RIVAGE DÉSERT
DIMANCHE
les mets navaient plus pour nous ni goût ni parfum, la soirée était creuse et nous avons décidé ma femme et moi daller au restaurant, dautant que le lendemain nous attendait un voyage dans les îles de lOuest, la dernière partie, la partie décisive de nos congés dété. Au restaurant, en dépit du cognac, je suis resté silencieux ; jai regardé par la fenêtre la mer et jai tenté de me remémorer une circonstance insignifiante, un fugace souvenir de mer qui sétait inscrit en moi dans ce même restaurant, quelque chose qui flottait au vent, mais ce que cétait au juste, pas moyen de le retrouver, dautant quà présent (1967) je ne distinguais rien de semblable, rien qui meût rappelé les visions de lépoque (1965). Je me sentais incapable de rester en place, quand une ancienne condisciple de ma femme, de mon épouse, est venue à notre table et elles se sont mises à discuter sans maccorder la moindre attention, la condisciple non plus, cétait pourtant la première fois quelle me voyait alors je nai plus résisté, je me suis levé en mexcusant et je suis allé au bar. Je me suis assis, jai considéré le reflet brouillé de mon visage sur les verres alignés dans le vaisselier, jai commandé un petit verre et me suis efforcé de réfléchir de manière logique, naturelle, vitale, digne dun être humain, sobrement, rien quà ma manière, prévoyant toutes les circonstances, envisageant et méprisant tous les compromis, froidement mais je me suis mis à penser carrément en anglais, langue que je connais très mal : OUR METHOD IS LETTING GO, et puis encore : ESTONIAN CULTURE IN OUR HANDS (A. Ehin). À ce moment-là quelquun ma donné un coup dans les reins et ma demandé si jétais bien moi. Jai acquiescé et lhomme, un grand bonhomme aux cheveux en brosse, sest mis à maccuser de tout ce qui sest passé en Estonie dans les trente-cinq dernières années. Je nai pas même trente ans, mais jai lu dans le regard de lhomme une menace froide et métallique. Au même moment, derrière le mur, plus loin dans la salle de restaurant, une femme sest mise à chanter, cétait une chanteuse, moche, déchaînée, et elle chantait et elle chantait, elle chantait, chantait, chantait encore, chantait toujours et je nai pas permis à lhomme de continuer, je me suis mis moi à parler, comme un automate : quand votre heure reviendra, vous mabattrez contre le mur de la grange de mon village natal, ce sont vos procédés à vous et vous ny pouvez rien, la liberté, le pouvoir, ce nest pas votre affaire, cela na jamais dû particulièrement vous intéresser, et quant à ce qui se passe dans votre pays, cela ne vous a jamais intéressé du tout, ce qui compte pour vous cest davoir la panse bien remplie, nest-ce pas ? Tout ce que vous voulez cest tuer, mais même cela vous en êtes incapables : la violence, vous êtes prêts à y recourir, mais seulement contre les vieux et les faibles, les femmes et les enfants, et encore de manière sordide, sans élégance, en regardant lheure, en ayant peur de voir le soleil se lever. Vous avez tous peur. Même mon père en est à me demander pourquoi jécris au juste, est-ce que je nai pas peur de vexer le gouvernement, à qui je dois davoir fait mes études, est-ce que je nai pas peur de vexer la direction de mon entreprise, qui me paye un salaire de cent dix roubles pour à proprement parler ne rien faire du tout... Et pourtant je porte jusquà maintenant les gants dhiver en cuir de cet officier SS, ceux quil avait oubliés quand cette fois-là il avait dormi dans la cour de notre maison. Vous faites tous dans votre froc, toi pareil, mais il suffit que vous vous mettiez à plusieurs et vous réduisez même vos amis au silence, comme jadis les pauvres gens. Lhomme sest radouci, a commencé à me contredire, à me décrire la phylogenèse et lontogenèse, la loi (ou les lois) de la vie, je lui ai serré la main et il ma rendu ma poignée de main comme si nous étions des conspirateurs, des camarades de régiment, des universitaires ou des reporters. Et puis je men suis retourné auprès de ma femme, ma femme que jai connue il y a deux ans et dont la maison natale est ici en ville, et je me suis assis à côté delle et la condisciple, comme si je lui avais fait peur, sest levée et sen est allée. Jai demandé à ma femme si elle voulait encore boire quelque chose, elle ne voulait pas, moi oui. Nous sommes restés encore un moment assis, sans rien dire, nous avons dansé une fois, nous avons regardé les autres danser, écouté chanter la soliste
LUNDI
et puis nous sommes sortis du restaurant et nous sommes rentrés sous les tilleuls murmurants et nous sommes arrivés devant la maison, une maison blanche comme la neige, où vivait ma belle-mère. Nous sommes entrés dans la pièce et je suis allé me laver à la salle de bain. La glace était embuée, je lai nettoyée de la main. Le verre humide me renvoyait mon visage, si incompréhensible, si familier. Je suis entré dans la chambre. Cétait la haute saison et la maison était pour moitié louée à des vacanciers venus de Moscou cest pourquoi nous devions coucher séparés : ma femme sur un étroit divan et moi sur un lit de camp. Nous devions parler tout bas pour ne pas réveiller la vieille Juive qui dormait dans la pièce voisine et que ma belle-mère appelait le crapaud, et aussi pour ne pas réveiller ma belle-mère, car la porte mitoyenne était ouverte et nous lentendions respirer. Helina sest peignée avant daller se coucher et ma regardé, fixement et sans intérêt. Nous étions donc couchés chacun de notre côté dans le noir et nous nous taisions. Quand le silence est devenu insupportable, je me suis levé, je suis allé masseoir au bord de son lit et sans la toucher je me suis mis à lui dire que javais envie delle, même si jétais sûr que dans un état desprit analogue au sien, pas une femme ne pourrait se permettre semblable chose, sauf peut-être une nymphomane, je lai dit pourtant, à tout hasard, mais elle a hoché la tête, et comme jai continué à lui parler, elle sest mise à pleurer tout doucement. Là dessus je suis retourné dans mon lit avec lintention de faire semblant de dormir, mais cétait au-dessus de mes forces, javais le cur qui battait fort, jétouffais, je me suis relevé et jai commencé à parler : quelle folle idée, quelle belle idée, oui une idée trop belle, vraiment trop belle, tu as eue daller avec moi rejoindre ton amant ! Oui bien sûr, moi aussi jai chanté les vertus de lamour libre, de la fraternité universelle, dun monde nouveau, meilleur, mais jamais, jamais je naurais cru que ce monde nouveau et meilleur était arrivé si près de moi, quil viendrait sans prévenir, EN CACHETTE et NUITAMMENT, les lèvres pincées, comme un voleur. Là-dessus elle a dit dune voix étouffée et soumise quelle ferait tout ce que je voudrais, et que si je ne voulais pas partir dans les îles nous ne partirions pas. Javais obtenu ce que je voulais, mais jai aussitôt rétorqué que cétait trop tard, ce nétait pas la peine den parler, il fallait partir. Il fallait partir. DANS LES îLES. Les billets sont achetés. Elle a insisté, obstinément : les billets, on pouvait les revendre, manifestement elle avait soudain envie de vivre avec moi et dêtre heureuse. Mais moi jai dit : il faut partir, toutes les objections que jai élevées jusquici ne sont que des bêtises. Il faut assumer la vie, la vie est sévère, puissante et tendre comme disent les écrivains, entre autres moi, la vie vaut la peine dêtre vécue, chacun a la vie quil mérite. Cest ainsi que jai repoussé toutes ses tentatives dapproche, son exceptionnelle disponibilité au renoncement, son unique tentative de tout rectifier et de repartir à zéro. Je suis ainsi resté assis devant le lit dHelina jusquà trois heures du matin. Puis jai passé le pyjama de feu son père. Il était (encore ?) trop grand pour moi, tout juste sorti du lavage, repassé et parfumé. Le père dHelina était malade depuis longtemps quand cette fois-là (1964) on lavait rapatrié sur le continent dans un état désespéré. La crise était arrivée très vite et dès le deuxième soir les médecins avaient dit que le malade ne reverrait pas le jour. Il était dans le coma, aucun contact avec lui nétait possible. Cette nuit-là, Helina rejoignit sa mère à lhôpital. Je laccompagnai. La nature tout entière était pleine de mauvais présages. Quand nous partîmes de chez Helina, sous les arbres dans le givre épais, un coup de feu claqua on ne sait où et des centaines de choucas senvolèrent au-dessus de la ville. LES OISEAUX SENVOLÈRENT PAR-DESSUS LE CIEL. Mon cur se serra, nous poursuivîmes rapidement notre chemin le long du trottoir glissant. Jignore ce qui me prit tout dun coup : je me figeai, saisis Helina par la main et de la main restée libre lui montrai une fenêtre. La pièce était éclairée dune lumière rouge et sur le rebord de la fenêtre, devant le rideau, noir, immobile, était assis un tout petit CHIEN. Poussés à bout, les nerfs dHelina craquèrent et elle se mit à courir, mattirant derrière elle. Jeus du mal à la rattraper, je voulus lembrasser, mais elle détourna ses lèvres sèches et couvertes de croûtes, baissa les yeux et moi je citai quelquun qui a dit que la mort est sur le champ plat autour de la maison. Sur lavenue de Riga jai commencé à avoir des renvois, cela faisait deux nuits que je navais pas dormi sans cesser de fumer, leffet se faisait sentir. Helina ne prit pas le temps de mattendre, elle continua à courir vers lhôpital, nous ne nous sommes revus que le lendemain, elle ma dit que son père nétait pas mort pendant la nuit ; il mourut dailleurs au moment même où nous parlions, debout près de lescalier quon avait accolé avant lincendie de luniversité aux chaires de physique. À lépoque (1964) nous nétions pas mariés, mais maintenant (1967), alors que je suis couché dans la maison dHelina, dans le pyjama du père dHelina, nous le sommes depuis trois ans. MARIÉS, nous ne létions pas moins le lendemain matin, quand nous sommes arrivés à laéroport, où le contenu dune poubelle était en flammes, où le voile de fumée faisait monter les larmes aux yeux, où les phlox devant le bâtiment chaulé de laérogare étaient en fleur, où au loin sur le champ stationnait lavion dans lequel nous sommes partis ; il a décollé et sest envolé, et son vol a duré, duré, duré jusquau moment où il a atterri en décrivant un grand arc sur une piste semblable à un pâturage. Quand nous sommes sortis de lavion le vent de mer soufflait fort, et quand nous avons commencé à traverser le pré en direction des gardes-frontière postés au loin, le chapeau dune inconnue fut emporté par le vent et sen alla rouler par terre, écrasant les fleurs de camomille. Je courus après le chapeau juste sous le nez des gardes-frontière et je le rapportai ; soudain limportance de ce voyage me transperça comme une aiguille. Mais il ny avait plus rien à faire, nous étions arrivés. Le garde-frontière na rien trouvé de particulier à mon passeport, mes mains tremblantes et mon regard errant nont éveillé en lui aucun soupçon, il a même souri en me rendant mes papiers. Nous avons suivi les autres dans la salle dattente. Là, juste sous le plafond, des fenêtres haut perchées claquaient sous leffet du vent, les femmes de la région étaient assises sur leurs pots de lait, mais Édouard nétait pas encore là. Nous avons pris place sur un banc. Nous étions arrivés dans la zone frontière, au pays dÉdouard, DANS LES ÎLES. Ici, je navais quun droit consultatif. Jai regardé ma femme, qui était extrêmement calme seules ses narines frémissaient. Je me suis levé, jai fait le tour de la salle, une épaule plus basse que lautre, et je suis allé lire les horaires. Combien de lignes resteront pour moi à jamais inexplorées personne ne mempêche pourtant de les emprunter surtout des lignes locales, mais moi je suis habitué à naller que là où jai des choses à faire (ou bien où je nen ai pas ?) et en fin de compte on shabitue à prendre toujours les mêmes, un point cest tout. Alors la porte souvrit et Édouard entra ; il nous salua dun franc sourire et jallai vers lui et je lui tendis la main en premier, tout comme si je voulais mabaisser devant les femmes des îles, comme pour confirmer lambiguïté de ma situation. Bien sûr, jai lhabitude de faire tout un plat de choses qui ne le méritent pas. On me la plus dune fois reproché. Oui, cest vrai, un voyage à Võru me fournit un sujet de conversation et dexcitation une semaine avant et une semaine après comme si la fin du monde approchait, et je parle de mon voyage à Võru, petite ville de province, jen parle comme si jétais Hemingway qui part pour Madrid. Je vois de toutes parts des périls dissimulés, des présages apocalyptiques, des archétypes symboliques. Un jour, jai répondu en plaisantant que FAIRE TOUT UN PLAT DE CHOSES QUI NE LE MÉRITENT PAS, cest ma profession, la seule chose que je sache faire à peu près correctement, et que cest bien par de semblables exagérations et mystifications que je nourris ma famille. Non, bien sûr, la plaisanterie nétait pas bonne cest peut-être vrai que tout va mal, et alors comment, à qui vais-je revendre ma marchandise ? Ainsi avons-nous quitté avec Édouard la salle dattente pour pénétrer en plein soleil, et voilà quici aussi, dans les îles, il y avait quelque chose venu du continent : au bord du fossé était assis un homme qui avait traduit les pièces de Beckett, je lai salué. Puis le bus est arrivé, mais dans le bus je me suis senti mal. Chaque regard étranger posé sur moi me faisait baisser les yeux. Les voyageurs du bus donnaient la préséance à Édouard. Pas un parmi eux qui neût estimé quÉdouard, en tant quhomme, convenait à ma femme bien mieux que moi. Tous les prenaient pour mari et femme, et moi, pour lami de la famille. Tout un chacun aurait éclaté de rire si javais entrepris dexpliquer mon statut. La société donnait raison à Édouard, la société tenait mes prétentions pour infondées. Ce quhélas elles étaient. Je navais pas un seul ARGUMENT en vertu duquel cette femme devait être à moi et pas à Édouard ou à quelquun dautre. Jaurais bien sûr pu dire que JE LAIMAIS, mais personne ne maurait cru. Mon discours naurait été conforme ni à mon apparence ni à lexpression de mon visage mes mains reposaient inertes sur mes genoux et mon regard était dépourvu de passion. Mes pensées étaient tout à fait ailleurs, je me sentais mal dans ce bus. Et ainsi de suite tout le parcours sur la banquette du fond, larrivée en ville là où était le port, les tentatives infructueuses pour acheter du saucisson-chasseur, encore un bus, qui devait nous conduire cinq kilomètres plus loin, une forêt de vieux chênes et les commentaires dÉdouard à ce sujet. Et puis LA VIEILLE FEMME qui allait nous loger dans son grenier, sa ferme, avec sa pièce centrale, archaïque, superbe, avec sa collection de tapis de chiffons et de châles en toile, avec ses oreillers à taies brodées amoncelés à la tête du lit, une tapisserie représentant un château, beaucoup de fleurs. Et jai beaucoup parlé de fleurs, jai parlé avec entrain, jai vanté les mérites des géraniums, des fleurs dasperges et des cactus, jai manifesté de lintérêt pour leurs modes de reproduction et de mélioration, pour leur conditions de croissance, et cela pour la simple raison quÉdouard était assis avec nous, à la même table, devant ces assiettes chargées de tomates et de concombres. Chaque instant métait précieux, je pouvais sans doute faire une certaine impression, du moins aux autres, avoir lair de quelquun dhumain, dagréable, de chaleureux, comme Édouard, pour qui cela allait tellement de soi. Jai parlé, jai parlé et jai conquis le cur de la vieille femme, mais tous, à lexception de cette vieille paysanne bienveillante et à moitié sourde, mavaient déjà percé à jour. Puis on nous a conduits AU GRENIER à plus proprement parler dans les combles au-dessus de la remise dont le fond était rempli de foin jusquau plafond. Nous avons étalé les couvertures et les draps directement tout près de la porte, au débouché de léchelle. Au plafond, une ampoule nue de cent watts. La mer était à distante de trois cents mètres environ, au-delà de la route chauffée par le soleil. Javais dans mon sac une chemise de rechange et des chaussettes, un slip de bain, un gros pull, un imperméable, un appareil photo et des pellicules, de la crème à raser et un rasoir, une brosse à dents et du dentifrice, un savon, une serviette, un crayon, deux boîtes daspirine et un numéro dune revue finlandaise contenant une préface de Hans Magnus Enzensberger intitulée " Un musée de la poésie contemporaine ". Dans le sac de ma femme il y avait en plus la pièce de Mishima, Hanyo, qui racontait lhistoire dune jeune fille, malade mentale, qui attend pendant des années celui quelle aime et quelle espère reconnaître à un éventail. Un beau jour, le jeune homme finit par arriver, mais elle ne les reconnaît pas, ni lui ni léventail. Désespéré, le garçon sen va, et la jeune fille reste en proie à son idée fixe, livrée à la triste autorité dune artiste vieillissante. Entre les pages du livre, un compte-rendu en estonien : " Hanyo présuppose, voire exige une grande densité intérieure le public doit se mettre sur la même longueur donde que lauteur afin darriver avec lui à la substance sociale, à la perception du contenu intellectuel de luvre. Une bonne concentration en harmonie avec le public : performance réussie pour R. au moment où, assis, il expose ses points de vue et ses opinions (lecture du journal, etc.). Il communique alors une tension intellectuelle, une richesse intérieure véritables, de profondes certitudes. Dans le duel verbal, Yoshioga (joué par A.) est en retrait par rapport à Honda : certains enchaînements didées inattendus ne sont pas suffisamment mis en relief, la scène dans son ensemble traîne en longueur. " Édouard pendant ce temps nous attendait à lextérieur. Quand ma femme se fut arrangée (quelle expression !), nous sommes partis au bord de la mer, cétait un rivage désert, rivagedésert, cela faisait longtemps que je navais rien vu de pareil : une eau verte, lisse comme un miroir, pas âme qui vive, seule la villa déserte dun cosmonaute sur le sommet de la colline. Nous étions embarrassés, et pour nous reprendre nous nous sommes mis à jouer. Le jeu était extrêmement simple, mais il est presque impossible de le décrire de manière plastique et intelligible, jai essayé, je ferais mieux de dessiner. Deux joueurs joignent leur mains sous leau (alias : se prennent par la main) et de leurs mains libres prennent celles du troisième. Ce dernier pousse ses jambes en avant sous leau et se lance (alias : se propulse) par-dessus les mains jointes. Puis on échange les rôles et on repart à zéro. Jai raté mon saut, jai plongé sous leau la tête la première et mes jambes sont restées désespérément à gigoter au-dessus de la surface, où les regards de ma femme et dÉdouard étaient plongés lun dans lautre. Je me suis débattu jusquà ce quils lâchent mes mains, je suis remonté à la surface en reniflant, jai refusé de continuer à jouer. Édouard non plus ne voulait plus jouer, il a proposé de nous mesurer à la nage. La ligne de lhorizon sétait fondue avec le ciel, le soleil se couchait. Nous sommes partis à la nage en direction du large, avec des résultats plus ou moins identiques. Jai plongé la tête sous leau et jai regardé mes mains vertes, noyées : REGARDEZ, ELLE NOUS A APPORTÉ UN HÉBREU POUR QUIL SE MOQUE DE NOUS, ELLE EST VENUE À MOI POUR DORMIR À CÔTÉ DE MOI ET JAI CRIÉ DUNE VOIX PUISSANTE. De retour sur la berge nous nous sommes changés, ma femme plus loin derrière les buissons, nous, les hommes, à même le sable, tout les deux, NUS, sans nous regarder. Nos ombres étaient très longues, dautres sapprochaient furtivement de toutes parts, les nôtres était brisées par un banc, et le sable immobile, Stilleben ; je navais pas mon appareil, jaurais pu prendre des photos. Jai demandé à Édouard comment il avait passé lété et il ma répondu quil avait fait les foins chez son père. Jai proposé pour le lendemain soir de faire un feu sur la plage et de boire un coup deau-de-vie. Dommage que nous nayons pas pu trouver de saucisson-chasseur. Édouard savait quen ville on vendait un autre type de saucisson, effilé et bien gras, quon pouvait faire gril1er ; il a promis den rapporter près dun kilo. Alors ma femme est sortie des buissons, vêtue dune robe, pieds nus sur le sable. Nous avons raccompagné Édouard sur la grand-route, il est parti, sa silhouette miroitant dans lair chaud qui montait de lasphalte. Nous lavons suivi des yeux, je tenais ma femme par la main. Un chat traversa la route, les nuages restaient immobiles dans le ciel incandescent, nous sommes montés au grenier et nous avons allumé lampoule de cent watts. Nous nous sommes couchés. Jai éteint. Jai touché le corps de ma femme, jai posé doucement la main sur elle et je lai bougée, timide comme un collégien mais elle la repoussée loin delle, sans un mot, sans un soupir. Nous étions étendus en silence, immobiles côte à côte, sous nos corps les foins bruissaient sans raison, comme sil y avait des serpents, mais non, cétaient simplement les fétus que nous écrasions de notre poids. La porte du grenier était juste devant moi et les fentes laissaient passer un crépuscule déjà trop rouge pour lété et je me suis endormi et
MARDI
nous marchions, mon ami et moi, dans la ville médiévale ; cest une nuit dautomne, les rues et les pavés sont luisants de pluie. Avec mon ami nous avions parlé éthique et mariage. Soudain un coup de feu, un pouf désagréable, et voilà que de quelque part, là haut sur la corniche, tombe sur le pavé le cadavre dun jeune soldat. Nous tournons la tête, tout près de nous un homme au manteau sombre et luisant, il souffle une fois dans le tuyau de son revolver puis met larme dans sa poche. Sans nous prêter la moindre attention, sans même nous remarquer, il passe près de nous, nous qui, sous le passage voûté, retenons notre souffle, il a une expression terriblement sérieuse et naturelle. Nous ne regagnons la rue que lorsque lécho de ses pas dans les rues étroites de la vieille ville sest dissipé, nous nous mettons en route nous aussi, mais quelque part, parfois plus loin, parfois plus près, encore et toujours, des coups de feu. Bientôt nous voyons trois nouveaux cadavres, tous des soldats, entassés les uns sur les autres, abattus par surprise, lun a le visage tout blanc, tourné vers le ciel, la pluie ruisselle dans sa bouche écarquillée ; et toujours, toujours, de lointains coups de feu, cest clair, ils se dépêchent, le matin ne va pas tarder, une clarté indistincte se profile déjà. Et nous, la tête dolente, soudain dégrisés, nous pressons le pas pour quitter la ville : avec le matin tout apparaîtra au grand jour et nous devrons répondre de tout. Plus vite, plus vite, dit mon ami, mais les pavés sont glissants, nos jambes ne veulent pas nous conduire loin de ces endroits de mort. Déjà quelquun ouvre sa fenêtre, quelquun qui a le sommeil bref. Le matin, ma femme est allée en ville nous déclarer à la police. Je suis resté assis au bord de la mer, tout seul, sur le rivagedésert, jai barboté dans les eaux basses près de la berge, le temps était beau. Jai ramassé des coquillages, je les ai placés sur le bout dun tronc qui dépassait et je les ai regardés se ternir en séchant. Jai vu soudain sapprocher au loin, du côté où devait se trouver la ville, uniforme, élevé, impénétrable, UN MUR DE BROUILLARD. Lun de ses bouts se perdait dans la mer, lautre dans la forêt. La brume avançait rapidement, et moi je suis resté là où jétais. Plus cette masse sapprochait, plus les battements de mon cur saccéléraient. Finalement le nuage mengloutit en son sein. Le soleil et la mer disparurent, jétais seul, la brume sur mon corps suintait une sueur glacée. On distinguait à peine le clapotement dune eau invisible contre des pierres invisibles. Je nai pas bougé, je ne me suis pas levé. Je suis resté assis sans regarder lheure, et puis de nouveau une lueur jaune a percé, lair sest réchauffé et le nuage ma quitté. Le mur de brouillard est parti aussi silencieusement quil était arrivé, le long de la ligne de leau, mais à présent, à la lumière du soleil, il nétait plus gris, il était dun blanc de neige. Jai pris mon temps. Jai dessiné sur le sable des formules magiques. Le temps que je prenais avançait sans se presser, il sécoulait et je voulais le tuer, labattre, ce temps plus jamais revenu, ce temps qui venait de la terre et de la mer et sen retournait à lendroit doù il était venu. Le soleil était brûlant. Jai commencé à creuser UN TROU dans le fond sablonneux de leau, pour my dissimuler jusquen haut ; je travaillais des deux mains, je travaillais comme une excavatrice, la sueur coulait sur mes lèvres, alors que le sable refluait dans le trou au fur et à mesure que je creusais, malgré tout mon uvre avançait, et finalement je me suis assis dans le trou et je my suis recroquevillé tant et si bien que seule ma tête sortait de leau. Jai regardé alentour. Rivagedésert. Pas un indice. Terre anonyme. Nimporte quel État de la zone tempérée. Feuille blanche, blanc rivage, blanrivage. Je suis arrivé en passant par le col de lutérus. Sur le dos dun dauphin, sans Eurydice, en carrosse, en hélicoptère. Venant dun avenir indéfini, du Moyen Âge, dun village de Linnamäe, dune grotte de Cro-magnon, de capitales, de cafés. Je suis moi-même une feuille blanche. Et en même temps il y a Édouard, grand et poilu, en ce moment dans son appartement, sur son divan avec ma femme, cette brute de violoniste, lui que je ne pourrai jamais être, et dans leurs caresses lindéfinitude que jéprouve sur cette berge se transforme en une indéfinitude nouvelle, guère plus réconfortante. Des deux côtés, à droite et à gauche, la ligne de leau a disparu derrière lhorizon. Folle, délicieuse torture de soi ! Comportement pour le moins inadéquat... Quand la mer vous glisse entre les mains, quand le ciel pâlit qui donc parviendrait à retenir sa femme ? Ici, en Estonie, pays notoirement situé au bord du golfe de Finlande, compris dans un espace plus large appelé " la Baltique ". Alors que devant mes yeux ne cessait de défiler un film obscène sur ma femme(?) et Édouard. Poses, attouchements, le tout, somme toute, stérile. Ah, quelle délectable auto-mortification, quelle délicieuse fête dété pour masochistes... Le soleil me grillait le haut du crâne, leau clapotait paresseusement, comme assoupie, je me suis mis à faire les cent pas sur le rivage en fredonnant un air mélancolique. Soudain mon cur sest mis à battre. La peur. Jai ramassé mes affaires et je suis parti en courant sur LA GRAND-ROUTE, comme si un monstre métait apparu aux bornes du ciel. La route, la route ! Mais là non plus, pas un homme, pas une bête, pas une voiture. Je fus pris par le sentiment que tout était parti, tous avaient pris la fuite, quitté les lieux sur la foi dinformations inattendues, tout le monde avait été rappelé, de manière inorganisée, suivant le bulletin de la radio, mais moi javais été oublié, personne ne mavait prévenu. Je me suis assis au bord du fossé et me suis mis à lire Luis Cernuda, Jorge Guillén, Juan Ramon Jiménez, Else Lasker-Schüler, Antonio Machado, Saint-John Perse, Nelly Sachs, Pedro Salinas et Kurt Schwitters. Serge Essenine, Attila József, Vladimir Maïakovski, Cesare Pavese et Georg Trakl sétaient donnés la mort. Robert Desnos était mort des suites de la déportation, Miguel Hernandez sous la torture, Nazim Hikmet a été quinze ans prisonnier politique. Jakob von Hoddis a perdu la vie sur la base dun programme deuthanasie, Max Jacob est mort en prison, Federico Garcia Lorca a été fusillé, Puis ma femme est arrivée en stop, elle a dit avoir visité avec Édouard le vieux château de lOrdre, et je lui ai demandé ce quils y avaient fait si longtemps, et elle ma dit quil y faisait agréablement frais. Jai demandé si Édouard viendrait le soir nous rejoindre comme convenu, et elle ma dit quil viendrait. Et pour la première fois jai pensé : pourquoi ne pourrions-nous pas vivre ensemble, tous les trois, peut-être même à quatre, et le soir Édouard pourrait nous jouer du violon, et nous, lui chanter des chansons sentimentales ? Nous irions ensemble au travail, Édouard et moi, nous reviendrions le soir fatigués, notre femme nous attendrait avec un repas chaud et soccuperait de nos enfants communs. Mais ils sont encore loin, cette grande démocratie, ce grand amour de humanité, il ny a rien à faire, il faut une nouvelle race humaine ou au moins des efforts intenses pour améliorer de la race, mais pour linstant nous pensons ainsi : Édouard, il faut le tuer (un trou au fond de la barque, sous une voiture, des cultures de microbes prises dans un hôpital pour maladies infectieuses, en lattirant par traîtrise sur une mince couche de glace), Édouard, il faut le torturer (interrogatoires, regards, aiguilles sous les ongles), et bien sûr Édouard, il faut laimer. Car Édouard cest moi ! Je suis Édouard, lÉdouard de ce monde, et Édouard est moi. Des cellules dune seule et même tumeur maligne. Nous. Vous. Toi. Un grand toi à un seul visage. Nous. Toi. Toi, qui peux tout, qui fais tout dailleurs, et tout ce que tu fais est iniquité, mais CELUI QUI COMMET UNE INIQUITÉ, QUIL EN COMMETTE ENCORE UNE, ET CELUI QUI EST IMPUR, QUIL LE SOIT PLUS ENCORE. ET ALORS JACCOURRAI, ET JE FERAI PAYER CHACUN SELON SES AGISSEMENTS. Un jour, ce printemps, alors que ma femme était partie à Tallinn, je lai invité chez moi. Il est venu et nous avons bu en tête à tête de la liqueur, nous en avions les mains toutes collantes. Je voulais lui plaire, parce quil me plaisait. Son regard tragique était baissé. Nous avons parlé de beaucoup de choses, jai raconté les jours heureux que javais passés avec ma femme à Valgemets (1965), je lui ai montré nos photos de mariage. Je lui ai raconté mes soucis, mes complexes et ma manie de la persécution. Il sen fichait dailleurs, de ce que je lui racontais, et cétait bien son droit. Et ces quelques nuits, où javais attendu ma femme jusquau petit matin (peut-on après tout appeler cela de lattente ?) nous avaient mystérieusement unis. Nous formions une trinité, nous étions associés, lui et moi, en une union mystique, nous partagions une femme, nous connaissions la même peau, les mêmes tons de voix, la même matrice, nous étions lun et lautre intimement familiers des mêmes réactions psychiques et physiologiques. Jaurais pu lui piétiner le visage, le pousser dans un trou dans la glace, lui couper la gorge ; mais nous étions désormais indissociables. Nous nous serions sans doute mieux compris si navait pas été entre nous, invisible, celle qui en même temps nous unissait ma femme, si jolie, si cultivée. Quand il sest levé pour partir, je lai raccompagné. Je lui ai vite souhaité une bonne nuit et jai fermé la porte. Il est resté dehors, dans le noir, dans la cour. Moi jétais resté derrière la porte, loreille tendue. Il navait pas bougé. Nous retenions lun et lautre notre respiration, nous nétions séparés que par une seule chose, la mince épaisseur de la porte, nous, deux âmes solitaires prises dans les filets de Satan qui les éloignait fatalement lune de lautre. Dans la pièce du haut, des Noirs chantaient. Jai remonté lescalier sur la pointe des pieds, jai nettoyé les taches de liqueur sur la table, jai préparé mon lit et me suis couché sans éteindre la lumière. Sur le mur, par-dessus mon épaule, la photo de ma femme : transformée en statue de sable pour sêtre retournée, pétrifiée, desséchée, figée dans un sourire immobile. Et maintenant (1967) nous voilà tous les trois sur le rivage désert, nous avons fait du feu entre les briques, nous avons bu de leau-de-vie et nous avons parlé de personnes qui nous étaient étrangères, de leurs liaisons, de leurs brouilles et de leurs raccommodages, de leurs traits de caractère, de la parapsychologie et dautres choses encore. Nous sommes allés nous baigner, Édouard et moi, chacun à notre tour car ma femme avait peur de rester seule auprès du feu. Notre feu était en effet le seul sur toute la côte, on le voyait de loin dans la nuit et il pouvait attirer tout à la fois bêtes sauvages, vagabonds et malfaiteurs. Édouard est resté près du feu, alors que moi je men allais vers la mer noire. Jai dû marcher longtemps, leau ne devenait que lentement, très lentement plus profonde, jétais entouré de bruissements, je ne distinguais pas les vagues parce que le ciel sétait soudain couvert, je voyais seulement les ombres de celles qui venaient du large dans ma direction, leur murmure monotone me devint insupportable, javais le sentiment de passer sous les roues dun train lancé à toute vitesse, je tournai dinstinct le regard vers la terre ferme, un feu chétif clignotait entre les genévriers, je continuai à avancer. Le vent était très chaud, très fort et refoulait mon corps nu. Alors jeus peur, peur de ne plus pouvoir retourner auprès du feu, où les deux autres étaient assis et discutaient. Et quand je me retournai une nouvelle fois pour regarder, le feu avait cessé dêtre visible. Lavaient-ils éteint, ce feu, mon phare ou bien étais-je parti en biais, me trouvais-je carrément sur un rivage inconnu voire en zone interdite ? Tout était possible et LA MER grondait. On ne distinguait pas détoiles. À tout instant un projecteur pouvait sallumer et méclairer, moi, pâle, pitoyable, à la peau délicate, pris au milieu des éléments, entouré dune mer dencre. Je me suis trempé une fois dans leau grondante, mais sans me mettre à nager, tout était trop incertain, je me suis dit : si je commence à nager, les hautes lames vont me cacher jusquà mon tout dernier point de repère, cette ligne de rivage trouble qui se profile à près dun kilomètre de distance. Je narriverai jamais à rentrer, je vais partir à la nage vers le large et puis sombrer au fond de la mer, au royaume des bateaux négriers couverts de mousse et des naïades à la peau froide. Poussé par une infamante impulsion de frayeur jai rebroussé chemin en courant, poursuivi par les vagues noires qui me frappaient dans le dos, ne doublaient, me devançaient... Jai regagné le rivage. Je me suis dirigé vers les flammes. Eux étaient assis près du feu, baignés de lumière et je les ai contemplés un petit moment à travers les genévriers. Leurs bouches remuaient, mais je ne distinguais pas les mots qui en sortaient. Le feu, à la merci du vent, se débattait, ondoyait, FEU SACRÉ, et eux toujours de part et dautre. Ma femme remuait la cendre avec un bâton et acquiesçait aux propos dÉdouard. Jai rajusté mes cheveux et les ai rejoints. Il nous restait suffisamment deau-de-vie et nous avons recommencé à parler des gens : dune jeune fille, la fille dun responsable, qui à un moment avait été très gentille avec Édouard, mais qui plus tard lavait déçu, nous avons parlé des parents dÉdouard, dÉdouard lui-même, de la grave diphtérie dont il avait réchappé dans son enfance, de son travail aux archives de la radio, toujours dÉdouard, pas une seule fois de ma femme ou de moi. Édouard pour sa part ne nous a pas posé la moindre question, il se contenait de répondre aux nôtres comme sil passait devant une commission. Nous avions renoncé à notre égoïsme, je naimais plus ni ma femme ni moi-même, elle ne maimait plus ni ne saimait, nous naimions plus quÉdouard, nous le dorlotions, nous pensions à son enfance difficile, à ses souffrances spirituelles, à son esprit enfantin, à sa musique, à son violon. Jeus à nouveau le sentiment que je navais pas le droit de lui refuser ma femme, je devais triompher de mon égoïsme. Dans ma poche de derrière javais encore une gourde deau-de-vie, dont personne ne savait rien. Je me suis excusé, je me suis levé, je me suis éloigné du feu. Derrière les genévriers jai sorti ma gourde et jen ai avalé la moitié dun coup. Puis je me suis assis par terre sur les mousses. Je suis un jeune homme en plus ou moins bonne santé, ma constitution nest pas particulièrement résistante, mais lalcool ne me monte à la tête que relativement lentement Je fus pris soudain du besoin de faire quelque chose, jeus envie de chanter. Je me suis relevé, les ai regardés, eux, sans défense dans la lumière, eux quavec dautres (qui ?) je pouvais sans vergogne, hardiment contempler depuis lobscurité où jétais : la tête de violoniste dÉdouard, son menton volontaire, lexpression sérieuse de ma femme. Je suis retourné auprès des flammes et jai senti que cétait mon tour, cétait lheure de mon show. Je me suis mis à parler et ils mont écouté, ma femme avait honte à chacune de mes paroles, elle fumait et fixait le feu. Jai dit : je veux, Édouard, que tu sois heureux, je veux que ton violon chante nos nuits communes, nos nuits à trois, quil raconte à tous les êtres du monde, comment lamour ta comblé. Pourquoi ? ma-t-il demandé dune voix dure. Pourquoi, pourquoi, ai-je répondu incapable dêtre assez terre à terre, PARCE QUE CEST SON DEVOIR, À TON VIOLON, À QUOI SERVIRAIT AUTREMENT CETTE CAISSE, QUEL SENS A-T-IL, CE MONSTRE DE FIL DE FER ET DE CONTRE-PLAQUÉ, SIL NE RACONTE PAS LE BONHEUR DE MA FEMME ? Ce que tu dis est blessant, dit Édouard, admirablement maître de lui, je veux que tu texcuses. Jen rajoutai. Non, non, je ne mexcuserai pas, va te faire..., espèce de gigolo. Édouard se recroquevilla, ses yeux se remplirent de larmes. Ma femme ma regardé comme on regarde un mufle, elle a couvert son visage de ses mains. Édouard semblait gémir doucement, puis il a commencé à parler, presque dans un murmure : cest naturel... cest tout naturel... on néchappe pas aux barbares.... je le sais, cest bien ce qui... Tremblotante, la lueur de la flamme éclairait son visage, un visage jeune et en même temps comme sénile. Je tombai à genoux de lautre côté DU FEU, implorant silencieusement pardon. Alors la mer sest remise à gronder et le feu à crépiter. Jai peur de la mort. Déjà je compte les années qui me restent à vivre. Vous trouverez peut-être que cest ridicule, moi pas. Je nai pas simplement peur dune crise cardiaque, dun accident de voiture, dun naufrage ou dautres choses du même genre, jai peur que la situation puisse changer et que le voisin mabatte le dos contre la grange de mon village. Pourquoi ? Pour rien, naturellement. À tout hasard. Ou bien que demain quelquun de ma génération ne me trahisse et ne me vende. Quelquun de ma génération, venu à la littérature en même temps que moi en 1962. Nous avons pris conscience de nous dans 1euphorie dune vague sociale et nous avons conçu lillusion que nous étions tous des frères, cette grande illusion que je porte en moi depuis une dizaine dannées. Je me suis compromis ici et là, à droite et à gauche. Et puis tout est fichu. PARCE QUON NE PEUT JAMAIS SAVOIR À LAVANCE. PARCE QUE LE MALHEUR VIENT SANS PRÉVENIR. PARCE QUE MIEUX VAUT TENIR QUE GÉMIR. PARCE QUON NE REMET PAS À DEMAIN CE QUON PEUT FAIRE AUJOURDHUI. PARCE QUON NE MET PAS LA BEAUTÉ EN PAQUET. Parce que lindividu est en fin de compte un fardeau pour lhumanité. Jétais encore une fois allé trop loin dans mes propos. Ma femme avait les yeux rivés au sol. Édouard aussi. La flamme se fondait devant mes yeux en un seul ovale vermeil. Je bus une gorgée deau-de-vie, mais je nen proposai pas à Édouard. Je parlai à nouveau. Je nai pas peur de la mort. Cela mest égal. Jessaye duti1iser les années qui me sont données aussi bien que possible. Mais comment est-ce possible en votre compagnie. Je veux aller à Paris, en Grèce et au Japon. Je veux aller avec toutes les femmes que je rencontrerai. Je veux être ivre sans discontinuer. Vous dites que quand je suis ivre je fais dix ans plus vieux ? Et moi, vous savez ce que je vous dis ? Cest que je suis vraiment dix ans plus vieux, mais quand je suis à jeun jarrive à rassembler mes forces et à faire plus jeune. Moi, gamin de la campagne, méchant cireur de chaussures, négligent laveur de mains, mauvais diseur de toasts, je veux avoir accès à la plus haute société, même si très franchement jignore ce que cela veut dire. Je devrais perdre près de cinq kilos, je veux être mince comme Édouard. Tu ne te sens pas mal, ma demandé Édouard, tout en me considérant avec attention, peut-être ferions-nous bien
MERCREDI
de rentrer ? Non, ai-je répondu, je ne me sens pas mal, mais je suis fatigué : un voyage aérien si fatigant, une vie si fatigante. Qu est-ce qui ta fatigué autant ? ma demandé Édouard. Jai sursauté. Jai répondu : toi tu es si riche, je tai tout donné : ma femme, mes enfants qui ne sont pas nés, notre mort commune par vieillesse qui nest pas venue. Tu ne mas rien DONNÉ, a observé Édouard, cest moi qui ai PRIS. Je voulais savoir jusquoù il me suivrait, lui, une âme pure. Il parlait, je narrivais pas à linterrompre : il faut RENONCER, il faut MOURIR car cest un SACRIFICE, profondément INDIVIDUEL, INSAISISSABLE pour autrui, et de plus au-delà des BORNES. Je ne comprenais plus. Qui parlait ? Édouard ? Ou bien les genévriers, le ciel ? Peut-être la vie était-elle passée près de moi sans me prêter attention ? Pourquoi je ne comprends plus rien ? Soutenez-moi, donnez-moi de leau-de-vie et des somnifères, faites-moi de la place à côté des gourdes, je suis malade, de vous et de moi. Vous rigolez, vous vous moquez de moi, alors bonhomme, tu as la tête en putanitza. De quoi ? a demandé nerveusement Édouard. Jai répondu : en putanitza, cest du russe, ça veut dire confusion, capilotade, et puis tout compte fait ça veut dire aussi que ma mort personne ne la regretterait. Ah tu tiens à la vie, toi, fit Édouard compatissant, tout en me guidant. Oh non, jai crié en réponse, non, je ne tiens pas à la vie, je suis seulement trop soûl, je suis fatigué, jen ai assez de votre compagnie, je veux aller me coucher, je vous déteste. Pauvre homme, a fait Édouard, comme un paranoïaque. Ma femme ma tapé sur lépaule. Pour me tranquilliser. Ne sois pas mesquin, est-ce que je nai pas le droit dêtre heureuse ? Ah cest comme ça, jai dit, oui, jai lair dun morveux, mais jusque là jy arrive : vous voulez terminer cette soirée de male façon, et puisque vous avez cette envie, elle doit être satisfaite. Ma femme était déjà montée, elle faisait bruisser les foins. Jai pris Édouard par le collet, je lai secoué, le plaquant contre le mur ; jai levé le poing pour labattre sur son visage. Mais là-dessus il ma dit quelque chose de très humain et chaleureux, et mes mains sont retombées delles-mêmes. Je lai traîné ensuite au bord de la rangée darbres, dans les orties. GRAND THEÂTRE DE LA PANIQUE, jai dit, maintenant il va bien se passer quelque chose, ce sera un excès, pas dissue, et je lui ai demandé, pourquoi veux-tu me prendre ma femme, cette femme que jaurais depuis longtemps laissé tomber si tu nétais pas venu tinterposer, et maintenant tu mobliges à laimer de nouveau, à laimer sincèrement, même si moi je ne le veux pas. Dieu sait si tu le veux, dit inintelligiblement Édouard, comme sil voulait me consoler, mais moi aussi, Édouard, je laime. Es-tu un avion à réaction, un nuage dans le ciel, un radiateur ou une étagère de cuisine, pour oser laimer ? lui ai-je demandé. Je laime, dit Édouard, comme sil avait mal au ventre ou comme si à cause de moi, le cur lui faisait mal ; cest elle, Helina, qui décide. Jai déclaré : tu es Judas, un grand et beau Judas, pourquoi tu nas pas de barbe, une barbe blanche et peu fournie ? Cest maintenant que commence LE GRAND THEÂTRE DE LA PANIQUE, ai-je répété, et le sang rouge sest mis à couler sur ma tête comme dune cascade. Je franchis la frontière de la souffrance et pénétrai au pays du noir désespoir. Du ciel sombre se mirent à tomber les premières gouttes de pluie. Je lui ai demandé : tu dois avoir des relations, tu ne pourrais pas procurer à ma femme du linge dimportation ? elle aime tout ce qui vient de létranger. Tu es vulgaire, ma-t-il répondu en se détournant de moi. Je lattirai à nouveau à moi de force, je tâtai son visage et sentis sur ses joues des traces de larmes. Kristiina, murmurai-je, et je menfonçai dans le jardin sans regarder derrière moi, Kristiina, emmène-moi, je nen peux plus. Je trébuchai sous un cerisier et tombai la tête la première dans lherbe humide. Je fondis en larmes et me mis à manger la terre. Tu mas humilié devant ma femme, tu es trop bon, elle a raison de taimer, criai-je la bouche pleine de terre. Il me releva. Eh bien voilà, je lai eu mon EXCÈS, cest ce que tu voulais, nest-ce pas tu voulais me pousser jusquici ! Je hurlais. Je le repoussai et me dirigeai vers la grand-route, celle qui va vers le nord, au-delà de la mer, vers Helsinki. Jai dans mon bloc-notes quelques adresses à Helsinki : un esthète, un écrivain radical et une linguiste dont javais été secrètement amoureux. Bien sûr, ils étaient déjà couchés, jaurais dû téléphoner avant. Alors je sentis sous mes pieds nus la chaleur de lasphalte. Plus besoin de téléphoner : voilà une voiture sous laquelle me jeter. Je suis allé droit sur elle, mais lui a eu peur et sest mis à crier. Je ne faisais pas semblant, jétais sûr que nimporte comment elle narriverait pas à freiner. Mais Édouard, qui mavait suivi en courant, ma poussé sur le côté au dernier moment et la voiture est passée à côté de nous à toute vitesse en ululant. Direction Helsinki. Il me restait encore une possibilité et je décidai dy recourir. Javais le scénario inscrit dans mon bloc-notes : " Cela faisait plusieurs jours que je my préparais. Pour commencer javais égaré dans la zone frontière des bouts de papier avec toutes sortes de phrases et de chiffres confus. De plus je métais procuré à temps une petite station radio, avec laquelle tous les soirs je martelais dans latmosphère des signaux totalement dépourvus de sens. Jétais sûr davoir été déjà repéré. On attendait tout simplement de voir ce que jallais faire. Jétais sûr quon prenait mon jeu au sérieux. Mes dernières uvres étaient incompréhensibles et mélancoliques. Personne ne croit que je suis loyal. Mon nom était depuis longtemps repéré. Et soudain tout se reliait. On me poserait lors des entrevues des questions provocatrices au sujet dauteurs anti-communistes et on me demanderait si je ne voulais pas vivre à létranger. Mes véritables objectifs, personne ne les comprend, pas même ma femme. Maintenant, je suis allé au-devant des attentes. Jai pris une carte, jai dessiné de la côte à la mer un trait rouge, à côté duquel jai écrit 02.20. La carte, je lai laissée tomber sur le chemin des gardes-frontière. Je suis allé au magasin du coin et jai acheté un dictionnaire estonien-suédois, en me comportant de manière fort ostentatoire. Comme préparatifs, cela devait suffire. Puis jai lancé par radio un nouveau signal et jai tourné mes pas vers la zone frontière. Tout sest bien passé : les militaires mont aussitôt remarqué et mont crié de marrêter. Je me suis mis à courir rapidement sur la colline, où jétais nettement repérable sur fond de mer, et je me suis mis à gesticuler pour faire croire que je hélais une vedette en attente dans les eaux internationales. Cétaient mes adieux à la vie. Des études terminées négligemment, une femme infidèle une alternance de joie et de mélancolie, limprécision du concept de nation, des dents cassées, la perte des illusions de lenfance, des héros monstrueux dans mes uvres. La mer rayonnait sous mes pieds, les vers de terre et les poissons dormaient, non point les vagues. LA MER était ma terre dorigine, celle que javais quittée en rampant, il y avait des millions dannées, pour monter sur le sable. Un coup de feu, puis un autre, la balle ma traversé la poitrine et je suis tombé sur les pierres, dégringolant de la butte sur les varechs, dans la boue, mort comme un chien. Dans ma poche, une lettre dexcuses destinée au chef du cordon et à mon pays, pour la gêne inutile que je leur avais occasionnée. " La gorge sèche. Jétais couché sur le sol, là où jétais tombé. Au grenier. Je suis descendu. La matinée était nuageuse et sur la grand-route sétait arrêté un point de vente ambulant. Plusieurs hommes du village étaient postés derrière et buvaient de la bière en poussant des jurons. Moi aussi jai acheté de la bière. Je me suis retrouvé avec dans la main, venu de je ne sais où, le journal du matin et je me suis mis à le lire. Jai lu quen Espagne on avait arrêté vingt-et-un étudiants, quon avait fait sauter une caserne israélienne, quen Bulgarie avaient eu lieu des exercices militaires et quà Chicago on avait mobilisé six mille soldats de la Garde Nationale pour faire face à lagitation noire. La tête me faisait terriblement mal, à chaque pas javais des élancements à la tempe. Et de nouveau ÉDOUARD était près de nous, sombre, sérieux, raisonnable. Je ne comprenais pas doù il sortait. Je lui ai demandé où il avait passé la nuit. Pourquoi cette question ? fit-il en tressaillant, jai passé la nuit avec vous au grenier. Jai dit : ah bon et je lui ai proposé de la bière. Il a refusé. Javais limpression que pour une raison ou pour une autre il était fâché contre moi. Jaurais dû lui parler, lui demander pardon, car cétait dur de voir lexpression tragique de ses grands yeux de violoniste, la triste mollesse de ses fines mains de violoniste, la lourdeur de plomb de ses longues jambes de violoniste. Mais jen avais assez dÉdouard et je navais pas assez dormi. Cest pourquoi je lai planté là sans un mot et je suis parti me promener dans la forêt. Le soleil commençait à poindre. Je me suis assis sur la mousse et jai noté dans mon carnet quatre souvenirs concernant notre passé : Premièrement : " Un jour, il y a longtemps, cela fait des années, nous avons pris le même bus, la pluie automnale recouvrait les fenêtres comme un rideau. Dehors les roues faisaient gargouiller la boue, la journée de travail sachevait et les gens étaient comprimés les uns contre les autres, leurs vêtement mouillés exhalaient une odeur particulière. Tes cheveux effleuraient mon visage. De nouveau des gens montèrent, le bus poursuivit son chemin en hurlant. Soudain une voix de femme, claire et pure, séleva et tout le monde lentendit : Attends ! Est-ce que tu regrettes de mavoir connue ? Est-ce quil test arrivé de penser à une autre quand nous étions ensemble ? Je tressaillis ; alors seulement je compris que la voix venait du plafond du bus, dun trou couvert de tissu noir. Non, pas un instant, répondit une voix dhomme ; ce nest pas seulement lorsque je suis avec toi mais aussi quand je reste seul : je nai jamais pensé quà toi, à toi seule. As-tu été jaloux de moi ? Est-ce que je tai donné des motifs dinsatisfaction quand nous avons été ensemble ? Tes-tu ennuyé avec moi ? demanda à nouveau la femme. Non, jamais. Le bus sarrêta, de nouveaux passagers montèrent, le bruit couvrit les paroles de la femme. Puis le bus repartit, et de nouveau on entendit, dans un silence embarrassé, le chuchotement de la femme. Embrasse-moi ici, et puis ici... et encore ici.. (grondement). Tu sais combien je regrette, mon chéri, de ne pas avoir denfant de toi... Ah quelle joie ce serait... Un motif musical de plus en plus fort couvrit les derniers mots de la femme. Nous descendions à larrêt suivant. Nous avons bousculé les voyageurs humides, marché sur leurs pieds, échangé des jurons et nous nous sommes approchés de la sortie alors que les violons chantaient et les portes du bus se sont ouvertes et nous avons pu nous dégager de ce ventre putréfié pour retrouver la pluie glacée doctobre. " Deuxièmement : " Un jour, nous nétions pas encore mariés, nous nous promenions à trois sur les quais, dans le quartier des ports. Toi, mon ami Konrad et moi. Le manteau noir en cuir de Konrad claquait au vent, nous longions les rails, cétait la nuit ; entre les grues et les remises personne ne bougeait, on ne distinguait, au loin, quun hangar illuminé, et par la porte ouverte, solitaire, une machine au travail ses pistons, ses bielles et ses volants tournaient, monotones, sans que personne ne suivît son travail ou ne manifestât le moindre intérêt pour ses résultats. Je dis : Toi tu marches sur un rail, moi sur lautre, et nous nous tenons par la main, Nous ne nous appuyons pas lun sur lautre, nous ne nous guidons pas mutuellement, nous nous aidons seulement à garder léquilibre, cest tout. Je veux que notre vie tout entière suive ce modèle. Tes yeux étaient pleins de larmes. Konrad na rien dit. Plus tard, une rue de banlieue, à demi éclairée, les ombres des arbres, Sous les vieux tilleuls, une voiture pleine dos de vaches, la chute des feuilles. " Troisièmement : " Nous avons fait notre première promenade à Vapramäe ; nous sommes descendus près de lobservatoire astronomique et nous avons commencé à marcher le long de la route printanière, tout joyeux, au soleil. Arrivés au pied de la colline, nous avons découvert un spectacle qui épouvanta ma femme : le chemin était couvert de grenouilles accouplées, dont une bonne moitié écrasée par les roues des camions. Je nai toujours pas compris ce qui a poussé ces bêtes à monter sur la chaussée, où la mort les a prises en pleine fête dionysiaque, Jai dû allonger le pas pour ne pas marcher sur les innombrables cadavres collés les uns aux autres et finalement nous navons pas résisté, nous avons franchi le bord du chemin, nous sommes montés sur la colline et longtemps nous avons longé les chaumes de lannée précédente. Loin, très loin, nous nous sommes jetés par terre, sur le flanc. Cétait le début du printemps, jai découvert une alouette, immobile dans le ciel, et qui chantait. Nous ne nous sommes pas regardés dans les yeux, nous ne nous sommes pas touchés, pas même du bout des doigts. En bas, sur la route, le grondement des camions, dont les pneus glissaient sur des tissus organiques. " Quatrièmement : " Un jour tu tes sentie soudainement mal dans la palmeraie du jardin botanique de luniversité. On ta portée sous les palmiers, on ta couchée sur un lit de camp, et tu as serré ma main au milieu des crampes. Dans laquarium nageaient paresseusement, gras et noirs, les axolotl. Quand tu as commencé à te sentir mieux nous sommes allés nous promener le long de lEmajõgi, nous piétinions dans la boue, la ville était noyée dans une brume affligeante et tu mas dit que tu allais bientôt mourir. Et aussi que tu voudrais devenir sociologue. Je tai invitée chez moi le soir même afin que tu sois mienne. Je savais que cela pourrait alléger tes douleurs. La fenêtre de ma chambre de location navait pas de rideaux, et derrière, le maître de maison était en train denduire de plâtre le mur extérieur ; jai élevé sur le rebord de la fenêtre une barricade de livres, je nen avais pas suffisamment, et sur la pile de livres jai amoncelé mes costumes. Alors seulement notre lit a quitté le champ de vision de lhomme qui faisait son plâtre. Mais il grinçait et crissait horriblement. Je tai raconté dans loreille les plus beaux des contes de fées. Je navais jamais couché avec une femme vierge. Javais seulement lu des choses à ce sujet dans les livres. " Maintenant jaurais dû décrire notre liaison, en fournir tous les détails, et ce non point pour épater qui que ce soit, tout simplement parce que la littérature décrit tout, et pourquoi ne pourrait-elle pas décrire aussi un acte sexuel, avec plus de bonheur sans doute quune guerre ou un bosquet daunes ? Mais soudain je navais plus envie de rien écrire. Je me suis relevé dun bond et je suis sorti de la forêt en courant. Édouard était parti. Ma femme lisait des journaux. Au bord de la mer. Au bord de la mer grise. Jai posé la tête sur son VENTRE et elle ma caressé les cheveux. Jai ouvert la bouche, mais elle me la fermée dun doigt, demandant le silence. Le soleil se montrait à nouveau. Mon mal de tête sest dissipé, je me suis déshabillé pour aller nager. Pas âme qui vive hormis nous, tous les deux, seuls au monde. Nous nous sommes ébroués dans leau, nous nous sommes éclaboussés, et jai pris de ma femme plus de cent photos la plupart den dessous, sur fond de ciel, pour garder un souvenir. Jai chanté et jai dansé dans leau, jai imité quelquun et ma femme, toute brune, sest mise à rire aux éclats en me regardant. Je suis tombé à genoux et jai récité des poèmes damour. Jétais content que nous nayons pas denfants. Cela naurait fait quajouter de la confusion dans notre relation. Jaime beaucoup les enfants, mais je nimaginais pas ma femme pouvoir ou devoir accoucher. Une image mest revenue en mémoire : comment un jour sur la plage elle avait pris dans ses bras un enfant russe, un enfant inconnu aux cheveux noirs et lair coquin. Je narrivais pas à détacher deux mon regard. Une MADONE. Quelle chance que je naie pas formulé cette pensée ! Puis la journée a touché à sa fin, le soir approchait, nous étions couchés sur la plage, nous avons commencé à avoir froid et nous avons pressé nos corps contre le sable. Ma femme lisait des journaux. La mer était à présent lisse comme un miroir mauvais présage quant à ce qui devait se produire dans les jours à venir. Jai pris du sable que jai saupoudré sur son corps. Les minuscules grains de sable fin et poussiéreux glissèrent le long dimperceptibles pores, discernables seulement à la lumière déclinante et je me dis quici, sur ce rivage désert, dans la peur de la fin de lété, nous étions capables daimer à la folie la moindre cellule de tout corps vivant. Tout était tellement passager, tellement beau et affligeant. Et je dis : " Les époques ne cessent de passer, cet ÉTÉ ne reviendra plus, ce RIVAGE se recouvrira de buissons, ce BANC pourrira, cette VILLA brûlera, et TOI aussi un jour tu te putréfieras tout comme ce BRIN DHERBE ou cette FOURMI, mais où auras-tu laissé les traces de cette pure BEAUTÉ chantée par Baudelaire ? Tu es UNE parmi tous les êtres que la FACE DE LA TERRE engendre et puis rappelle à soi. Le moment de notre connaissance a signifié avant tout pour moi que dans ma quête dexcellence jétais arrivé jusquà toi et que TOI tu étais pour moi le summum de lexcellence QUE JE TAIME, cela me conférait le rôle que javais tant cherché, le rôle du PRINCE, comme dirait Paul-Eerik. Jétais convaincu que la peau et les lèvres dune femme choisie parmi des MILLIONS étaient quelque chose dÉTERNEL, et cétait justement cette beauté teintée dérotisme qui viendrait remplir ce vide douloureux dont la nature ma génétiquement fait don. À présent je contemple ta peau, maintenant quil commence à faire frais, à un moment où jignore ce que je vais devenir, où je serai, où je vivrai lannée prochaine. Et je comprends que tu es tout simplement un MORCEAU DE VIE auquel je maccroche, car nous sommes deux aimants, si proches lun de lautre que leurs champs dénergie se rejoignent mais tu nes ni meilleure ni plus essentielle que ce nuage là-haut dans le ciel. Je taime. Mais tu ne diffères pas de lunivers, tu en fais partie. Je suis un amant, pas un joueur, je suis un manuvre. Je suis un chevalier, pas un clown ni un souffre-douleur. " Je nai pas dit un mot de plus et nous nous sommes couchés tôt ce soir-là. En rêve
JEUDI
je me suis vu tomber de la corniche dun gratte-ciel. Le lendemain matin nous sommes allés en ville faire des achats et nous avons vu un film de cape et dépée de René Clair, dans une salle blanche chaulée à moitié vide, en compagnie dÉdouard bien sûr. Mais nous sommes repartis vers notre rivage sans lui. Je suis monté au grenier bien que le temps fût beau et chaud, je me suis jeté sur les foins et jai relu une nouvelle fois la lettre que ma femme mavait un jour laissée en partant avec Édouard et que je portais sur moi dans la poche de derrière de mon pantalon : " Tu es bon, et jai le sentiment que tu me comprends. Ce qui mest arrivé dépasse même mon entendement. Tu mes très cher, je tiens à toi, je garde dexcellents souvenirs des belles journées que nous avons passées ensemble et maintenant encore je souhaite quil y en ait de nouvelles. Mais après ma rencontre avec Édouard je suis comme transformée. Au début je lai détesté, il me faisait leffet dun type orgueilleux et déplaisant. Maintenant, avec lui, jai le sentiment quun jour, dans une vie antérieure, nous avons été amis. Je pleure et je me demande pourquoi nous ne pourrions pas toi et moi être comme frère et sur nous nous entendons si bien. Je ny peux rien, jai dû perdre la tête. Jai rêvé quon me crucifiait et que le dernier jour était arrivé. Cela veut dire que ma voie est tracée. Et je me suis vue aussi, déesse, trônant dans une baignoire de sang. Mon inconscient maide à faire ce dont je naurais jamais été capable autrement. Pardonne-moi. Je vous aime tous deux. " Tu nous aimes tous, satanée déesse du dernier jour, me suis-je dit, lhumeur maussade ; jai enfoui la lettre profondément dans les foins et jy ai plongé aussi la tête : le sang que tu as vu, dans lequel trônait la putain, cest le peuple, une multitude de peuples, des païens et des langues. Et la femme que tu as vue cest une grande ville, dont le royaume est au-dessus de tous les rois de la terre. En bas une voiture lançait des appels. On venait me chercher pour la soirée-rencontre au camp de vacances des étudiants. Jai boutonné ma chemise et suis descendu par léchelle. Le conducteur fumait nerveusement ; aussitôt, sous mes yeux, il a mis en marche le moteur. Nous sommes partis. À la rencontre jai raconté mes salades habituelles (tout art nest pas forcément accessible à tous ; le théâtre est une rencontre (Grotowski : Theater is an encounter) ; la nouvelle génération est née dans un monde tragique ; je ne suis pas partisan de lémancipation ; les peintures sur bois ont manifestement fait leur temps ; même si la notion dinconscient collectif nest pas issue dune science exacte elle est pour le moins poétique ; lécrivain doit être honnête, lamour doit être libre ; mon premier roman est plus ou moins autobiographique, mais la recherche de prototype est perverse prise en tant que méthode ; je suis allé en République démocratique allemande et en Pologne, mais je nai rien retenu de particulier de mes voyages ; le jeu (Spiel) nous ramène à nous-mêmes (Selbst) ; mes intérêts littéraires ont été éveillés par mon professeur de littérature ; les rumeurs selon lesquelles je suis homosexuel ne correspondent pas à la réalité, bien quil ny ait pas un seul homme au monde que je déteste pour cette raison ; quant à mes projets, je nai rien de particulier à en dire). Les responsables du camp mont invité à les rejoindre derrière les buissons pour boire un coup deau-de-vie, mais jai refusé et je suis parti me promener avec Marina. Avec un sourire moqueur, elle ma demandé si ma femme était au courant de notre rendez-vous. Je lui ai dit quelle nen avait sans doute pas la moindre idée, elle était amoureuse, elle avait tant à faire. Jai ajouté que jusquà mon arrivée au camp je nétais pas sûr de la voir, mais que cétait dans cette espoir que jétais venu et si elle navait pas été là je serais parti dès le lendemain matin pour Tallinn. Nous suivions un sentier étroit dans la forêt, elle devant, moi derrière, nous échangions des phrases pressées, précipitées, nous étions écrasés par une sorte de gêne, comme si ce mois de séparation nous avait rendu tout à fait étrangers lun à lautre, comme si nous devions lun et lautre faire un effort convulsif pour nous rappeler le motif de cette rencontre, pourquoi nous, pourquoi cette combine. Marina, avec une feinte méchanceté, ma demandé si ma femme continuait à me tromper. Je lui ai menti (pourquoi ? fierté ? manque de confiance ?) : " tromper " (en soi mot creux, mot-zéro) cest peut-être exagéré, dans notre langue et dans notre esprit " tromper " représente en général quelque chose de différent (jai dit " différent " même si je pensais bien à lamour sexuel), pas ce que font ma femme et Édouard. Ils sont trop platoniques, trop civilisés. Ils ont fait quelques promenades, et de temps en temps Édouard, chez lui, joue du violon. Une fois je les ai croisés par hasard en taxi et je les ai vus, à la lumière des feux avant, marcher serrés lun contre lautre le long de la chaussée. Je les ai doublés, près de deux cents mètres plus loin jai congédié le taxi et je les ai attendus au milieu de la route. Mais au dernier moment je me suis précipité à lombre dun grand sorbier. Jai entendu leurs voix sans distinguer les mots. Je ne me suis pas mis à les suivre, je suis reparti à pied vers le centre ville, au coin de la rue je suis monté dans un autre taxi et jai pris le même chemin queux. Ils étaient arrivés devant notre maison et ils sembrassaient. Je suis sorti du taxi, je suis passé devant eux sans rien dire et je suis monté à létage, dans ma chambre. Je les ai attendus une dizaine de minutes puis ma femme est arrivée. Et voilà ils se sont embrassés, mais cest bien tout, ce sont des gens civilisés, ils sont vraiment cultivés. Marina ma cru et ma demandé si je voulais quelque chose de plus mais je nai pas répondu, je ne voulais pas me montrer vulgaire. Elle ma dit que javais mauvaise mine, que jétais pâle et avais lair fatigué. Javais peur quelle ne me crût malheureux, quelle ne croie que je me faisais du souci à cause de mon mariage, alors je lui ai dit que javais eu un travail fou pendant le printemps. Des moments éprouvants aussi, mais ce nétait pas tout. La forêt se faisait rare, nous étions toujours crispés, et Marina ma raconté les dernières nouvelles. Beaucoup de gens étaient, parait-il, alarmés par létat de notre mariage, surtout Konrad. Jai dit laisse tomber, ne parlons pas de mon mariage. À présent tu es là, pourquoi parler des autres ? Nous sommes arrivés près dune vieille remise au toit couvert de mousse. Autour de nous des buissons daulnes, une nature plate darrière-pays, légèrement adoucie par la brume dune nuit dété. Jétais même heureux quon ne pût voir la mer, cette mer si prétentieuse. Marina sappuya contre le mur de la remise. Elle était piquée par les moustiques. Elle en écrasa un sur son front et se barbouilla de son sang. Je mapprochai delle. Elle avait de longs cheveux et jai
VENDREDI
empoigné ces CHEVEUX et je les ai uniformément répartis sur son VISAGE. Ni les yeux ni le nez ni la bouche ne ressortaient plus. Tout était lisse et noir. Elle ne me voyait plus et jai posé ma bouche à même ses cheveux, mais mes lèvres, sous cette couverture rugueuse, ne distinguaient plus ni creux ni bosses, les reliefs du visage étaient complètement brouillés. Jai fait glisser ma BOUCHE le long de ses cheveux, de haut en bas, et jai senti mon cur, dans ma poitrine, cogner de plus en plus frénétiquement. Petit à petit, faisant mine de chercher autre chose, dagir par distraction, jai commencé de mes lèvres à écarter ses cheveux jusquà ce que ma bouche découvre le moelleux de sa BOUCHE à elle, bien quentre nos deux bouches il restât encore quelques cheveux qui nous chatouillaient. Mais le baiser était enfin possible. Pour éviter toute ultérieure déception, je débarrassai sa bouche des derniers cheveux, elle passa les BRAS autour de mon cou et nous nous sommes embrassés. Elle se pressait ENTIÈREMENT contre moi, je lui rendais la pareille, et nous voulûmes ne faire plus quun. Autour de nous il y avait la forêt, de temps à autre UN OISEAU poussait un cri perçant, quelque part à proximité il devait y avoir UN MARAIS, car les buissons suintaient lhumidité comme une cave. Je sentis que mon SANG se remettait à CIRCULER. Je me suis baissé petit à petit le long de son corps, et voilà que jétais à genoux dans lherbe haute mouillée par la rosée. Pendant que je couvrais de baisers ses jambes fermes, quelle avait exposées au soleil, je sentis que sur le moment je navais envie de rien dautre et je lui mordis le genou. Elle poussa un léger gémissement et se pencha sur moi. Jétais plongé dans lobscurité de son giron, je navais rien dit, pas un mot, pas une parole caressante, pas un petit nom. Javais le sentiment que je ne parlerais plus jamais avec elle. Encore à genoux dans lherbe, je la pris dans mes bras, me relevai avec elle et fis quelques pas. Elle avait les yeux fermés, elle sabandonnait, ses lèvres étaient gonflées. Je la portai dans la remise et la posai sur les foins de lan dernier. Alors seulement elle a ouvert les yeux et ma fixé avec un sourire figé qui ne voulait rien dire. Quand nous avons commencé à nous caresser jai senti que je voulais la transpercer de part en part, menfoncer dans la terre, ressortir de la terre. Elle murmurait des mots incohérents et après je me suis retrouvé tout en sueur, couvert de poussières de foin, jai voulu seulement essuyer ma transpiration, mais je me suis aussitôt retrouvé en nage et alors jai compris ce qui se passait : la pression baissait et le taux dhumidité montait, annonçant le mauvais temps. Je me suis nettoyé, jai regardé vers la porte et la lumière ma blessé les yeux. À hauteur de laulnaie, le ciel était couvert de petits nuages dont le bas était coloré en rose. Je hais les nuits dété. Sous nos latitudes, tout été est éphémère, son début signifie en même temps sa fin. Et ce blanchissement soudain fait naître limpression dêtre pris en flagrant délit, le sentiment quil faut senfuir, vite, on a déjà pris du retard. Cest en octobre ou en novembre, dans la pluie et dans la boue, que les amants et les malfaiteurs trouvent à sabriter. Jai dit à Marina que je viendrais vivre dans leur camp, elle dirait aux autres que je mappelle Peep, je veux rester au camp jusquà la fin. Si plus tard jai des ennuis pour avoir oublié mes devoirs sociaux, je pourrais mentir, dire que jai été mordu par un chien enragé, quon ma fait au dernier moment une piqûre et que jai passé plusieurs semaines couché par terre. Tu as laissé tes affaires là-bas, a objecté Marina. Jai fait de la main un geste dindifférence au diable mes affaires ! Elles nont quà y rester. Mon seul regret ce serait lappareil photo et les pellicules avec les cent photos que jai faites en plein jour dans leau basse. Jai sur toutes mes fréquentations, mêmes les plus anciennes, toute une iconographie, il faut que je garde aussi des photos de ma femme. Sans photos de ces journées, ces journées nauront pas existé. Plus tard, on pourra toujours écrire nimporte quoi. Seule la photo est véridique. Au bout dun moment jai rallumé une cigarette et jai demandé à Marina ce quelle avait fait et pourquoi elle ne mavait pas écrit depuis que nous nous étions quittés à Tartu. Où aurais-je écrit, et quoi, ma demandé Marina, où, quoi ? Elle reboutonna sa robe et commença à se peigner. Elle était comme si rien ne sétait passé. Donc rien ne sétait passé. Soudain jai senti que jétais de trop, je suis allé sur le pas de la porte fumer ma cigarette et jai suivi dun regard épouvanté le matin qui blanchissait. Et soudain il mest passé par la tête que ma femme a bien mis à exécution ses anciens projets de reprendre le violon quelle avait arrêté quand elle était enfant. Édouard avait apporté son violon et ils profitaient de mon absence pour jouer des sonates, des divertissements (mon dieu, moi qui ne connais rien à la musique), ils jouaient dans le grenier et leur tendre duo résonnait par-delà les landes couvertes de rosée jusquà létendue immobile de la mer, ils jouaient, impunis, anxieux, haletants, ils jouaient tout de même et avec cela tout est dit, je suis une fois de plus battu. Ils possèdent un monde pour moi inaccessible, où toute discussion savère impossible et lunique issue pour moi serait dapprendre le violon, bien que je naie guère loreille musicale, mais même cela, à quoi bon ! On na pas le droit de jouer du violon impunément. Si tu joues du violon, tu nes plus un être humain, tu es un violoniste et tout ce qui est beau est détruit, violonistiquement désagrégé. Devant moi, les paysages de larrière-pays estonien, les hautes tiges et le fumier de vache. Je me précipitai dans le grenier auprès de Marina, la pris par les épaules et lui avouai tout. Nos yeux étaient tout près lun de lautre et je ne percevais ni regard ni expression, seulement deux petits disques ronds bleu clair et transparents, cétaient des yeux, mais je nétais pas capable de leur expliquer quoi que ce soit, ni eux à moi, cela semblait sans espoir. Je me suis écrié : écoute-moi enfin. Je técoute, a dit Marina doucement. Non, tu ne mécoutes pas. Tu ne mentends pas. Je tentends, a répété Marina. Exaspéré, je lui ai demandé : quest-ce que tu entends ? Elle a souri : tu nas encore rien dit. Jai renoncé à parler, jai recommencé à lembrasser, à la mordre, à la serrer, comme un enfant capricieux. Entre deux baisers, des baisers nerveux, presque désespérés, jai exigé quelle me dise quelque chose de beau, quelque chose de bon. Ses yeux ont gardé leur expression sérieuse, ses mains se sont mises à trembler alors quelle gardait toujours le silence et jai répété comme en mon for intérieur deux vers du Songe dune nuit dété : comme une ombre fuyante, un rêve fugitif ou un éclair dans la nuit dencre (swift as a shadow, short as any dream, brief, as the lightning in the collied night). Notre époque, comme dit mon ami : les femmes sont devenues sauvages et les jeunes gens récitent des poèmes à genoux. Je napprendrai jamais à jouer du violon. Je ne sais pas comment faire de la musique avec elle. Je ne sais pas manier larchet. Nous sommes retournés vers le camp par le chemin que nous avions emprunté à laller. Jai peu à peu retrouvé mon calme, les effets du choc de la clarté matinale commençaient à se dissiper, mon état désespéré commençait à se transformer en humeur quotidienne. Jai regardé ma montre, elle indiquait seulement quatre heures et demie. Le camp était endormi, toutes les portes des tentes étaient closes, ville morte dans le clair soleil du matin, où seulement quelques heures auparavant javais présenté mes opinions et de mes positions. Près de la tente de la direction, Marina ma demandé dattendre, elle est partie, puis est revenue avec des clés. COMME UNE OMBRE FUYANTE, UN RÊVE FUGITIF OU UN ÉCLAIR DANS LA NUIT DENCRE. Derrière la tente était garée un voiture. COMME UNE OMBRE FUYANTE. Je suis entré, je me suis assis et jai baissé la vitre. Puis Marina a pris place à côté de moi. Jai voulu lembrasser, mais elle a mis le contact. COMME UN ÉCLAIR DANS LA NUIT DENCRE. Assourdissant grondement de la voiture dans le camp endormi. Heureusement nous avons pu bientôt quitter les lieux. COMME UN RÊVE FUGITIF. Pas une seule porte de tente ne sest entrouverte. Toute lîle semblait morte. Nous avons roulé le long de routes désertes entre les murets de pierre. Le ciel était clair, mais le vent qui entre-temps sétait levé, ce que dans laulnaie nous navions pas remarqué, arrachait les feuilles des arbustes, faisait moutonner les prairies, sifflait dans les fenêtres de la voiture et rafraîchissait mon visage brûlant. Marina me parlait de tout et de rien, et elle avait raison, mais jétais incapable de lui répondre, je ne lécoutais même pas, je fixais seulement ses MAINS brunes sur le VOLANT. Quelque chose était à jamais révolu non seulement dans ma vie mais aussi dans celle de tous mes amis. Nous avions laissé quelque chose derrière nous. Quoi, je ny pensais pas, peut-être même cela navait jamais été. MON CHAGRIN EST PESANT, LA MORT POURRAIT MEMPORTER, MAIS ALORS MA BIEN-AIMÉE RESTERAIT ICI TOUTE SEULE. Encore Shakespeare, encore des vers. Jai repensé à ce que Rähesoo a dit un jour à mon sujet : deux dangers guettent mon évolution lun serait " la réalisation imaginaire de lidylle amoureuse idéale, un sentimentalisme fait dillusions ; lautre une sorte dhéroïsation auto-compatissante, le " rôle tragique " du maître dans "Cendrillon" ". Le ciel était plein de mouettes, elles fuyaient la mer qui nallait pas tarder à apparaître. Elles poussaient des cris lancinants qui couvraient le ronflement de la voiture, comme si elles CRIAIENT mon nom mais je savais quil ne fallait pas répondre à des étrangers, à des appels inconnus, cela porte malheur à qui répond. Je navais jamais vu un ciel aussi grand, aussi blanc. QUE CELUI-CI. En montant sur la colline. COMME UN ÉCLAIR DANS LA NUIT DENCRE. Cétait vraiment un ciel dans lequel on pouvait sombrer. Marina sétait tue. Jai regardé son visage las, les premières rides prématurées aux coins des yeux, que les récents bains de soleil mettaient en évidence une douleur incompréhensible me serra le cur. Marina arrêta la voiture à cent mètres de notre lieu de villégiature. Je déboutonnai sa robe et nous recommençâmes à nous embrasser. Je baissai les bretelles de son soutien-gorge et pressai mes lèvres contre ses seins. Le rivagedésert était désert, la route était déserte, les camions du matin navaient pas encore démarré. Par delà les genévriers on apercevait la mer, pendant que nous roulions le vent avait redoublé de puissance et la mer était toute enguirlandée des crêtes blanchoyant des vagues. Le moteur, en refroidissant, claqua. La montre de Marina faisait tic-tac au bord de mon oreille, mais je nétais plus capable ni de marrêter ni de partir. Je me demandai sil fallait me mettre à répéter MON UNIQUE MA CHÉRIE MA BIEN AIMÉE MA BIENVEILLANTE MA JOIE MON SOLEIL MON ANGE MA PETITE FLEUR MON LILAS MON ESPOIR MON BLEU DU CIEL MON PETIT LAPIN MA FEMME MON BOUQUET DE FLEURS BLEUES MON TOUTOU TOI LA MEILLEURE MA PLUS BELLE COMME JAIME TES CHEVEUX TES SEINS TA BOUCHE TES JAMBES TOI LA PLUS UNIQUE POUR MOI AU MONDE JE VEUX ÊTRE AVEC TOI POUR TOUJOURS ET À JAMAIS CROIS-MOI JE NAI RIEN DAUTRE AU MONDE EST-CE QUE TU MAIMES COMME MOI JE TAIME MA JOIE MON ÉTOILE LUMINEUSE, est-ce quil fallait que je répète ceci encore une fois, comme jadis à Helina, maintenant que le vent souffle et que les oiseaux volent dans le ciel. Je lai embrassée encore une fois, je suis sorti de la voiture ; je me suis dégourdi les jambes, qui étaient raides. Le vent me projetait de la poussière dans les yeux. Javais les lèvres enflées et engourdies à force dembrasser. Je ne savais pas si cétait ou non un rêve, sil me restait lespoir dun jour me réveil1er. Marina a mis le moteur en marche, fait demi-tour et sen est allée. Je ne voulais pas monter dormir au grenier, mais je nai rien trouvé de mieux à faire. Je me suis arrêté dans un coin de la remise, jai allumé une cigarette, mais cela ma rempli la bouche dun goût amer. Puis jai grimpé par léchelle. Dans la grange, où le vent ne pénétrait pas, il faisait chaud et étouffant. Jai regardé ma femme, qui dormait. Elle était seule, manifestement personne nétait venu la rejoindre. Bien sûr, quest-ce que jen savais ? Je me suis couché sans me déshabiller. Jai essayé de me rappeler quelque chose, mais jai vite renoncé. Enfantillage, étape dépassée que cet exercice de mémoire. Moins de mémoire, moins de pensées, moins de tourment. Mes yeux étaient amers, pleins de sable. Ma femme dormait en silence, sans ronfler. Moi aussi je me suis endormi. Le matin elle ma rappelé que nous devions nous mettre en route. Pour aller OÙ, si tôt, ai-je demandé à moitié endormi, étendu sur la couverture. Elle a dit : nous partons en mer, tu as oublié. Je continuais à ne rien comprendre à rien. Le toit de la remise craquait sous les rafales. Je navais pas envie de me lever. Ma femme insistait : tu as oublié que nous devons aujourdhui aller dans lîlot ? Jai demandé : avec Édouard ? Elle ne ma pas répondu, mais je me suis levé et jai retrouvé la mémoire. Ah oui, lîlot, une heure de traversée. Jai enfilé mon gros pull-over, en dormant javais commencé à avoir froid. Nous avons descendu léchelle. Jai été forcé dadmirer le changement qui sétait produit dans la nature. De gros nuages défilaient au-dessus de la cour à basse altitude, le vent mempêchait davancer. Jai grogné ils ont choisi le bon moment pour un voyage en mer. De nouveau ma femme sest abstenue de me répondre. Je ne voulais pas donner une mauvaise impression. Un mâle mavait convié à un nouveau duel. NOUS ALLIONS À LA RENCONTRE DE LA TEMPÊTE ET DE LA MER. Je devais my résigner car cela allait de pair avec LAMOUR et LAMOUR était le but qui nous avait fait venir ici, dans les îles. Nous sommes partis sur la route, nous sommes arrivés en ville en stop, de là au port. À chaque arrêt le nombre de voyageurs se réduisait. À la fin il ne restait plus dans le bus que le chauffeur et nous trois. Nous sommes descendus au port. LA MER était gris foncé et désagréablement agitée. Je nai pas eu une idée exacte des vagues avant que nous narrivions sur le débarcadère. Il était noyé deau, des lames écumantes sabattaient contre les poteaux et la terre ferme sous mes pieds ne cessait de trembler. Nous étions arrivés au bout du ponton. Près de moi, dans le brouillard gris, sélevait, ruisselante, léchelle en fer dune grande grue. Sur un arrière-plan déléments aquatiques déchaînés claquait un panneau au texte absurde : " Baignade interdite ". Leau arrivait jusquà nous, portée par les vagues les plus hautes, bientôt nos pantalons furent trempés. Où allons-nous ? demandai-je et au même moment Édouard me fit un signe de tête encourageant en clignant des yeux, de telle sorte que je ne pus mempêcher de me sentir mal à laise, indépendamment de ma volonté. Nous sommes provisoirement allés nous mettre à labri dans le port. Les vitres des fenêtres emplissaient toute la pièce du fracas de leurs claquements. Nous nous sommes assis sur un banc, il ny avait pas dautre mobilier. Je ne comprenais pas ce que je faisais là, quelle était ma fonction. AH OUI, ME BATTRE POUR MA FEMME. Elle était là, dans son imperméable engommé. Nous avons regardé dehors, pas âme qui vive sur le débarcadère. Un ou deux bateaux se balançaient, livrés aux vagues. Ainsi sécoula près dune demi-heure. Personne nest entré dans la pièce où nous étions. Finalement Édouard est sorti à la recherche dun passeur. Les vedettes de la poste devaient se rendre sur lîlot. Elles partent, paraît-il, par nimporte quel temps. Nous sommes restés en tête à tête. Je nétais plus capable de donner aucun nom à Helina. Elle était appuyée sur le coude, les yeux fixés sur la fenêtre couverte dune eau qui coulait sans discontinuer. Lespace dun moment, jai revu mon père qui arrivait dans le vacarme du palais des mariages sans cravate, et moi qui lui ordonnais den mettre une sur le champ. Il sétait alors accroupi au bout du couloir et dune main gauche et hésitante avait commencé à chercher sa cravate au fond dun vieux cartable qui me faisait honte. Quelquun, en sortant du garde-manger, lavait bousculé avec la porte de telle sorte quil était tombé à genoux. Ma femme était assise et regardait la fenêtre couverte dune eau sans fin. Une femme ne se tiendra pas devant une bête pour se prostituer à elle. Ne vous souillez pas avec pareille chose. CAR LE PAYS A ETE SOUILLÉ ET JE PUNIRAI SON INIQUITÉ DE TELLE SORTE QUIL VOMIRA SES HABITANTS. Inopinément Édouard est rentré, le visage dégoulinant. Il sest écrié : la barque part tout de suite ! Je me suis aussitôt levé en hésitant. Vite, nous pressait Édouard. Je suis sorti sur les talons de ma femme, maintenant elle était vraiment indifférente. Entre deux bateaux de plus grande taille était ballotté un petit bateau à moteur que je navais pas remarqué auparavant. À lavant, un homme saffairait en nous faisant signe de la main. Nous nous sommes glissés dans la barque, il a largué les amarres et notre lien avec la terre a été rompu. Quand nous eûmes quitté le havre, la tempête sempara de nous. Tantôt nous plongions vers la proue, tantôt nous grimpions, le moteur lancé à plein régime, le long dune lame haute comme un immeuble de plusieurs étages. Nous nous accrochions aux câbles, à aucun moment nous ne sommes descendus dans le cagibi, bien que le passeur nous ait plus dune fois invités à y aller. Leau chaude cravachait nos visages. Je désirais de toutes mes forces que les lames nous prennent de plein fouet, mais notre route manifestement ne le permettait pas. Alors que nous avancions pratiquement en biais contre les montagnes deau, jai cru plus dune fois que notre barque ne retrouverait plus léquilibre. Le visage de ma femme était ruisselant et Édouard la serrait contre lui. Moi jétais debout dans mon coin, près de lautre bord, et je nétais intéressé ni par ma femme ni par Édouard. Je voulais retourner sur LA TERRE ferme. Aucun dentre nous ne savait encore que nous avions affaire à une tempête qui aura laissé jusquà présent (1967) sur terre et sur mer des traces nombreuses et ineffaçables. Très peu sur la côte le savaient. Louragan avait arraché les antennes radio, toutes les liaisons étaient interrompues. Lhorizon était tout entier couvert de nuages bas et de poussière deau et je savais que lorsque viendrait la lame fatale qui allait ensevelir notre bateau, la dernière image qui me resterait de la vie ce seraient ces deux êtres enlacés, ma femme et Édouard, leurs lèvres bleuies et leurs yeux figés. Jécoutais nerveusement les hoquets du moteur, tout battement raté me gelait le cur. Mais on shabitue à tout. Au bout de cinq minutes javais retrouvé mon calme et je contemplais les masses deau qui sabattaient sur nous avec une sorte dindifférence, comme sil sagissait de notre état naturel. Nimporte comment, plus rien ne dépendait de ma volonté. OH AIME-MOI AUSSI LONGTEMPS QUE TU POURRAS, OH AIME-MOI AUSSI LONGTEMPS QUE TU EN TROUVERAS LES FORCES. Terre ! sécria Édouard au bout dun temps infini. À travers la pluie quelque chose dincertain se profilait : un bout de forêt, un port, une maison. Nous nous approchions obstinément de la terre ferme. Nous étions désormais protégés par lîlot, les vagues étaient moins hautes, mais non moins agitées. La mer nous ballottait nerveusement dans tous les sens et pour la première fois jai senti que jallais avoir mal au cur. Jinspirai puis expirai profondément, les yeux rivés sur les contours de lîle. On distinguait déjà le port, quelques arbres isolés sur la plaine derrière la maison et sur le toit de la baraque du port, ce qui restait de lantenne radio. DANS LA MAISON jai sorti de mon sac une bouteille deau-de-vie, jen ai proposé à Helina et à Édouard, jen ai bu également, mais lalcool ne mest pas monté à la tête. Ce nest quaprès avoir avalé le contenu dun verre à thé que jai commencé à me sentir réchauffé de lintérieur. Les gens du pays nous regardaient avec étonnement, sans savoir ce quil fallait penser de nous. Leurs garçons étaient partis lavant-veille pour la capitale. En plus de nous, il y avait encore, assis dans un coin, un journaliste de télévision, mais il parlait excessivement peu, se contentant de sourire à nos paroles. Je me suis affalé sur le divan, jai appuyé la tête contre le mur, jai fermé les yeux. La maison, sous moi, ondoyait. À lautre bout de la table, Helina et Édouard. Comment avez-vous pu vous mettre en route par un temps si affreux ? demanda la maîtresse de maison, qui nous dévisageait dun il inquisiteur. Nous avons pu, un point cest tout, ai-je répondu au nom de tous par une phrase qui ne voulait rien dire, comme ça, tout simplement. Le journaliste de télévision souriait dans son coin. Que peut deviner un journaliste télé de notre grande fête dété, de notre grand rêve damour ? Pas un homme sain desprit ne peut le comprendre. Je refermai les yeux sans davantage me soucier de londoiement de la maison. Parvenaient à mes oreilles des fragments isolés de répliques, quelquun soupirait, quelquun décrivait quelque chose. Je navais pas envie de me forcer à suivre la conversation. On a apporté sur la table des pommes de terre, de la viande et une sauce. Nous avons approché nos chaises et jai servi de leau-de-vie à tout le monde. Jai levé mon verre en premier sans me soucier des autres. Le journaliste de la télévision ma fait malicieusement de lil et nous avons bu. Par la petite fenêtre on apercevait un bout de pré pris par la tempête, avec ses noisetiers battus par le vent. Jai eu limpression que le temps, dehors, sétait légèrement éclairci, jai attiré lattention des autres sur ce fait. Dans laprès-midi le temps va se lever, dit notre hôte, le vent va chasser les nuages. Le journaliste télé repoussa loin de lui son assiette, sapprocha de la fenêtre et examina le ciel. On pourra bientôt y aller, il y a déjà de la lumière qui filtre parmi les nuages ; il avait dit cela de manière quelque peu énigmatique, mais je navais pas envie de me torturer lesprit à chercher ce quil avait en tête. Puis il a bâillé un coup, il a mis son manteau, il est sorti de la pièce. Jai allumé une cigarette et jai contemplé Helina. Édouard, derrière la table, écarquillait de grands yeux immobiles et de temps en temps émettait un grognement. Comment te sens-tu, ma chérie, ai-je demandé à Helina. Bien, répondit-elle. Resservez-vous, fit la maîtresse de maison. Merci, répondit Helina, cétait très bon mais je ne peux plus. Cétait vraiment très bon, répétai-je. Alors le journaliste télé est entré dans la pièce de fort joyeuse humeur. Allons-y. Nous nous sommes levés en remerciant la maîtresse de maison. Nous avons mis nos manteaux, nous sommes sortis. Les nuages se faisaient plus rares, même sils filaient toujours aussi vite au-dessus de nos têtes. Nous avons suivi le journaliste à travers le bosquet inondé. Je marchais à côté dHelina, Édouard venait derrière nous, écrasant des branches et grommelant quelque chose par devers soi. Ce soir la tempête sera complètement passée, dis-je à Helina, qui acquiesça. Est-ce que tu as envie de rentrer à la maison ? lui demandai-je. Oui, répondit-elle, et nos regards se croisèrent. Nous montâmes sur la colline. À cet instant LE SOLEIL émergea de derrière un gros NUAGE qui couvrait LE CIEL tout entier. Javançais avec prudence afin de ne pas écraser LES ESCARGOTS qui grouillaient littéralement sur le chemin. De là-haut, du sommet DE LA COLLINE, sétalaient devant nous à contre-jour, vespérale, la CÔTE, et une mer daprès-tempête, bleu foncé, presque NOIRE, en MOUVEMENT perpétuel et même lHERBE, dans le contre-jour, semblait noire. Tout était plat, à une exception près : en bas sur la berge, en ruines, UNE REMISE À FILETS ; le soleil nous aveuglait, cétait un paysage MORT qui souvrait à nos yeux, balayé par le vent, curieusement illuminé, lugubre comme lapocalypse. Jai pensé : il en va donc ainsi, la mer plate et un soleil ardent, écrasés par un nuage géant. Les caméras étaient placées en triangle à côté de la remise à filets. Le journaliste nous a demandé de courir et de jouer au chat. Je nai pas voulu discuter avec lui et nous sommes descendus en courant sur la plaine. Ma femme sest mise à courir devant en criant, moi sur ses talons. Jai plusieurs fois trébuché dans lherbe mouillée, métalant la tête la première, mais je me suis relevé pour continuer ma course en boitant. Édouard a touché Helina avant moi ; elle sest retournée à la vitesse de léclair et sest mise à me poursuivre. Jai couru tout droit vers la mer, je ny voyais rien tant LE SOLEIL, au milieu de ce paysage sombre, était éblouissant. Je nai amorcé un virage que lorsque jai senti mes pieds senfoncer dans le sable du rivage. Jai longé le bord de leau, les poumons pleins dair à nen plus pouvoir, mais Helina ma attrapé et elle ma touché la main. Je me suis mis alors à poursuivre Édouard et pour cela il a fallu que je remonte sur la butte. Lui attendait très tranquillement que je mapproche, puis il a fait un ou deux crochets et il aurait filé devant moi si lui aussi nétait tombé par terre. Je me suis effondré à côté de lui et je lai touché. Quand il sest élancé vers ma femme je suis resté sur place, couché par terre, le cur battant à en défaillir. Ma femme et Édouard couraient en bas au bord de leau, misérablement petits face à cette immensité, à cette totalité, comme les tout premiers hommes ; daprès leurs silhouettes on pouvait penser quils étaient NUS. Finalement Édouard attrapa ma femme, et celle-ci se mit aussitôt à remonter la berge pour venir vers moi. Je me réjouis quand le journaliste cria " stop " et fit signe que nous pouvions quitter son champ. Je rejoignis les autres en boitant alors quon commençait devant les caméras à interroger les habitants de lîle. Cette petite course mavait redonné goût à la vie. Nous sommes allés visiter lancienne école, nous avons regardé les travaux de construction de la nouvelle, nous avons parlé de lîle avec lun des habitants. Le soir cependant, on nous a installés tous les trois dans la grange, sur le foin. Nous nous sommes couchés entre des draps blancs. À hauteur de ma tête, entre deux branches, il y avait une fente, jai regardé à lextérieur. Le ciel était à présent tout à fait net, bien que le vent soufflât comme avant. Le monde semblait sorti dune grande lessive. Nous sommes restés assez longtemps couchés en silence. Puis Édouard a dit quil devait sortir. Jai attendu quil fût descendu le long de léchelle et me suis tourné vers ma femme. Pardonne-moi, lui dis-je, je dois te dire quelque chose. Eh bien, fit-elle. Le fait est que nous devons nous quitter. Elle ne dit rien, supposant de toute évidence que jallais me mettre à lui faire des histoires à propos dÉdouard. Je linformai : jaime Marina. Quelle marina ? me demanda-t-elle, avec une minuscule, comme si elle ne comprenait pas que je parlais dune personne. Marina, celle qui un jour est venue chez nous, tu te souviens, il pleuvait et nous lui avons donné notre parapluie pour la route. Helina resta longuement silencieuse, me fixant tout droit de ses prunelles vides. Eh bien quest-ce quil lui arrive, à cette Marina ? demanda-t-elle finalement, prise de frayeur. Je laime, dis-je. Ma femme se redressa sur le coude et me donna un grand soufflet sur la joue de sa main grande ouverte. Comme les héros de cinéma, je la pris dans mes bras et je lembrassai. Ce qui métonna, ce fut que ses lèvres répondirent, comme si entre nous il ne sétait jamais rien passé du tout. Puis soudain elle sarracha à moi. Au même moment apparaissait dans la trappe LA TÊTE DÉDOUARD. Il comprit tout, sentit que nous nous étions embrassés. Je ne me cassai pas la tête à lui expliquer, je me suis retourné et suis resté étendu sans bouger. Quelques minutes plus tard jai entendu
SAMEDI
Helina pleurer. Je me suis demandé si Édouard allait la consoler, mais il sest contenté de grommeler quelque chose dans sa barbe. Il fut un temps ou jattendais sous la pluie, pendant des heures, le retour de ma femme dans la nuit, dans le noir. Maintenant tout cela me paraissait soudain excessivement comique. Jai essayé de toutes mes forces de ne pas rire, mais sans succès, et jai pouffé. Cest de moi que tu ris ? ma demandé Édouard tout doucement. Jai répondu que quelque chose damusant venait de me passer par la tête. Tiens, quoi donc ? a demandé Édouard. Alors jai raconté : un jour, jétais petit garcon, des hommes sont venus en voiture pour le sauna. Notre sauna se trouvait dans la vallée au pied de la colline, dans la forêt. Ils sont allés jusquà la cabane en voiture, ils étaient soûls. Ils sont donc descendus au sauna, mais après plus moyen de remonter. Je me rappelle ces hommes nus pousser la voiture et vociférer. Après on a apporté des chevaux, et cest seulement ainsi quon a pu dégager et récupérer la voiture. Naturellement mon histoire na fait rire personne. Jentendais le hurlement du vent là-haut, dans le ciel, javais les poumons remplis dair marin. Je fus saisi de tristesse, javais une boule dans le gorge comme si javais mangé une pomme et que des morceaux étaient restés bloqués. Je me dis quon ne retrouverait plus les jardins du paradis, que les homme étaient perdus. Je me suis levé, me suis rhabillé sans adresser la parole aux autres. Personne dailleurs ne ma rien demandé. Ils ne dormaient pas, mais ils nosaient pas bouger. Je suis descendu par léchelle et jai traversé lherbe trempée, le rivage désert, en direction de la mer. Celle-ci était claire et froide et voilà que la fin de lété était de nouveau là. Cétait lautomne qui menvironnait, qui pénétrait dans mes poumons, qui me mouillait les pieds. Le ciel sétait levé, il était si haut quil avait cessé dexister. Je me suis assis sur une pierre au bord de leau et jai échafaudé des plans : comment quitter les lieux au plus vite ? À la nage, en barque ? comme Léandre ? Par-dessus lHellespont ? Nous étions déjà samedi, le travail mattendait dès lundi, les vacances étaient terminées, jallais retrouver mon bureau, les réunions, les invectives dans les couloirs. Dailleurs, sur le principe, cétait toujours la même chose, et parce que tout était toujours la même chose cela ne devait pas durer. Quimportent les informations sur la situation internationale ou les pronostics de la météo nimporte comment le cur de lhomme pressent avec une désespérante précision lapproche de la guerre et de la tempête. Je suis resté longtemps assis, mais quand je me suis levé pour rejoindre les autres et enfin pour me coucher et dormir, ils étaient encore éveillés et Helina pleurait. Mon cur avait enfin trouvé la paix. Je me suis couché à côté deux. Je nai pas tardé à massoupir. Une seule fois je me suis réveillé, sur quelque chose qui ressemblait à des chuchotements. Jai fait un mouvement, et un silence total est tombé de nouveau. Jai respiré longuement et profondément. Au bout de quelques minutes jai entendu Édouard chuchoter : je ne peux plus vivre sans toi, je ne croyais pas que tu pourrais me tromper comme ça, tu nes pas une femme, tu es le Diable, les moines avaient bien raison de détester les femmes, jéprouve en ce moment ce même sentiment, comment peux-tu en un instant tout réduire à néant, enfin réfléchis, jai déjà trouvé un appartement à Tallinn, tout, tout ce dont nous avons parlé, vivre ensemble, quest-ce que je dois faire à présent, est-ce que vraiment tout est fini, est-ce quune femme peut vraiment tout détruire de cette façon, tout ce qui est beau ? Tais-toi, murmura ma femme. Le vent continuait à souffler sur la crête du toit. Je me suis rendormi. Le lendemain matin jétais seul dans le grenier, jai eu peur est-ce quils mavaient vraiment abandonné ? Je me suis habillé en toute hâte et jai regardé par la porte. Ma femme et Édouard se promenaient le long du chemin vicinal, en silence. Cest tout aussi silencieusement que nous sommes allés au port. Le barque était cette fois pleine de monde, la mer commençait à se calmer, même si lembarcation tanguait toujours de telle sorte que jen eus mal au cur. Leau qui jaillissait par dessus bord nétait plus chaude comme la veille, elle était glacée. Mais le danger était passé. Je nai pas regardé Édouard dans les yeux, la nuit avait creusé entre nous comme une fêlure, nous navions plus rien en commun. Soudain je fus pris de pitié. Je me suis penché vers lui et lui ai demandé tout bas sil ne voulait pas, ce soir avant notre départ, nous jouer un peu de violon. Il sursauta comme si je lavais frappé. Jai répété : non, vraiment, je suis sincère, joue-nous du violon, je ne tai jamais entendu jouer, ne va pas croire que je me moque de toi, je ne peux même plus demander la chose la plus naturelle : toutes ces journées que nous avons passées ensemble et pas une seule fois tu nas joué pour moi. Si es UN ARTISTE, il faut que tu le fasses. Pourquoi, demanda-t-il tristement. Je ne sais pas, répondis-je, jai le sentiment quil doit en être ainsi. Il eut un grognement triste. La barque accosta. Je vous suis, dit Édouard, je vais chercher un taxi. Pas besoin, nous pouvons nous débrouiller, dit ma femme. Ce serait vraiment sympa de ta part, dis-je. Au même moment, nous avons trouvé une camionnette qui a accepté de nous prendre en stop pour nous emmener jusquà notre lieu