LA CHEVAUCHÉE SUR LE LAC DE CONSTANCE
pour Ludmilla Siim et Peter Handke
I
Cétait lété, une fois encore : la plus chaude de toutes les saisons, mais surtout, sous nos latitudes, la plus difficile à supporter. La traversée de lété est invariablement une épreuve, mais cette année, en plus, je me retrouvais tout seul : ma femme voyageait en Pologne. Javais beau ne rien avoir à faire en ville, je ne parvenais pourtant pas à men aller. Je suivais sur le calendrier lavancement du périple de ma femme à létranger, et je restais parfois toute la journée sans mettre le nez dehors. Je redoutais la chaleur, les gens, quelque accident ou événement fortuit. Le soir je téléphonais aux personnes que je connaissais, je cherchais un contact avec des amis mais des amis jen ai conservé bien peu, et ceux-là mêmes étaient partis en vacances, comme font tous les gens normaux, lété. Plus je demeurais en ville, plus javais honte de moi. Javais limpression que tout le monde devinait mon état desprit. Je ne veux pas me prétendre ici plus psychopathe que je ne le suis en réalité : il est facile de mener assez loin nimporte quel jeu mental solitaire, il suffit pour cela dun peu dapplication. Mon truc à moi, depuis plusieurs années déjà, cétait la complainte de lété. Auparavant, je métais limité à la fin de lété : musique triste, bruissements dans le feuillage, éclairage des rues, fraîcheur nocturne. Mais lété proprement dit, ça allait bien au-delà : refus des responsabilités, suées, suffocations, perte de toute espérance. Javais toujours eu le sentiment quen été, les villes se changent en ces stations polaires dont il est difficile de séloigner et où lon reste du coup plusieurs mois à traîner et à boire, avant de sombrer tout à fait. De la même façon, mes vacances dété nétaient quun long hivernage. Une paire damis maidèrent à surmonter la solitude ; nous passâmes quelques soirées à boire dans des restaurants ou dans des bars, mais avec la gueule de bois le matin, la situation empirait plutôt, et nous abandonnâmes. Puis mes deux amis firent leurs paquets et quittèrent la ville. Le dernier partit le 29 juillet, je men souviens parfaitement je me rappelle même lheure de départ de son train, 15 heures 55. Jétais totalement seul. Ma femme faisait route vers Cracovie et Oświęcim. Je mis à lécart une bouteille de vin entamée : tout seul, ça ne me disait rien du tout. Trois semaines me séparaient du moment où je redeviendrais un individu rangé et socialement utile, qui se rend à son travail sans pensées fantastiques ni exaltations irraisonnées. Je sortis faire des courses. Sous le soleil éclatant, tous mes défauts imaginables me semblaient criants. Mais personne ne me prêtait attention. Jachetai à manger, bien que je neusse pas faim : du lait, du pain, du saucisson. Au kiosque à journaux il ny avait rien à vendre, absolument rien. Je sentais lasphalte senfoncer sous mes pas. Le quartier de Mustamäe était entièrement désert. Même sur lartère principale que je longeais, il ny avait pas une auto. Aucun oiseau ne chantait non plus, bien sûr. Cétait lheure de la mort. Midi, lété. Le soleil était presque au zénith. La chaleur rendait comme incandescents les immeubles blancs de huit étages entre lesquels javançais. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, mais personne ne sy montrait, et aucun courant dair nagitait le moindre rideau. Je rentrai chez moi : notre immeuble était vide lui aussi, évidemment. En pénétrant dans la pièce je sentis des odeurs insolites, des relents de pourriture, bien que les fenêtres soient restées ouvertes. Je mangeai sans appétit le pain insipide et le saucisson dété, moite. Le beurre fondait et glissait du couteau. Je navais goût à rien. Quel plaisir pourtant jaurais eu à me baigner dans une rivière, quelque part en forêt, à plonger dans ses eaux profondes et pures ! Mais à quoi bon ressasser les choses quand le choix est déjà fait, la pose déjà assumée ? Dans la soirée, je regardai à la télévision une comédie de murs américaine. Dehors il faisait un peu plus frais ; je sentais un courant dair. De nuit, la vie était encore possible. Ce même soir, ma femme arrivait à Cracovie. Je connais cette ville, jy suis déjà allé. Je me représentais les Polonaises dans leurs toilettes légères, la lumière dorée du couchant sur les clochers des églises, la mode de Paris dans les vitrines dune boutique privée ; jentendais lappel nostalgique des trompettes historiques. La nuit, la télévision némettait plus. Je ne demeurai pas à regarder la fenêtre magique, scintillement tremblotant au milieu du vide : je pressai linterrupteur et ce monde-là disparut. Je lus un bon moment, plusieurs livres à la fois, Proust, Agatha Christie... mais aucun ne me plaisait, je les trouvais tous vains, creux, banals. Quelle misère que cet été, me disais-je, tout en pressentant déjà vaguement que la suite me réservait de nouvelles et plus sombres surprises. Je me retournai longtemps dans mon lit. Mais brusquement, une vie nouvelle et mystérieuse sempara de la rue. Morte durant la journée, la ville sétait réveillée. On entendait de temps à autre des portes qui claquaient, des bruits de pas, des ricanements. Je glissai dans un sommeil nauséeux... Mon appartement est rempli de monde. Il y a des bougies allumées ; je vois des play-boys, des poètes, que je ne connais pas. Tout le monde se conduit avec brutalité, grossièreté ; on me prend à partie ouvertement. Mes meilleurs amis sont présents, eux aussi, mais aucun deux ne me vient en aide. Pris de colère, je demande ce que tout cela signifie. Jattrape par le colback un vieillard fin bourré, que jentreprends de flanquer dehors. Immédiatement, une voix métallique, issue du groupe des play-boys, retentit : « Mais monsieur, vous ne vous rendez pas compte, cest un artiste ! » Bien sûr, pardon, javais oublié, cest ma faute, nest-ce pas ! Cet épisode me met hors de moi. Abandonnant subitement mon attitude soumise et geignarde, je prends virilement la situation à bras-le-corps. Je renverse la table, je bombarde dassiettes les minets, je leur botte le cul en jurant comme un charretier. La situation est de plus en plus confuse, et pour finir surgissent encore trois pompiers. Exaspéré, je prends le large. Dans un immeuble, quelque part sur le boulevard de lAmitié, je trouve un coin pour dormir
Au matin, je me réveillai de ce cauchemar. Il ne manquait plus que cela ; comme si lété ne suffisait pas ! Ma femme était à la maison. Elle dormait, étendue à côté de moi. Alors seulement je compris que son voyage en Pologne faisait partie de ce mauvais rêve, tout comme les play-boys et leur partouze chez moi. Je fondis en sanglots et enlaçai ma femme, heureux den avoir fini avec cet horrible songe dété. « Le jour se lève, lautomne arrive, mécriai-je joyeusement ; veux-tu que je te raconte le cauchemar terrible que je viens de faire ? » Je lui dis tout : la canicule, le départ de mon dernier ami, Cracovie, les play-boys, la bagarre, même les pompiers. Ma femme restait songeuse. « Quoi ! demandai-je avec un brusque pressentiment, tu crois que cétait vrai ? Ça ne te vaut rien de boire trop, dit-elle en souriant, tu perds la mémoire. Bon, daccord, lété peut-être, mais ces garçons, cette bagarre est-ce que ça peut être vrai ? » Ma femme souriait. « Et les pompiers ? Trois pompiers ! » Elle hocha doucement la tête. « Bon sang, criai-je, ce nest pas possible, cest trop absurde ! Beaucoup de choses tont toujours paru absurdes... après coup ! fit remarquer ma femme. Essaie de boire moins. Ce nest pas vrai ! » hurlai-je encore une fois, puis je me réveillai.
Second réveil. Cétait le matin. Rien navait changé. De mon lit, japercevais un ciel de canicule, blafard. Jétais seul. Il me revint en mémoire que ma femme se rendait aujourdhui à Oświęcim. En titubant, jallai boire un peu deau. Je craignais de me réveiller une troisième fois. Qui sait ce que jaurais trouvé, alors. Deux réveils me suffisaient amplement ; je nosais même pas me pincer. Javalai un morceau de pain, du saucisson. Javais oublié de mettre le lait au frais, il avait tourné. Il était à peine neuf heures et demie, et je me demandais comment je pourrais supporter une nouvelle journée de vacances. Je fis une croix sur le calendrier. Dix jours étaient déjà cochés, il en restait vingt. Javais encore vingt jours de congé. Quinze, jusquau retour de ma femme. Je regardai par la fenêtre. Tout le monde était déjà parti, il ny avait plus personne. De nouveau jétais seul dans le quartier, comme quelque divinité ou veilleur de jour.
Je mefforçai de secouer la langueur qui me rongeait. Je mhabillai et pris un trolley vide qui me conduisit au centre ville. Je passai dans une librairie, il ny avait aucune nouveauté. On voyait bien des gens dans les rues, mais ils parlaient une langue étrangère. Cétait des touristes. Ils découvraient notre ville, qui est fort ancienne. Beaucoup dentre eux étaient très soûls. Je trouvai cela repoussant. Puis, à mon soulagement, le vent se leva, annonciateur dorage dun orage énorme, comme dans les souvenirs denfance. Je voyais les nuages saccumuler au-dessus de la vieille ville. Les cloches tintaient, le vent forcissait, mais les nuages séloignèrent. Que ce neût été au fond quun simple espoir ne me consolait pas. Toutefois, après ce coup de vent, lair était légèrement plus frais. Pour empêcher que des divagations futiles naccaparent mes pensées, jemboîtai le pas à un groupe de touristes. Jarrivai ainsi sur la place de lHôtel de Ville. En compagnie de gens qui parlaient entre eux une langue que je ne reconnaissais pas, jécoutai des explications en anglais sur la pharmacie « du Conseil », qui est lune des plus anciennes connues, puisquelle est attestée dès 1422. On nous indiqua, aux autres et à moi, quau centre de la place se dressait jadis léchafaud sur lequel les condamnés recevaient leur châtiment. On me montra la maison du savant Thomas Johann Seebeck (1770-1831), qui était parti poursuivre ses travaux en Allemagne et y avait découvert la thermoélectricité. Ironie du destin, cette maison abrite aujourdhui un commerce de matériel électrique. Le vent soufflait de nouveau sur la place et faisait voler des bouts de papier. Levant la tête, je vis que le premier avertissement navait pas été fortuit la possibilité dun orage se présentait de nouveau. Jabandonnai les touristes, passai dans une boutique, ny achetai rien et pris le trolley pour rentrer chez moi.
À Mustamäe, le vent était beaucoup plus fort. Le poids qui mécrasait lâme et le cur depuis plusieurs jours se soulevait petit à petit. Un nuage énorme se formait au-dessus de lhorizon. En approchant chez moi, japerçus une chose incompréhensible : la fenêtre de ma salle de séjour était hérissée déclats de verre. Le spectacle avait des relents de meurtre ou daccident. Tandis que je pressais le pas, je me souvins que ma femme était à Oświęcim naguère, le camp dextermination dAuschwitz-Birkenau. Je me remémorai cette terre saturée de restes humains et dans laquelle javais plongé les doigts, dans un coin à lécart, à Birkenau. Tout le mal qui est en ce monde me revint à lesprit. Toute langoisse que javais alors ressentie sempara à nouveau de moi. Me précipitant dans la pièce, je vis le sol jonché de morceaux de verre. Un coup de vent avait tout simplement fermé la fenêtre avec assez de violence pour briser la vitre, dont les débris avaient été projetés dans toute la pièce la bourrasque, précisément, qui mavait apporté un peu de bien-être tandis que je me tenais devant la maison de Seebeck, linventeur de la thermoélectricité. Le séjour était dans un état pitoyable. Pourtant, cest justement cette intrusion brutale dans ma vie personnelle qui me redonna un peu de tonus. Il y avait en effet plusieurs jours que je traînais cette étrange allergie. Je me mis à ramasser les éclats de verre, rapidement, avec des gestes précis, en commençant par les plus grands, sans me soucier des coupures profondes quils minfligeaient aux mains. Javais une boîte en carton qui semblait faite exprès pour recueillir des bouts de verre. À laide dune pelle à poussière, jy jetai aussi les plus petits fragments. Je balayai soigneusement la pièce, plusieurs fois. La vitre intérieure, seule, était cassée. Lextérieure était intacte. Ce nétait pas bien grave. Je repensai toutefois à la sensation étrange que javais eue en voyant ma fenêtre cassée. Je devinai doù elle venait : par chance, il ne métait encore jamais arrivé de voir les vitres de chez moi brisées. Jen avais vu dans des écoles, des clubs, des latrines, mais jamais dans des maisons dhabitation. Cest cela qui mavait effrayé. Mais cette frayeur me dégrisa subitement de ma solitude, et je me retrouvai cet après-midi-là à ranger et à balayer la pièce. Vers cinq heures, tout était en ordre. Je mis de la musique. Chaque génération a ses standards, les airs avec lesquels elle a grandi. Mon père aime, encore aujourdhui, les arrangements pour fanfare de « pas dEspagne » ou de « pas de quatre ». En vieillissant, je commence à énerver mes enfants avec mes sempiternels Beatles. Je nai pas le courage dévoluer, de suivre le mouvement. Cette fois encore, je choisis deux de mes titres favoris, « I me mine » et « Let it be », que jécoutai environ dix fois de suite. Tout était rentré dans lordre. Je me disais quaprès tout, il était peut-être possible, sous la chape de plomb des vacances, denvisager quelque activité. Combien de temps encore devais-je demeurer dans cet état de mort factice, à gémir ? Un tel état navait rien de viril. Un homme doit toujours être en action, déborder de projets et dénergie. Un homme doit assurer lavenir de sa famille, même quand sa femme est en voyage à Oświęcim. Un homme ne pleure pas. Il ne rit pas non plus aux éclats, cest trop affecté : il sourit discrètement. Il ne se lamente pas, il ne connaît pas la peur ; il ne se pose pas de problèmes imaginaires, ne sembarrasse pas de métaphysique. Il est pragmatique, simple : mâle. Cessons de dire : « Cherchez la femme », disons plutôt : « Cherchez lhomme. » Tout en me faisant ainsi la leçon, jenfilai mon meilleur costume, choisis ma plus jolie cravate. Tout doit être beau chez quelquun, même lapparence. Dailleurs, le soulagement que jéprouvais soudain mavait effectivement donné meilleure mine. Dehors, cependant, le ciel sassombrissait. Lorage approchait. En costume sombre, je me penchai à la fenêtre et observai le quartier. Jétais comme un roitelet, ou quelque héros mineur. Jenfilai mon pardessus et sortis faire quelques pas dans le voisinage. Javais encore lintention dentrer, par la suite, dans un bar quelconque pour boire un coup. Le monde était électrisé. En vingt-quatre heures, tout était devenu méconnaissable.
II
Jentrai en effet dans un petit café, et je marrêtai au comptoir pour voir ce que lon servait. Auparavant, toutefois, je parcourus la salle du regard. La moitié des tables étaient libres. Rien de spécial à signaler. Je jetai tout de même un second coup dil. Un homme assis dans un coin me salua. Je le reconnus tout de suite et lui rendis son salut, heureux davoir enfin trouvé dans la ville, en ce pénible été, une personne de connaissance. Nous nétions certes pas très proches, mais lui aussi souffrait sans doute intérieurement de cette torture secrète quinfligeait lété. Peut-être la subissons-nous tous, sans que plupart dentre nous ne veuillent laisser paraître, ou ne comprennent seulement, leur tourment ? Dun signe, lhomme minvita à le rejoindre à sa table, ce que je fis volontiers. Je massis et il me proposa une cigarette. Il déclara avoir ces derniers temps si mal à lépaule quil était incapable de me tendre une simple allumette enflammée. Jacquiesçai, car javais moi aussi une douleur à lépaule. Je soupçonnais que tous les hommes souffrent dune épaule. Cela finit toujours par se voir. Certains dissimulent cette douleur avec une grande habileté, mais cela ne les sauve pas. Javouai que jétais dans la même situation. Mon interlocuteur se mit à plaisanter, prétendant que cétait peut-être un virus propagé par les impérialistes pour mettre nos hommes hors de combat, et que personne naurait bientôt plus la force de se lever. Je proposai de boire un verre de vin, mais il refusa : son estomac, me dit-il, nen supportait plus lacidité, et ici on ne servait apparemment pas de vin doux. Jai moi aussi les premiers symptômes dune gastrite chronique, et jévite les vins trop secs. Ainsi, nous nous étions mutuellement confessé nos infirmités. Nous décidâmes de commander deux petits verres de cognac, bien que ça soit très mauvais pour le foie mais nous navions aucune raison de nous croire une quelconque fragilité hépatique. Il commanda, et je me mis soudain, spontanément, à raconter combien je me sentais mal depuis des jours dans cette ville immense, surchauffée, morte. Jétais resté longtemps réduit au silence. Maintenant, je parlais comme si une digue sétait rompue. Il approuva mon image de la station polaire et me dit quil avait lui-même été au-delà du cercle polaire, et quil avait vu comment la perte de toute volonté peut semparer de quelquun et le clouer sur place, là où il se trouve. Je demandai ce qui lavait conduit vers le pôle. Cétait, me répondit-il, voilà longtemps, quand il était à luniversité. Je continuai à déblatérer contre ma ville, mais il minterrompit en me proposant de tester le cognac. Nous goûtâmes ; il nétait pas bon, aussi désagréable que cet été tout entier. Je pris un peu plus dassurance en parlant. Je lui dis que ma femme était à Oświęcim. Mais ces mots, dune telle importance pour moi, le laissèrent froid. Il est vrai que toute parole saccompagne dun contexte personnel, et quon ne peut pas exiger que les autres le devinent. Pourtant il mavait compris à sa manière, puisquil me déclara quil sétait séparé de sa femme. « Quand ? », demandai-je. Depuis un an déjà. Bien sûr, nous ne nous étions pas vus depuis longtemps. Je ne connaissais malheureusement pas sa femme. Cest à dire je savais bien quil était marié, mais elle, je ne lavais jamais rencontrée. De ce fait, leur séparation ne suscitait chez moi aucune association didées, aucune hypothèse. Je lui demandai donc sans détour comment cétait arrivé. Il prit une gorgée de cognac et mexpliqua quils avaient agi en quelque sorte dun commun accord, que cela leur avait semblé préférable à tous deux. Les discours de ce genre mont toujours laissé sceptique. Je lui demandai de préciser ce quil entendait par « préférable à tous deux ». Derrière semblable histoire, me répondit-il, on trouvait bien sûr de part et dautre un certain refroidissement, de la lassitude, qui permettaient denvisager les choses avec ce détachement apparent. Les conjoints sont comme découragés et ils nont plus la force de rien entreprendre, ni en positif ni en négatif, ils se désintéressent simplement du problème. « Écoute, est-ce bien sûr que je nai jamais rencontré ta femme ? », demandai-je. « Cest bien possible que non, répondit-il, ces dernières années elle vivait à la campagne, chez sa mère. » Cest pour cela, compris-je alors. Puis je me mis à parler de mon ami N, qui était parti le 29 juillet à 15 heures 55, probablement pour Jõgeva, en me laissant seul. « Quest-ce quil allait faire à Jõgeva ? », demanda mon interlocuteur surpris. Il nallait pas exactement à Jõgeva, expliquai-je, mais dans les environs, à la campagne, où se trouvait la maison paternelle. « Tiens, est-ce que N a des origines paysannes ? », demanda lautre, toujours aussi étonné. « Pourquoi cela te surprend-il ainsi ? », demandai-je en réponse. « Je ne laurais jamais pris pour un campagnard, rétorqua-t-il. Oh ! il a appris les manières à la ville, et il est toujours discret sur son enfance, avançai-je ; en fait, il nen a jamais vraiment parlé à personne, comme sil avait honte. » Mon vis-à-vis crut que jen faisais le reproche à notre ami commun et il se mit à le défendre, disant que cétait un très brave garçon. « Bien sûr, approuvai-je, je nai jamais voulu dire de mal sur son compte, ce nest quune petite critique gentille comme on peut sen permettre entre amis. En fait je ne veux dire de mal de personne, continuai-je, lénoncé de certains faits sonne parfois comme un reproche, mais ça je ny peux rien. »
À cet instant la pluie sabattit avec violence. Cela survint si brusquement que je pensai à un seau dont le fond aurait cédé. Le sol perdit laspect distinct quil avait eu encore linstant dauparavant et se changea en une masse vibrante, animée. Les gens ôtaient leurs chaussures et couraient se mettre à labri. En un clin dil, le café exigu se retrouva bondé. Lodeur des vêtements mouillés emplissait lair. Nous échangeâmes un sourire. « Plus moyen daller nulle part, maintenant, dit-il. Rien ne nous presse », répondis-je, puis je me mis à décrire létat lamentable de mon appartement, quelques heures plus tôt, quand le vent avait brisé une vitre. « Tu as un appartement depuis longtemps ? », me demanda-t-il. « Deux ans, répondis-je. En coopérative ? Bien sûr, tu connais une autre solution ? » Nous parlâmes un moment des immeubles en coopérative lui aussi occupait un appartement de ce type , après quoi je proposai de reprendre un cognac. Comme il rechignait, je promis de payer. « De toute façon, nous navons nulle part où aller. Il tombe des hallebardes. » Curieuse comparaison. Je suis sûr davoir lu quelque part doù elle provient. De fait, toutes ces images ont une origine connue. Nous fîmes signe au serveur et commandâmes de nouveaux cognacs. Derrière nous des gens se tenaient debout, trempés. Quelquun alluma la lumière dans le café. On se sentait mieux, on aurait dit que lautomne approchait. Je me mis à raconter mon rêve. Cest une chose que je ne fais jamais dordinaire, et dailleurs je nen garde habituellement aucun souvenir. Mais ce rêve dun double réveil me paraissait si riche de sens que jétais obligé den parler. Naturellement, je ne suis pas bête au point dignorer tout ce que représente, à notre époque, la connaissance de la théorie des rêves, le déchiffrage de leur symbolique et le rôle qua joué dans ce domaine lonirique littérature de notre siècle, que ce soit Franz Kafka ou Le loup des steppes de Hesse. Nous aimons, nous retenons avant tout les rêves que nous sentons être daujourdhui, ceux qui sont en accord avec lesprit du temps, les rêves à la mode. Rêver dun double réveil, de toute évidence, cétait faire un rêve vraiment moderne. Lhistoire de ma crainte dun troisième, ou même dun quatrième réveil, était certes un peu sophistiquée. Mais elle avait sa tradition propre, bien établie : La vie est un songe (Calderón), Le songe est la vie (Grillparzer), Le songe (Strindberg), etc. Quoi quil en soit, je racontai mon rêve. Larc-en-ciel perd-il sa beauté lorsque nous devenons capables den expliquer la formation ? La proximité dune femme nous émeut-elle moins, parce que nous connaissons la physiologie du plaisir sexuel ? Je narrai mon rêve en ajoutant, bien sûr, que je craignais encore un nouveau réveil. Il se mit à rire et leva son verre. Dans ses yeux, toutefois, se lisait maintenant je ne sais quelle muette mélancolie. Mon rêve lavait donc tout de même impressionné, comme de tels archétypes ne manquent jamais de le faire. Il me déclara effectivement, avec une sorte de tristesse, quil avait pressenti depuis son plus jeune âge limpossibilité dappréhender le monde réel, et que le problème de linfini lavait toujours fasciné. Enfant, déjà, il sétait demandé si un espace infini peut exister, et si notre imagination peut se le représenter. À cette question, il avait tout dabord répondu négativement. Mais si lespace est borné, alors cest encore plus difficile à imaginer, avait-il poursuivi, car cela soulève aussitôt la question : quy a-t-il de lautre côté de la frontière ? Aussi avait-il finalement conclu à limpossibilité dun univers borné et à la plausibilité de son infinitude, tout en gardant en permanence la crainte que rien nexistât réellement, que toute cette histoire ne fût quune création de notre cerveau malade. « Exactement, mécriai-je ! Cest exactement ce que je me disais quand javais douze ans ! À lépoque déjà, la crainte que rien, peut-être, nexiste me faisait trembler ! » Quels agnostiques nous étions alors, gamins impubères ! Ce nest quune fois jeune homme fait, que javais eu confiance dans la permanence des choses.
III
La pluie faiblissait. Les gens qui se tenaient derrière nous ressortirent dans la rue. Nous émergeâmes nous aussi de la philosophie de notre enfance. « Où habites-tu ? », me demanda-t-il. « Juste à côté », lui dis-je, et je linvitai à venir visiter mon appartement. Nous avions apparemment tous deux la même crainte de rester seuls, daffronter lété par nous-mêmes. Nous sortîmes. Lair était maintenant saturé dozone et lavé de toute poussière. Nous prîmes une profonde inspiration. Leau dévalait encore les rues en pente, formant des tourbillons décume autour des bouches dégouts. Le ciel séclaircissait. Il nétait que neuf heures : il y avait encore une heure de jour. Ainsi partîmes-nous, les deux névrosés de lété, lun plus petit (moi) et lautre plus grand (lui), lun barbu et lautre imberbe, lun gros et lautre maigre, lun plus jeune et lautre un petit peu plus vieux.
Je ne lui posai aucune question, tandis que nous marchions en évitant les flaques, mais sans sollicitation il se mit à me raconter lhistoire que voici. Il était coupable envers lun de ses amis dune chose effroyable. « Je ne veux pas te dire son nom, tu comprendras tout de suite pourquoi, me dit-il ; et si tu devines de qui je parle, alors garde ça pour toi. Enfin, tu ne le connais peut-être pas, ajouta-t-il. Tu ferais peut-être mieux de ne rien dire », lavertis-je à tout hasard. Je ne sais pas pourquoi. Parfois on na pas envie de connaître les secrets des autres. Mais il continua. Il avait reçu dAmérique un petit dictaphone, de la marque Sanyo. Envoyé par un parent. Il était resté longtemps sans savoir quoi en faire. Puis un jour des amis sétaient réunis chez lui. La conversation sétait portée sur X. « Bien entendu, cétait des propos du même genre que ceux quon tient aujourdhui sur son compte », précisa-t-il, et je neus plus besoin de demander de qui il sagissait. Je ne sais guère pourquoi, jétais tout de même content de ne connaître X que de loin. « Ne me dis pas son nom, déclarai-je en interrompant mon compagnon, je sais qui cest. » Il hocha la tête et poursuivit. « La conversation à propos de X devenait assez malveillante. Je mis le dictaphone en marche. Secrètement, bien sûr. Il est minuscule, tout noir, et on peut le caser nimporte où, par exemple entre des livres, sur une étagère. Jenregistrai tous ces commérages divrognes et je ny pensai plus. Le jour où X vint chez moi cétait plusieurs mois plus tard , nous prîmes cette fois-là aussi un petit verre en Estonie, cest plutôt le contraire qui serait étonnant, non ? Je mis en marche le magnétophone devant lui ; moi-même je ne me rappelais plus du tout ce quil y avait sur la bande. Quand je réalisai ce qui était en train de se passer, cétait trop tard. X entendait ce quon disait de lui dans son dos. Tous ses amis. On parlait de lui avec trivialité, en usant de mots grossiers. Je lui arrachai lappareil des mains, mais cétait trop tard, il avait déjà tout entendu. Il avait entendu des expressions vulgaires, il avait entendu son meilleur ami dire à son propos : "quil aille donc se faire f... ! » Lhomme qui me racontait cette histoire riait faiblement. « Ça paraît idiot ; en fait cétait horrible. Je pris la cassette et la mis en miettes. Est-ce que tu sais comme cest difficile de briser une cassette ? », me demanda-t-il. Jacquiesçai machinalement. Il nous est tous arrivé de casser une chose ou une autre, qui nétait pas faite pour cela. Une fois, en première année, javais cassé en deux une lampe de bureau, et des crayons. Là, cétait une histoire de femmes. Cet homme venait de me raconter le plus grand remords de sa vie. « Toi aussi tu as eu ton Watergate, alors, dis-je avec une insouciance feinte. Explique-lui tout ! Tu sais bien et lui aussi comment ça se passe quand les gens ont trop bu. »
Nous marchâmes en silence. Il sétait comme vidé en parlant, et cela mavait soulagé. Je nétais pas le seul à souffrir. Moi-même, javais de tout autres choses sur la conscience. À laide dun téléobjectif (japonais !), javais photographié des scènes intimes par les fenêtres éclairées de la maison voisine. Cétait un bel engin, une focale de 1000 millimètres. Un jour, un homme mavait confondu à cause des clichés. Il mavait accusé avec des mots injurieux, mais ce nétait que justice. Jétais démasqué. Exactement comme le chasseur de sons clandestin qui marchait à côté de moi. Quest-ce qui nous pousse donc si impérieusement à fourrer notre nez dans la vie dautrui ? Venant de moi je mattendais à tout, mais je prenais mon compagnon pour un homme dun autre genre, ou il me semblait du moins que je lavais toujours considéré ainsi. Maintenant il sétait confessé à moi, comme un malade de lété à lun de ses congénères. Dieu sait pourquoi, je préférais me taire, et dès lors il métait supérieur. Il était plus franc que moi.
Nous étions rendus à la porte de mon immeuble. Nous gravîmes les marches, entrâmes. Je notai la lumière du crépuscule, lavée par la pluie, qui frappait directement ma fenêtre. La clarté était encore suffisante. Je le fis asseoir et préparai le café. Javais la bouteille de vin entamée qui métait restée après le départ de mon ami, mais il déclina loffre, et je nen avais pas envie non plus. Nous étions assis face à face, devant la fenêtre. Nous ne nous regardions pas dans les yeux, je ne sais pas très bien pourquoi. Nous nous étions aujourdhui très peu regardés, comme par un accord tacite. Nous contemplâmes ensemble le soir qui tombait. Nous voyions des étrangers saffairer sur les balcons de la maison voisine. La pluie les avait ranimés et attirés vers la lumière, comme des champignons. Subitement, ils étaient bien réels. « Mais où étiez-vous passés, demandai-je de manière audible, quand jallais si mal ? Ma femme doit quitter Oświęcim en ce moment (je reprenais ma confession), et moi je ne me libérerai peut-être jamais de cet endroit, toute ma vie je serai poursuivi par limage de cet enfant juif lancé en lair et pris pour cible, à cause de qui, peut-être, je ne veux pas denfants ; il est si dangereux, pour des enfants plus que pour quiconque, de vivre dans le monde civilisé. » Puis le silence sétablit entre nous. On nentendait que le tic-tac de la pendule. Nos regards sétaient fixés sur le ciel, dont la clarté déclinait. Subitement il me demanda : « comment va ton frère ? » Je le regardai dans les yeux. Il faisait déjà assez sombre, maintenant. Ses pupilles brillaient. Sa bouche était grande ; son nez, proéminent ; son visage, grêlé et oblong. Il sentait le tabac et la lavande. Il portait un pull gris clair, en pure laine. Je regardai plus attentivement. Les petits poils, dans ses narines, bougeaient sous leffet de sa respiration. Ses sourcils se rejoignaient. Au-dessous des sourcils, ses yeux. Il avait le blanc des yeux parcouru de petits filets rouges à peine visibles, sans doute des vaisseaux sanguins. Au centre, un disque noir circulaire, qui se décomposait en deux zones : une plus claire à lextérieur et lautre, à lintérieur, parfaitement obscure. Dans la portion inférieure de son visage, les poils pointaient sous la peau. Une chevelure abondante entourait des oreilles de forme irrégulière. Il tenait une main sur les genoux, lautre levée. Entre les doigts de celle-ci, une cigarette fumait. Ses ongles étaient taillés. Il était très masculin, jétais absolument certain que cétait un homme. Il observait lextrémité de sa cigarette. Mais javais déjà tout compris. Cela navait rien à voir avec le fait que je naie pas de frère : quelle importance ? Jaurais bien pu en avoir un, ou il pouvait encore men naître un, ça ne comptait pas.
Le point crucial, cest que je ne connaissais pas lhomme assis en face de moi. Et maintenant, avant den venir à ma macabre conclusion, jessaie de me remémorer lhistoire que javais dû imaginer avant, dans ce café. Javais bien dû imaginer quelque chose, sinon je ne serais pas allé masseoir à sa table. Lavais-je pris pour le professeur de piano de ma première fiancée ? Croyais-je lavoir rencontré au club dactivités artistiques ? Ou supposais-je quil venait de Moscou ? ou de Tartu ? que cétait un architecte ? un ami ? un parent ? une simple connaissance ? un intime ? un collègue ? Je ne sais pas. Je ne saurai jamais. Et je nen parle plus. Maintenant je raconte la suite.
Dès que jeus compris ce qui sétait passé, je demeurai silencieux. Il attendait ma réponse, leva les yeux, me regarda en face et lut dans mes pensées. Il comprit exactement ce que je venais de comprendre. Nous savions désormais tous deux qui nous étions réellement. Nous nous reconnaissions.
IV
Je me levai lentement, comme pour éviter de lénerver, et je menfonçai dans la pièce. Je voyais sa silhouette se découper contre la lueur crépusculaire. Il resta tout dabord assis. Mais il était trop immobile. Volontairement retranché. Près dune minute, peut-être, sécoula ainsi. Ensuite seulement, il me demanda : « Quest devenu ton frère, alors ? » Silence de ma part. Il avait posé la question de cette manière parce quil avait déjà compris que je navais pas de frère. Il espérait que jen avais peut-être eu un, à une époque. Nimporte quelle espèce de frère. Je secouai la tête sans rien dire. « Un frère nommé Toni ? » Je fis non de la tête, la bouche crispée. « Pas de Toni. Je nai jamais eu de frère. Il existe sûrement quelque part un frère nommé Toni, mais ce nest pas mon frère. Une de vos connaissances a sans doute un frère qui sappelle Toni, mais ce nest pas moi. Je suis fils unique, parole dhonneur. Lunique enfant dans la famille. Mais vous ne connaissez pas Toni, demanda-t-il ? Non, pas du tout, impossible ! » Lhomme se leva et se dirigea vers le mur opposé. Je parcourais désespérément ma mémoire, sans parvenir à me rappeler de quoi nous avions parlé. Nous évitions chacun le regard de lautre. Jentendais la pendule. Je me rapprochai involontairement dune chaise. Pourrais-je lutiliser comme arme, en cas de besoin ? Toutes sortes de choses inutiles me revenaient à lesprit, les propos dautres personnes. Je me souvins de laventure arrivée à un scénariste de Moscou (ou de Sverdlovsk) dans une grande ville de Sibérie. Il était venu en aide à une fille lettone et sétait retrouvé dans la cuisine dun appartement privé, cerné par une bande de truands. Remarquant des bouteilles vides qui traînaient par terre à ses pieds, le scénariste en avait attrapé deux, une dans chaque main, et avait assommé deux brigands simultanément, avant de senfuir à la faveur de la confusion qui avait suivi. Je ne sais pas si ça sétait réellement passé ainsi. Peut-être ce type mavait-il raconté une scène tirée de lun de ses films ? Je saisis le dossier de la chaise. Mes doigts nétaient pas moites. Il remua. Jétais prêt à tout. « Doù nous connaissons-nous, alors ? », demanda-t-il, faussement serein. « Peut-être de luniversité », répondis-je paisiblement, tout en sachant que ça pouvait être nimporte quoi, sauf ça. « Jai fait mes études à Tallinn, à lInstitut polytechnique, dit-il avec un rire triste et nerveux ; nous avons pu nous rencontrer là-bas... » Diabolique, je me taisais. « Mais doù connaissez-vous N ? », rétorquai-je ensuite. « Je lai vu sur scène, bien sûr ! Quelle scène ? Enfin il est comédien, répondit-il avec un accent de sincérité ; il est bien comédien, non ?... » Cest dailleurs exact, N est bien comédien, il a joué beaucoup de rôles intéressants, surtout des jeunes gens un peu simplets, souvent affublés de culottes rouges. Moi qui le connais dans la vie, qui connais sa femme, leur enfant de cinq ans, joublie trop souvent quil est acteur dautant plus facilement que japprécie davantage en lui lindividu que le comédien. « Alors vous ne le connaissez pas vraiment ? », demandai-je encore. « Bien sûr que si ! Comment ? Je lai vu à la scène. Dans ce cas-là vous ne le connaissez pas, criai-je, arrêtez de me raconter des histoires. Mais tout le monde le connaît, me répondit-il avec un tremblement des lèvres, tout le monde connaît N ! Je ne suis pas tout le monde, hurlai-je, je le connais personnellement. » Lui aussi élevait la voix. « Mais alors, sil vous plaît, doù nous connaissons-nous donc ? » Il se redressa et fit soudain un pas dans ma direction. À mon tour je fis un pas, en arrière. « Pourquoi dissimulez-vous cela ? », cria-t-il. « Je ne dissimule pas, je ne cache absolument rien, expliquai-je en essayant de gagner du temps. Laissez-moi réfléchir, ça va me revenir ; cest très simple, mais il faut que je me rappelle, jai déjà vécu tant de choses, tant de rencontres, dintrigues, dévénements, damitiés. À qui pensiez-vous quand jai parlé de cet X que javais enregistré en cachette ? », demanda-t-il. « À personne, mentis-je. Ce nest pas possible, vous mavez dit que vous le reconnaissiez ! » Je réfléchis... Jétais coincé. Je ne voulais quand même pas raconter à un étranger mes histoires les plus secrètes ! « À qui pensiez-vous, hurla linconnu ? À un de mes amis. Mais alors où nous sommes-nous connus ? »
Lassurance me revint, car je décelais des signes de faiblesse dans sa voix. Il faisait maintenant tout à fait noir dans la pièce. Japercevais mon visiteur dans la lumière mourante. Ce pouvait être nimporte qui. Je ne connaissais pas son caractère, je ne pouvais pas me figurer de quoi il était capable. « Peut-être nous sommes-nous trouvés dans le même groupe de touristes ? », demanda-t-il dun ton plus posé. « Nous ne nous sommes jamais rencontrés de notre vie », dis-je brutalement, puis jallumai la lumière.
Javais parlé dabord, et ensuite, seulement, allumé. Il y a une ampoule de deux cents watts au plafond de ma salle de séjour. Nous nous faisions face et la pièce sétendait entre nous comme un espace vide. Il posa sur moi un regard vitreux. Il suffoquait. Je voulus lui venir en aide : après tout, nous étions des êtres humains lun et lautre. Jaurais souhaité le réconforter, le sortir de cet état de frustration. Je fis un pas en avant et tendis une main vers lui. Cétait le geste le plus ordinaire, une marque, daprès les éthologues, damitié et de bonne volonté. Jouvris la bouche pour dire une parole apaisante. Mais quand jeus fait un pas de plus il porta la main à son cur et saffaissa le long du mur. Je me précipitai vers lui. Il haletait et râlait. Je savais quil ne fallait pas le toucher, que le moindre stress pouvait lui être fatal. Mais je navais aucun médicament chez moi. Par-dessus le marché, je navais pas le téléphone non plus. Je lai réclamé en vain, comme si je savais par avance quun jour ou lautre ce genre de chose finirait par arriver. Hélas, la construction du nouveau relais téléphonique traîne en longueur, et les nouvelles lignes sont difficiles à obtenir. Le téléphone public le plus proche est près du magasin, à trois cents mètres environ de chez moi.
Je choisis dappeler de laide plutôt que de rester à attendre à côté du mourant. Je courus dans le soir doux et humide, de toutes mes forces, et de loin déjà je vis quil ny avait pas la queue au téléphone. Sil avait fallu arracher lappareil à quelquun, je naurais pas osé le faire, jen ai bien peur. Au lieu de cela, je pus appeler immédiatement les secours durgence. Je réclamai un médecin. Puis je raccrochai et rentrai chez moi en marchant lentement. Javais transmis mon message. En écrivant cela il me revient en mémoire cette vieille légende allemande, qui a été reprise dans tant duvres littéraires. Un courrier se hâte, porteur dune nouvelle importante. Il chevauche toute la nuit. Au matin, lorsquil atteint sa destination, on lui apprend quil a traversé un lac immense, galopant sur une très mince couche de glace que recouvre la neige. Le courrier ignorait que sa vitesse seule lavait sauvé : se fût-il arrêté, que la glace se serait rompue. Lorsquon lui dit cela, lhomme porte la main à son cur et tombe mort.
Lair était humide et frais. À travers les fenêtres, je voyais des femmes préparer à manger. De loin, jentendis la sirène des urgences. Je pressai le pas. Nous arrivâmes chez moi en même temps. On transporta lhomme dans lambulance et on lemmena.
Il mourut avant datteindre lhôpital. Il sappelait [...], né en 1939. Domicile : Tallinn, [...]. Divorcé, sans enfants. Employeur : RSS dEstonie, Département de lénergétique et de lélectrification, Direction de la production. Études : supérieures. Salaire moyen : 170 roubles. Voyages à létranger : RDA, Tchécoslovaquie. Parents décédés.
Jeus beaucoup de difficulté à expliquer les faits. Pour commencer personne ne voulut me croire, et mon explication véridique (que jai répétée ici) fut prise pour un délire cynique, une plaisanterie irresponsable ou une intrusion déplacée dans la vie dautrui. Pour finir il apparut tout de même que je navais aucune raison de mentir. Je réussis à établir mon innocence avant que ma femme ne fût revenue de Pologne.
Mais elle vit la fenêtre cassée, et jeus du mal à lui faire comprendre ce qui sétait passé dans la pièce. Elle fit aussitôt le rapprochement avec un poète, un ami de la famille, qui veut toujours prendre congé en senvolant par la fenêtre. Elle était convaincue que le poète avait mis en pratique ses fantasmes paranoïaques. Elle se mit à pleurer. Je parlai de la bourrasque, soudaine, qui avait traversé le monde, mais je ny croyais plus vraiment moi-même. Il me semblait maintenant que mon visiteur avait réellement brisé cette vitre, ou quil était entré ici par la fenêtre, ou quil était lui-même, et non le poète, parti par cette fenêtre.
Traduit de lestonien par Jean Pascal Ollivry