gens se sentaient attirés vers la maison. Cétait lendroit qui les rassemblait pendant cette période pénible, où ils trouvaient un réconfort. Mais ici, je ne peux que tourner et retourner dans ma tête ma désespérante solitude.
Je sais maintenant ce qui ne cesse de me travailler : cest le besoin dun être humain. Bien sûr, il suffirait que jentende un bruit de pas pour que mon premier mouvement soit dempoigner un harpon et de me précipiter à labri de la porte, et cest certainement ce que ferait aussi lautre en mapercevant, car nous ne connaissons plus que lhomme-fauve, lhomme-démon. Cest aussi probablement la première impulsion des vrais chasseurs de fauves, quand ils se rencontrent dans la forêt. Mais, malgré cela, jai ardemment besoin de lhomme.
Lhomme, il a existé un jour, il doit bien encore exister quelque part. Je le revois dans ma jeunesse, la littérature par la suite ma dit ce quil était. Poésie, musique, esprit de sacrifice, une religion qui faisait sa place à lhomme, tout cela a existé et naurait pas existé sans lui, tout cela na été quen fonction des rapports humains. Sans rassemblement dhommes, on naurait guère conté dhistoires, donné de concerts, ni peut-être connu de si belles amours. Seule la bête ne fait que vivre et na pas besoin de mieux. Pourquoi a-t-il fallu que je tombe dans cette ère cruelle, bestiale, où lhomme est rare ?
Si on pense que je ne suis pas tellement vieux : mon père lui-même pourrait être encore en vie. Dans ma jeunesse, jai vu des hommes, arrivés à lâge que jai maintenant, encore pleins de force, travailler et quelquefois même pourquoi pas fonder une famille. Quelle étrange pensée ! Et tel que me voilà, tout seul, avec ce long passé qui paraît si pesant, sans nul avenir, je ne suis à mes propres yeux quun vieillard boiteux, à la tête chenue. Qui viendra me contredire, ne serait-ce que par politesse. La politesse oui, seul un fou peut être poli envers lui-même. Mon âne et mes chèvres nont que faire de politesse, encore moins seraient-ils capables de men témoigner. Cest une vieille vérité que lhomme diffère de lanimal en ce que lui seul saccommode du mensonge.
Ne marrivera-t-il plus de voir un être de mon espèce menteur et loyal, impitoyable et généreux, féroce destructeur, et pourtant éternellement animé du désir de bâtir ?
15
Je gémissais, il ny a pas bien longtemps, sur ma solitude, désirant passionnément une présence humaine. Depuis, deux faits très surprenants sont venus ruiner ma tranquillité.
Il y a quelques jours, jai trouvé là-haut, au Capodimonte, des pelures dorange fraîches, telles que seul un homme peut en laisser derrière lui. Elles avaient été découpées par quartiers, encore attachés ensemble à leur base, et ainsi fichées au bout dune des piques rouillées de la grille du parc. Je me dis que la nature ne fabrique pas de choses pareilles, quelles ne sont pas le produit dune génération spontanée.
Et aujourdhui, alors que je furetais une fois de plus dans les ruines du Musée National, jentendis soudain comme le claquement des sabots dun cheval. Je pus me rejeter en hâte derrière un mur doù, bientôt, je vis ceci : un homme passait à cheval dans la rue, sans se presser, sarrêtant de temps en temps pour regarder autour de lui. Il était jeune, bien bâti, mais de mine sauvage. Au mépris de toute prudence, jallais sortir et me montrer, tant jétais avide de contacts humains quand, tout à coup, japerçus, devant le cavalier, attachée par les mains au cheval, une toute jeune fille au visage sillonné de filets de sang. Et cest ainsi quils disparurent derrière les ruines.
Tout cela ma tellement bouleversé que jai de la peine à rassembler mes idées.
16
Depuis que jai écrit ce qui précède, il sest écoulé une dizaine de jours. Jai vécu dabord sous lempire dun perpétuel sentiment de menace, dont je ne me suis que lentement délivré. Jétais devenu comme lhabitant de la forêt vierge, qui se croit partout épié et traqué, et qui doit se tenir prêt à toute attaque imprévue. Des humains allaient et venaient par ici, mais qui étaient-ils et où allaient-ils ? En réalité, je nen avais vu que deux, mais cétait assez ! Je cherchais des pas sur les plaques de cendre, dans les rues, et dressais loreille en direction du moindre bruit. Je glissais un il entre les murs, je me faufilais à labri des ruines. Je nosais plus faire sortir mes bêtes qui commencèrent à souffrir de la faim. Lâne se mit alors à pousser son triste « Ouinon » de détresse et je dus lui lier les mâchoires.
Dans cet état de tension nerveuse, je nai pas noté le moment où les vents acides de lhiver ont cessé, où le ciel sest éclairci et où les monts ont pris leur parure vert tendre. Depuis longtemps, bien sûr, je ne sais plus la date, mais il ne fait pas de doute quun nouveau printemps approche.
Ce nest que lentement que mon anxiété a diminué assez pour que je puisse me remettre aux besognes quotidiennes. Jai fait mon petit travail de fermier, je me suis mis en devoir de pêcher. Mais tout le temps, tel un homme dans une pièce obscure, une sensation mobsède : je ne suis pas seul, qui dautre que moi est ici ? Cest une impression tellement pénible quà la longue elle devient insupportable.
Ainsi sest éteinte ma soif de présence humaine.
17
Oui, cétait un véritable sauvage cet homme que jai vu il y a peu. Dans toute son attitude, dans toute sa personne, il y avait quelque chose de fondamentalement étranger aux hommes davant. Des regards comme le sien, on nen rencontre plus, même chez les descendants des cannibales des Célèbes. Et pourtant, il lui restait quelques liens avec la civilisation passée : un cheval domestiqué, des pièces dhabillement. Mais ces vestiges se perdront et disparaîtront vite : ses enfants nen connaîtront plus. Pendant un certain temps, les générations successives repartiront toujours dun peu plus bas, car le niveau général de la vie ne cessera de diminuer. Il ne leur faudra guère de temps pour oublier, en revanche, il leur en faudra beaucoup pour redécouvrir et, bientôt, le temps des ancêtres ne sera plus, sur la foi de la tradition, quune espèce dÂge dOr...
Faudra-t-il vraiment recommencer au commencement ? Vivre dans des cavernes, se couvrir de peaux de bêtes, utiliser les métaux et autres richesses, héritées de la civilisation antérieure, avec les moyens de lhomme de lÂge de pierre, sans même soupçonner leur destination originelle ? Ouvrir de nouveau la terre avec un pieu, semer quelques poignées de haricots ou de millet, élever deux ou trois chèvres, le développement intellectuel répondant à ce niveau le plus primitif de léconomie domestique ?..
Pourquoi alors, dans lintervalle, ce haut degré de technique, les moteurs et la chimie, la radio et la philosophie, les arts et les avions ? Dans deux générations, personne ne connaîtra plus rien de tout cela, tous ces talents, toutes ces connaissances nauront bientôt plus déchos que dans les légendes de nouveaux Prométhées et de nouveaux Dédales que les bergers se raconteront autour des feux. Passé trois générations, les conditions de vie de lhomme ne permettront plus quil subsiste ne serait-ce quun seul livre. À quoi bon, dailleurs, si personne ne sait plus lire ni même ne connaît lusage des livres ?
Il ne faut absolument pas surestimer la valeur dexemple des vestiges du passé. Les villes mortes de la Rome antique, en Afrique du Nord, nont en rien influencé lévolution des nomades venus par la suite. Ils ne les ont même pas utilisées comme carrières de pierre puisque, vivant sous la tente, ils ne construisaient pas de maisons. Ils sont tout simplement passés à côté, à peine les ont-ils vues. Une culture supérieure na pas dinfluence sur une inférieure sil nexiste pas entre elles un commun dénominateur social.
Mais se peut-il que lhumanité, dans le meilleur sens du mot, ait péri tout entière ? Dautres êtres pareils à moi survivent certainement, un ici, lautre là. Nous transmettrons nos connaissances, notre savoir-faire, nous sauverons la civilisation. Cest notre mission, à nous les derniers des Mohicans, notre legs à la société future.
Oui, et la société... Mais si la société ne veut pas de cet héritage, si son niveau est trop bas pour quelle sache lutiliser ? Si, dans des conditions tellement primitives, elle manque de tout moyen daction pour profiter de nos réalisations techniques ? À quoi pourra lui servir que nos chimistes, au milieu des tumultes de la guerre, soient enfin parvenus à résoudre, dans la pratique, le problème de la transmutation des éléments et quils aient fabriqué les premiers grains dun or parfaitement pur quoique artificiel ?
Où cette société nouvelle prendrait-elle les installations colossalement compliquées nécessaires à un tel procédé ? Tout cela était possible dans notre civilisation, concentrée et productive à lextrême. Mais la société à venir, dispersée et peu efficace, ne pratiquera quune économie extensive. La fabrication des protéines à partir de lair serait trop chère pour elle et les matières premières synthétiques représenteraient un luxe inutile. Mais si elle ne fait rien de nos leçons, elle les oubliera. Dans la meilleure hypothèse, nous figurerons dans le souvenir des générations futures comme les archétypes des mythes divins, ayant vécu dans un lointain passé et accompli des actions merveilleuses.
Car enfin cest bien « nous » quil faut dire. Que peut donc faire un homme de ma génération, spécialiste cultivé, sil est seul et livré à lui-même ? Ce nest pas la première fois que je réfléchis à cela. Il y a longtemps déjà que jai commencé à me poser la question : si je me trouvais seul, parmi les habitants dun pays primitif, que serais-je capable de leur transmettre de ma civilisation ? Bien sûr, je sais certaines choses, dans le principe du moins, mais je narriverais jamais à décrire une locomotive, un moteur, un appareil de radio de telle sorte quà partir de là, quelquun puisse en construire. Je ne saurais pas quels matériaux, quelles machines et autres outils sont nécessaires. Et je serais de même complètement désemparé pour transmettre lénorme héritage humaniste de la société précédente, bien que, dans ce domaine, jai été un jour plus compétent. Je pourrais à peine fixer une microscopique partie des réalisations artistiques ou littéraires, des aboutissements de la philosophie, de lhistoire et autres disciplines. Mais une culture nest pas faite de fragments transmis oralement avec ses mots à soi. Cest un tout où se fondent, non seulement les aboutissements, mais lhistoire de leur genèse. Un fragment de connaissance, pris au hasard dans une quelconque branche de la culture, nest absolument pas susceptible de se conserver dans une ère de civilisation tout à fait différente. Il faut faire lexpérience de la culture, sélever graduellement jusquà elle. Où trouverais-je assez de jours pour transmettre cela ? Où trouverais-je toutes les autres connaissances qui me manquent ?
Je vois bien maintenant quel serait le résultat de ma tâche si jessayais de la remplir. Comme dans la nouvelle de Wells, « Au pays des aveugles », je serais le voyant menacé dêtre privé de la faculté de voir parce que, avec un sens de plus, il sort de la règle commune.
Oui, lhumanité doit repasser par ses étapes de développement antérieures. Elle ne peut pas en sauter, il faut quelle parcoure pas à pas son chemin ardu. Elle néchappera pas aux expériences précédentes, aux tâtonnements et aux erreurs. Oui, tout comme moi, qui dois apprendre lentement comment cultiver mon petit champ.
18
Depuis une dizaine de jours, je suis absent de chez moi. Jai entrepris de nouveau une assez longue randonnée, comme lété dernier, mais cette fois avec un plan précis et pour tenter déchapper, ne fût-ce quun temps, à la ville qui méprouve les nerfs, tandis qualors je lavais fait impromptu, obéissant à une fantaisie soudaine. Ce nest pas quil soit encore arrivé quelque chose qui me donne sujet de craindre, mais la crainte est dans lair. Si je pouvais quitter ce lieu, pensais-je, pour un autre tout à fait écarté, sans attrait pour quiconque autrefois et encore moins aujourdhui. Alors me revint en mémoire la plaine de Cumes, que javais connue dans un temps à jamais révolu.
Cest ainsi quun matin, de bonne heure, je chargeai Ouinon, je pris Eulalia par la longe, tandis quAmica gambadait librement autour de nous. Nous sortîmes de la ville, traversâmes le vieux tunnel sous la colline de tuf et suivîmes le littoral du Pausilippe. Si mon but était de rechercher un site tranquille, il me fallait dabord traverser la région de Bagnoli, Pouzzoles et Baïes, jadis front de mer aux villas luxueuses, aux petites villes florissantes, où maintenant les ruines succédaient aux ruines. Lance-flammes, séismes et pillards navaient pas épargné grand-chose. Partout des débris de véhicules et dengins de guerre. Des rails souvent rouillés, des routes non entretenues qui ne servaient plus à personne. Seuls les jardins et les parcs sépanouissaient dans une luxuriance sans frein. On voyait que la nature avait repris ses droits, lhomme nétant plus là pour la brider et la dépouiller. Pour la même raison, les animaux sauvages sétaient multipliés dans des proportions jamais vues. Japerçus même, bondissant çà et là dans lancien jardin impérial du Pausilippe, un couple de singes dont les ancêtres avaient dû sévader de quelque zoo. Et Ouinon fut tout effarouché à la vue dun cousin zèbre en train de brouter sous les arbres.
De temps en temps souvraient des échappées plus larges sur le magnifique paysage. Dun côté, la mer bleu turquoise avec ses îles, de lautre, les collines volcaniques avec leurs lacs de cratère. Les pentes étaient couvertes comme dune peluche vert clair. Au milieu de ce tableau idyllique, la Solfatare lançait vers le ciel un mince ruban de fumée. Je sais bien que daprès les géologues, elle ne devrait pas le faire, mais comme il ny a plus de géologues, elle est bien libre !
Nous nous sommes arrêtés deux ou trois jours à Baïes. Quel passé ce lieu névoque-t-il pas ! Horace, Martial, Properce lont célébré comme le plus gai du monde avec ses perpétuelles parties de plaisir sur le golfe, la musique, les chansons, les intrigues amoureuses. Dun autre côté, les lamentations de Sénèque sur son expérience de Baïes me sont tombées récemment entre les mains. Il était arrivé, philosophe grognon et grincheux, dans cette confusion cosmopolite. Pour son malheur, il avait sa chambre dans un hôtel au rez-de-chaussée duquel les nobles venaient prendre les bains. Le tapage des joueurs de paume, les exclamations des nageurs dans les piscines, le remue-ménage des masseurs et des vendeurs de pacotille, sans parler des voleurs de vêtements quon chassait à grands cris : au bout de deux jours, Sénèque nen pouvait plus de ce vacarme.
Ce nest pas le silence qui lui manquerait maintenant. Avant la dernière catastrophe, Baïes était déjà une station plutôt tranquille. Je nai vu cette fois quune sorte de hyène, croisée de chien, dont lapparition entre les ruines ma fait sursauter...
Puis, nous traversâmes la presquîle et descendîmes dans la plaine de Cumes. Jétais loin encore quand japerçus la colline sacrée de lAcropole, dominant le plat pays au bord de la mer. Cest, au milieu des champs et des prairies littorales, lantique repaire des conquérants aventuriers courant les mers et les terres, lieu plus chargé dhistoire que le champ de ruines qui sétend là-bas sur la pente de San Elmo.
Je me hâtai, le souffle court, vers le sommet de la butte, à travers les pans de murs noircis, les arbrisseaux et les plantes rampantes. La vue que lon a den haut explique pourquoi cet endroit séduisit jadis une bande de Grecs rôdeurs des mers, au point quils sy établirent, prenant ainsi pied, les premiers, sur la terre dItalie. Dun côté, le grand large, de lautre, une plaine enfermée par une couronne de monts. Aucun étranger ne pouvait prendre par surprise ce nid daigle.
Nous sommes maintenant ici depuis trois jours. Jai trouvé un refuge, pour moi et mes chèvres, dans une petite maison de garde, et pour lâne, dans lantre de la Sibylle sous lAcropole. Nous passons la plus grande partie du temps à nous promener autour de la butte et au bord de la mer. Cest un repos idyllique pour nous après les rigueurs de lhiver. Il faut voir Amica faire la folle dans les hautes herbes sauvages. De temps en temps, je pense à nouveau quil serait bien agréable de se fixer ici, déchapper à la hantise du passé, près de ruines antiques qui semblent éternelles.
Je passe plusieurs heures par jour au sommet de lAcropole. Ce qui my retient, fasciné, ce nest pas seulement la vue magnifique, ce sont aussi les thèmes de méditation sur les événements reculés que jy trouve. Je crois voir les aventuriers dautrefois, fondateurs des établissements côtiers, évoluant au large et cherchant un lieu pour aborder. Tout en eux était bruit et impatience, mais sous cette agitation se cachaient les germes de notre culture. Pourquoi ces Cuméens ne seraient-ils pas même les inventeurs de notre alphabet ? Et cest en mémoire deux que jai écrit ces lignes sur lAcropole de Cumes.
19
Me voici de retour chez moi, plus tôt que je ne le prévoyais. Jai fui avec mes bêtes à la faveur de la nuit, langoisse au cur. Je ne suis même pas capable denvisager ce qui va arriver maintenant.
Cette dernière journée à Cumes, il faisait extraordinairement beau. Les animaux, habitués à la liberté, broutaient au pied de la colline, moi, jétais étendu en haut, jouissant de la paix. Laprès-midi tirait à sa fin, le soleil flamboyait dans un ciel sans nuages, de la mer montait une fraîcheur légère. Sans doute ai-je somnolé un instant. La vision dun papillon rouge se balançant sur un pampre me parvint encore à travers les paupières, jentendis une abeille sauvage bourdonner dans lherbe. Puis, ce fut le noir et le vide. Quand je rouvris les yeux, le brusque sentiment dun danger sempara de moi. Je massis sur lherbe et regardai tout autour : dans le lointain, les hauteurs sembrumaient de bleu, la mer jetait des lueurs dopale. Rien ne bougeait et je métonnais de mon malaise lorsque mon regard plongea droit devant lAcropole, et alors, je fus presque paralysé deffroi.
Là-bas... oui, là-bas, à une portée dà peu près cent coups daviron, venait quelque chose qui ressemblait à un bateau. Une voile en lambeaux pendait dans lair immobile et une dizaine davirons se dressaient de chaque bord. Den haut, on eût dit un coléoptère progressant lentement sur ses multiples pattes.
Je restai un instant confondu, puis je me rendis à lévidence : ils gouvernaient droit vers le rivage. Je me précipitai en rampant derrière des buissons à labri desquels je dévalai la colline avec une hâte frénétique. Je me déchirai les mains aux branches, je tombai, tandis que graviers et pierrailles croulaient bruyamment sous mes pieds. Je trouvai les animaux en train de brouter toujours aussi paisiblement. Je me glissai jusquau détour de la colline pour voir un groupe sombre dhommes tirant une barque sur le rivage. Ils saffairaient avec de grands gestes, puis, une partie dentre eux se mit en marche droit dans ma direction.
Je jetai un regard sur les deux routes qui menaient vers lintérieur : ni lune ni lautre ne devaient échapper à la vue des arrivants. Mais tandis que jhésitais toujours, des voix commencèrent à se faire entendre au loin. Je rassemblai les bêtes et les pressai vers lantre de la Sibylle. Les ayant menées jusquau fond, je revins me poster à lentrée pour monter la garde. Des ramures abondantes tombaient devant louverture et je me mis à guetter à travers le feuillage.
Pendant un bon moment je ne vis rien, car les étrangers avançaient sur lautre flanc de la colline. Puis soudain ils apparurent : une dizaine dhommes brûlés par le soleil, barbus, déguenillés, quelques-uns ayant encore sur le dos des débris duniforme. Ils étaient tous si pareils les uns aux autres que, dans mon affolement, je ne fus pas capable den distinguer un seul. Ils avançaient prudemment et parlaient à voix basse, tout en désignant, de temps à autre, lAcropole en haut de la colline. Aussi jeus lespoir de les voir continuer et méviter.
Mais alors, il se produisit quelque chose que je navais pas prévu. Un éclair blanc traversa mon champ visuel ; cétait Amica qui filait à découvert en cabriolant. Elle sétait glissée hors de la grotte sans que je men fusse aperçu ! Et, confiante comme un enfant, elle se précipita vers les étrangers. Ceux-ci sarrêtèrent, saisis, puis, oubliant toute prudence, ils poussèrent de grandes exclamations et se lancèrent sur elle pour essayer de lattraper, tombant et se relevant avec de gros rires. Amica, dun bond de côté, les esquivait en jouant, sans comprendre ce dont il sagissait vraiment. Enfin, elle tomba, atteinte par un projectile. Elle se releva bien encore, bêlant pitoyablement, mais un des hommes de la bande la saisit et lui brisa la nuque.
En avais-je vu des meurtres au cours de ma vie ! Par la force des circonstances, javais même pris part à quelques-uns. Pourtant la mise à mort de cet animal sans défense me donna le frisson. Et, en même temps, je ny pouvais rien. Jétais seul, vieux, incapable de fuir rapidement. Je devais rester là et ne penser quà ma propre sécurité.
Le tueur saisit Amica par les pattes et la traîna un peu plus loin. Là ils sarrêtèrent, allumèrent un feu et la firent rôtir. Ils mangeaient comme des sauvages, avalant gloutonnement la viande dégouttante de graisse avec des grognements de satisfaction. Ensuite, ils reprirent leur exploration de la colline, gravirent le sentier et disparurent pour un temps à ma vue.
Que me fallait-il faire ? Il était également impossible de rester et de fuir. Ces hommes me tordraient le cou comme ils lavaient fait à la chevrette. Pis encore, lesclavage ne devait pas être étranger à leurs coutumes.
Plusieurs heures sécoulèrent ainsi. De temps en temps, jentendais les cris des étrangers en haut, sur lAcropole, puis le silence régnait de nouveau. Finalement, trois dentre eux repassèrent devant lentrée de la grotte, mais beaucoup plus près quavant. Ils exploraient soigneusement le versant de la colline : sans doute lapparition soudaine dAmica avait-elle éveillé leur méfiance. Leur menton se hérissait dune touffe de barbe crépue, ils gesticulaient, discutaient dune voix gutturale. De quelle nationalité étaient-ils ? Je ne connaissais ni leur langue, ni leur type physique, mais ils me rappelaient le cavalier que javais vu récemment dans la ville et leurs regards étaient farouches comme ceux des fauves. Mon cur se mit à cogner quand ils passèrent ainsi, tout près de moi, et je tins les mâchoires de Ouinon serrées pour quil naille pas se mettre à braire.
Le soleil baissait, lombre de la colline sallongeait, le soir venait, mais les étrangers ne séloignaient pas. Je me glissai à lextérieur, protégé par les buissons, je vis quune partie de ces brutes était toujours sur le rivage, près du bateau, tandis que les autres campaient au sommet de lAcropole. Ils ne songeaient en aucune façon à partir.
Jattendis donc la nuit. Lobscurité tomba vite, mais il fallait moi-même me hâter, car lhorizon commençait à séclairer dune lueur annonçant le lever de la lune. Je pris Ouinon et Eulalia par la longe et je les entraînai vigoureusement. Je me hâtai, autant que mes forces me le permettaient, et ne marrêtai pas avant dêtre parvenu dans les montagnes, près du lac Averne. Nous passâmes là, comme nous le pouvions, ce qui restait de nuit, car lobscurité ne nous permettait plus de circuler. Nous sommes enfin arrivés aujourdhui en fin daprès-midi.
Que dois-je faire si des hommes de ce genre sinstallent ici à demeure ? Est-ce que cela ne va pas marquer la fin de la période de paix que jai connue jusquà maintenant pour si bonne ou si mauvaise quelle ait été ?
20
Une semaine sest écoulée et je nai fait que recueillir de nouvelles preuves du danger de ma situation. Quand jai été suffisamment reposé et remis de mon choc, mon premier soin a été daller en reconnaissance. Jai préparé de la nourriture pour les bêtes, jai pris des provisions, fermé la porte et me suis mis en route. Jai quitté de nouveau la ville, mais cette fois-ci par la route directe, et je ne me suis arrêté que lorsque, du mont du Grillo, Cumes a été visible. Là, je mapprochai de lAcropole aussi près que possible. Ce que je pus observer alors ne me rassura pas le moins du monde. Le nombre des étrangers sétait multiplié. Au bord de la mer, déjà trois bateaux faisaient une tache noire, et des gens circulaient en divers endroits du rivage et de la plaine côtière. Les uns semblaient chasser, les autres pêcher, un troisième groupe enfin construisait quelque chose sur lAcropole. Oui, lhorizon sempourprait derrière la colline, et sur ce fond incandescent, je voyais des silhouettes sombres soulever des pierres et faire rouler des rocs. Le long de la pente, des femmes montaient, une cruche dargile sur la tête, et autour delles couraient des enfants nus. Cétait clair, cette tribu avait décidé de sinstaller là et consolidait sa nouvelle demeure sur lantique Acropole !
De mon abri, jobservai jusquau soir lactivité de ces êtres primitifs. Des nuages seffilochaient dans le ciel comme des draps de pourpre et, de la crête de lAcropole, une flamme montait vers eux. Cétait là comme le premier autel des sacrifices dune société nouvelle. Tout autour, ils criaient et vociféraient.
Je repris alors dans lobscurité le chemin du retour ...
Si ces étrangers inquiétants restaient à Cumes, soit à une vingtaine de kilomètres, le danger ne serait pas encore trop grand. Peut-être arriverions-nous à vivre ainsi, parallèlement, eux et moi, car il y a de la place pour tous. Qui sait même si, avec le temps, des rapports amicaux narriveraient pas à sétablir dune manière durable ?
Mais, lennui, cest quils nont pas lintention de se cantonner là-bas : jai acquis cette conviction ce matin.
Jétais de nouveau en train de travailler dans mon champ quand, levant les yeux, je vis tout à coup leur bateau. Je réussis à grand-peine à me tapir dans les ruines de lAquarium, si bien quils ne maperçurent pas. Ils se déplaçaient tout près du littoral, à quelques portées daviron. On ne pouvait pas bien voir leurs visages ; toutefois, lhomme assis à larrière paraissait être plus âgé et plus digne, leur chef en quelque sorte. Ils étaient évidemment en expédition de reconnaissance, car ils faisaient le tour de chaque jetée et de chaque petite avancée du rivage, très lentement et en examinant tout avec soin. Ils disparurent derrière les murailles du Castello dellOvo et jespérais ne plus les revoir, mais voilà quils réapparurent et abordèrent inopinément au détour de la Via Partenope. Visiblement, un intérêt particulier les attirait près de ces grands édifices. Bientôt me parvinrent de là des grincements et des cliquetis.
Mais le pire, cest quils avaient avec eux deux énormes bêtes ressemblant à des chiens de meute. Il me fallut donc rentrer chez moi en faisant un long détour à travers la ville, car la route du littoral métait fermée.
Aujourdhui, de tels hommes ne peuvent apporter ici que la destruction. Mais, peut-être, dans cinq cents ans, leurs descendants fouilleront-ils ces ruines avec la passion de larchéologue. Tant je pense que leur évolution se fera vite, précisément grâce à notre héritage. Mais jusque-là !...
21
Quand jétais enfant, je lisais avec passion les récits daventures ou de voyages périlleux. Je me sentais pénétré dangoisse à lidée dêtre loin de toute vie civilisée. Quelque part dans limmensité de la forêt vierge, au milieu du désert de Gobi, sur une île perdue dans locéan à des milliers et des milliers de kilomètres. Entouré dun univers hostile et tout seul contre lui. Avec lenvie de fuir, de retourner auprès de mes semblables, mais à une si grande distance que même la pensée ne peut la franchir. Et personne, absolument personne, qui se fasse une idée de votre position !
Parvenu à lâge dhomme, je maperçus que la civilisation moderne, en sétendant sur tout le globe, avait en général éliminé ces dangers. Il ny avait plus danthropophages et les bêtes féroces se faisaient rares. On avait ouvert des pistes et créé des refuges pour les touristes dans les forêts sauvages, des voies ferrées et des autoroutes traversaient les déserts, sans parler des avions qui allaient partout, ni de la radio quon entendait de partout. Langoisse, due à la solitude, à léloignement, nétait plus quun climat littéraire.
Comment prévoir à cette époque que ce sentiment de sécurité du civilisé allait à nouveau se révéler trompeur, que la traversée du continent jusqualors le plus évolué pourrait demander des années et saccompagner de dangers sans précédent bien pis, quil me faudrait faire la pénible expérience de tout cela ? Les années qui viennent de sécouler mont peu à peu conduit à la connaissance de cette vérité. Maintenant, je la perçois comme une chose concrète, tangible.
Être absolument sans défense contre léloignement et la solitude, loin de tout être semblable à soi, entièrement livré à soi-même oui, cest un sentiment qui accable et tord le cur, qui obsède lâme.
À supposer que ce nouveau voisinage ne recèle pas pour moi un danger mortel, que je puisse même nouer avec lui des liens relativement amicaux, je nen resterais pas moins dans une solitude pesante. Ce ne saurait être pour moi la compagnie de contemporains, mais une sorte dunivers de monstres. Je serais condamné à vivre, jusquà la fin de mes jours, seul civilisé parmi ces sombres figures incultes qui évoluent sur une tout autre orbite. Cest une race jeune, hardie, vigoureuse, et pourtant, dans une certaine mesure, vieille et timorée. Deffrayants préjugés la dominent, des influences religieuses, des contraintes, dont nous nous sommes libérés au cours des siècles. Non, je ne veux pas être associé à ce recommencement.
Mais eux-mêmes, ils ne me laisseraient pas, tel que je suis, vivre à ma guise. Une société primitive est trop méfiante et repliée sur elle-même. Elle ne peut tolérer que ce qui lui ressemble. Elle ne connaît ni nadmet lindividu. Ce serait donc pour cela que je me serais cramponné jusquici à lexistence ! Non, je ne peux plus rester, je dois partir avant quil soit trop tard.
Comme un aiguillon douloureux demeure toujours en moi une attirance vers le Nord, vers « là-bas ». Dix fois je me suis démontré combien je serais désarmé pour vivre seul dans les conditions qui y règnent, mais en dépit de tout, cette attirance ne meurt pas. Et puis, je reviens sans cesse à limage dun là-bas où tout ne se serait pas nécessairement passé comme ici. Dans ce Nord lointain, où les hommes vivaient plus dispersés, peut-être nont-ils pas cédé en masse aux psychoses collectives et autres dangers. Les centres nerveux de la civilisation nétaient pas aussi vulnérables quici.
Il suffit que jévoque la nature ! La symétrie du sapin au vert éternel est déjà un symbole de la raison souveraine, de la constance et de lardeur inébranlable, qui apaise et encourage. Quelque part au milieu des forêts devraient se trouver encore quelques-uns de mes semblables, certainement en meilleure condition que moi qui ne suis plus quune épave, épuisé par les peines, complètement usé et réduit au désespoir !
Cest pour cela que je veux men aller, tenter ma chance. Je chargerai mon âne, tirerai ma chèvre par sa longe et jirai. Combien de temps cela durera-t-il, jusquoù arriverai-je ? Je ne le sais pas. Mais il ne me reste pas dautre choix.
Certes, je connais les dangers et les obstacles qui mattendent en chemin. Des routes effacées, envahies par les herbes, dépourvues de ponts. Le long de ces routes, des villes ravagées, où la vie persiste peut-être sous une forme anarchique et dautant plus dangereuse alors, la faim, la fatigue exténuante, les maladies éventuelles oui, tout cela. Mais aussi la possibilité que lentreprise réussisse.
22
Jen ai eu terminé en deux jours avec mes préparatifs. Et alors, tout ma paru soudain vide et sans attrait, comme toujours avant un départ. Pour occuper le temps qui restait, jentrepris une dernière promenade par la ville, mes visites dadieux en quelque sorte.
Je me rendis dabord sur mes champs, où je marrêtai au bord de chaque sillon, mesurant la croissance des pousses. Je me surpris bientôt à ramener la terre au pied des plants de haricots et à arracher des mauvaises herbes. Eh ! non, à quoi bon désormais ? Cest maintenant destiné à retourner à létat sauvage, comme tout le reste. Ils ne pousseront plus pour moi. Et jai détourné la tête.
Jallai ensuite dans la ville revoir les lieux qui métaient familiers, je massis sur les statues écroulées dans le parc et, devant certains édifices, je me remémorai ce que tel et tel dentre eux mavaient donné. Jétais reconnaissant, ému, et il me vint finalement un regret de me séparer de tout cela, dont javais été seul maître au moins pendant un an.
Je navais pas eu lintention de mattarder, mais soudain, alors que jétais assis encore une fois sur le littoral, je maperçus que la nuit tombait. La mer, les ruines, les contours montagneux enfin, tout seffaçait, et cette plongée dans lobscurité était si belle que, malgré moi, je mattardai à la suivre. Tout senveloppa dune vapeur tiède comme dun voile doù émergeait seulement un mince croissant de lune, puis, une à une, des étoiles apparurent. Je me tournai vers le nord et contemplai longuement ces parcelles incandescentes. Mes yeux sattachèrent à létoile polaire qui scintillait sur la voûte céleste. Elle me fascinait et, bientôt, elle me parut se différencier de tous les autres feux de lespace. Son rayonnement prit un éclat froid, comme sil avait traversé des cristaux de glace, il fusait autour delle en une couronne détincelles dont je croyais entendre le crépitement argentin. Les ondes dune fraîche et nostalgique mélodie, qui allait au cur et le captivait, semblaient sen échapper. Et tout cela était si merveilleusement beau que joubliai le temps, le lieu et jusquà moi-même...
Je passe encore une dernière nuit entre les murs de ce qui a été, jusquà ce jour, mon foyer, et demain matin, dès laube, je me mettrai en route.
Novembre 1941
Traduit de lestonien par B. Jouffroy et J. Roque