V
Lisa était postée devant lédifice du Parlement, son panneau à la main. Sur le panneau, un slogan : « Pas de privilèges pour le pénis ! » Elle venait de passer un certain nombre dheures là, debout, elle en avait vraiment assez. Avec elle, dautres femmes, arborant dautres panneaux. Elles navaient rien à se dire.
Le parti était formé de fait, il ne restait plus quà tenir le congrès de fondation. Cétait pour le préparer quelles avaient organisé cette manifestation. Le mouvement des femmes avait déferlé sur le monde entier, elles ne devaient pas rester à la traîne.
Leur objectif était davoir des élues au parlement. Si elles étaient soutenues ne serait-ce que par un tiers des femmes, leurs voix niraient pas se perdre dans les blablas masculins. Pareil succès pourtant nétait guère à espérer. Les femmes étaient fatiguées de parler de légalité des droits et se méfiaient des nouveaux slogans.
Il était vraiment grand temps, on navait pas le droit de faire traîner les choses. La situation politique était changeante, les partis se faisaient et se défaisaient. Quelques programmes contenaient aussi des phrases à elles, mais ils restaient timides. Quand la société se serait stabilisée, quand les partis auraient pris forme, ce serait trop tard pour en créer encore un, et il ne se trouverait plus personne pour défendre réellement leurs droits.
Les femmes navaient encore rien compris. Voilà pourquoi il était nécessaire de crier plus fort que ne le voulaient les bonnes manières. Elles devaient très vite fonder leur journal, trouver les fonds. En général les femmes savent fort bien comment sy prendre pour obtenir que les hommes leur donnent de largent mais les méthodes qui avaient fait leurs preuves étaient humiliantes, on ne voulait pas y faire appel.
Tout au long de lhistoire de lhumanité les femmes avaient trimé à égalité avec les hommes, elles avaient donc droit elles aussi à une part égale des richesses produites.
Un vieillard au pantalon élimé sapprocha de Lisa, regarda son panneau en plissant les paupières et fit :
De nos jours, fillette, le latin, personne ne comprend. « Pas de privilèges pour la bite », voilà ce quil faut écrire !
Le vieillard séloigna en ravalant un rire. Ce nétait pas la première fois quon essayait de se moquer delles. Cela ne faisait que les renforcer. Parce que la justice était de leur côté.
Lisa navait pas peur de ce mot. Elle était capable den écrire de pires. Les hommes portaient bien des cravates, qui étaient des symboles phalliques. Des cravates molles, pendantes.
Lisa ne déteste pas les hommes. Pas le moins du monde. Mais ce nest pas parce quils viennent au monde avec un zizi quils sont meilleurs pour autant.
Du point de vue de la nature, les femmes comptent bien davantage. Du simple point de vue de la préservation de lespèce, les hommes sont indispensables tout au plus quatre minutes par an... Alors, ils cachent leurs complexes en faisant les matamores.
Le plaisir, cest une autre affaire. Les femmes ont appris à le désirer et dès lors les hommes, cest inéluctable, apparaissent comme indispensables...
Elles ne renient pas la nature, le but de leur parti est de parler de leurs droits, de liquider la criante injustice qui les discrimine et qui a duré déjà plusieurs milliers dannées. Et pourquoi ? Simplement parce que la nature a donné au mâle une force supérieure, afin de défendre le troupeau. Pendant que les femelles veillaient sur la progéniture.
À quoi les mâles ont-ils employé leur force ? À violer et opprimer ces mêmes femelles quils auraient dû protéger. À se battre entre eux. À se procurer des occasions accrues de procréer.
Surtout dans la toute dernière période, où les ennemis naturels du genre humain ont disparu, toute sa force masculine est passée dans les guerres et dans loppression des femmes.
Une bonne chose, cependant : ces derniers temps, quelques hommes ont commencé à comprendre. Il y a eu de très nombreuses manifestations de sympathie. Tout dernièrement, un dénommé Robert était même venu proposer ses services au parti. Un garçon parfaitement normal, voire courageux, puisquil ne redoutait pas les moqueries de ses congénères.
On navait pas encore décidé si on allait accepter ou non son adhésion. Cétait une question à apprécier de deux côtés. Lappartenance dhommes à leur parti pouvait en réduire les principes à néant. Il vaudrait mieux former un cercle de sympathisants hommes, qui ne seraient pas adhérents, mais qui pourraient se rendre utiles à la cause.
Ce Robert était un être dune franchise enfantine. Il était venu tout honteux, inquiet de laccueil qui lui serait réservé. Mais quand il senflammait, sa nature de militant féministe apparaissait au grand jour. Il avait remarqué Lisa et avait rougi jusquaux oreilles.
Ce nétait pas la première fois quon la contemplait avec une expression niaise. Mais comme elle est égale de lhomme, cest elle qui entreprend celui qui lui chante.
Chez elle, elle avait été la seule fille au milieu de plusieurs garçons. Elle nétait pas demeurée en reste. Un jour sa mère lui avait dit :
Tu ne veux vraiment pas devenir une femme ?
Cest quoi comme bête ? lui avait répondu Lisa.
Femme, en fait, elle ne manquait pas de lêtre. Pourquoi ces « véritables femmes » devraient-elles avoir des signes particuliers ? Parce que tous les noirs ont la peau noire ? Ce qui nest dailleurs pas vrai. Leurs couleurs de peau comportent plus de nuances que ceux quon appelle blancs, sans parler des jaunes...
À moins que ces « véritables femmes » ne soient les lesbiennes, que parfois on confond avec les féministes ? Oui, parmi les fondatrices du parti, il y en a quelques-unes, pourquoi pas. Si elles veulent saimer entre elles, grand bien leur fasse. Peut-être les hommes leur apparaissent-ils comme des êtres qui sentent mauvais. Cest leur affaire.
Ce nest pas lavis de Lisa, mais elle nempêche pas les autres davoir le leur. À chacun de se laver, mais ce nest pas la peine pour autant de les étouffer.
Lisa napprouve pas non plus larrogance féminine. Si le sexe opprimé était le sexe masculin, elles prendrait peut-être sa défense.
Il semble bien, à certains signes, que le matriarcat soit de nouveau à lordre du jour. Peut-être un jour Lisa sera-t-elle en effet amenée à défendre les hommes. Si ce nest que ces processus sont très lents. Lisa ne vivra pas assez longtemps pour les voir.
Elle ne nie pas quil y ait des différences physiologiques, des fonctions naturelles différenciées. Mais parler de fonctions sociales différentes, cela sent déjà le roussi. Il nest plus question de division du travail ou de contrats, mais doppression pure et simple.
Cest que le propos de Lisa, cest légalité des droits. On ne naît pas égaux. Qui est plus robuste, qui plus beau, qui plus doué. Faut-il pour autant nier que les droits doivent être égaux ? Chacun se réalise en fonction de ses moyens, mais la loi doit offrir des chances identiques à tout un chacun. Voire protéger les plus faibles.
Lisa ne va pas énumérer les centaines de cas où la seule possession dun pénis confère un privilège. Tout le monde les connaît.
Elle se tenait donc devant le parlement. Elle avait froid aux pieds. Dautres jours ce sont des hommes qui manifestent, avec des revendications politiques différentes, et ils ont tout autant froid aux pieds. En cela aussi hommes et femmes sont à égalité. Mais non. Quils essayent de se promener lhiver avec des bas arachnéens ils ne tarderaient pas à en mourir... !
Cependant Lisa ne veut pas mettre laccent sur la supériorité des femmes dans tel ou tel domaine. Par exemple en matière de résistance à la douleur. Il est vrai quelles ont des siècles dentraînement...
Établir des comparaisons à lavantage des femmes serait contraire à ses principes. Elles nont de raison dêtre que lorsque les hommes viennent se vanter de leur puissance. Vous pouvez soulever plus de kilos, ou une grenade plus lourde devant la loi, pas de différence entre vous et nous. Vous aussi, vous aurez toujours des arguments à présenter pour défendre votre cause, mais cela ne mène quà des discussions sur le sexe des anges. Mieux vaut rester sur le terrain des droits. Cest là lidée maîtresse de Lisa, qui est lune des fondatrices du parti.
Dans la rue devant le parlement un homme élancé se dirigeait vers elle. Elle reconnut Robert.
Je vois que vous êtes frigorifiée. Voulez-vous que je vous remplace ?
Il y avait là dautres femmes, certaines plus âgées que Lisa, certaines habillées plus légèrement quelle. Lune dentre elles adressa la parole au jeune homme :
Si vous preniez ce panneau, jeune homme, il faudrait peut-être, pour que les choses soient claires, que vous exposiez aussi lobjet...
Pardonnez-moi... quentendez-vous par là ? demanda, intimidé, le jeune militant.
Eh bien, par dessus le pantalon, par exemple... ! Certaines sesclaffèrent. Pas Lisa.
Robert était venu dans des dispositions amicales. Si elles veulent faire un parti et gagner de linfluence, elles nont pas le droit de rejeter ne serait-ce quun seul sympathisant potentiel. Elle répliqua à ses compagnes :
Le corps féminin a été tout au long des âges un objet dinspiration artistique. Vous pourriez donc étayer votre panneau à vous par des moyens esthétiques.
Sur son panneau il y avait :
La femme est à lorigine de lhumanité. La plaisantine nétait plus de toute première jeunesse, ses formes sétalaient abondamment.
Toi, tu as toujours besoin de les défendre, grogna la femme.
Lincident était clos.
Une troisième changea de conversation :
Dites, les nanas, il commence à faire un froid de canard. On a suffisamment donné pour aujourdhui, non ? La journée de travail tire à sa fin.
Lisa regarda Robert. Elle pourrait se le faire. Cela lui remonterait le moral.
Daccord, fit-elle. Ce jeune homme va maider à emporter tout ce fatras. Vous pouvez partir à lassaut des magasins.
Ce nest pas trop tôt. Les gens vont sortir du boulot, les queues vont sallonger, fit une voix.
Elles fourrèrent à la va-vite leurs panneaux dans la main de Robert, et se ruèrent sur les magasins dalimentation du centre ville.
Lisa resta en tête-à-tête avec le jeune homme.
Jai un endroit où on peut les déposer. Il vont pouvoir encore servir.
Au moins jusquau congrès de fondation, il faut attirer lattention sur soi. En espérant que la télévision aura montré leur piquet et ira les interviewer.
Ils remportèrent le matériel. Dans lentrée dun immeuble, ils le rangèrent dans un débarras sous un escalier.
Chemin faisant, Robert observa :
Jai entendu que vous vous appelez Lise. Vous permettez que je vous appelle ainsi ?
Lisa haussa les épaules. La prend-on pour un chat, pour vouloir lappeler ? Mais à quoi bon se montrer trop susceptible à chaque phrase lâchée par un bonhomme ! Le seul résultat, cest de mettre soi-même par-là laccent sur les inégalités...
Il arrive trop souvent que certains mouvements sociaux apparaissent comme leur propre caricature. Lisa fait tout ce qui est en son pouvoir pour que le mouvement des femmes ne tombe pas dans cette ornière. Pour cela, il faut être attentive et intelligente.
Elle dit au jeune homme :
Je sais que votre nom est Robert. Voilà, nous avons fait connaissance.
Dans la cage descalier, qui était sombre, Lisa trébucha et, exprès, tomba contre Robert. Celui-ci la serra quelques instants dans ses bras.
Elle navait pas lintention dutiliser les vieux trucs, elle voulait seulement tester le jeune homme, ses réactions. Le résultat fut concluant.
Les battements de cur, personne nen parle plus, nest-ce pas ? Certaines choses sont destinées à rester dans les poubelles de lhistoire... À luniversité, on pourrait longuement discourir de leffet des états dexcitation sur la circulation sanguine.
Inviter tout de suite le jeune homme et en finir, ou lui laisser concevoir quelques émotions romantiques ? De celles dont les femmes, paraît-il, se nourrissent ? En réalité, comme le montre la pratique, les hommes ne sont pas moins sujets aux illusions que les femmes. Si ce nest quen cette matière comme ailleurs ils sont plus égocentriques.
Lisa essaye dêtre comme eux. Elle lest dailleurs. En sortant de la cage descalier, elle dit :
Merci de votre aide. À présent, vous avez très envie de minviter à boire un café, mais vous nosez pas.
Robert nen revenait pas :
Comment avez-vous deviné ?
Elle ne voulait pas que leur relation, si fragile encore, se dessinât à linverse des relations dites traditionnelles. Elle ne voulait pas jouer lhomme alors quil ferait la femme.
Au demeurant, je lis dans les pensées. Méfiez-vous.
Le jeune homme lança lhameçon.
Vous avez beaucoup dexpérience ?
Elle pourrait être plus grande. Je ne suis pas un ver de terre, qui a besoin de huit décharges électriques au lieu dune pour apprendre quelque chose. Jai peu de temps pour moccuper de votre si précieuse espèce.
Vous vous en occupez pourtant, quand vous exigez légalité des droits, rétorqua le jeune homme non sans astuce.
Elle fit comme si de rien nétait. Non pas par malignité, ce nétait pas son problème.
Pour ce qui est du café, je suis partante, jai besoin de me mettre quelque chose sous la dent. Il faut mettre au point pour demain un ou deux projets en vue du congrès, pour les soumettre au groupe dinitiative.
Ils sacheminèrent vers le centre ville. Robert demanda :
Pourrais-je assister au congrès en qualité dobservateur ?
Lisa donna son accord :
Si vous nêtes pas un provocateur envoyé par le parti des hommes !
Et si je létais, croyez-vous que jirais vous le raconter ? rétorqua-t-il, révélant par là quil nétait pas aussi timide quil y paraissait à première vue.
Au café, ils sinstallèrent face à face derrière une petite table. Lisa appuya son genou contre celui de Robert. Lui ne sembrasa pas tout de suite, mais il sursauta et chercha à poursuivre le contact. Lisa ne sen voulait nullement de jouer les femmelettes.
Quant à Robert, il navait rien dun orateur né. Il dit :
Lise, mautorisez-vous à rêver de vous la nuit prochaine ?
Lisa eut un sourire ironique :
Devrais-je vous proposer à un prix dhonneur pour le traitement le plus inattendu en rêve ?
Mais sérieusement ? insista Robert, non sans platitude.
Lisa linterrogea :
Quand avez vous lu pour la dernière fois le « Manuel des choses de lamour » ?
Jignore jusquà lexistence dun tel ouvrage, fit Robert naïvement, à moins quil ne jouât les imbéciles en essayant de renchérir sur elle.
Quand ils eurent avalé leur salade une salade médiocre et bu leur café avec un petit gâteau, Robert voulut payer, mais Lisa se moqua sans pitié de lui. Elle lui dit :
Avec cet argent vous pourriez soutenir les indigents. Je suis en mesure de payer ma consommation. Vous savez, là, devant léglise, il y a un tronc.
Je crains que ces fonds naillent pas dans les bonnes mains, répondit Robert, de manière neutre. La séance-café tirait à sa fin.
À larrêt de bus, Lisa dit :
Maintenant vous voudriez bien maccompagner chez moi et me donner devant la porte un baiser dadieu, mais ce sera pour une prochaine fois. Montez dans votre bus, moi je vais à pied, jhabite à côté.
Robert répondit :
Vous me permettrez trois remarques : vous avez beau lire dans les pensées, je vous prie de ne pas mattribuer lidée de vouloir vous embrasser. Cest anti-hygiénique. Deuxièmement, je vous prie de ne pas distribuer vos instructions ; ce nest pas à vous de décider si je dois prendre le bus ou pas. Ce nest ni démocratique ni égalitaire. Troisièmement, cest lautomne, il fait noir, mais la ville regorge de voyous. Si vous habitez à côté, ce nen est que plus facile pour moi, je ne perdrai par trop de temps à vous accompagner.
Lisa haussa les épaules. Quand quelquun se met à énumérer « premièrement, deuxièmement, troisièmement », cela laisse une impression de sérieux scientifique, et cela vous enlève lenvie de répliquer.
Ils poursuivirent leur marche en silence. Lisa habitait vraiment à côté. Sur le pas de la porte, elle dit :
OK, nous irons plus loin après le congrès, pour linstant je nai pas le temps.
Robert ne fit pas semblant de ne pas comprendre de quoi elle parlait. Il sefforçait dêtre aussi rationnel quelle.
En raison de lapproche du congrès, Lisa vivait des journées enfiévrées. Elle devait contrôler si la salle avait été réservée, les journalistes invités, le personnel technique payé et ainsi de suite. Il y avait bien sûr dautres femmes qui auraient pu le faire, mais le caractère anxieux de Lisa ne lui permettait pas dêtre tranquille tant que tout nétait pas réglé. Sa fonction personnelle était de mettre au point lordre du jour, de répartir les temps de parole, de convenir des présidents de séance, de préparer les projets, débaucher les propositions pour la future direction.
Elle sétait forcément affirmée comme chef. Elle navait pas autant de soucis domestiques que les femmes mariées, elle avait suffisamment dénergie et de goût pour lorganisation. Sa tête fonctionnait comme un ordinateur, elle avait dans la tête plusieurs dizaines de choses à la fois.
Plusieurs organisations existaient déjà dans leur ville : lUnion des femmes, lUnion de défense des femmes, lOrganisation centrale des mères de famille, le groupe « Grossesse », lAssociation du foyer, et bien dautres consacrées aux problèmes des femmes. Il convenait dinviter des représentantes de chacune au Congrès. En tout cas, il naurait pas été malin de se les mettre à dos ou dexclure demblée telle ou telle organisation.
Ce quelles fondaient, cétait un parti. Seul un Parti des féministes pourrait présenter des candidates aux élections et se charger de la défense des intérêts du sexe féminin au niveau le plus élevé de lÉtat.
Elles nentendent récupérer personne ni se montrer plus importantes que les autres. Elles sont un parti politique, elles font la politique des femmes, qui ne se limite pas à discuter de questions telles que comment se procurer des couches-culottes ou autres chose du même genre. Elles pourraient bien sûr une fois de temps en temps aborder des problèmes isolés de ce type, mais ce nétait pas lessentiel. Elles entendaient collaborer avec les autres organisations de femmes : lorsque le problème abordé sortirait du cadre des décisions économiques ou des préoccupations morales et deviendrait politiques, elles occuperaient le terrain. Ainsi les autres pourraient-elles faire appel à leur parti, qui se chargerait de faire pression sur le parlement, de proposer des solutions législatives, afin de trouver des solutions même à des problèmes isolés.
Mais pour elles la question essentielle demeure pourtant celle de légalité des droits. La quête de nourriture pour bébés ou la revendication dun allongement du congé de maternité seraient plutôt en opposition avec leur démarche fondamentale. Pourquoi ces problèmes ne concerneraient-ils pas tout autant les hommes, ne sinscriraient pas dans leur jeu politique ? Si ce sont les femmes qui font les enfants, elles ne les font pas cela va de soi sans la coopération des hommes ; elles ne les font pas pour se faire plaisir, mais pour la famille, pour la société tout entière. Si les petits garçons et les petites filles nont rien à manger, à quoi servent toutes les intrigues et les ambitions des mâles ?
Elles nétaient pas toutes, loin de là, du même avis que Lisa. Rien ne les obligeait à penser toutes pareil, même si elles fondaient ensemble un parti et se présentaient avec un programme devant lopinion.
Au sein du groupe dinitiative, il y a des femmes dont le but principal est de trouver des solutions concrètes aux problèmes de la dure existence féminine ; elles espèrent y parvenir par le travail en commun dans le parti. Pourquoi pas, si cela leur fait plaisir ; mais elles ne réfléchissent pas aux questions essentielles, et elles ne pourront pas faire partie du noyau du futur parti.
Les pires des féministes sont celles qui témoignent de nettes tendances anti-masculines ou qui ne cessent de souligner la supériorité biologique de la femme sur lhomme. Cela touchait parfois au ridicule. Combatives et bruyantes à souhait, elles portent ombrage à lensemble du mouvement, qui agit de manière raisonnable et correcte. Ce sont souvent elles qui forment limage des féministes. Souvent même on pense quelles sont toutes faites sur ce modèle.
Cela fait à la cause plus de mal que de bien. Pourtant, on ne peut pas les rejeter complètement. Elles sont souvent très dévouées à leur cause, et leur dynamisme doit être mis à profit par une direction intelligente dans lintérêt des résultats voulus.
Quun parti scissionne, cela arrive et ce risque effraye et éloigne bien des sympathisantes. Mieux vaut accepter dennuyeux compromis plutôt que de former par exemple deux partis féministes, qui auraient des objectifs en bonne partie semblables malgré des points de départ entièrement différents...
À quoi bon haïr les hommes... ? Ne sont-ils pas indispensables ? Lattribution à la femme dune position privilégiée même si du point de vue de la perpétuation de lespèce cela se justifie peut-être renvoie plutôt à un complexe dinfériorité profondément enfoui dans les cellules grises. Une véritable féministe doit être au-dessus de tout cela.
De même que le seul véritable nationaliste est celui qui respecte à égalité tous les autres peuples, pour Lisa la seule véritable féministe est celle pour qui les droits des hommes, des enfants, des vieillards, des invalides et de tous les autres groupes dhumains comptent autant que ceux des femmes.
Toutes ces questions, fatalement, occupaient ces jours-là ses pensées. En soi, cétaient des vérités habituelles, voire rabâchées. Il valait mieux occuper son esprit à mettre en place des projets concrets, pour que leur action nen reste pas à un niveau médiocre, ne soit pas condamnée à létiolement. Ce que la presse ne manquerait pas, avec une joie mauvaise, damplifier.
Les féministes, curieusement, ont beaucoup dennemis, même si apparemment elles ne menacent pas les intérêts de grand monde. Si les hommes se montrent à leur sujet bêtement outrecuidants, les femmes se fâchent bien trop souvent. Cest justement de la part de certaines femmes, personnalités isolées et influentes dans la presse, quil fallait sattendre à des attaques.
Mais même en germe il nest pas possible de les éviter. Lisa na pas le droit de se faire venir des maux de tête pour cela. Quelques attaques violentes et pas particulièrement intelligentes peuvent même tourner à leur avantage. En tout cas, les critiques sont une bonne propagande.
Cest avec des idées de ce genre, en soi harassantes, que Lisa se rendit, la veille du congrès, à la dernière réunion délibérative. Il restait encore quelque points litigieux, la dernière ligne droite.
Le bus narrivait pas. Lisa, distraite, se dirigea vers une palissade derrière laquelle on entendait le gazouillis dun jardin denfants.
Lisa navait pour les enfants quun intérêt plutôt théorique et en loccurrence elle naurait guère prêté attention aux occupations de ces petits êtres si quelques répliques navaient attiré son attention.
Venez tous, on fait un parti !
Quoi comme parti ?
Le parti des enfants !
Non, le parti des garçons.
Non, des enfants.
Les gamins étaient assis sur un tronc en rang doignon, ils levèrent la main. La politique était arrivée jusque là. Cest curieux. Est-ce quils avaient des chances darriver jusquau parlement ?
Le bus arriva, et Lisa resta sans savoir le sort du parti des enfants. Il ny avait là rien damusant, cétait même triste.
Dans la journée, pendant que le groupe dinitiative discutait de ses problèmes, elle en oublia le jardin denfants. La fondation du parti de femmes était une choses sérieuse...
Le soir, Robert lattendait dans la rue. Lisa se montra surprise :
Comment avez vous réussi à me guetter ?
Je suis passé par ici tous les soirs. Je ne vous ai jamais rencontrée.
Tu maimes ou quoi ? lui demanda Lisa tout de go.
Que faire, cétait peut-être à sa manière une simulation, mais en profondeur résonnait déjà une mélodie bien plus tendre. Cela, de nos jours, il fallait dieu sait pourquoi le dissimuler. Non, Lisa nétait même pas consciente de dissimuler quelque chose, cétait tout simplement sa manière de faire. Où se trouvaient toute sa formation, tout son présent. Et si les profondeurs avaient envie de se manifester, il valait mieux disposer les obstacles à lavance. Les berges étaient fragiles, un flux trop brutal du temps pourrait les endommager.
Robert lui répondit :
Aussitôt les grands mots ! Je manifeste de lintérêt.
OK. Robert aussi était un enfant de son temps.
Quand elle se regardait dans le miroir, celui-ci lui renvoyait limage dune jolie femme. Pas particulièrement arrangée, bien au contraire. La beauté ne transparaissait pas facilement, mais elle se reconnaissait quand même. Même ce grand nigaud de Robert avait dû le remarquer. Pour les hommes, la perception visuelle est importante. Cest en cela que se manifeste leur recherche de qualité.
Lisa se remit à le vouvoyer.
Pourquoi nêtes vous pas entré ? Vous savez bien où nous nous réunissons pour bavarder.
Robert fit de la main un geste désabusé.
Quest-ce que jirais faire au milieu de toute une bande de femmes... Lamour est une chose intime.
Donc, laffaire était en bonne voie. À moins quil neût pris au pied de la lettre la plaisanterie de Lisa ? En tout cas cela ne valait pas la peine de se casser la tête pour des paroles qui ne voulaient rien dire.
Personne na encore jamais été capable de donner de lamour une définition exhaustive. Autrement, on naurait pas autant discouru sur le sujet. On a aussi beaucoup parlé de Dieu, sans que jamais personne ne lait vu. Non, il sest quand même manifesté, dit-on, à certains. Peut-être en va-t-il de même pour lamour.
Lisa nappartient guère à la foule des saints de lamour. Elle na pas vécu dans la dévotion, elle na pas essayé de sabandonner corps et âme à sa fantaisie. La révélation vient toute seule, si tu as la foi.
Lisa était elle obtuse ? Son combat féministe lui avait-il fait perdre la tête ?
Quand au boulot on voit tous les jours quil y a des porteurs de culottes incapables de régler les questions les plus élémentaires mais parfaitement à même de faire leur numéro, alors que les femmes, malgré le café et la causette, faisaient leur part de travail et souvent aussi celle des brasseurs de vent tout en étant moins payées queux cétait fatalement le moyen de faire une féministe même de la femelle la plus disposée à lamour. Cest ainsi que Lisa sexpliquait son itinéraire.
Elle se battrait pour les droits des femmes, essaierait dobtenir une véritable égalité des droits, et alors elle pourrait remballer ses outils et dissoudre le parti. Bien quelles aient appelé à une vigilance constante. Quand un parti a atteint ses objectifs, sil nest pas capable den trouver aussitôt de nouveaux, il pourra au moins se maintenir pour étudier ce quétait au juste lobjectif atteint.
Il en va ainsi de la liberté, de lindépendance, des droits et de tout le reste. Des slogans qui flottent haut dans le vent...
Un homme marchait à côté delle. Il fallait lui répondre à propos dune affaire damour. Elle fit :
Vous avez une couverture avec vous ?
La question le surprit :
De quoi ?
Eh bien les choses intimes se passent dans le noir, sous une couverture, lui rappela Lisa.
Robert réfléchit à sa réponse. Il fit du bras un large geste et proféra en ratant ses effets :
Il fait noir, et le ciel fait aussi une excellente couverture.
Lisa eut une grimace de mépris.
Une couverture sous laquelle il rentre trop de choses à la fois, fit-elle sur un ton indifférent. Sa formule lui parut non moins triviale que celle du jeune homme. Pour la définir, il trouva ce mot :
Une individualiste.
Cétait déjà mieux.
Elle se dit : « Je pourrais me le faire tout de suite, ça me détendrait un peu avant les combats de demain. » Mais elle ne voulait pas avoir lair épuisée au moment du congrès. Elle avait lintention de prendre un bain, de se mettre des bigoudis et de se livrer à quelques autres manigances féminines. Les masses appréciaient ces choses dantan. Quand on veut diriger, il faut savoir sourire.
Mais il est parfois nécessaire de retourner se blottir dans son trou, pour éviter que le sourire ne se transforme en grimace. Comme cela na pas manqué darriver à certains hommes en politique.
Robert sétait arrêté sur le pas de la porte, hésitant : entrer ou ne pas entrer ? On dit que cest à lhomme de décider. En fait, les hommes tergiversent plus que les femmes. Diriger un parti quand on est ainsi fait ? Impossible !
Lisa dit :
Je note votre numéro de téléphone. Si jai besoin de vous, je vous appelle.
Besoin ? Il avait bien envie de demander des explications. Lisa eut limpression de lire dans ses pensées. Comprendre pourquoi elle pouvait avoir besoin de lui, cela lui ferait un devoir à la maison.
Peut-être pour porter des banderoles.
Lisa apprécia véritablement son bain. Une fois propre, elle se dressa de toute sa taille devant le miroir et se contempla. Une femme. Une vraie. Manifestement différente des hommes.
Joli ventre, joli pubis... Elle eut une pensée pour Robert.
Elle avait bien encore le temps de vivre...
Elle navait réussi à rouler peut-être que la moitié des bigoudis, quand, à bout de forces, elle sabandonna au sommeil.
Le lendemain matin, elle était dattaque.
Elle était chargée douvrir les travaux du congrès.
Après quoi elle fit un long rapport. Sur les raisons de former un parti féministe. On nest jamais si bien défendu que par soi-même. Pendant des siècles, les femmes ont compté sur les hommes pour être protégées, et quest-ce que cela leur a apporté ? Aujourdhui les hommes ont eux-mêmes besoin dêtre protégés. Une tâche quelles pourraient également assumer...
À ce point, son discours fut salué dune ovation.
Et ainsi de suite. Apparemment, cétait réussi. Tous les regards étaient fixés sur elle.
Certains disent que les femmes sadaptent mal à ce genre de travail en commun. Elles déborderaient de jalousie, secréteraient du venin. Mais aujourdhui bien des choses ont changé. Par la force des choses.
Puis vint le moment des élections. Bien quelle fut sûre dêtre élue, Lisa était un peu tendue. Après quoi la direction se réunit pour élire sa présidente. Il y avait trois candidatures : une brave ménagère, qui proposait un certain nombre de projets isolés sans grand rapport les uns avec les autres, une militante particulièrement hostile aux hommes, dont les chimères navaient pas grand-chose à voir avec le programme du parti ou avec les problèmes de législation, et Lisa, qui mettait laccent sur les questions juridiques. Elle rassembla sur son nom plus de voix que les deux autres réunies.
Voilà. Cétait donc maintenant à elle que revenait ce fardeau. Intérieurement satisfaite, elle se garda bien de le montrer. Elle arbora une expression empreinte de responsabilité, une responsabilité particulièrement pesante. Il fallait inspirer confiance.
Après la réunion, les membres de la direction allèrent dans un café, où un coin à part leur avait été réservé. Le devoir de Lisa, en qualité de nouveau leader, aurait dû être daller avec elles ; mais elle sexcusa et partit de son côté.
À la maison, devant le miroir de lentrée, elle examina à quoi ressemblait une dirigeante de parti, tout habillée. Elle sentit quelle avait envie de fondre en larmes.
Mais elle ne pleura pas. Élu à une direction, est-ce quun homme aurait pleuré ? Jamais de la vie. Devait-elle imiter les hommes ? Non ! Quelle pleure, si elle en avait envie !
Elle mit un peu dordre dans sa chambre. Pourquoi ? Elle-même lignorait. Elle aurait pu attendre le lendemain.
Il nétait pas onze heures quand elle sombra dans le sommeil.
Elle se réveilla en pleine nuit. Son corps était frémissant de désir.
Elle regarda lheure. Il nétait même pas cinq heures.
Elle essaya de sommeiller. Pas moyen. Elle ralluma. Fouilla dans son sac à main. Celui-ci était sens dessus dessous, comme celui dune vraie femme. Elle nessayait pas, de toute évidence, dimiter le sexe fort...
Elle finit par mettre la main sur un bout de papier froissé. Où était griffonné le numéro de téléphone de Robert.
Elle lappela. Ce fut une voix tout ensommeillée qui lui répondit. Peut-être était-elle même légèrement contrariée, ou effrayée.
Robert, ici Lise. Tu viens ? Je tattends.
Maintenant, en pleine nuit ? répondit-il, surpris.
À toi de savoir. On ne dort pas des deux oreilles sur le bonheur, nest-ce pas ?
Une demi-heure plus tard, il était sur place. Il expliqua, plein dune satisfaction triviale :
Jai pu avoir un taxi !
Lisa portait une chemise de nuit très légère, transparente et coquine. Suggérant tout ce qui peut allécher les hommes.
Elle se serra contre lui, le débarrassa de son pardessus et de sa veste et les suspendit à un portemanteau.
Elle lui montra dun geste la salle de bain :
Je ten prie, va te laver les mains.
Il eut une seconde dhésitation il sortait tout droit de son lit... Mais ses mains avaient touché les rampes descalier, la porte du taxi, largent les choses les plus sales qui existent. Lisa ne se répandit pas en explications, à lui de comprendre. Sa peau ne tolérait que des mains propres.
Robert se débarrassa de ses chaussures et entra en chaussettes dans la salle de bain. Lisa le suivit.
Pendant quil se lavait les mains, elle lui retira sa ceinture, ouvrit la fermeture éclair et baissa un peu le pantalon. Il devait comprendre quen plus des mains il devait se laver aussi autre chose.
Peut-être lavait-il fait avant de se coucher, et cela, entre-temps, navait pas été en contact avec les choses les plus sales du monde... Mais deux précautions valaient mieux quune.
Lisa elle-même était très propre, et elle aimait chez les hommes la propreté, quitte à paraître un peu maniaque. Bien sûr, elle ne présentait que des exigences dhygiène élémentaire ; elle nirait pas jusquà pousser le jeune homme sous la douche, à lui demander de se laver les dents, elle ne laspergerait pas deaux de toilette fortement odorantes pour le désinfecter, ne rincerait pas ses entrailles à leau-de-vie...
Elle supportait de moins en moins le parfum sur les hommes. Elle-même nen faisait pas usage avant lacte. Elle navait nul besoin denfouir ses tensions, de libérer ses freins intérieurs. Elle était en cela parfaitement libérée.
Après son coup de fil elle avait mis leau à chauffer, mais elle navait pas fait de café. Ils navaient pas le temps.
Avec larrivée de Robert, avec la perception de sa présence réelle, son désir était quelque peu retombé. Elle essaya néanmoins de le maintenir éveillé. Afin davoir pleinement satisfaction.
Le désir était une chose naturelle, mais rien ne le stimulait mieux que limagination. Ses relations avec Robert en étaient à une étape délicate, cela suffisait à alimenter ses fantasmes.
Il y avait eu bien des nuits où elle avait dû imaginer quelque chose dabstrait, des démons passe-muraille ou de beaux gosses sortis tout droit de quelque film. Et apaiser de ses mains son corps brûlant ou plutôt les garder convulsivement à lécart, sadonner au plaisir solitaire aurait été à ses yeux dégradant.
Elle nétait pas frigide. Il lui fallait une véritable image dhomme comment aurait-elle pu haïr les hommes !
Or, quand Robert avait pénétré dans la pièce, en annonçant la chance quil avait eu avec le taxi, sans prononcer aucune des paroles mensongères de lamour elle avait éprouvé une inéluctable distance. Quelle aurait sans doute éprouvé également à plus forte raison peut-être si, un bouquet de fleurs à la main, il était tombé à genoux en lui jurant un amour éternel.
Un fantasme est un fantasme ; les exigences du corps, cest autre chose. Lisa avait suffisamment dexpérience pour ne pas se laisser dominer par ce sentiment, pour ne pas se laisser troubler par des parfums inhabituels ou des mouvements maladroits. Sur le moment néanmoins, la rencontre avec le Robert de la réalité, loin daccroître son excitation, navait fait que la diminuer.
Tout dépendait aussi de létat de leurs relations. En présence dun amour déjà confirmé, dexpérience et de pratique la simple vue dun Robert aurait suffi à susciter le désir. Mais cétait la première fois, et la disponibilité psychologique qui les unissait était encore fragile... Son désir impérieux pourtant, et cet appel téléphonique insensé au milieu de la nuit, avaient été une bonne mise en condition ; il restait à maintenir la tension.
Robert pour sa part nétait pas en meilleure posture. Le psychisme masculin, directement lié à lérection, est encore plus sujet à la paralysie. La plupart du temps, heureusement, ce nest pas trop grave, si le sujet nest pas hypersensible. Il avait foncé dans la nuit, était entré dans une maison inconnue, peut-être même au cours de la dernière demi-heure la perspective de ce qui lattendait lavait-elle exagérément préoccupé. Il fallait laider. Surtout, ne pas lui faire ressentir la procédure du lavage comme une forme quelconque dhumiliation.
Au moment du lavage pourtant, son membre était relativement flasque. Lisa se força à suivre les consignes du scénario. Elle fit glisser le pantalon jusquà terre pour quil pût facilement sen débarrasser. Pour ce faire, elle dut sagenouiller. Elle fit pivoter le jeune homme, qui était debout devant le lavabo, et entreprit de sécher avec ses cheveux les parties quil venait de mouiller.
Robert ne savéra pas hypersensible ; la virilité lemporta sur la peur, et il se montra prêt à uvrer.
À présent la jeune femme devait ralentir le rythme.
Elle fut tentée de se donner sur place, dans la salle de bain, sur le carrelage parsemé de gouttelettes, de jouer la passion déferlante... Mais le confort entrait quand même en ligne de compte.
Elle aurait pu le prendre par le membre et, sen servant comme dune laisse, le conduire jusquau lit. Mais elle réserva ce genre de jeux à une époque où ils seraient plus habitués lun à lautre. Lisa ne savait pas jusquà quel point il était expérimenté, elle avait intérêt à se comporter de manière conventionnelle, voire tout à fait ordinaire.
Mais son corps était si pressé quelle fut incapable de réfléchir plus longtemps. Elle le prit par la main et lattira vers le lit. De ses doigts nerveux il ouvrit les boutons de sa chemise, il y en avait vraiment trop.
Lisa se jeta sur le lit, remonta sa chemise de nuit jusquen haut de sa poitrine. Là, Robert aussi fit preuve dinitiative et laida à passer la chemise de nuit par-dessus la tête. Ce mouvement suscita en elle une sensation agréable.
Les choses se passèrent comme elles devaient se passer.
Ce fut leur première union.
Lisa attendait dêtre transportée au septième ciel.
Mais il y avait quelque chose de gênant, qui la mettait mal à laise. Elle nétait pas en mesure dapprofondir la question. Cela reculait pourtant : le bateau était en train darriver au port.
Sur Lisa, un grand bout de bonhomme. En elle, ce quil fallait. Et qui bougeait comme il fallait. Sans aller jusquau bout des possibilités, mais il nest pas possible de tout épuiser dun coup...
Robert était jeune. Et dominé par limpatience dessemer au plus vite.
Lisa faisait des efforts. Mais son plaisir resta superficiel. La déception vibra en elle douloureusement. Il fallait au plus vite la soulager.
Pourvu quil reprenne ses forces rapidement...
La tension du jeune homme se relâcha presque instantanément, et tout naturellement il émana de lui une grande indifférence.
« Quil se détende, pensa Lisa, il nen sera que plus vite prêt à uvrer... » Mais linsatisfaction la rendait impatiente. Elle se serra, se cramponna à lui, frottant sa peau contre la sienne. Son bas-ventre nentendait pas raison.
Oui, elle aurait du attendre, mais elle en était incapable. Elle commença trop vite à lexciter à le tâter dune main avide, à se rouler le long de son corps, à couvrir de baisers son ventre et sa poitrine velue.
Elle ne prêta guère attention au fait que Robert, mal à laise, essayait de se dégager. Plus tard seulement elle se souvint quil lui avait adressé un regard torve. Elle comptait principalement sur ses lèvres pour reconstituer au plus vite ses forces. Mais dès quelle se mit à luvre, il séloigna.
Affolée par un désir douloureux, elle navait toujours pas compris. Et soudain elle fut saisie dune incompréhensible pulsion dauto-mortification. Elle se roula autour des jambes du jeune homme, qui sétait assis, essaya de lui mordre les orteils, enroula ses cheveux moites autour de sa verge, gratta de ses ongles les alentours de son sexe.
Lui se poussa encore un peu plus. Mais elle ne comprenait pas quil fallait le laisser tranquille. Elle rampait contre lui, frottait ses poils contre ses seins gonflés de désir.
Il se leva. Elle, comme un ver de terre, glissa sur le plancher derrière lui, saccrochant à ses jambes, poursuivant son entreprise palpant, embrassant ses parties. Mélange inconciliable de viol et de don de soi.
Si lhistoire a peut-être enseigné aux femmes à goûter la violence sexuelle, il nen va manifestement pas de même pour les hommes. Lembarras de Robert face à une telle agression était sans doute lié à son inexpérience ; il refusa de se livrer au plaisir. Les élans de sa partenaire restaient pour lui incompréhensibles, il était incapable de les suivre. Ce qui aurait pu plaire voire causer une agréable surprise à un homme expérimenté, avait sur le jeune garçon un effet de repoussoir.
Loin de lexciter, les mouvements presque incontrôlés de Lisa ne suscitaient en lui que du dégoût.
La fuite devenait inévitable. Il repoussa littéralement Lisa, et commença à se rhabiller avec une hâte panique. Il ne retrouvait plus ses vêtements, ils étaient tout emmêlés, cela acheva de le perturber. Il tournait en rond pour trouver une issue et quitter les lieux.
Lisa aurait encore eu la possibilité de se reprendre, de changer en un clin dil de personnage ; elle aurait pu lui demander, objectivement et tranquillement, de rester auprès delle. En agissant de manière équilibrée, elle aurait pu de nouveau parvenir à son but.
Mais il y avait en elle à présent une obstination quelle-même ne sexpliquait pas. Elle nen était pas encore à le traiter de gamin, de minable qui ne connaît rien aux règles de lart et croit avoir le droit duvrer... Cet infantilisme ne lamusait pas. Elle semblait sacharner, comme pour laffoler encore davantage.
Le frottement dune peau délicate contre un tissu rugueux est une association contre nature. Même les vieilles peintures le révèlent. Mais Lisa ne sen souciait guère. Ce nétait plus de la lubricité, cétait une sorte de fureur qui la poussait à se conduire de manière de plus en plus repoussante, dégradante.
La seule chose que Robert parvint à bégayer, pour justifier son départ, fut :
Comme ça, tu me dégoûtes !
Par terre, dans la salle de bain, il retrouva son pantalon, son caleçon et ses chaussettes. En les enfilant, quelque chose en lui se détraqua et ce corps blanchâtre de femme qui se tordait comme un boyau troublait chacun de ses mouvements.
Pour une fuite, cétait une fuite.
Sur le pas de la porte, il se retourna, et lui lança :
Féministe !
Comme si ce qualificatif, qui navait rien à voir avec la chose, avait projeté toute la responsabilité sur elle, faisant de sa fuite une véritable affaire de vie ou de mort. Dès que la porte se fût refermée sur lui, Lisa, comme engourdie, se releva.
Oui, elle avait rampé aux genoux de ce mâle jusquà la porte de lappartement. Et puis alors ? Elle avait voulu ramper, elle avait rampé. Quel imbécile .....
Il ny a pas de quoi saffoler ni avoir honte.
Gamin ! fit-elle à haute voix, dun ton méprisant.
Il faudrait peut-être lui donner quelques manuels à lire. De nos jours, les jeunes les ont lus avant même davoir vu dans la vie les parties du corps dont il est question. Comment Lisa aurait-elle pu deviner que cet individu était si peu dégourdi ?
Autrement, il ne se serait pas acoquiné avec les féministes. Alors quil était taillé comme un colosse...
Il sétait tiré daffaire de manière tout à fait grossière. Tout ce quil avait fait, cétait de lui tirer la chemise de nuit sur les épaules. Un truc quil avait peut-être appris de son arrière-grand-père...
Lisa passa la main tout le long de ce corps qui, quelques minutes auparavant, se tordait, en chaleur, de manière avilissante et qui avait retrouvé son calme.
Elle soupira. Elle ne regrettait pas le départ du jeune homme. Mais elle était fatiguée, oh oui ! De sa propre folie. Tout avait commencé par un vrai désir et sétait conclu sur le déchaînement le plus incompréhensible.
Elle entra dans la salle de bain et regarda son corps dans la glace. Un corps presque parfait. Il y avait tout ce quil fallait, là où il fallait.
Elle était femme. Féministe ? Et alors ? La question des droits ne changeait rien à la disposition de ses organes, pas plus que ces derniers ne lui conféraient ni privilège ni droit particulier.
Elle repensa quelle dirigeait lun des partis qui comptaient dans la société contemporaine. Elle était dirigeante.
Mais elle sétait montrée incapable de diriger Robert. Danalyser son état dâme. Comment allait-elle pouvoir analyser ceux de la société ?
Chercherait-elle un jour à le revoir ? Pourquoi pas... Sans sexcuser. Sans tenir compte de ce qui venait de se passer. En femme libre.
Cétait en fait sans doute à lui de prendre contact avec elle. Il lui suffirait de réfléchir pour comprendre ses erreurs. Et elle pourrait lui pardonner.
Elle regarda lheure. Cétait le matin.
Il fallait aller au travail. Si Robert était resté, elle aurait pu ne pas y aller.
Aujourdhui, il fallait mettre au point les statuts du parti et intégrer dans le programme un certain nombre damendements décidés par le congrès.