Alain de CASTRIES
ARVO VALTON OU LAPPARENCE DE LABSURDE
Il est des sociétés trop parfaites où la règle domine jusquà labsurde, dans la mesure où il ny a plus dexpression possible que par labsurdité même. Lorsque le destin vient den haut, peut-on encore trouver le moyen dexister ? La perfection dun plan établi à lavance annonce la monotonie de la routine quotidienne, le train-train quun rien, un tout petit rien, peut encore déranger, et cest la catastrophe qui commence: la belle mécanique se grippe ou semballe en son propre cheminement, le collectif individu devient lindividu collectif, toutes normes affranchies. Le plan sembrouille en lui-même et se détruit au fur et à mesure que ladministration développe sa propre logique, à linfini, comme le serpent qui se mange la queue pour finir par sétouffer. Lunivers du système ne peut résister à sa propre autodestruction lorsquon le pousse dans ses retranchements ultimes. En effet, il y a toujours quelque part un grain de sable prêt à enrayer la machine, pour découvrir la vraie nature des choses, comme chacun le sait, cest sous les pavés que lon découvre la plage... Tel est, en quelque sorte, lunivers des nouvelles de lécrivain estonien Arvo Valton, qui, avec beaucoup dhumour, entraîne ses personnages, dune plume percutante, dans un monde absurde où lêtre, en apparence nié et aliéné par lextérieur, apprend à se redécouvrir, à être, cest à dire à exister.
La plupart du temps, le héros de la nouvelle valtonienne affronte seul le monde qui le commande et son activité propre engendre un mécanisme de réveil de la conscience derrière laquelle apparaît le mouvement inhérent de la liberté dagir. Il ne sagit donc pas de bouleverser tout, dans la minute, mais bien de réveiller ce qui dort pour passer du cauchemar daujourdhui au rêve et du rêve à la réalité de demain. Le processus remet souvent en question le héros lui-même, qui par sa propre mutation amène les autres à linterrogation. Parfois, aussi, cest le héros, le narrateur en personne qui semble pris à son propre piège pour mieux atteindre le changement quil désire. Cest pourquoi,laction se passe toujours dans un lieu précis, qui lorsquil nest pas vraiment clos comme un asile, se referme implacablement sur lactant principal de par le système qui le régule, jusquau moment où ce lieu finit par exposer sous sa propre inertie et cest à ce moment donné que lêtre retrouve sa respiration. Il laisse alors une trace indélébile dans lenvironnement de linconscient collectif, en redonnant à la mémoire toute la place quelle mérite. Ce quil y a dextraordinaire est que cette « résurrection » de la mémoire nest pas a fortiori celle du passé, mais bien celle à venir où tout reste à faire, à inventer. Ce nest donc pas un retour en arrière qui est proposé mais bien un bond en avant qui ne peut se faire quen fracassant la pesanteur de la pesanteur, pour mieux vaincre le déterminisme des hommes de pouvoir sur les sujets à la recherche de lhomme. On ne sétonnera donc pas que le héros, surgi parfois de nulle part, apparaisse dabord comme lobjet le plus incongru qui soit dans la logique du système: il est, en ce sens, lêtre absurde par excellence qui se pose là comme force dun destin en apparence non maîtrisé; il est le citoyen sur lequel pèse tous les soupçons, le bouc émissaire que lon désigne du doigt, qui renforce la mécanique diabolisante et la force à mettre en évidence, à son tour, sa propre absurdité: le monde alors chavire et les certitudes font place aux questions. Labsurde avale labsurde car laction pénètre alors les cœurs et la science dominante qui était le dernier refuge du dogme redevient la science au service de lhomme. Cette subtile dialectique, où le héros esclave plus fort que le maître qui lopprime, na dautre but que dengendrer une dynamique permanente qui puisse dépasser lécriture pour entrer dans les faits. Là où Valton laisse trace sur le papier, le peuple se met en marche, à lheure de son siècle, il retrouve le chemin de lHistoire.
De par lacte individuel qui anime son héros, on pourrait penser que Valton sappuie sur une idéologie petite bourgeoise ; il nen nest rien, puisque au contraire, son héros représente lHumanité en marche contre la parole dévangile de quelques-uns. En cela, lécrivain ne senferme pas dans une littérature partisane au service dune cause particulière qui ferait de lui un littérateur à la langue pauvre, limitée au slogan. Il sefforce, sans arrêt, de donner à ses mots et à leur contenu une universalité permanente qui, bousculant les limites du temps particulier, débouche, tout naturellement, sur luniversel. Arvo Valton nest pas seulement un écrivain estonien, cest un écrivain du monde. Partout où règne labsurde les héros nés de limagination de Valton ont leur place, car ils nont plus dâge sinon leur éternel mouvement à être, tout comme ceux des écrivains que la postérité retient, sans pour autant les assassiner en les ravalant au rang de modèle, puisquils sont là pour déranger, pour interroger en permanence. Sil y avait un rapprochement à faire, on penserait alors à Camus et surtout à Kafka, peut être encore à Buzzati; mais Valton est Valton et cest cela qui importe le plus, car la modernité, par paradoxe, est éternelle dans sa révolution. Lapparence est trompeuse pour ce héros qui, prisonnier de son temps, nhésite pas à traverser son siècle pour se trouver là où on a besoin de lui. Cest pourquoi, je pense, on en reparlera encore demain, puisque lhomme est toujours confronté à ses propres limites et quaucun système nest parfait sil ne se remet en question. En cela, lécrivain nest plus seulement engagé, il est le porte-parole de tout ce qui va de lavant: à lennui de la médiocrité il oppose le combat de la vie sans laquelle rien ne se peut faire. Nécessaire ballon doxygène, le littérateur, par sa plume, frappe là où on ne lattend pas: au cœur même de labsolu arbitraire quil enracine à ses propres chaînes, lobligeant ainsi à apparaître tel quil est, absurde et incohérent dans sa rationalité. Cest léternel combat de David contre Goliath que Valton propose à ses lecteurs, afin quà leur tour ils puissent aussi entrer, de plain-pied, dans leur propre peau, cest à dire, dans le mouvement qui fera deux ce quils auront la force dêtre: des citoyens pensants qui ne doivent jamais avoir le temps de sendormir sur leurs lauriers et se reposer sous peine dêtre avalés, à leur tour, par leur inertie, qui les laisserait en état dabsurdité permanente, sils ne daignaient plus se remuer la carcasse. Il ne suffit donc pas de retrouver son identité, encore faut-il lassumer !
Il nest pas étonnant que Valton ait choisi la nouvelle pour exprimer sa critique, en plus du roman, car celle-ci, par sa concision, lui permet, avec un minimum de mots et daction, de mettre en relief ce que nous avons défini par « lapparence de labsurde ». La trame de chacun de ces courts récits est souvent la même; cest, répétons-le, un héros qui apparaît par hasard dans un lieu public ou dÉtat et qui, par son comportement inhabituel, bouleverse lorganigramme de la norme, déclenchant un remous administratif qui naboutit sur rien. Quil soit dans le hall dattente dune gare (Lhomme au dos vert) ou quil sorte dune gare (Le pain de Vernanda), le héros dérange toujours lordre des choses qui prennent laspect de la bureaucratie au mieux de sa forme et logique. À cet égard, la contestation de Meffe (Tous comprenaient) est significative de la contestation du bureaucratique. Résumons, en quelques lignes ce récit: Meffe, employé modèle, arrive un beau matin au bureau, range soigneusement ses affaires, pose un matelas sur son bureau, sy allonge en compagnie dune bouteille, dun verre et de son transistor; il ne parle à personne et reste indifférent à tout le remue-ménage quil provoque. Lorsque la radio annonce dix-sept heures trente, lheure officielle de la sortie, Meffe range à nouveau soigneusement ses affaires et rentre chez lui. Mais que sest-il donc passé pendant toute cette journée ? Rien, rien que langoisse des collègues de Meffe qui a suivi toute la voie hiérarchique possible pour essayer de trouver une explication logique et scientifique à ce comportement inattendu qui bouleverse leurs habitudes et remet en cause leurs concepts dogmatiques. Il en est ainsi de « Lhomme au sac à dos vert » qui, un beau jour, sinstalle dans la salle dattente dune gare et se met à lire des livres à haute voix, avant de disparaître, sans laisser de trace, juste au moment où les commissions officielles, difficilement élaborées, allaient enfin pouvoir le contrer sur son propre terrain en faisant de la bonne lecture officielle ; limpertinent ! Dans la nouvelle « Le pain de Vernanda », un voyageur, Ramon, bloqué à la gare de Vernanda, après quelques péripéties achète un pain noir dans une boulangerie, mais il saperçoit quà la place du pain il se trouve en possession dune bombe dont personne ne veut, malgré ses diverses tentatives pour léchanger, la vendre où loffrir. Finalement, il se retrouve à la mairie de la ville où un fonctionnaire galonné, qui semblait lattendre, fait fonctionner le mécanisme de lengin qui souvre et savère être une boîte de bonbons, sous les yeux stupéfaits de Ramon. Celui-ci, cependant, insiste « au nom des principes » pour quon lui échange cette pacotille contre le pain noir quil désire, mais il se fait proprement reconduire par le fonctionnaire qui lui déclare quil lui faut tenir compte des coutumes de Vernanda et non de ses désirs; il lui recommande même: « Précipitez-vous à la gare, votre train part bientôt. » Comme on le voit, dans ces trois récits, dapparence absurde, puisquils ne semblent aboutir nulle part, tant pour le héros que pour la société à laquelle il se trouve confronté, il nest dautre issue que le sens interdit: la norme où la-normalité. Cependant, ces trois nouvelles sont riches en critiques, car elles nous enseignent le mécanisme dune société sclérosée par son propre fonctionnement. En effet, Valton met en valeur labsurde mécanisme qui, à chaque fois, que se pose un problème, crépite de la base jusquau haut de la hiérarchie pour le résoudre : intervient dabord le secteur concerné, chef de gare, gardien chef où encore proches collègues de bureau, puis on passe à létage au-dessus, ce qui entraîne la création dune commission, dune sous-commission à loccasion, et ainsi de suite jusquau plus haut niveau, pour redescendre ensuite, à nouveau, à la base et sapercevoir, en fin de compte, que tout le monde est incompétent à traiter laffaire, même si « tous comprenaient ». On se sent proche du théâtre de Ionesco, dans lequel les individus succombent sous le poids des objets (chez Valton: la bureaucratie) et pour lesquels il ne reste que la langue pour se défendre et exister, même si celle-ci semble figée. Un autre signe aussi ne trompe pas, lunivers du héros, comme le héros lui-même, sont étroitement surveillés : tantôt un inconnu suit le lecteur sans quon sache doù il vienne, tantôt cest le déterminisme qui ordonne, sans compter le chef du chef qui, absent, nen demeure pas moins omniprésent, dautant plus quil est haut placé; ce phénomène de haute surveillance et dauto-surveillance est lune des clés de lapparence de labsurde que Valton tente de démystifier par la dérision. Plus on surveille le héros pour le récupérer, plus la machine semballe.
Évidement, pour le système, le héros valtonien apparaît comme labsurde même, puisquil est hors du moule: il est objet dexpérience et de conflit. Ce qui le sauve est quil ne peut en aucun cas être récupéré et que son absurdité plaide en faveur de sa liberté qui na dautre but que celle des autres, dans la mesure où elle les révèle à eux-mêmes. De lisolement, le héros tire sa force; plus on lenferme dans son absurdité apparente, au nom de la norme, plus il est opérant : ce citoyen extraordinaire qui fait lobjet de toutes les interrogations transforme tout sur son passage à linsu des intéressés eux-mêmes, qui ne saperçoivent pas quen cherchant ils remuent enfin, malgré eux, leur inconscient et leur refoulement. Cest bien là la force du personnage que dêtre à lui tout seul un immense divan qui met à nu la scène primitive politique pour rendre à la bas la parole détournée. Labsurde clown du départ se révèle comme un catalyseur des données nouvelles. Valton prouve ainsi à ses lecteurs et au monde quil est toujours possible déchapper à une société fossile pour rejoindre lHumanité en marche. Il use, de ce fait, admirablement de la fiction littéraire qui devient plus vraie que nature et redonne par là même aux mots leur sens propre, celui de la valeur dusage. En mélangeant le bleu du jour au noir de la nuit et du rêve, il trouve, avec bonheur, le blanc de la lumière intérieure qui se fond avec la nation retrouvée. Il redonne au peuple sa langue et son expression, sa liberté. Cette apparence de labsurde joue parfois plus directement sur le héros comme nous allons le voir, maintenant, dans les autres nouvelles.
Jusquà présent, le héros était le déclencheur du mouvement de par son comportement qui incitait au réveil. Maintenant, nous assistons à un phénomène nouveau, où le héros subit en apparence laction extérieure, quil sefforce de transcender.
Cette fois-ci, la situation est plus personnelle et linterrogation part du héros lui-même, qui, placé involontairement dans une situation absurde, se trouve amené à réfléchir non seulement sur sa propre condition mais aussi sur la condition humaine en général. Le drame se déroule, le plus souvent, dans un cadre qui frôle lirréel, peut-être même le surréalisme, mais qui, en tout cas, relève de labsurde. Cet état de fait, dans lequel le héros valtonien se trouve plongé, maintenant, correspond bien à ce malaise existentiel que Voltaire exprime au lendemain du « Désastre de Lisbonne », dans ces vers célèbres : « Lhomme, étranger à soi, de lhomme est ignoré. Que suis-je ? où suis-je ? où vais-je et doù je suis tiré » On ne sétonnera donc pas dêtre transporté aux royaumes des morts vivants dans la nouvelle « Le porteur de flambeau », dans le désert du monde à propos du « Nœud coulant », dans un lieu intemporel dans « Largent » ou encore dans un appartement transformé en lieu de passage dans « Le courant dair ». Laissons, à nouveau, la parole aux textes, en rappelant, brièvement le contenu de chacun deux.
Dans « Le porteur de flambeau », un homme se réveille dans un lieu sombre et froid, tout nest que silence. Allongé sur une table de ciment, il comprend quil nexiste plus et retrouve peu à peu le chemin de lexistence par le jeu des questions quil se pose à lui-même. À partir de son lieu, sa table, il tente de se situer géographiquement et découvre à chaque point cardinal un corps enveloppé dun suaire. Tout à coup apparaît un vieillard qui lui révèle quil se trouve dans le royaume des morts : « Vous êtes mort, voici pourquoi vous devez rester couché silencieusement ». Ce contact entraîne une culpabilisation du héros dans son dialogue avec le gardien : « Il regarda les corps sur les tables, gisant sous leurs draps, puis se regarda lui-même enveloppé dans un drap similaire et il sentit quil était vraiment coupable de quelque chose, quil fallait quil se justifiât, bien que ce soit difficile ». Aucune explication logique ne peut alors résoudre sa situation, car même dans le royaume des morts, la bureaucratie triomphe jusquà labsurde : « Table n° 14. Citoyen au nom indéterminé. Regarde, tu nas même pas de nom » lui rétorque le gardien, dautant plus quun médecin diplômé a signé le constat de la mort. Mais le dialogue est instauré et la parole agit, un doute pénètre le vieillard. Cet effet de communication, cher à Valton, renverse alors la situation désespérée dans laquelle était enfermé le héros et annonce son déblocage. Les mots le libèrent et le gardien lui offre une guenille et une torche pour quil puisse retrouver le monde des vivants et porter en quelque sorte lespoir, aussi dérisoire soit-il, en apparence: « les pieds nus dans la neige, sous les arbres argentés par le givre, le long des rues, à travers des squares, son drap et les pans de sa guenille flottant dans le vent, le flambeau de lHumanité placé haut dans sa main, un homme traversait la ville hivernale ».
Dans les deux nouvelles ayant pour thème « Le nœud coulant », labsurdité de la condition humaine, réduite à un comportement stéréotypé, est encore plus criante, mais, plus littéraire aussi dans sa forme, parce que plus abstraite. Dans la steppe, un homme suit des pistes parallèles laissées par des tracteurs ou des camions, qui semblent ne mener nulle part et se perdre à lhorizon. Tout à coup, il aperçoit un collet immense, tendu là on ne sait pourquoi. La curiosité anime le héros, qui en fait le tour et se faufile dedans sans le voir fonctionner pour autant. Aucune des questions quil se pose à propos de cet étrange dispositif ne trouve de réponses malgré son imagination fertile. Soudain, par inattention, le voilà pris au piège. Adieu donc les contes absurdes et les réflexions : le piège aussi absurde soit-il avait fonctionné. « Il fallait donc croire que cétait nécessaire à quelque chose, pensait lhomme avec lassitude, puisque tout au monde a sa raison dêtre et sa destination. Même un piège en pleine steppe, sur un chemin parmi vingt, tous parallèles, car du moment quun piège existe, quelquun doit se faufiler dedans ». Cette fable qui se termine sur le principe littéraire du conte: « à moins quun conducteur de tracteur ou un chauffeur de camion ne lait délivré en passant par là, ce qui est dailleurs fort probable, ne serait-ce que parce que le bien doit triompher du mal et que toute histoire doit avoir une fin heureuse », laisse apercevoir entre les lignes la morale suivante: faire attention à ne pas mettre le doigt dans lengrenage sous peine dy passer en entier et dy faire triompher labsurde lorsque toute forme de dialogue disparaît ou se replie sur elle-même. Cest pourquoi Valton a ajouté une suite à ce « Nœud coulant », suite dans laquelle lindividu est délivré après toute une épreuve dhumiliation, qui le contraint à demeurer à genoux pour desserrer le piège qui lopprime. La réflexion soriente alors vers les autres sans lesquels on ne peut exister : « Il est débiteur, aussi ridicule quimbécile dans son endettement. Pourquoi est-il devenu si stupide en ce monde, transformé en un agenouillé dans ce nœud coulant, puant lhumiliation et se noyant de honte ? » Finalement, des sauveteurs brisent ses câbles, mais « il sourit, gêné, en regardant par terre ». Labsurde est alors rejeté, mais une contrainte nouvelle apparaît : on ne peut agir seul et pourtant, à nouveau, cette nouvelle se termine comme un conte : « Oui, mon Persée viendra un jour, il viendra certainement pour le libérer de ses chaînes, sans exiger aucune explication sur la sottise de son geste. Parce que la méchanceté doit être punie et notre histoire avoir une fin heureuse ». On peut sinterroger sur cette fin qui, en fait, najoute à la première partie que la délivrance, mais on est alors en droit de se demander pourquoi Valton renvoie son héros à la case départ en le laissant en proie au mythe ? Ce nest pas la légende qui libère lhomme mais bien lhomme lui-même! Pour une fois le héros valtonien semble pris à son propre piège, en faisant du rêve une parabole divine, cest à dire en en restant au concept pur. Peut-être est-ce là une nouvelle manière de bousculer labsurde; au lecteur dy apporter sa propre réponse dans ce conflit des contraires. Une troisième suite a été donnée mais je ne lai pas encore vue et je suppose que dans celle-ci, Val ton retombe sur ses pieds, en amenant au mythe une réponse.
Nous passerons rapidement sur la nouvelle intitulée « Liberté », dans la mesure où elle illustre à merveille la dialectique de lesclave plus fort que le maître, déjà suggérée au début de lexposé. Dans un asile daliénés, « un fou », de par ses réflexions, découvre quil est bien plus libre que les gardiens qui le serrent entre les murs, alors quil pousse sa brouette. Cest le schéma classique de lesprit qui surpasse labsurde par le raisonnement. Lévasion intellectuelle qui stimule le corps et montre que lon ne peut enfermer la pensée, même sous une camisole chimique...
Dans « Largent », la routine de lenfermement évoque son absurdité dans le geste mécanique du travailleur à la chaîne. Le héros empile, sans fin, par catégories, des pièces les unes sur les autres, sans même en connaître la destination. Dailleurs il ne sait au juste comment il en est arrivé là. Il constate que toutes ses fonctions humaines sont annulées par la répétition du geste, à tel point quil ne lui vient même pas lidée de voler des pièces, ne serait-ce que pour acheter un friand à la marchande qui passe régulièrement auprès des travailleurs, et de conclure : « Ainsi, sans trop savoir pourquoi, jétais en train dempiler de largent. Les autres le savaient peut-être. » Apparemment, labsurde triomphe ici en tout état de cause, puisque le héros reste dans une situation indéterminée; ce serait oublier alors que lécrit fonctionne et quen dénonçant la situation, il libère le lecteur en le forçant à remettre en question sa propre condition. Le message sous-jacent est aussi une manière de procéder de Valton pour casser labsurde.
Enfin avec « Le courant dair », Valton met en évidence la force corrosive de son humour à travers une situation explosive, en même temps quil permet au héros son propre dépassement en lui donnant la force de récupérer limpasse dans laquelle le destin la fourvoyé. Labsurde sérige en modèle pour mieux se détruire, comme nous allons le voir. Saare, un homme ordinaire met de largent de côté « dans le but de se procurer des biens matériels ». Tout à coup, des passants traversent son appartement et sa vie de famille se trouve bouleversée, dautant plus que toute ses tentatives pour détruire lescalier qui fait de son appartement un lieu de passage demeurent vaines et inutiles. Il décide alors « de faire avec », malgré ceux de lextérieur : « Ces gens-là, quen savaient-ils, en ayant si peu de connaissance de la chose ? Ils se basaient nécessairement sur leur expérience antérieure, dans leur conscience inerte sétait enracinée lopinion que la maison devait leur appartenir à eux seuls, ils navaient jamais été encore initiés à la situation nouvelle. La famille Saare aussi sétait sentie mal à laise au début, à présent, comme des êtres intelligents, elle sétait adaptée complètement, en trouvant que cela aussi, cétait une façon de vivre ». Cette situation pour le moins cocasse entraîne Saare sur le chemin de la réflexion. Lui qui ne pensait jamais auparavant découvre quil existe et quil pense au fur et à mesure que les questions lassaillent; labsurde de son environnement nouveau le ramène au rang de citoyen pensant. Cest peut être là lun des textes les plus aboutis de Valton, car lauteur y fait la démonstration non seulement de son talent littéraire mais aussi de son unité de pensée tel que nous les avons déjà définis.
Plus que lidéal donc, Valton nous enseigne à être : en retrouvant son identité perdue ou bafouée, sa langue et son peuple, le héros valtonien souvre à lunivers, cest, comme nous lavions déjà pressenti, un citoyen du monde. Cette révolution existentielle, par labsurde, renforce lécriture qui mène combat dans le silence apparent de la règle, afin que la parole fuse et quintervienne léchange. Cette apparence dabsence prolongée entraîne une dynamique des contraires qui aboutit, en permanence, à louverture. À limage de son héros, Valton, loin de se laisser enfermer, au contraire, crée lévénement qui interpelle et, par ce fait, agit directement sur lHistoire, car il sait que celle-ci ne sarrête jamais, surtout lorsquon lofficialise pour la glorifier, cest pourquoi ses mots sont de véritables boulets de la pensée qui remue, et, quil rejoint, à mon sens, cette idée de Vallès : « Nous avons à ramasser sur le cadavre des forts loutil dont ils se sont servis, pour nous en servir à notre tour, mais seulement tant que cet outil-là taillera juste et droit dans le bois frais des idées nouvelles ! Il faudra le rejeter si on en trouve un meilleur, et on le trouvera. » Cet outil est forgé, dans les moyens du littérateur, il sappelle le signe, à chacun den user...
Juin 1990