LES CHOSES SIMPLES
Je me suis avancée auprès des choses simples,
je me suis appuyée sur le simple et le bon
La lumière infinie des étoiles lointaines
ma recouvert de sa quiétude.
La mer mugit et les flammes dévorent
une souche cornue de genièvre.
Toute la nuit, entendre en moi, en chaque chose
le voyage incessant des vagues !
Couchée dans lherbe humide de rosée, sentir
la terre tendre et vivante.
Écouter un ami, une chanson denfance,
familière comme les cloches des troupeaux.
Admirer la beauté du poirier
que mon père avait planté
dans le jardin sauvage dune maison délaissée
Tout près de moi, seule comme une larme démotion,
une fleur tardive, inconnue,
oscille et tombe dans le vent.
Avec plaisir, à lautomne,
jentends le chuchotis des champs, triste et mûr
Ne rien dire, penser que mon aimé demeure aimé,
souvent si faible face à la tentation.
Penser que mon frère a les cheveux gris,
quil a besoin encore dune sur.
Savoir que le soir a ses bonheurs,
simples comme leau dans la bassine
où notre mère, avant de te mettre au lit,
lavait les éraflures de tes jambes
Je me suis avancée auprès des choses simples,
je me suis appuyée sur le simple et le bon.
Lorsque le poids des pensées étouffantes
tombait sur moi comme du plomb.
Jai marché en mappuyant à lesprit clair de mon amour
comme à une rampe,
en écoutant la naissance silencieuse du printemps
à lamère époque des doutes.
En écoutant la naissance silencieuse du printemps,
en nourrissant les mésanges à la fenêtre,
en voyageant dans les pages des livres,
patiente, songeuse et muette.
En traçant à nouveau mes frontières,
mes parois, mes plafonds.
En sachant que lon ne peut fuir
cette vie compliquée, difficile et précieuse.
Les choses simples mont donné la force
de demander, dexiger, de parler,
de répondre à lappel inquiet des journées,
qui mordonnait de pouvoir, de savoir !
Je sais que ma poitrine nest pas faite
pour rugir avec la puissance des tempêtes.
Et pourtant jaime la tempête, et je méprise
lécume rejetée sur la grève.
Et pourtant jaime le gravier des chemins,
même sil couvre mes pieds dampoules.
Jaime les chants qui montent et qui résonnent
à tous les coins du monde.
1957
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
Je dors dans la tempête qui est ailleurs
je dors dans lorage qui est loin
je dors dans lhiver qui est là
sur tous mes murs et mes livres
et me regarde
depuis le papier blanc sur ma table
message de lhiver
dun blanc éblouissant
1975
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
À la lumière du vent
je dois marcher
en entrant dans la nuit dautomne.
Un champ rugissant mattire à lintérieur de lui,
rempli de bruits, dobscurité,
de feuilles qui senvolent, de visages et dyeux
clairsemés et fragiles comme des flocons,
tranchants comme des couteaux, et qui peu à peu sassombrissent.
Je marche à la lumière du vent
sur la terre qui retient mes pas
avec son lourd fardeau damour.
Je respire le sel âcre de la vieille mer,
jamais ne cessera mon désir de lui.
De mes lèvres gonflées je jure dêtre fidèle.
À la lumière du vent, toi, mon amour et ma honte,
tu vis encore, enfonçant des épines dans ma chair.
Jentends le torrent furieux de mon sang.
Je marche à la lumière du vent
sous une étoile qui longtemps
a oublié ses fiers rayons dans un nuage.
Son éclat ne me lâche pas.
Les grands cygnes senvolent.
Et jamais ne me laisse seule
le vent, éternel voyageur.
Je marche à sa lumière.
1976
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin