VII
Couchée sur le ventre, Lisa sétira sur son divan. Autour delle, plusieurs revues de mode multicolores étalées, et au milieu une demi-boîte de chocolats. De temps à autre elle feuilletait une revue et souriait à des images quelle ne regardait pas.
Daprès le calendrier, cétait dimanche. Elle aussi, elle éprouvait un sentiment comparable. Avec Dieu, elle avait créé un monde. Six jours elle avait uvré, et le septième, elle voyait que ce quelle avait fait était bon. Aujourdhui cétait fini, elle devait redevenir elle-même.
Le monde souffrait de bien des misères, que les responsables essayaient de dissimuler aux yeux du créateur. Le dimanche Lisa avait le droit de ne pas les remarquer.
Elle tendit la main pour prendre une de ses habituelles boulettes de chocolat et laissa le liquide aigre-doux sécouler en elle, depuis les papilles gustatives jusque dans les ténèbres supposées de ses entrailles. Elle prit du plaisir à songer quelle était née dans cette vie en véritable jouisseuse. Jouissance et création : deux choses qui se complétaient, pour lesquelles la vie valait la peine dêtre vécue, et qui peut-être somme toute ne faisaient quun...
Mais la vie comportait encore une troisième facette. Laquelle, comme toutes les bonnes choses, avait beaucoup de noms. En général, on lappelait lamour. Cétait pourtant une notion assez brumeuse. Créatrice, Lisa donnait des noms différents à des choses telles que la fréquentation dautres humains, la mise en place de mécanismes psychologiques dauto-défense, la mise en valeur de ses propres qualités, le rayonnement sur son environnement, les initiatives philanthropiques et tout simplement la préservation de soi, la satisfaction de ses pulsions naturelles et bien dautres encore.
Quand on a créé un monde, ce monde aspire à chanter les louanges de son créateur. Dieu, dans les écrits quil a laissés derrière lui, ne fait que parler de la reconnaissance que les êtres dotés de raison nourrissent à son égard. Ces êtres devront laimer et le craindre pour devenir complets. Vermisseaux de piété et de dévotion, ils devront lui adresser leurs prières, et leurs cheveux pousseront autant que nécessaire.
Lorganisation de la vie de Lisa était plus simple : elle avait le téléphone. Le service divin des télécommunications nétait pas exempt de crépitements, que les plus malins se faisaient fort de déchiffrer et où ils trouvaient ce quils voulaient bien y trouver. Certains allaient jusquà commettre des péchés, sous couvert des difficultés de compréhension.
Le téléphone de Lisa ne lui avait jamais joué de mauvais tours. Si ce nest la première fois quelle avait fait le numéro de Robert. Encore le téléphone ny était-il pour rien, cétait une erreur de ses doigts. Une erreur doù était née la vérité.
Elle tendit la main vers son téléphone, un téléphone blanc, et sa main composa, sans quelle suivît son mouvement des yeux, le bon numéro.
Allô Robert ! Cest moi. Lisa. Devine ce que je suis en train de faire ! Cest bien toi, Robert ?
Une voix bien connue confirma sa supposition. Rien naurait pu lempêcher de composer à chaque fois un numéro, de parler dans les ténèbres du monde et de décider que son auditeur, qui quelque part au loin reniflerait dans le combiné, serait Robert, sous un de ses innombrables visages.
Je técoute, Lisa. Je cale mon coussin derrière mon dos, et je técoute.
Robert était un être patient. Juste ce dont Lisa avait besoin. Ses longs monologues ne manquaient sans doute pas dintérêt, mais tout un chacun nétait pas prêt à le comprendre. Pour Robert elle était un récipient sans fond, linfinie complication de la vie, un tourbillon de cyclones par-dessus lEurope.
Tu sais, Robert, je te lai déjà dit, je ne suis pas toujours une seule et unique Lisa. Je suis plusieurs. Je tai promis quun jour je te décrirais ce que cela veut dire, et maintenant je vais essayer. Nous allons commencer, Robert, par le fait que la lune croît et décroît et quelle divise les cycles de la vie humaine en semaines. Oui, nous allons partir de là. Écoute, Robert. Tous les lundis, je suis la demoiselle dun manoir du siècle dernier, et je mappelle Élise. Le plus amusant, cest que tous les lundis je me fais déflorer. Tu vas me demander ce que cest. Nous en parlerons une prochaine fois. En attendant mon prochain coup de fil, tu feuilletteras un manuel danatomie. Bien que tous les êtres humains soient uniques, ils se ressemblent par bien des traits. Mais je méloigne de mon sujet. Donc le lundi, je suis une amoureuse romantique, bien que mes critiques me trouvent trop rationnelle. Cest que mon cerveau, vois-tu, est tout le temps en activité. Comme un moulin qui ne fait que moudre et transforme toutes les graines du monde en une poudre qui gonfle. Parfois lenvie me prend darrêter le moulin et dentreprendre un grand nettoyage, mais ce nest pas possible : les étages inférieurs se couvriraient alors de farine, tous les mécanismes seraient enfouis, et jai peur quon ne parvienne plus ensuite à remettre la machine en marche. Bon, là je deviens un moulin à paroles. Pour en revenir aux faits. Donc tous les lundis ce mufle vient me voir, me viole et part son chemin, parce que la chasse et les jeux de cartes sont pour lui plus importants quune demoiselle soupirante et rougissante. Telle est la réalité de la vie. Le cours de cette histoire pourrait être légèrement infléchi et amélioré, mais le lundi suivant tout est oublié et il faut tout recommencer. Écoute Robert, tu nes pas fatigué, jespère ? Jai encore beaucoup de choses à raconter. Bien sûr au cas où cela tintéresse...
Lisa retint son souffle pour donner à Robert la possibilité dexprimer son enthousiasme. En effet, il lui répondit :
Bien sûr, Lisa, que cela mintéresse. Jespère bien être le héros de tes rêveries...
Nespère rien du tout. De même que je suis plusieurs, toi non plus tu nes pas un. Auteur de rêveries, je peux y faire de toi ce que je veux et personne ny peut rien. Quand on se déplace à cheval, on a toujours intérêt à garder les rênes en main. La bête est grande et lourde, mais on peut la diriger en agissant sur les parties sensibles. La douleur est la base de la vie, comme disent les grands penseurs.
Mais peu importe, revenons-en à la vie. Le mardi, je suis une femme fatiguée, et cet abruti me viole. Heureusement il me laisse tomber, et cela me fait plaisir. Cest une fin très heureuse, un « happy end » comme disent les spécialistes de littérature. Lépoque et le lieu ne sont pas longs à définir : le socialisme tu devineras tout seul ce que la pauvre Lisa doit éprouver et subir. Cest une simple ouvrière, que pourrait-elle être dautre ? Tu ne tes pas encore endormi à mécouter, Robert ?
Non, Lisa, mais jai peur que si tu parles encore longtemps je sois obligé de me mettre à réfléchir à la vie, répondit Robert dont la voix reflétait plus de plaisir que dennui.
Cela ne pourra que te faire du bien, Robert. Il ny a pas à craindre quil te vienne des idées tout à fait décisives, nest-ce pas ? Donc, laisse tomber. Écoute-moi, je continue. Le mercredi, je suis la compagne non mariée dun diplomate, je mappelle Lisbeth, et je suis très belle. Tu te rends compte, pour chaque réception, je peux me faire venir un ensemble directement de Paris. Lhomme que tu es na même pas idée de ce que ça coûte. Seuls les millionnaires peuvent offrir cela à leurs épouses. Mon vieux à moi nest pas millionnaire, mais les réceptions diplomatiques sont très importantes dans la politique dun État, cest pourquoi lÉtat paye la plus grande partie. En effet la femme du diplomate est la maîtresse de maison, et son charme est un facteur décisif pour que les corps diplomatiques puissent passer entre eux des accords avantageux. Robert, tu mécoutes toujours ? Essaye de renifler au moins de temps en temps, pour que je comprenne que tu es toujours à lécoute. Autrement je vais croire que tu tes endormi, et alors cest très triste et très solitaire de parler. Ou que tu as posé le combiné sur ton bureau alors que vibre à lintérieur lhistoire dune jeune fille lointaine, mais je lespère désirable, et que toi en même temps tu dessines des projets de voiture pour dans deux siècles, alors la pauvre conteuse aura de nouveau le sentiment quelle est superflue, et que la véritable vie, magnifique et créative, lui échappe des mains...
Je te jure, Lisa, que je técoute avec attention. Quand une oreille commence à avoir trop chaud, je change doreille. Jessaye de le faire pendant que tu respires, de manière à ne pas perdre une seule de tes paroles.
Cest curieux, pourquoi ton oreille doit-elle avoir chaud ? Ma bouche, elle, na pas chaud... Mais écoute, je continue. Cest la vie, en tant que telle. Tous les hommes, ces mercredis soir, bourdonnent autour de moi comme des abeilles sur une fleur. Ils me disent des compliments et ne font que soupirer. Comme tu las compris, je ne cède à aucun de ces regards. Mais je ne cache pas que cette chasse courtoise me plaît. Tu nimagines pas comme mon vieux mari est jaloux. Après la réception, il me donne une raclée. Cest quil est vigoureux. Tu vas me demander pourquoi je me laisse faire. Et si je te répondais que je laime, cet homme, quest-ce que tu me dirais ? Bien que ce soit une véritable brute. Il battait aussi ses précédentes maîtresses. Il a pour cela un sac de sable. Il frappe de manière à ne pas laisser de traces. Pour quon ne puisse pas aller se plaindre à la police. Dailleurs je ne me suis pas plainte une seule fois, parce que rien que ces réceptions des mercredis avec le désir des hommes autour de moi, cela vaut bien plusieurs raclées. Mais tu sais, Robert, ce qui se passe entre nous après les coups ? Non, jaime mieux ne pas te le dire. À moins que tu ne devines ? Cest moi qui prends linitiative, cest mon arme contre lui. Tu piges ?
Robert renifla. Soit pour obéir à Lisa, soit parce quil ne trouvait pas de meilleure réponse. Peut-être se représentait-il la scène de manière trop vivante, et cela le tourmentait, le rendait jaloux, le faisait soupirer.
Mais sais-tu qui je suis le jeudi ? Tu ne devineras jamais. Je suis sur Élisabeth. Oui, je suis vraiment une bonne sur. Et même il y a plusieurs siècles. Si tu crois que je sais merveilleusement bien comment on vivait au Moyen-Âge dans les couvents de religieuses, tu te trompes. Cest comme pour le reste. Moi je me contente de vivre ; quant à savoir si cette vie-là est réelle, ce nest pas mon affaire. Les critiques pourront maccuser de tout ce quils veulent. Quils soient plus malins que moi. Moi, cest moi, et je ne veux pas changer. Toute mon instruction tient dans les revues de mode, tu ne me crois pas. Je suis entièrement analphabète. Tu ne me crois pas ? Eh bien fais comme tu veux. Quand jétais demoiselle, je lisais des romans frivoles, des romans français. Quand jétais chef de parti, jécrivais toutes sortes de déclarations. Mais je suis quand même analphabète. Mon cur surtout. Il fonctionne comme un moteur, parfois il sélargit, parfois il se rétrécit. On dit que le cur bat. Il bat qui ? Seulement la personne. Je veux dire son propriétaire. Tout le monde nest pas obligé davoir un cur. Certains le portent dans la tige de leur botte. Tout ça, cest un jeu linguistique, tu las compris. Inventé par des analphabètes comme moi. En réalité, je suis une représentante du peuple. Tu sais ce que cest, comme bestiole ?
Attends Lisa. Dis-moi plutôt quel genre de religieuse tu es le jeudi. Es-tu très pieuse et dévote, ou bien pécheresse ? Tu connais la contrepèterie : nonne fautive, faune nautive ? Avons-nous déjà joué aux contrepèteries ?
Non, mon petit faiseur de beaux mots. Je nen ai jamais dailleurs entendu parler. Maintenant je peux te le dire : je vais au couvent pour fuir lamour. Même au Moyen-Âge ce nétait pas interdit. Tu te souviens, cest Dieu qui a dit : soyez aussi nombreux que le sable des rivages de la mer. Mais il y a entre lui et moi une différence de position sociale. Tu sais ce que cest ? Il est de noble extraction, je suis roturière. Ce nest pas comme aujourdhui, où ce qui compte cest un joli minois, de linitiative et un brin de roublardise. Doù je le tiens ? De moi-même : je suis comme cela. Je fais tout simplement ce que je veux. Et jobtiens tout ce que je désire. Tu en doutes, Robert ?
Bien sûr. Autrement tu serais... Bon, daccord, laissons tomber. Moi ce qui mintéresse cest le couvent. Est-ce que je ne pourrais pas y être disons père confesseur...
Où vas-tu chercher une pensée pareille, Robert ! Veux-tu me dire que tu es un homme dÉglise ? Dailleurs cet homme, celui de mon histoire, il ma suivie jusquau couvent. Mais tu sais ce que japprends ? Tu ne devineras jamais. Il était impuissant. Oui, tout juste. Impuissant. Jespère que tu sais ce que cela veut dire. Tu veux encore venir me rejoindre en qualité de confesseur ?
Robert la reprit :
Moi, parole dhonneur, je ne le suis pas...
Bon daccord, laissons tomber. Cétait il y a quelques siècles. Mais tous les jeudis il revient. Sais-tu ce que cela veut dire, aller tous les jeudis de ta propre volonté au couvent, pour éviter à un impuissant le péché charnel ? Toi tu ne sais pas, mais moi oui. Donc, ne discute pas. Oui, cest vrai, tu ne discutes pas. Tu écoutes sagement. Et parfois tu renifles. Veux-tu connaître aussi les vendredis et les samedis ? Bien sûr tu veux. Dès lors que nous avons pris toute la semaine... Le vendredi je suis une militante féministe, nommée Lise. Jai fondé mon parti et je brise les hommes comme des fétus. Je veux dire, pas les hommes, mais les droits quils se sont accordés. Qui donc doit défendre les femmes ? Ce nest pas toi qui vas venir à la rescousse. Aide-toi, le ciel taidera. Il y avait certes un homme qui voulait entrer dans notre parti, mais nous ne lavons pas accepté. Une chiffe molle. Un gamin. Ignorant tout des choses du monde. Quelquun comme lui, adhérer à un parti féministe ? Est-ce que toi tu saurais y faire quelque chose ? Par exemple élaborer quelques propositions de loi ? Toi tu ne veux pas. Cela ne tintéresse pas. Alors pourquoi devrions-nous tous les vendredis taccepter dans notre parti ?
Robert sexprima :
Mais je nai rien demandé !
Sa voix pourtant nexprimait pas de contrariété.
Si cétait ton parti à toi, si jy étais le seul membre, ce serait autre chose...
Et quoi encore ? Je naurais jamais lidée de fonder un parti aussi débile. Passons plutôt au samedi. Samedi, jétais Lisette, prostituée. Comme je te le dis. Une de celles qui font le trottoir et vendent leurs charmes. Tu aimerais bien connaître la rue, mais je ne te dirai rien. Toute la ville la connaît, mais tu me croiras si tu voudras, je nai pas une seule fois regardé le nom. Samedi prochain jy retourne. Il faut boire le calice de la vie jusquà la lie. Cela ne me souille pas. Je ne connais pas grand chose à la vie de là-bas, je ne suis quune débutante. Ces maudits critiques pourront une fois de plus dire que les prostituées ne pensent pas comme cette Lisette. Quest-ce quils en savent, de ce quelle pense ? Elle est assise dans son bureau, notre critique, les lunettes sur la tête. Desséchée à en craquer. Avec une petite tête livide en lame de couteau à ne pas attirer le client. Et même dans le cas contraire, ça ne lui permet pas de savoir ce quil y a dans la tête des autres filles. Ou bien au cas où elle aurait une très vive imagination, elle invente autant que moi, alors quelle ne vienne pas dire que cest moi qui embrouille les choses. Ou bien... Et toi Robert, quest-ce que tu en dis ?
À lautre bout du combiné Robert était silencieux. Mais ce nétait pas le ronflement dun dormeur. Lisa nétait pas prête à attendre longtemps. Il finit par dire :
Lisa, tu me confies une tâche très difficile. Cest que je crois que, même le samedi, tu nes pas capable dêtre une prostituée. Tu es tout sauf une prostituée. Tu es trop bonne pour cela.
Et pourquoi pas ? Cest simple comme bonjour. Je te lai déjà dit, cela ne me souille aucunement. Seulement il y a parfois quelques types dégoûtants qui viennent troubler la vie. Ils vous approchent comme des messieurs, et puis on apprend que ce sont des canailles. Ils viennent vous critiquer comme de vrais critiques derrière des tables couvertes de piles de papiers. Cest dégoûtant. Mais on survit. Tu sais mieux que quiconque qui tu es. Ce qui fait que jai des samedis tout à fait bien remplis. Mais globalement je dois quand même dire que cette longue semaine me fatigue. Quand arrive le dimanche, je suis à bout...
Lisa... Qui es-tu, le dimanche ?
Le dimanche je suis moi. Le dimanche je me repose. Si tu veux savoir.
Lisa, explique-moi quand même plus en détail qui tu es aujourdhui. À savoir : quand tu es toi-même et que ton nom est Lisa, comment es-tu ? À quoi ressembles-tu, que fais-tu ?
Tu sais Robert, je vais raccrocher. Je suis tout simplement incapable de répondre à tant de questions.
Et Lisa reposa effectivement lécouteur.
Elle le regarda quelque temps, pour voir si on ne distinguait aucun rayonnement.
Lisa ne regrettait pas davoir raconté ses secrets à Robert. À lui, elle pouvait. Il ne pouvait pas lui faire de mal. La jeune fille savait avec précision comment traiter les êtres comme Robert.
Un jour elle était allée à la pêche avec des amis. Un des présents avait montré aux autres comment sy prendre quand un gros poisson était pris à lhameçon. Il fallait donner du mou, puis rembobiner à nouveau. Et ainsi plusieurs fois de suite. Cest ce quon appelle fatiguer le poisson. Jusquà ce quil soit à point, quon puisse le sortir de leau. Si tu veux le faire avant lheure, il casse la ligne et sen va avec lhameçon.
Avec les gars, il fallait faire exactement pareil. En apparence on pouvait leur confier même des choses très intimes, mais en réalité on fait tout tourner à la plaisanterie et on reste mystérieuse. Ou quelque chose de semblable.
Lisa ne connaissait bien sûr pas tout de la vie. Comment aurait-elle pu savoir à quoi pense une demoiselle amoureuse ou une grande dame dans la diplomatie. Ce qui comptait pour elle cétait lidée quelle sen faisait. Bien plus quune vérité supposée.
Qui était elle en réalité ? Tout simplement Lisa. Une jeune fille tout à fait ordinaire, et en même temps extraordinaire. Qui avait en soi une multitude dunivers intéressants. Elle devait se retenir pour quil ny en eût pas trop.
Quel âge avait-elle ? Elle ne le disait à personne. Elle était tellement habituée à le cacher quelle finissait par ne plus le savoir elle-même. Elle essayait convulsivement de se souvenir : lequel de tous ces âges pourrait-il être le bon ? Elle avait écrit sa véritable date de naissance sur un de ses anciens calendriers, mais il avait disparu. Elle aurait pu la retrouver à létat civil, mais elle navait pas la moindre intention de se déplacer pour cela. On a lâge quon sent avoir. Tous les jours, Lisa se sent un âge différent.
Quelle est sa taille, par exemple ? Elle aurait pu la mesurer, mais son mètre est trop usé. Cela dépendait aussi de la hauteur des talons. Et puis aussi, à ce qui se disait, dépend de celle du jeune homme. Or Lisa ne la connaissait pas.
Était-elle grosse ? Cela dépendait de ce quelle mangeait. Quand la boîte de chocolat était finie et quil ny en avait pas dautre, elle était très maigre.
Et ainsi de suite, comme disaient les anciens Romains.
Elle se regarda dans le miroir. Mais aussitôt elle tourna le dos. Elle commençait à avoir honte.
Elle se recoucha sur son divan et se mit à feuilleter une revue de mode. Sur sa table de nuit il y avait une feuille sur laquelle elle tira un trait. Les traits indiquaient combien de fois elle avait feuilleté cette même revue. Lisa était une jeune fille très mathématique.
En réalité, semblable Lisa nexistait pas. Et pourtant elle existait.
Le téléphone se mit à sonner. Il sonna très longuement.
Lisa, bien sûr, ne décrocha pas. Pourquoi permettre à nimporte qui de pénétrer dans sa vie ? Elle aimait suffisamment sa propre compagnie.
Le téléphone ne faisait que sonner. De quel droit, se demanda Lisa. Elle savait le débrancher, mais elle ne le fit pas. Linfatigable sonnerie lui prouverait que quelquun éprouvait pour elle de lintérêt...
Il y avait au monde beaucoup de téléphones. En tous points. Reliés entre eux par dinvisibles fils de fer. Lisa ne faisait quun avec lAfrique du Sud et lAlaska. Son divan était le centre du cosmos. En partant de là dans nimporte quelle direction on trouverait la même distance. Un huit renversé.
Elle choisissait. Son téléphone ne fonctionnait quà moitié. Elle pouvait appeler à lextérieur, mais on ne pouvait pas lappeler. On entendait seulement la sonnerie, signifiant que quelquun essayait de la joindre. À elle de deviner qui.
Parfois elle était certes tentée de répondre. La curiosité. Peut-être de bonnes nouvelles, des choses à faire, des prisons tout confort, des liens avec le reste du monde.
Lisa feuilleta aussi lautre revue, et fit un nouveau trait. Il y avait là fort peu de mode, mais des instructions en matière amoureuse. Lisa commença larticle, mais elle fut prise de sommeil. Le dimanche, elle avait le droit de se reposer de lamour.
Elle prit le combiné, fit le numéro de Robert.
Salut Robert. Cela fait si longtemps que je ne tai pas appelé. Cest toi qui as essayé de me joindre ?
Lisa, pourquoi ne décroches-tu jamais quand je tappelle ?
Premièrement, quest-ce qui me dit que cest toi ? Deuxièmement, rien ne moblige à être dhumeur à avoir envie de parler avec toi. Un coup de mauvaise humeur dans la conversation, et je pourrais tout gâcher dans nos relations.
Quest-ce qui peut te mettre de mauvaise humeur ?
Bien des choses. Par exemple aujourdhui un dinosaure a regardé par la fenêtre. Ce devait être vraiment un monstre, pour arriver jusquau... bon, je préfère ne pas te dire quel étage. Javais peur quil ne rentre. Quoi lui offrir, quoi lui dire ? Cela a suffi à mettre mon humeur en lair. Réfléchis, les dinosaures ont disparu ! Quel âge dois-je avoir aujourdhui, si je suis leur contemporaine !
Mmouais, fit Robert.
Ni plus ni moins. Faisant semblant de ne pas avoir entendu lhistoire de Lisa. Il dit :
En ne décrochant pas, tu gâches quand même nos relations. Javais beaucoup de questions à te poser.
Lisa se montra gentille :
Pose-les, je ne te le défends pas.
Comment était coiffée Élise ?
Avec une tresse bien sûr. Une tresse longue jusquà la ceinture.
Lécho sétendait par-delà les continents. Quelque part peut-être écoutait-on les conversations. Il était tout à fait indifférent à Lisa de savoir ce quon faisait des informations ainsi glanées.
Est-ce que Lisbeth était parfaitement saine desprit ?
Dans quel sens ? Je ne sais pas sil existe des gens parfaitement sains desprit. Pour certaines maladies il y a des diagnostics, pour la santé non.
Es-tu médecin ?
Sil te plaît, ne me pose pas de questions pareilles. Nous avons convenu que je ne répondrais pas aux questions personnelles. Je dis que ce que jestime nécessaire.
Robert ninsista pas.
Bien. Pourquoi ne me dis-tu pas ton nom de famille ?
Il ny a rien de beau dans ce nom, Robert. Il vaut mieux que tu ne le connaisses pas. Allez, continue tes questions, quest-ce que tu veux savoir ?
Quelle était la pointure de Lisette ?
Trente-cinq. Elle a un pied très élégant. À propos. Tu as des questions intéressantes. Est-ce que tu joues les détectives ? Tu essayes de rassembler des informations pour dresser le portrait robot dun criminel ?
Pas dun criminel, de ma bien-aimée. Tu devrais le comprendre toute seule.
Essaye de croire à ce que tu dis. Continue tes questions.
Est-ce que Lison rentrait chez elle en bus ou en tramway ?
En bus. Ce qui ne taidera pas beaucoup à deviner où elle habite. Après larrêt de bus, elle a un bon bout de chemin à faire à pied.
Quels étaient les papiers que Lise remplissait à son travail laprès-midi précédant la fondation du parti ?
Robert, nas-tu pas remarqué que les événements du jeudi et du vendredi couvrent plusieurs jours et quen même temps ils doivent tenir lun dans le jeudi, lautre dans le vendredi ?
Sil te plaît, réponds à ma question ! Lisa raviva sa mémoire. En effet, de quels papiers sagissait-il ? Elle dit :
Attends. Je dois avoir dans mes archives des copies de ces papiers.
Elle posa le combiné sur la table se rendit à la cuisine. Elle versa de leau dans la bouilloire, mit le café moulu dans le filtre, brancha lappareil. Aussitôt le café odorant commença à gargouiller. Quand la vapeur, traversant la poudre noire, se fût condensée en café, elle en versa dans sa tasse et retourna à son divan. Pour que le monde ne chancelât pas en son milieu.
Elle avala la première gorgée. Il était trop chaud. Elle prit le téléphone et dit :
Pas trouvé.
Jai pensé que tu étais allée entre-temps te faire un café, dit Robert.
Doù lui venait cette clairvoyance ? Elle nen revenait pas. Mais elle ne se laissa pas troubler. Le gargouillis du café nétait guère audible dans lécouteur.
Je me souviens vaguement quil y avait des chiffres. Il fallait soustraire les plus petits.
En matière dinformations, Lisa nétait guère généreuse avec son détective privé !
Robert soupira. Peut-être comprenait-il que Lisa lavait une fois de plus fait tourner en bourrique.
Elisabeth avait-elle sur le corps des marques de naissance ?
Je ne sais pas, elle ne se met jamais nue. Elle va se laver au ruisseau quand il fait nuit noire. Vraiment je nai pas vu.
« Je ne sais pas » nest pas une réponse, Lisa. Nous en avons convenu.
Bon daccord, lui accorda Lisa. Elle a plusieurs petites taches de la taille de taches de rousseur sous lomoplate gauche, mais quant à savoir si ce sont des marques de naissance, il faudrait demander à un dermatologue.
Toutes les questions étaient posées. Il fallait espérer que Robert ne se lancerait pas dans une nouvelle série.
Et toi ? demanda Robert.
Lisa ne comprit pas :
Quoi moi ?
À quoi ressemble la fille du dimanche ?
Tu veux que je me décrive ?
Oui.
Habillée ou nue ?`
Comme tu préfères. Peut-être habillée, parce que cela me permettrait de te reconnaître dans la rue, qui sait ? Tu ne dois guère te promener toute nue.
Robert, les vêtements, ça se change ! Je vais quand même me décrire nue. Attend un moment. Lisa posa le combiné sur la table et enleva une ou deux frusques. Puis elle changea davis.
Écoute, Robert, je te rappelle dans un moment. Je dois me pommader et me maquiller. Je veux être jolie pour me présenter devant toi.
Et elle raccrocha. Coupant net un soupir de Robert.
Elle ne se hâta pas de se faire une beauté. En avait-elle simplement lintention ?
Elle but le café quelle sétait fait. Presque aussitôt le téléphone sonna. Robert était impatient de la voir nue. Il savait pourtant bien quelle ne répondrait pas à son appel.
Une ou deux fois elle avait par hasard décroché, entendu la voix de Robert et raccroché sans répondre. Puis quand elle lui avait téléphoné, elle lui avait expliqué longuement que ce nétait pas son numéro à elle.
Mais alors comment sais-tu que je tai appelé, si le numéro nest pas le bon ? avait demandé Robert.
Cétait la logique masculine. À cela Lisa avait répondu :
Bon Dieu, je suis femme, jai un instinct ! Entendait-elle fatiguer le jeune homme, au bout de lhameçon ? Que voulait-elle au juste ?
Lisa ne pouvait-elle donc pas avoir quelquun à qui penser, à qui téléphoner quand lenvie lui prenait ?
Elle nétait peut-être pas normale ? Cette pensée lui plut, elle la développa.
Peut-être devrait-elle placer une de ses doubles dans un hôpital psychiatrique, où elle aimerait un médecin nommé Robert et où elle serait très heureuse dans son oubli...
Ce nétaient pas les cas de figure qui manquaient, cétaient les jours dans la semaine. Il était bon dêtre fidèle à ses représentations. Lisa avait une pensée mathématique. Elle aimait lordre au moins mentalement. Tous les lundis étaient consacrés à un romantisme brisé, tous les vendredis à de vagues remords. Et ainsi de suite.
Élargir léchelle des sentiments, mais dans le cadre des histoires données. Le mardi suivant ne devait pas forcément répéter dans les moindre détails le précédent, mais les choses essentielles devaient rester en place.
Le téléphone se remit à sonner. Comment avait-elle pu donner un jour son numéro à Robert ?
À quoi ressemblait-il ? Non, cela ne la tourmentait pas. Avec toute son imagination, un seul Robert ne lui suffisait guère.
Mais soit. Elle va se décrire. Pour cela naturellement elle ne va pas commencer à se maquiller...
Lisa se mit effectivement nue, se dressa devant la glace de toute sa beauté. Elle décrocha le combiné, composa le numéro. Elle ne dit rien. Elle soufflait seulement dans le combiné.
Pourquoi se moquait-elle de lui ? Oh comme elle était mystérieuse, cette jeune fille si calculatrice ! Des pareilles, il ne faut les laisser sapprocher ni de la Bible ni de lamour, lui avaient un jour chuchoté ses petits diables familiers.
Lisa ! Cest toi ! Réponds enfin, implora Robert, habitué à ce que ses appels restent sans réaction. En même temps il ne renonçait pas, espérant et sachant en effet quaprès plusieurs appels infructueux elle finirait par céder et lappellerait. Mais pas toujours.
Elle chuchota dans le combiné :
Robert, jai honte.
Pourquoi as-tu honte, Lisa ! Cest si bon dentendre de nouveau ta voix...
Tu sais, je suis debout toute nue devant la glace. Je ten prie, ne commence pas à accélérer ta respiration. Cest trop excitant, je ne saurai plus me décrire avec objectivité...
Elle recommençait à lui jouer des tours. Elle nétait nullement excitée.
Eh bien, es-tu prêt à entendre ? Je ten prie, pose ton crayon et nessaye pas de me dessiner. Et puis Robert, sil te plaît, range ton appareil photo. Je ne veux pas que mes photos paraissent après dans des revues érotiques. Tu as fait ce que je tai demandé ?
Lisa, je nai ici pas un seul appareil photo et je ne sais absolument pas dessiner. Je veux tinscrire dans mon cur, et jespère que tu ne vas pas te remettre à faire des vers, mais que tu vas me décrire la Lisa des dimanches.
Alors écoute-moi bien. Dans ma chambre il y a une glace qui va jusquà terre, où je me vois de bas en haut. Je commence par le bas, par le haut, ou je prends des détails au hasard ? Bon, je ne te demande pas de répondre pas à cette question. Donc mes cheveux. Ils sont bouclés, marron-bruns, avec des reflets un peu roux. Tu nignores pas, jespère, quil ny a pas plus sensible que les rousses, mais malheureusement je ne suis pas une vraie rousse. On ne distingue que des reflets cuivrés, ce qui rend mes cheveux tout à fait intéressants. Jai des boucles naturelles, je ne peux donc pas particulièrement varier mes coiffures. Lintervention des coiffeurs abîmerait leur pli. Ce que je ne veux pas. Jai lintention de vivre jusquà la fin de mes jours telle que je suis née.
Lisa observa une pause. Elle souleva ses mèches et dit lentement :
À présent jai dans les cheveux un illet rouge, mais il sera fané avant que mes cheveux ne blanchissent. Jai un front haut, plutôt arqué, dont la pâleur contraste avec ma chevelure éclatante. Quand je fronce les sourcils apparaissent sur mon front trois plis de longueur différente, qui jouent au rythme des pensées qui me passent par la tête. Mes tempes sont lisses, un peu creuses. La hauteur de mon front suffirait à prouver lexcellence de ma raison mais tu en as eu suffisamment de preuves, je lespère, au cours de nos conversations. Nest-ce pas ?
Lisa attendait une réponse. Robert grogna :
Pas vraiment. Mais cest peut-être de ma faute à moi. Seul quelquun qui est un peu plus intelligent peut apprécier lintelligence dautrui.
Dieu quelles sentences ! Il a de la culture, ce jeune homme !
Peut-être jarrête là ma description ? Ce nest pas la peine de perdre son temps pour rien...
Continue, je ten prie, maintenant que tu as commencé... Je vais essayer de me perfectionner, dapprendre à saisir toute ta bonté et ta beauté.
Alors écoute. Jai des sourcils bien plantés. Je ne les épile pas pour leur conférer une forme classique, jaime bien les sourcils un peu sauvages, ils ont du caractère. Les paupières sont comme des paupières. Chez certains, elles continuent à se voir même quand les yeux sont ouverts, ce qui donne un air endormi ou mystérieux. Malheureusement la nature ne ma pas dotée de cette propriété, jai plutôt un trou à la place des paupières. Je pourrais aussi me montrer les yeux à moitié fermés, mais je nai pas encore appris. Et puis peut-être cela ne mirait pas bien. Pour certains visages cest seyant, chaque visage forme un tout à part entière. Bien. Mes pommettes ne sont pas saillantes, mais jai plutôt de bonnes joues, quil doit être tout à fait gentil pour les garçons dembrasser, je suppose. Comme je lai dit jai la peau très pâle et mes joues ne rougissent ni sous leffet du froid, ni sous celui de la honte. Tu me demanderas peut-être si jai jamais eu dans ma vie à avoir honte. Pourquoi pas, ça arrive à tout le monde. Par exemple à présent. Je suis debout devant toi, nue, et jai très agréablement honte. Tu sais ce que cest, tu as eu cette expérience ?
Il me semble bien que non, émit Robert en faisant claquer sa langue. Cest sans doute une sensation plutôt propre aux jeunes filles. Quand jai honte, ce nest pas agréable.
Je men doutais, déclara Lisa. Quand je rougis, tout mon visage devient rose tendre. Cest la spécificité de ma peau, si tu comprends ce que je veux dire. Mais poursuivons. Jai un nez droit, plutôt fin. Je crois quon pourrait dire que jai un nez « grec classique ». Tiens, je prends le petit miroir et je tourne mon visage de profil. En tout cas il nest pas retroussé, mais il nest pas non plus cabossé, cest un joli petit nez droit. Jai rencontré quelques personnes qui mont dit que mon visage doit tout son charme à ce nez. Sans doute en va-t-il ainsi pour tout le monde, le nez est maître du visage, cest lui qui donne le ton. Ah oui, je nai rien dit des yeux. Quen penses-tu, je les ai de quelle couleur ?
Oh, il ny a pas beaucoup de possibilités. Je pourrais énumérer toutes les couleurs possibles : bleu, vert, gris, brun clair, presque noir.
Robert, nas-tu vraiment pas un brin de sens artistique ? Tu aurais pour le moins dû entendu dire que les artistes distinguent plus de cent tonalités de bleu et que surtout en rapport avec les yeux on compte autant de nuances de marron ? Tu dois savoir aussi que la couleur des yeux est changeante. En fonction de létat desprit, mais aussi de lobjet regardé. Pourtant je ne crois pas que les yeux soient le miroir de lâme. Ils apprennent très vite à tromper, ce que dautres muscles du visage ont beaucoup plus de mal faire... Oui. Mais après ce discours moralisant je ne suis pas beaucoup plus maligne que toi. Mes yeux sont bleus, dun bleu relativement foncé. Quant à savoir sous quelle appellation cette couleur figure dans les catalogues des artistes ou des décorateurs, je nen sais rien. En tous cas ils sont suffisamment profonds, Robert, pour que tu ty noies...
Cest ce dont je rêve, rétorqua Robert sans que Lisa lui eût rien demandé.
Je ten prie, ne minterromps pas pendant que je parle. Je raccourcis. Jai les cils longs et assez sombres mais en général je dois donner un coup de pouce à la nature et je mets du rimmel. Les paupières, je ne me les maquille presque pas ou bien je le fais très discrètement. Et de manière générale, je nai pas de comptes à rendre sur mon maquillage. Comme dailleurs aucune femme. Elle est belle ou elle attire lil, cest tout ; comment elle sy prend, cela ne regarde pas les hommes. Les hommes peuvent offrir aux femmes des boîtes à maquillage, mais quils ne nourrissent pas lespoir de tomber juste. Tu mas compris, je parle en théorie. Tu me demanderas peut-être si on ma offert des boîtes à maquillage, mais je ne te le dirais pas. Poursuivons. Des pattes doie au coin des yeux, quon se le dise, je nen ai pas encore. Une précision qui peut toujours être utile. Mes oreilles sont petites et très mignonnes. As-tu entendu parler dun artiste célèbre qui recommandait aux femmes de se faire faire des opérations de chirurgie esthétique pour mettre une oreille à la place du nez au milieu du visage ? Moi je ne ferais jamais une opération pareille, parce que, comme je lai dit, je suis satisfaite de mon nez. Non seulement parce quil me permet de respirer et de sentir les odeurs, mais aussi parce quil est esthétique. Mes oreilles aussi, mais chaque chose à sa place. Et les artistes ne sont pas juges suprêmes en matière de beauté. À ton avis, quest-ce que jai comme boucles doreille ? Vas-y, envoie !
Robert renifla ; il semblait en difficulté. Au bout dun moment il dit :
Peut-être en or, en forme de trèfle à quatre feuilles, ça porte bonheur.
Lisa éclata de rire.
Raté. Les petits cochons roses aussi portent bonheur, mais je nen porterais jamais aux oreilles. Tu veux encore chercher ? Tu donnes ta langue au chat ? Comme tu veux. Alors cest moi qui vais donner la réponse : je nen porte pas. Et je nai pas non plus de trou. Aurais-tu réussi à deviner ? Peut-être que oui, parce que tu sais déjà une ou deux choses de moi. Même un peu trop, je trouve. Parfois je me demande pourquoi je te parle tellement, tu nas absolument rien fait pour le mériter. Enfin, passons. On peut choisir les gens à qui parler. Moi, je tai choisi. Je devrais le regretter, tu crois ? Es-tu heureux, que je taie choisi ?
Je le serais si tu me tourmentais moins, lança le malheureux Robert.
Moi, te tourmenter ! Justes cieux ! Comment je pourrais, moi linfâme, tourmenter ce pauvre petit innocent ?
Tu vois, tu continues à masticoter verbalement. Mais tu me tourmentes surtout autrement. Tu sais bien comment. Pas besoin de te faire un dessin.
Daccord, Robert, nous en reparlerons plus tard. Pour linstant, la description du criminel est restée en suspens. Peut-être ne souhaites-tu pas savoir ce quil y a plus bas ?
Je veux que tu racontes, lui signifia Robert. Puisque cest tout ce que jobtiens de toi.
Allons, ne commence pas à pleurer, mon pauvre Robert. Moi je ne pleure pas, je nai pas la bouche tordue. Je peux te dire que jai aussi une jolie bouche, jai une bouche même spéciale. Ni un trait effilé, ni un bec doie, ni deux grosses lèvres proéminentes. Sur la lèvre supérieure, un peu de duvet mais pas beaucoup. On dit dailleurs que cest une marque de caractère passionné. Tu en as entendu parler ? Des petites cavités au coin des lèvres montrent que je suis douce, sensuelle, attirante. Le dessin de la lèvre supérieure est ondoyant, en forme de cur comme on dit, les coins des lèvres sont un tantinet relevés. Bref, la bouche dun être joyeux et positif. La lèvre inférieure est un peu plus fournie, cela doit être sans doute bon de la prendre dans sa bouche et de la sucer. Toute la question est de savoir sil se trouve au monde une personne suffisamment digne de confiance. Tu remarqueras que je nai pas dit une personne de valeur, jai dit « digne de confiance ». Poursuivons. As-tu jamais regardé des gens parler, alors que pour une raison ou pour une autre tu nentends pas ce quils disent ? Par exemple à la télévision, quand il ny a pas le son ? Ou même dans la vie, quand on vous parle une langue totalement étrangère ? Les mouvements de la bouche ne donnent-il pas à entendre sans ambiguïté quel est le portrait moral de lorateur, son degré dintelligence, son tempérament, sa vivacité ? Oui, Robert, cest comme je te le dis : la bouche est la partie la plus importante de lhomme. Moi, cest clair : si la bouche de quelquun me plaît, son propriétaire aussi peut me plaire. Linverse est assez rare : quune bouche soit désagréable alors que la personne ne présente aucun défaut. Dis, Robert, je ne tai pas encore fatigué ? Nous pouvons peut-être faire une pause, je mhabille, sans quoi je vais prendre froid.
Continue je ten prie. Même si la bouche est la chose la plus importante, je veux aussi entendre parler du reste.
Naturellement la bouche est la chose la plus importante ! Cest la nature qui en a voulu ainsi. Regarde les animaux les plus élémentaires. Beaucoup dentre eux nont pas dautre partie du corps que la bouche. Cest par là que rentre tout ce dont le corps a besoin, et que sort ce dont lesprit a besoin. Tout le reste cest de lauxiliaire. Même les Français, qui sont hautement civilisés, disent comme tu sais que la première des jouissances dans la vie cest manger. Les autres peut-être ne le disent-ils pas clairement, mais ils ne manquent pas de le penser. Même les Chinois, avec leurs tables où il peut y avoir jusquà deux cents mets différents, mais aussi seulement une poignée de riz. À propos, quest-ce que tu préfères ? Moi, cest le chocolat. Si jétais maître-queux, je mangerais aussi dautres choses. En tout cas, Robert, garde-toi bien de me faire la cour, tu mourrais de faim. Je sais très bien que lamour, ça passe par le ventre. Quand une femme tombe amoureuse, elle peut même apprendre à faire à manger pour son homme. Mais avec moi, pas de risque. Tu las peut-être compris, Robert, je suis un petit soldat de plomb inébranlable. Là-dessus tu peux me répondre, non ?
Oui, oui, renifla Robert. Ai-je bien assez mendié pour que tu me dises ton nom de famille...
Attends, je ten prie, ne passe pas sur le terrain personnel. Nous en sommes à la description extérieure. Nous jouerons à la cabalistique une autre fois. Tu aimes bien faire des mots croisés, non ? Ce que je voulais encore dire, à propos du manger, cest que les habitudes alimentaires sont lun des traits les plus conservateurs chez lhomme. Les goûts de lenfance restent toute la vie et on nintègre des plats nouveaux que très lentement. Cest pourquoi le monde souffre tellement de la faim. Mais si tu penses que manger des chocolats ma fait grossir, tu te trompes. Mais je ne suis pas non plus un paquet dos, jai des formes rondelettes tout à fait plaisantes. On y reviendra. Dabord, parlons de ce quil y a au-dessous de la bouche. Le menton évidemment. Le mien nest pas rond, mais comme on dit horizontal, délicat, pas trop allongé. Tu saisis ? Bref, un joli menton, pas excessivement volontaire. Tu remarqueras, Robert, que même si jai à plus dune reprise utilisé à propos de tel ou tel détail le mot « joli », cela ne veut pas dire que je me prends pour Dieu sait quelle beauté. Ces détails isolés et tout à fait suggestifs ne sharmonisent pas aussi parfaitement quon pourrait le croire. Bien sûr, cest aussi une question dangle dexposition. Il serait souvent possible de faire ressortir juste lélément le plus significatif de son physique, et de sen servir pour se valoriser, mais on na pas le caractère à cela. Par exemple certaines jeunettes se mettent en tête quelles sont plutôt des garçons, elles portent toujours des pantalons, les cheveux courts, et ont des manières anguleuses : il nen faut pas plus pour faire une garçonne. Je ne veux pas dire que mon cas soit de ce genre. Le caractère, on y viendra par la suite. Bien sûr, si tu nes pas lassé de cet égocentrisme, et de ce perpétuel papotage sur un unique sujet moi comme si jétais la chose la plus intéressante au monde. Robert, tu ne tes pas encore endormi ?
Non, répondit une voix véritablement ensommeillée. Comment pourrais-je dormir, quand la partie la plus intéressante est à venir !
Tu as raison. On en vient au cou. Je lai très long et élancé. Ni double menton, ni pomme dAdam. Cest moi Ève, et cest moi qui ai enfoncé la pomme dans la gorge dAdam, pas le contraire. Sur le cou aussi, on peut trouver plusieurs endroits faits exprès pour être embrassés, mais je ne te les révèle pas. Je ne te dirai pas non plus sils sont ou non inviolés. Je suis, comme tu vois, mystérieuse. Ensuite viennent naturellement les épaules. Elles sont arrondies et féminines. Plutôt basses quexcessivement équarries. Comme tu sais, cela témoigne dun naturel tendre. De manière générale, je suis un être bon et gentil, mais restons-en à la description de mon physique. Dis, est-ce que tu as quand même une image densemble du visage ou tu nas retenu que des détails isolés ?
À franchement parler entendit-on dans lécouteur.
Donc parfois il est franc aussi. Ah les hommes, combien de facettes nont-ils pas !
À franchement parler, lensemble nest formé que de détails, bien que jaie essayé de les assembler...
Et quas-tu réussi à assembler ?
Quelque chose qui ressemble à un crocodile, reconnut le jeune homme en toute sincérité.
Lisa poussa un cri.
Tout juste ! Voilà ce que je suis ! Depuis mon enfance je vais au jardin zoologique et jessaye de deviner à qui je ressemble. Cest toi enfin qui las dit. Merci ! Tu viens de résoudre lénigme de ma vie !
Tu fais certainement un très joli crocodile, Lisa. Jaimerais te caresser ! Donne-moi la permission, ne reporte pas la chose indéfiniment !
Jolie partition. Très doué pour le pipeau elle était bien obligée de le reconnaître.
Bien sûr. Un jour sans aucun doute, parce que jaime terriblement être caressée. Aussi bien dans le sens du poil quinversement. Sais-tu que les crocodiles ont des écailles ? Comme les poissons. Tu nen a jamais entendu parler ? Dis, mais tu nas donc jamais vu de crocodile ! Et tu me compares à ce cher animal ! Veux-tu vraiment que je fonde en larmes ?
Lisa commençait à avoir frisquet. Elle raccrocha et se rhabilla. Le froid lavait pénétrée. Il faudrait boire un café chaud, se dit-elle ; elle toucha le pot, le café avait refroidi. Elle neut pas le courage de le réchauffer. Elle prit dans larmoire une couverture, senroula dedans, se lova sur son divan.
Le téléphone sonna. Elle le débrancha.
Elle feuilleta une revue de mode, qui se trouvait sous toutes les autres. Elle se souvint que cétait dimanche. Aujourdhui on na le droit de rien faire. Ce serait contraire au commandement. On a le droit seulement de respirer. Elle inspira plusieurs fois profondément, après quoi elle fut davis que cétait un lourd travail.
Après avoir fait une nouvelle marque sur une rubrique de la revue quelle venait de feuilleter, elle pencha la tête, regarda le papier, et se sentit satisfaite. Le papier se remplissait peu à peu de traits, cétait son travail à elle.
Et puis elle eut envie de Robert. Il y avait dans ce sentiment quelque chose de matriarcal. Elle aurait voulu avaler linvisible jeune homme. Peut-être était-elle vraiment un crocodile ?
Et ce gros bêta qui continue à téléphoner, il veut savoir à quoi ressemblent ses seins... Il croit encore quelle a mal pris sa comparaison avec un crocodile et que pour cette raison elle a arrêté la conversation.
Pendant un moment, elle fut tourmentée par lidée de lui avoir fait du chagrin. Pensée savoureuse, délicieux tourment.
Sa main cependant, de sa propre initiative, totalement indocile, se tendait vers le combiné, et se mettait à composer le numéro. Mais dans lécouteur pas le moindre signe de vie. Le téléphone sétait manifestement abîmé à lusage. Les fils avaient grillé. Un homme à bottes de fer avait mis le pied sur la ligne, grinçant, pour freiner dans le monde le cours des affaires de cur.
Et puis alors ? Il est abîmé, un point cest tout. Que les choses sabîment, cela aussi était dans lordre des choses. Plus cest compliqué, plus cela arrive facilement. La technique aussi la prouvé. Il doit sans doute y avoir une formule à ce sujet : la sécurité de fonctionnement est inversement proportionnelle au nombre de détails du système.
Si les régimes totalitaires sont efficaces, cest parce quils se limitent à des règles simples. Paf dans les dents, et laffaire est réglée. Pourvu que Lisa naille pas dans son petit coin se mettre à rabâcher la politique !
Le mécanisme le plus compliqué, cest lêtre humain. Voilà dailleurs pourquoi il sabîme si facilement. Les relations entre les gens sont un tantinet plus simples, mais elles aussi sabîment.
Par exemple, on a froid. On est enveloppé dans une couverture, mais on tremble. On va à la salle de bain, on met le bouchon dans le trou et on laisse couler leau chaude. Leau coule trop lentement et voilà que notre petite personne aux ongles des orteils vernis se met à trembler. Puis la salle de bain se remplit de vapeur, et elle ne tremble plus. Mais elle a toujours froid aux pieds. Elle essaye de les plonger dans leau, leau est trop chaude.
Il fallait réaliser cette image. Lisa sexécuta. Elle se coucha dans la baignoire, sa tasse de café sur une boîte de rangement, une revue de mode à la main. Tout ce qui lui manquait cétait le chocolat et la célébrité mondiale. La boîte de bonbons était terminée, et la célébrité pas encore atteinte. Mais ça viendra, pensa Lisa, pas moyen dy échapper. Un jour par exemple elle se mettrait à écrire et toutes ses connaissances seraient obligées dadmirer loriginalité de son style. Cest dailleurs ce quelle fait, elle ne cesse de se parfaire. Elle a de jolis genoux arrondis, une solide imagination, pourquoi ne pourrait-elle pas devenir une écrivaine célèbre, qui écrit dans sa baignoire des romans sentimentaux...
À nouveau, elle sentit le manque de Robert. Pour la deuxième fois le même jour. Un peu trop souvent, se gourmanda-t-elle.
Dans la salle de bain il ny avait pas de téléphone. Il faudra en faire installer un, si elle se met à vivre dans son bain. Pour pouvoir dun seul coup régler directement toutes ses affaires.
Même le plaisir finit par lasser. Sur cette profonde constatation, elle se leva. Elle se sécha avec une grande serviette éponge. Quand le dessus fut sec, et même ce qui navait pas encore été décrit au public, elle sortit de la baignoire un de ses jolis pieds, le posa sur le rebord et en sécha les innombrables replis. À tout hasard elle ferma les yeux, pour que les autres ne la voient pas.
Puis, les pieds séchés, elle entra dans ses chaussons fourrés et sentit quelle vivait juste au bon moment. Un moment où le monde était au plus haut de son développement, la catastrophe nallait pas tarder, mais elle aurait le temps de mourir avant. En laissant aux extraterrestres un recueil de ses uvres choisies en trente volumes.
La pensée de la mort était tout à fait hors de propos. Lisa avait tout juste lintention de commencer à vivre. Se prendre par la main, et ne faire rien dautre : vivre.
Cest dans cet objectif quelle shabilla chaudement. Elle rebrancha le téléphone et appela.
Robert existait, et pleinement. Entre-temps, avait-elle pensé, il sétait peut-être fâché, il était parti chercher une autre fille. Eh bien quimporte, mieux vaut quil séloigne au bon moment...
Peut-être Robert se déplaçait-il en fauteuil roulant, et il était toujours joignable au téléphone ? Lui était-il arrivé dappeler quand il nétait pas à la maison ? Elle ne sen souvenait pas. Elle appelait toujours le dimanche, jour où les robots ne travaillent pas.
Est-ce quil na pas de petite amie, pour quil passe ses dimanches assis sur son fauteuil ? À moins que sa petite amie ne soit Lisa et quil attende ses appels ? Elle est bavarde, mais elle ne se mêle pas de la vie privée de Robert, elle ne pose pas de questions.
Elle dit :
Salut Robert ! Ça fait longtemps quon na pas parlé ! Est-ce que tu es parti en mission quelque part, ou à létranger ?
Non, jai limpression que cest toi qui es partie, ma chère tourmenteuse. Tiens, il a appris des choses entre-temps ! Des formules à vous faire frissonner...
Oui, Robert, bien que cela me regarde, je ne veux pas te cacher que jétais tout dernièrement sur léquateur. Je vérifiais que la ceinture était bien attachée autour de la terre.
Et alors, Lisa ?
Pas de problème. Si tu taccroches bien de toutes tes dents au dossier de ta chaise, il ne tarrivera rien de mal. Ceux qui y sont allés disent que dans le cosmos il fait froid. Cela vaut la peine de ne pas lâcher cette terre.
Lisa, tu as laissé quelque chose inachevé...
Ahah ! Tu veux savoir à quoi ressemblent mes seins. Je tavoue quentre-temps je les ai prêtés. Quand on me les rendra, je te les décrirai. En attendant, contente-toi de ce quil y a. Par exemple des doigts de pieds. Jai fait en ton honneur une pédicure. Avec du vernis rose. Dis-toi bien que mes orteils aussi sont jolis, on pourrait les mettre en vitrine. Mais maintenant jen ai assez de décrire mon physique. Je voudrais décrire lintérieur. À lintérieur réside un grand écrivain. Je viens tout juste de comprendre qui diable sagite en moi. Je lai attrapé par loreille, et jai vu que cétait un écrivain, un vrai. Tu sais quel genre danimal cest ? Lun des plus vaniteux de lespèce humaine, bien quil fasse semblant dêtre complètement absorbé par soi. Si certains ne supportent pas quon complimente autrui, les écrivains ne supportent pas quon ne les complimente pas eux...
Attends, Lisa. Quest-ce quils ont ces écrivains, pour que tu en parles autant ? Si tu veux des compliments, je peux ten dire du matin au soir, et encore mieux du soir au matin.
Et quoi encore ? ! Sil te plaît ne minterromps pas quand je parle. Tout à lheure tu mas traitée de crocodile, assez de compliments pour aujourdhui, point trop nen faut. Si les écrivains ne te plaisent pas, je peux apprendre un peu et devenir académicienne. Et si cela aussi ne te plaît pas, japprendrai encore plus et je ferai couturière. Mais de manière générale, je nai aucune envie de me conformer à tes goûts. Je sais faire mon auto-critique, jai assez à faire avec moi. Et maintenant, Robert, dis-moi maintenant, quest-ce quil faudrait encore que je te raconte ? Pour linstant jai des forces, je pourrais te distraire avec mes propos spirituels, non ?
Robert poussa un soupir profond et sincère.
Tout le temps jai attendu de pouvoir te proposer des sujets de conversation. Jai plusieurs choses à te proposer tout de go. Avant tout je voudrais un poème dont chaque vers commence par une lettre de ton nom de famille, de manière à ce quon puisse le lire de bas en haut. Puis décris la rue et la maison où tu habites. Enfin, rédige une invitation dans le style le plus raffiné, comme si linvitante était une haute dame de la cour du Japon au Moyen-Âge, qui convie un roi étranger.
Mouais... rétorqua Lisa, et fit une pause, lune des plus longues de sa vie.
Cétait elle qui avait gentiment promis à lautre de choisir le sujet. Mais aucun ne lui plaisait. Ils étaient tous beaucoup trop orientés vers un but pour rester tout simplement sur le terrain artistique. Elle dit :
Ça ne me va pas. Tu as formulé tes désirs, maintenant je sais à qui jai à faire.
À savoir ? demanda Robert, surpris. Lisa se mit à réfléchir à haute voix.
On pourrait trouver plusieurs noms. Par exemple « pot de colle ».
Ce qui veut dire ?
Un pot de colle est quelquun qui vient au lieu daller. Qui a le plus souvent des opinions fausses. Il pense vouloir, et cela seulement parce que lautre ne veut pas faire connaissance, je veux dire. Cest clair maintenant, ce que cest un « pot de colle » ?
Bon daccord, je suis un pot de colle. Jai même pressé lécouteur contre le mur oriental de ma chambre, bien que je ne sache pas si tu habites vers lest ou vers louest. Mais maintenant, tu pourrais développer les thèmes que je tai donnés.
Lisa fit de la main un geste dindifférence.
Soit. Je ne sais pas faire des vers, et mon nom de famille je te le dirai pas. Cela te simplifierait trop la vie. Un jour, par inadvertance, je tai dit mon numéro de téléphone, après quoi jai dû me débrouiller pour le changer. Prends lannuaire de cette année, cherche le numéro et tu apprendras mon nom. Il te suffira de faire le tour de quelques millions de noms. Tous les parcourir ne devrait pas être une entreprise trop dure pour un jeune homme appliqué. Si bien sûr il prend ses désirs au sérieux...
Jai essayé, reconnut Robert. Cest pourquoi maintenant je porte des lunettes. Cest écrit si petit...
Bien sûr. Si pour toi le petit inconfort de porter des lunettes compte plus que me trouver dans la poubelle du monde, laisse tomber. Mais ne va pas vouloir que je tombe dans les bras dun jeune homme aussi superficiel...
Robert eut un long soupir et ne répondit pas.
Ma rue et ma maison, je peux les décrire. Ma rue est croisée par dautres rues, et parallèle à beaucoup dautres. Des deux côtés il y a des maisons. Il y en a des plus grandes et des plus petites. Il y a peut-être même quelques magasins, mais je nen suis pas sûre. Je ne fréquente pas les magasins. On me livre les boîtes de chocolat par la fenêtre à laide dune corde. Qui le fait, je nai pas cherché à le savoir. Cela me convient. La maison aussi, je peux te la décrire avec précision. Son mur le plus important est élevé le long de la rue. Elle a beaucoup de fenêtres. Je ne les ai jamais comptées. La maison est peinte, mais les intempéries ont taché les couleurs. Le jour où la nuance de la couleur me reviendra à lesprit, je te la dirai. Dans la maison il y a des couloirs et des appartement. On ne va pas directement dun appartement à lautre, il faut passer par la cage descalier. Est-ce bien tout ? Quest-ce que je pourrais ajouter ?
Le nom de la rue et le numéro de la maison.
La demande était claire.
Oh mon pauvre Robert ! Mais cest la première fois que jentends que les rues ont des noms et les maisons des numéros ! Moi je pensais que cétait le contraire, parce que les gens ont des noms et la maison est beaucoup plus étroitement liée à eux que la rue. Dans la rue, à mon avis, les gens essayent dêtre anonymes.
Robert avait très bien appris à soupirer. Il dit :
Jai parfois limpression que tu me mènes par le bout du nez. Dis-moi, est-ce que ce sentiment correspond à la réalité ?
Dieu men garde ! sécria la jeune fille. Je narrive même pas à me mener moi-même par le bout du nez, Robert ! Jai tout simplement de limagination. Nous sommes visiblement toi et moi de signe contraire, cest pourquoi nous narrivons pas à nous rencontrer. Comme laffirme une théorie douteuse, cela pourrait même être dangereux : il se produirait une annihilation et nous cesserions lun et lautre dexister.
Ce serait en tout cas quelque chose dunique à ce jour dans lhistoire de lhumanité. Ne serait-ce que pour cela, ça vaut la peine dessayer. Sacrifions-nous et nous deviendrons célèbres.
Robert labourait obstinément son sillon.
Je ne crois pas que cette théorie soit juste. Cest pourquoi ce nest pas la peine de jouer son va-tout. Ah oui, je devais aussi te rédiger une invitation suivant les règles japonaises de politesse. Je vais essayer mais, sil te plaît, ne ris pas si le résultat est maladroit. Alors écoute ; cherche-moi, oh mon ami, parmi les vents de lunivers, moi lunique parmi les feuilles flétries ; trouve-moi dans le sable du rivage, petit grain parmi des millions de grains de sable, distingue-moi par ta venue sous les lanternes multicolores du monde, et que ta visite illumine mon cur solitaire jusquà la fin de mes jours et me console des soucis de la vieillesse. Viens auprès de moi, ô clarté, viens dissiper dans mon âme blessée les ténèbres de la vie. Hein ? Nest-ce pas bien dit ? Comme dans un livre !
Oui, tu pourrais devenir écrivaine pas écrivain, pas même sous un pseudonyme dhomme, cela pourrait pousser les mauvaises hormones à se reproduire. Mais cela pour linstant mintéresse moins quaccepter ton invitation.
Essaye donc de me faire une jolie réponse, lui renvoya Lisa.
Bien, je vais essayer, répondit le jeune homme.
On entendit dans le combiné le grésillement de ses cellules grises.
Écoute : rien dans ma vie ne ma jamais rendu plus heureux que ton invitation ; si jétais vent, je te porterais, unique feuille, miracle de la botanique ; si jétais excavateur, de ma patte puissante je trouverais lunique grain dor dans le sable du rivage ; je viens à toi parce que ta lumière mattire, la mienne nest que le reflet de ton puissant projecteur... Ouf, je suis en nage, commenta Robert, heureux. Il avait lair content de son travail intellectuel.
Même Lisa dut dire :
Bravo, Robert ! Nous pourrions continuer à tenir sur ce même style nos conversations téléphoniques. Cela rendrait la vie beaucoup plus belle. Mon passage à moi était bien sûr plus lyrique, mais le tien plus viril. Cest saisissant, comment tu as réussi à utiliser la technique moderne dans lart de la séduction. Je ne pense bien sûr pas à cette technique-là, je pense aux excavateurs et aux projecteurs...
Eh bien quy a-t-il de mauvais à cela ? rétorqua Robert.
Lisa naimait pas quon interrompît son discours. Cela pouvait même la faire taire. Pourquoi pas, cétait même fatal si lautre coupait le fil de ses idées.
Mais Lisa était une demoiselle expérimentée. Elle réussit à enchaîner :
Sil y avait un ingrédient superflu, cétait peut-être cette patte puissante. Qui prend aussitôt des dimensions symboliques. Quelquun de plus vicieux pourrait même y voir soulignée une certaine partie du corps. Moi je ne suis pas capable de penser de manière si bête. Pour résumer : entraîne-toi, on fera de toi quelquun...
Entre-temps Robert semblait pressé. Il dit :
Merci pour lespoir. Mais vraiment je voudrais venir te rendre visite, et le plus tôt sera le mieux...
Là-dessus, Lisa raccrocha. Quaurait-elle pu faire dautre ?
Aussitôt le téléphone se mit à sonner impétueusement. Mais elle ne décrocha pas, parce quelle se souvint quentre-temps elle avait changé de numéro.
Que devait-elle faire avec ce garçon ? Le laisser sapprocher et la pénétrer physiquement, mentalement, spirituellement ? Adieu la liberté... ?
Attendre dun seul homme satisfaction sur tous les plans est sans doute folie. Seul laveuglement de lamour pourrait aider. Dans quel Bottin aller chercher quelquun nommé « amour » ?
Lisa sétudia dans la glace. Est-ce que cette dernière pensée avait fait changer son visage ? Elle ne comprenait rien. Manifestement elle nétait pas amoureuse.
Mais pourquoi dans toutes ses histoires y avait-il un personnage du nom de Robert ? Un héros tantôt plus tantôt moins négatif ?
Elle pourrait prendre Robert à la maison. Le lundi se faire séduire, le mardi violer, le mercredi frapper, le jeudi se lamenter ce dont elle est incapable le vendredi subir une humiliation, le samedi le laisser se livrer à un commerce infâme. Est-ce quun seul et unique partenaire téléphonique pourrait sen sortir ?
Un grand dégingandé, un homme réel, affalé dans son fauteuil et qui suivrait dun regard indifférent ses mouvements gâcherait ses belles histoires par son naturel, son égoïsme, ses prétentions.
Lisa serait-elle un être écurant de rationalité ? Quelle tombe amoureuse, quelle fasse le grand bond, et la vie changerait aussitôt. Elle cesserait de voir, dentendre, elle aimerait, tout simplement.
Des choses pareilles ne se discutent pas. Quand ça vient ça vient. Sans quon le remarque. Voilà que les poumons, les foies, les rates se mettent à fonctionner dun même rythme, et que le sang afflue là où il ny en a pas spécialement besoin.
Alors, tomber amoureuse de Robert ou pas ? Lui poser la question ?
Elle allait tendre la main vers le téléphone, mais se ravisa. Elle pensait encore être en mesure de prendre une décision. Le jeune homme navait pas manqué de soffrir à elle, plutôt deux fois quune. Que lui dire de nouveau ?
Elle devait en quelque manière réorganiser son mode de vie. Le temps que la tornade lui tombe dessus. Encore heureux sil narrivait rien dautre, et quelle puisse continuer à vivre comme avant.
Elle feuilleta un gros annuaire. Elle navait pas lintention de tomber sur un autre Robert. Elle trouva le numéro dun presbytère, appela.
Bonjour, je suis une pauvre enfant perdue. Pouvez-vous me donner un conseil secourable ?
À lautre bout du fil, un répondeur automatique. Qui demandait de laisser un message à la chancellerie du dimanche après le bip sonore. Quand le bip eut résonné, Lisa dit :
Au secours, je plonge dans labîme du péché !
Et elle raccrocha.
Puis elle réfléchit, et eut honte de ce quelle venait de faire. Lundi matin, le pasteur irait au boulot, trouverait le message de Lisa et penserait que le genre humain courait à sa perte, il commencerait à se démener, et cest lui qui finirait par se damner.
Il faudrait rappeler et expliquer au répondeur que cétait le problème personnel de Lisa.
Son doigt composa automatiquement le numéro de Robert. Étonnée Lisa lui dit :
Toi Robert ? Tes-tu métamorphosé en répondeur automatique ?
Ou bien las-tu été tout le temps ?
Pourquoi entre-temps ton téléphone était occupé ? demanda Robert avec fougue. Qui appelles-tu encore à part moi ?
De quel droit Robert lui demandait-il des comptes ? Elle essaya de se montrer indignée.
Jen ai encore deux des comme toi. Je ne ten ai vraiment jamais parlé ?
Jamais, répondit Robert dun ton sinistre. Je ne te crois pas. Où trouverais-tu le temps ?
Tout simplement tu ne veux pas croire, cest plus confortable pour toi, affirma Lisa. Regarde comme le hasard fait bien les choses : les deux autres aussi sappellent Robert. Mais ils sont complètement différents de toi. Mais ce nest pas tout à fait un hasard. Je vous ai choisis tous les trois du même nom, pour ne pas faire des confusions involontaires.
Attends, Lisa. Si tu ne minvites pas aussitôt chez toi, au moins continue ce que tu as promis. Poursuis ta description.
Il essayait dêtre accommodant.
Elle répondit :
Non Robert. Cest une étape révolue. Nous avons depuis longtemps dépassé lintérêt pour les choses extérieures. En nous parlent des voix plus élevées, plus compliquées, plus profondes. Elles ne perdent pas de temps avec ce pauvre corps. Je pourrais par exemple te décrire ce que je ressens les dimanche matin, quand un Robert vient juste de partir de chez moi...
Je ne te crois pas ! lui signifia Robert.
Cest ton affaire, mon cher ami. Mais le serpent du soupçon demeure, nest-ce pas ? Et pourquoi ne devrais-je pas avoir quelquun ? Je ne suis pas si jeune, que je puisse satisfaire tous mes besoins au téléphone.
Tu tes mise dans la peau dune religieuse, dune prostituée et dune femme de diplomate. Pourquoi ne pourrais-tu pas tinventer toutes sortes de Robert ? demanda, astucieux, le jeune homme.
Oh, rien ne men empêche, mais ces deux-là sont vrais. Lun est un jeune homme grand et sérieux, un sportif connu, qui a un rapport très droit à la vie. Lautre est un éternel plaisantin, tellement farceur quavec lui je suis tout le temps pliée de rire. Ils se complètent parfaitement ; si tu me demandais lequel des deux me plaît le plus, je ne saurais que répondre...
Je ne tai rien demandé à leur sujet, et je ne tai pas demandé de me les décrire. Ce que je voudrais connaître, ce sont les noms de ces hommes que tu traites affectueusement dabrutis et Dieu sait quoi encore. Celui qui a défloré Élise, qui a violé Lison, qui a rossé Lisbeth, qui na pas pu venir à bout dÉlisabeth, que Lise a effrayé et qui a essayé de faire affaire avec Lisette. Comment ils sappellent ? Hein ?
Pas la peine de lancer lhameçon, linterrompit Lisa. Nimporte comment, je ne te le dirai pas. Je veux garder moi aussi quelques secrets. Tu es un chouette gars, pourquoi devrais-je timposer des souffrances ? De plus, bien sûr ils sont vrais, mais ils sont aussi en partie inventés par moi. De telle sorte que personne dautre ne devrait vraiment avoir affaire à eux. Jaime autant te parler de ces deux, que tu pourrais un beau jour rencontrer sur le pas de ma porte ou quelque part en ville...
Je vais te dire, Lisa ! fit une voix en colère. Eux, je ne veux rien en savoir. Les autres en comparaison sont bien plus intéressants.
Tiens donc, il peut même se fâcher. Ce garçon énergique pourrait même un jour commencer à lui plaire. Elle le tranquillisa :
Chcht Robert, les voisins écoutent ! Ils sont venus râler derrière la porte un jour où sans le faire exprès jai été trop bruyante en caressant les autres...
Robert se tint à sa ligne de conduite.
Maintenant tu la boucles. Prends-en acte : cela na pas deffet sur moi. Je ny crois pas et je reste indifférent à toutes tes descriptions malpropres.
Manifestement, ce garçon saisissait quelque chose. La connaissait-il donc vraiment si bien à la voix quil savait distinguer les inventions des choses sérieuses ? Mais elle navait jamais parlé avec lui sérieusement, comment pouvait-il faire la différence ?
Continuer ses caprices navait pas de sens. Mais elle ne voulait pas reconnaître que ses histoires étaient des mensonges. La question resterait ouverte. Ce sont les choses ouvertes qui intriguent le plus, qui rendent la vie intéressante.
Elle dit :
Bon daccord, si tu ne veux pas, parlons dautre chose. Par exemple de comment le dimanche matin je vais au marché et de ce que cette expédition mapprend sur le monde.
Mais quand diable y vas-tu ? Tu commences tôt le matin à mappeler, et il ny jamais de pause suffisamment longue pour que tu aies le temps daller au marché, objecta le champion de la vérité.
Cétait donc un être grave et sérieux qui était venu au monde. Il était rare quil accompagne Lisa dans ses jeux. Pourrait-elle jamais passer cinquante ans avec quelquun de semblable ? Cette pensée déboucha sur une proposition inattendue :
Que dirais-tu, Robert, si un jour nous nous prenions par la main et nous allions fêter nos noces dor ? Nous commencerions par là et nous tournerions à partir de là le fil de nos vies à lenvers ?
Est-ce une proposition de mariage ? demanda Robert. Sa voix sétait détendue de quelques degrés.
Prends-la comme tu veux, répondit Lisa.
Robert se montra constructif :
Je devrais commencer par te voir. Et nous devrions essayer toutes sortes de choses, pour voir si nous nous convenons.
Tout de suite ! Une jeune fille honnête parle mariage, et lui pense aussitôt au lit. La vie nest pas faite que de cela. Il faut tenir sous le même parapluie, marcher contre le vent, voir le malheur de son prochain, cest le quotidien du mariage. Au lit, les couples tirent pour la plupart leur épingle du jeu, mais ils ne se débrouillent pas forcément pour faire des ufs sur le plat, suspendre des tableaux au mur, raconter des contes de fées aux enfants, répartir largent, faire des plans davenir et les réaliser.
Lisa dit :
Tu sais bien comment jadis les parents concluaient les mariages pour leurs enfants. Ils ne se voyaient pas avant le jour des noces, attendaient avec émotion ce moment. Après quoi ils vivaient plus heureux que ceux qui avant le mariage étaient passés par leau et par le feu. La responsabilité des couples formés par les parents revenait ainsi à une force extérieure, à des tiers. Une promesse seulement mutuelle était beaucoup plus facile à rompre.
Cétait il y a bien des siècles, fit Robert, peut-être à la cour. Dans bien des cas cependant, il y avait lhabitude de commencer à remplir dès lenfance les accords conclus par les parents, les enfants shabituaient lun à lautre en jouant et dans les travaux ménagers. Quand le partenaire était mal choisi, on rompait le contrat sans autres drames.
Eh bien voilà : deux versions soumises à la discussion. À peine était-il question de mariage que leurs points de vue divergeaient complètement.
Si nos opinions sont à ce point différentes, nous devrions peut-être commencer carrément par un divorce ? proposa Lisa.
Robert exprima son vu :
Moi je proposerais plutôt de tourner la bande dans le bon sens.
Lisa avait plusieurs possibilités dêtre daccord avec lui. Elle choisit la suivante :
Si je te comprends bien, cest toi que me fais à présent une proposition de mariage. En tout cas, je ne consens pas tout de suite, je prends le temps de réfléchir.
Mais attends, attends enfin ! rétorqua Robert. Je voudrais commencer par faire ta connaissance !
Lisa fondit en larmes. Sur un ton geignard, elle dit :
Cela fait des dimanches que nous parlons au téléphone, je tai révélé tous les secrets de mon âme, et toi tu ne me connais pas encore. Jai usé avec toi toute ma jeunesse et maintenant tu me rejettes...
Bien au contraire. Mais avant je voudrais par exemple aller au cinéma avec toi, dit Robert. En un clin dil Lisa eut retrouvé son calme, il ny eut soudain plus aucune trace de larmes.
Est-ce quaprès le cinéma tu me conduirais tout de suite devant lautel ? demanda-t-elle, curieuse.
Eh bien, fit le garçon en hésitant, il faudrait aussi aller au restaurant, prendre le soleil sur une plage, aller faire du ski de fond en forêt, et cætera.
Et bien sûr au lit, ajouta Lisa. Cest ce à quoi tu penses dabord.
Eh bien oui, on nachète pas un cochon dans un sac...
Il était cruellement concret.
Lisa fit semblant de rien. Elle répéta :
Prendre le soleil, faire du ski de fond. Tu veux faire passer les années, et moi jaurai le temps de me faner.
Cétait bien sûr imprudent. Il aurait pu répondre que si Lisa devait se faner si vite, il nen avait rien à faire. Mais il lui rétorqua :
Commençons tout de même par le cinéma. Dès aujourdhui. Au Forum il y a un très bon film.
Malheureusement je ne peux pas venir, dit Lisa tristement.
Pourquoi ?
Je boîte. Jai une jambe plus courte que lautre. Jai eu la polyo, cest la conséquence.
Lisa exposa ainsi hardiment devant son fiancé la tragédie de son existence.
Robert garda son calme.
Tu me racontes de nouveau des histoires. Quand tu mas décrit ton physique, tu ne men as pas dit un mot.
Nous ne sommes pas arrivés aux jambes, sécria Lisa. Et tu ne mas jamais demandé si mes bras et mes jambes étaient de la même longueur.
Personne na jamais les bras exactement de la même longueur, déclara Robert. En ce qui concerne les jambes, je ne sais pas.
Eh bien si tu ne sais pas, ne parle pas, linterrompit Lisa. Je tai décrit mon physique de manière flatteuse, mais en réalité je ressemble vraiment à un crocodile.
Les crocodiles ne boitent pas, fit Robert, étalant de nouveau au grand air ses immenses connaissances.
Et pourquoi pas ? répondit Lisa, surprise. Appelle un éleveur de crocodiles et demande-lui si certaines bêtes ne sont pas boiteuses.
Jappelle bien à intervalles réguliers, mais le crocodile ne décroche pas, répondit spirituellement Robert.
Lisa sut apprécier. Elle dit :
Bon daccord, laissons le crocodile boiteux hors du jeu. Sans doute me laissé-je aller à mon imagination. Il nempêche que je ne peux pas venir au cinéma.
Je te redemande pourquoi. Il avait de la suite dans les idées...
Je dois y réfléchir, dit Lisa, et elle raccrocha.
Elle devait constater que dans le courant de la dernière conversation leur relation avait évolué à grands pas. Même si ce nétait pas tout à fait la première fois quils parlaient des problèmes du mariage.
Si les choses continuent de la sorte, où en seraient-ils le soir ?
Le téléphone sonna, mais le crocodile ne répondit pas. Elle avait faim. Il faudrait avaler quelques petits garçons égyptiens, pensa-t-elle, encore dans sa peau de crocodile.
Elle ferma les yeux, tendit la main vers la bibliothèque et prit un livre. Elle espérait que ce fût le bon. Un livre de cuisine, qui apprend à préparer le chocolat. Cétait un manuel dinitiation à la cybernétique.
Lisa essaya de nouveau, mais les yeux ouverts, et le résultat savéra autrement concluant. Elle découvrit plus dune centaine de recettes de plats populaires, mais pas un mot sur le chocolat. Pourtant le chocolat existait ; mais Lisa nen avait plus.
Elle pourrait aller dans un magasin et en acheter, mais Robert pourrait pendant ce temps téléphoner. Et puis cétait dimanche, les magasins étaient fermés.
Elle pourrait essayer de le fabriquer elle-même. Elle ouvrit la porte de larmoire de la cuisine, en sortit les boîtes les unes après les autres et en explora le contenu. Daprès la couleur, la plus proche savéra être la boîte de gruau de sarrasin, bien que celui-ci fût très loin de la couleur brune du chocolat.
Lisa fit du gruau et sétonna en le mangeant de constater quil avait un goût bizarre, qui ne ressemblait pas à celui du chocolat. Si le diable par plaisanterie mange des mouches, Lisa pouvait bien manger du sarrasin. Tous deux étaient des cadeaux de la nature, les unes déjà fatiguées de la vie, lautre nayant pas eu de véritable vie. Comme des semences dâmes au royaume des esprits. Deux types de vies : laquelle est-il plus injuste de détruire ? Qui est le plus noble, Lisa ou le vieux diable ?
Si elle prenait Robert pour mari, il faudrait se mettre à lui faire à manger. Comme dans les familles archaïques. Quest-ce que ça mange, au juste, les hommes ? Peut-être des clous ? En tout cas quelque chose de consistant, pas du chocolat.
Le chocolat, cest très nourrissant, comme le prouvaient ses hanches, quelle navait pas décrites. Sagissait-il dune spécificité propre à sa constitution ou dun dépôt de réserves ? Elle navait pas cherché à le savoir cest quelque chose quelle naurait pas inventé, et on ne pouvait pas faire confiance à un tiers. Les gens veulent se donner de limportance et faire croire quils savent tout, doù cette fausse science qui saccumule...
Elle ne se mit pourtant pas à lire le manuel de cybernétique et le replaça sur son étagère. Cétait dimanche, il fallait soccuper de Robert. Si ce jour-là, ce jour fatal, ses doigts sétaient trompés sur le cadran du téléphone, si elle était tombée dans le champ découte dune jeune fille, elle aurait à présent une amie. Elles auraient pu parler à lenvi et se seraient comprises même sans sécouter. Mais le champ de pensée des hommes nétait pas défriché. On entendait parfois dans leur bouche quelque chose dinattendu, mais en général ils avançaient sur du solide. Trois ou quatre directions, une partie dentre elles données davance par la nature. Lintérêt quils éprouvaient pour les femmes, cétait de toute façon une bonne chose pour la vie ; mais Lisa avait limpression quils navaient en vue quune seule fonction. Une fois celle-ci accomplie, ils tombaient dans lapathie et se cherchaient un métier, pour tuer le temps.
Lisa avait entendu des femmes à la radio et à la télé. Elles soccupaient assidûment de leur esprit. Ça voulait être compliqué, et ça exigeait que les hommes découvrent en elles une âme dont elles subodoraient seulement lexistence .
Non, la bouillie de sarrasin avait eu un mauvais effet. Elle sétait mise à faire la raisonneuse. Elle ferait mieux de feuilleter une revue de mode, elle pourrait ajouter un trait sur sa feuille. Après, il fait bon regarder les traits, avant de jeter la feuille qui en est couverte à la poubelle.
Il y avait dans sa vie quelque chose comme un manque. Lisa essaya de se rappeler, et cela lui revint à lesprit : ce qui lui manquait, cétait le téléphone. Cela faisait si longtemps quelle navait parlé à personne.
Cest que lêtre humain est une machine à paroles. Il tient tellement à souligner ce qui le distingue des animaux...
Le jeune fille fit un numéro. Par hasard, celui de Robert. Cétait le résultat de lentraînement de ses doigts, non de son cerveau.
Ah cest toi encore, Robert ? Javais peut-être pensé appeler quelquun dautre. Mais ton numéro semble venir tout seul. Cest sans doute mon subconscient. Quen penses-tu, pourquoi en va-t-il ainsi avec moi tous les dimanches : je pense à quelque chose de beau ou de très concret, et pourtant je tappelle ?
Le système des télécommunications lui renvoya une assurance écurante :
Cest parce que tu maimes !
Oh, mon imagination ne va peut-être pas jusque là, fut la réponse que Lisa trouva. Nessaye pas de minfluencer. Je suis une faible femme, je pourrais me mettre à y croire. Et après, qui va payer les pots cassés ? Ou bien tu crois que nous devrions commencer à nous aimer, ce serait plus facile de payer la note de téléphone ?
La note de téléphone, tu es seule à la payer, puisque tu nacceptes jamais mes appels, observa Robert.
Cétait tout à fait caractéristique. Lisa parlait damour et mentionnait à ce propos comme en passant la note de téléphone ; lui semparait aussitôt de ce thème secondaire pour en faire lessentiel. Elle en fit la remarque au jeune homme :
Je te parle damour, et toi dargent.
Tu mexcuseras, protesta Robert, cest moi qui ai commencé à parler damour !
Ah oui, si tu avais commencé à me confesser tes sentiments, je taurais écouté et jaurais essayé dy réfléchir à mes moments dénergie. Mais tu mimposes ton amour. Doù tiens-tu que jai un quelconque besoin damour ou des énergies, ou une pratique ?
Cest le cas de tout le monde, répondit-il dune voix pas très convaincue.
La réponse de la jeune fille témoigna dune joyeuse surprise.
Tu es sûr ? Toi aussi, Robert ?
Silence. Reniflements. Un autre talent masculin. Dès lécole ils ont la langue liée, rare sont ceux qui apprennent la rhétorique. Renifler est une activité qui compte dans leur vie.
Dis-moi, Lisa, as-tu imaginé une raison de vouloir venir au cinéma avec moi ? Et sil te plaît, ne raccroche pas !
Je nai pas la moindre intention daller au cinéma ! sécria Lisa. Jai un mari idiot, des enfants doués et je nai absolument rien à me mettre sur le dos. Tu sais bien Robert, nest-ce pas, que je suis heureusement mariée. Mon imbécile de bonhomme est presque parfait. Parfois je le considère comme un grand enfant. Tu as entendu dire, nest-ce pas, que les hommes restent enfants jusquà la mort. Le mien a déjà soixante-dix ans, mais il fait très jeune...
Robert sesclaffa dun rire étouffé.
Pourquoi tu ris ? Tu ne crois pas que les gens vivent si vieux ? Lis la Bible, tu verras ce qui est dit sur la vieillesse. En réalité, mon mari est plus jeune que toi. Tu mexcuseras, mais je juge daprès la voix et la façon de penser. Tu as une telle sagesse que jen reste parfois bouche bée à tentendre. Ne va pas croire que je veux te couvrir de compliments. Mais venons-en aux enfants. Je les ai eu tous les deux par une césarienne. Le nom de la fille, tu ten doutes, cest Lisa, jai oublié celui du garçon. Ils sont doués pour la musique. Dans la pièce voisine, le garçon joue du tambour du matin au soir et Lisa chante. Si seulement elle chantait juste, on pourrait lenvoyer au conservatoire, elle est très inspirée...
Attends, Lisa ! Tout ceci est excessivement intéressant, mais tu devais me dire à quelle séance nous allons. Lune commence au Forum dans une demi-heure, lautre dans deux heures et demie.
Excuse-moi, Robert, mais de quelles séances sagit-il ? De quoi parles-tu ? lui demanda Lisa, intéressée.
Je parlais du film...
Nas-tu pas limpression que les uvres littéraires sont plus profondes ? Dans sa densité, un film peut susciter des émotions fortes, mais après tout sévanouit très vite...
Un livre aussi sévanouit après avoir été lu...
Cela me plaît que tu lises des livres. Cela réjouit mon cur décrivaine. Mais tu sais, Robert, ce que je te propose ? Nous avons tous les deux la télé. Mettons la même émission, et regardons-la ensemble. Nous serions comme dans une salle de cinéma. Nous éteignons la lumière. Une main cherche lautre à tâtons, ne la trouve pas, cest particulièrement excitant. La fantaisie chauffée à blanc est au travail. Quen dis-tu, est-ce que ce ne serait pas formidable pour le développement de nos sentiments mutuels ?
Jaimerais mieux que la main trouve lautre, répondit cet être primitif.
Tu ne trouves pas que cest un dénouement un peu plat ? Tu ne veux pas être un être dexception, Robert ?
Tu sais, Lisa, non. Exceptionnelle comme tu es, cela suffit.
Si lautre létait aussi, la vraie vie aurait vite fait de nous rouler par dessus ...
Attends. Tu as dit « lautre ». Quest-ce que cela veut dire, tu penses à quoi au juste ?
La curiosité de Lisa était surchauffée.
Je nai pas dit « lautre », objecta Robert.
Ah bon, acquiesça Lisa. Alors jai mal entendu. Comme je viens de te le dire, je suis mariée et le divorce, de nos jours, ça prend du temps. Mais si tu lexiges, et si tu es capable dêtre conséquent dans tes désirs, tout peut arriver...
Le jeune homme renifla à nouveau. Cétait une sorte de langage auxiliaire, par lequel on pouvait toujours passer quand la langue de base sempêtrait. Bien que son lexique fût simple, il était parfois assez difficile de le comprendre. Percevoir le souffle de lautre, et lui inventer des mots.
Eh bien oui, le tribunal me confiera certainement les enfants et tu devras les adopter. Le garçon est intéressé par les techniques de combat orientales de sorte que tu devras faire preuve dans toute ton existence future dune relative délicatesse...
Dis donc, Lisa est-ce que parfois tu nen a pas assez de tes inventions ? dit Robert, du fond du cur.
Non, pourquoi ? répliqua Lisa du tac au tac. Jen ai rapidement assez quand je ne fais pas marcher mon imagination. Jai alors le sentiment de vivre dans une boîte malodorante doù on na plus envie de sortir à lair pur...
Ah oui ? ce serait une boîte malodorante, si nous étions ensemble au cinéma et que nous nous tenions par la main ?
Robert essaya dêtre vexé, mais le résultat ne fut pas concluant.
Tu sais, le dimanche est pour moi une journée de repos. Mon mari et mes enfants sont en randonnée, et je peux entièrement me consacrer à toi. Tu es content, Robert ?
Non... Enfin, oui. Invite-moi ! Jadore quand les maris rentrent alors quon ne les attend pas. Comment se sortir de ces situations, cela exige de limagination !
Tu aimes les périls, Robert. Tu es vraiment un homme ! Le roi de la nature ! Un gagneur !
Lisa aurait pu continuer à accumuler les compliments mais elle ne voulait pas les affadir les uns par les autres.
La communication sinterrompit. Le combiné fit entendre de courts signaux colériques. Est-ce que vraiment Robert avait raccroché ? Cela arrivait plus que rarement. Cétait peut-être dailleurs la première fois. À marquer dune pierre blanche, comme on dit.
Si la faute était à la ligne et non à Robert, elle aurait dû refaire le numéro. Mais non. Elle marqua lévénement par le silence.
Quest-ce qui était jusquà présent sorti de leur relation ?
Quest-ce que Lisa voulait de lui au juste ?
Pourquoi le tourmentait-elle tous les dimanches des premières lueurs du jour jusquà nuit noire ?
Pourquoi seulement les dimanches et jamais les autres jours de la semaine ? Cette Lisa femme du dimanche ?
Peut-être se sont-ils rencontrés dans la semaine, elle et ce même Robert, dans la rue, dans le bus, dans les magasins, sans se reconnaître ? Dans le meilleur des cas ils se sont regardés dans les yeux avec curiosité, consciemment résignés à lanonymat des grandes villes ?
Quel âge avait Lisa, et pourquoi était-elle comme elle était ? Pourquoi devait-elle se poser les questions les plus simples ?
Quand donc accorderait-elle à Robert un véritable accès à son cur ? À moins quil ny soit déjà arrivé ?
Devrait-elle commencer par le voir de près, le toucher de la main ? Peut-on construire une vie seulement sur louïe ? Et si lodeur du jeune homme était pour elle repoussante ?
Et de manière générale, avait-elle besoin de ce Robert ? Si oui, ils seraient sans doute depuis longtemps en train de se caresser avec passion ? Peut-être Lisa était-elle frigide ?
Dans ses nombreux rêves en couleurs, elle avait vécu de véritables expériences érotiques, devait-elle en déduire quelle nétait pas froide ?
Elle ouvrit la porte de larmoire et alla chercher sous ses vêtements des revues quelle y avait cachées. Cétait des productions de la grande industrie du porno. Elle ninscrivit pas de trait sur la feuille. Dailleurs, elle ne les feuilletait pas particulièrement. Elle en ouvrait une au petit bonheur, regardait limage et lisait les commentaires malpropres qui laccompagnaient.
Maintenant aussi, elle garda un moment ces deux revues sur les genoux, soupira et les remit à leur place dans larmoire. Elles y attendaient leur temps. Un jour, peut-être, elle les montrerait à Robert. Quand il serait indispensable de prendre soin de son intérêt fléchissant.
Était-ce nécessaire que ce soit Robert ? Lisa était-elle une femme normale, avait-elle besoin davoir un homme à ses côtés ?
Peut-être la nature lui avait-elle fait une injustice, peut-être nallait-elle pas vivre de la même manière que ses aïeules ?
Était-elle une aberration dans lhistoire de lhumanité, relevant du pourcentage naturel des aberrations ?
Le téléphone sonna.
Si cétait Robert, peut-être navait-il pas raccroché lui-même ?
Quest-ce que Lisa navait pas encore fait, parmi ses activités des dimanches ? Elle avait pris son bain, elle avait mangé, quest-ce qui manquait ?
Elle regarda par la fenêtre dans la cour. Il faisait déjà nuit. Quelle saison était-ce ? Lobscurité signifiait-elle que la soirée venait de commencer ou quelle se terminait ? Combien de fois aujourdhui reprendrait-elle contact avec Robert ?
Avec un garçon quelle aimait peut-être parce quelle nen aimait pas dautre ?
Il y avait vraiment beaucoup de questions dans la vie de Lisa.
De quelles racines cette plante provenait-elle ?
Doù venait-elle, qui étaient ses parents ?
Allait-elle au travail cinq jours par semaine, ou seulement le mardi ?
Et le parti quelle fondait tous les vendredis, existait-il seulement ?
Était-elle encore visitée tous les jeudis par les esprits de ses surs dil y avait cinq siècles, dans sa chambre au parfum de chocolat ?
Était-elle plus jolie le mercredi que les autres jours, ou était-ce une inexplicable lubricité de la nature qui la faisait telle ?
Le lundi, lhymen de la semaine est déchiré, et Dieu recommence à zéro la création du monde. Comment Lisa y participait-elle, elle qui errait de vie en vie, qui sadaptait au déroulement du temps ?
Elle était lassistante de Dieu dans le grand uvre de la création, et le samedi, il lui était dévolu le rôle de consolatrice des hommes abandonnés lassumait-elle avec la même satisfaction que tous les autres rôles ?
Et puis la question essentielle : qui était Lisa les dimanches, quand elle estimait être elle-même ? Peut-être était-elle juste ce jour-là, où elle tourmentait Robert, moins elle-même que le reste du temps ?
Elle composa le numéro. Avec impatience, elle demanda :
Et toi Robert quest-ce que tu en penses ?
De quoi ? demanda Robert dune voix morne ou endormie. Peut-être nétait-ce pas sa voix ?
De lheure quil est. Est-ce déjà pour toi lheure de te coucher ?
Et cest pour cela que tu as appelé ?
Apparemment, il était fâché. Cest curieux. Pourquoi ?
Non, Robert, si tu ne veux pas que je tappelle, dis-le clairement. Dis-le-moi maintenant une fois pour toutes, et nous ny reviendrons plus. Cest moi qui déciderai quoi faire. Si jappelle ou pas. Si jappelle, ce sera en toute connaissance de cause, je saurai que tu ne le souhaites pas, que je suis seule à le vouloir...
Robert renifla à nouveau :
Pourquoi parles-tu ainsi, Lisa ? Ne penses-tu pas que je peux être fatigué dêtre tout le temps mené par le bout du nez ? Moi aussi jai de limagination. Jai vécu avec toi dans ma tête toutes les aventures du monde. Que de fois navons-nous pas été dans des îles des mers du Sud, en lutte contre les éléments déchaînés... Nous nous sommes prélassés dans de petites idylles, caressés, caressés, encore et toujours... Jai voulu te toucher de tout mon corps, mais tu ne fais que me tourmenter au téléphone...
Lisa commençait à devenir sérieuse. Elle dit :
Tu ne me connais pas, comment peux-tu me vouloir ? Sais-tu seulement que je fais un mètre soixante-dix ? Et que je suis très intelligente ? Que jai un caractère impossible ? Je suis avide de pouvoir, querelleuse, bavarde. Je dois toujours avoir le dernier mot. De plus, je nai ni charme ni un physique sexuellement attirant. Je suis une femme ordinaire, qui a pour seul atout un certain dynamisme mêlé de rêves creux. Un homme devrait se tenir à lécart dune femme pareille.
De nouveau Robert renifla longuement. Il avait manifestement un programme journalier. Il devait renifler un certain nombre de minutes. Il finit par dire :
Non, Lisa, tu nes pas du tout comme cela. Tu es seulement un peu taquine. Peut-être cet asticotage perpétuel sert-il un objectif précis. Tu as dix centimètres de moins que tu ne las dit. Tu nas pas non plus oublié dêtre intelligente, mais ce nest guère dangereux. De caractère, tu es en réalité accommodante et douce. Bien que dynamique et entreprenante, tu aurais tendance à être paresseuse et bienveillante. Et en tout cas, jolie. Je le sais de science certaine. Si dans ta journée tu consacrais un tantinet plus de temps à tarranger tu serais encore plus attirante. Tu ty mettras quand nous nous rencontrerons. Pour linstant, tu ne te soucies guère de lemballage...
Tu parle comme dans un livre, sexclama Lisa. Robert, mon chéri, mais tu ne mas pas vue. Comment peux-tu parler de moi si joliment ?
Indiscutablement, tu es rusée. Cest que tu es femme... Il faut prendre cela comme on prend tous les autres accidents de la nature...
Lisa éclata de rire. Un rire qui nétait pas feint.
Robert pouvait être parfois tout à fait charmant. Ou bien cela était simplement dû à lheure tardive ? Peut-être avait-il la tête déjà ensommeillée et ne répondait-il pas de ses paroles ?
Robert, comment peux-tu connaître si bien la vie ? Parle-moi un peu de toi. Là, je suis toute gentille, je vais ravaler mon babillage et je te donne la parole. Tu aimes ma tolérance, nest-ce pas ? Eh bien, commence. Par exemp