VII

 

   Couchée sur le ventre, Lisa s’étira sur son divan. Autour d’elle, plusieurs revues de mode multicolores étalées, et au milieu une demi-boîte de chocolats. De temps à autre elle feuilletait une revue et souriait à des images qu’elle ne regardait pas.
    D’après le calendrier, c’était dimanche. Elle aussi, elle éprouvait un sentiment comparable. Avec Dieu, elle avait créé un monde. Six jours elle avait œuvré, et le septième, elle voyait que ce qu’elle avait fait était bon. Aujourd’hui c’était fini, elle devait redevenir elle-même.
    Le monde souffrait de bien des misères, que les responsables essayaient de dissimuler aux yeux du créateur. Le dimanche Lisa avait le droit de ne pas les remarquer.
    Elle tendit la main pour prendre une de ses habituelles boulettes de chocolat et laissa le liquide aigre-doux s’écouler en elle, depuis les papilles gustatives jusque dans les ténèbres supposées de ses entrailles. Elle prit du plaisir à songer qu’elle était née dans cette vie en véritable jouisseuse. Jouissance et création : deux choses qui se complétaient, pour lesquelles la vie valait la peine d’être vécue, et qui peut-être somme toute ne faisaient qu’un...
    Mais la vie comportait encore une troisième facette. Laquelle, comme toutes les bonnes choses, avait beaucoup de noms. En général, on l’appelait l’amour. C’était pourtant une notion assez brumeuse. Créatrice, Lisa donnait des noms différents à des choses telles que la fréquentation d’autres humains, la mise en place de mécanismes psychologiques d’auto-défense, la mise en valeur de ses propres qualités, le rayonnement sur son environnement, les initiatives philanthropiques et tout simplement la préservation de soi, la satisfaction de ses pulsions naturelles et bien d’autres encore.
    Quand on a créé un monde, ce monde aspire à chanter les louanges de son créateur. Dieu, dans les écrits qu’il a laissés derrière lui, ne fait que parler de la reconnaissance que les êtres dotés de raison nourrissent à son égard. Ces êtres devront l’aimer et le craindre pour devenir complets. Vermisseaux de piété et de dévotion, ils devront lui adresser leurs prières, et leurs cheveux pousseront autant que nécessaire.
    L’organisation de la vie de Lisa était plus simple : elle avait le téléphone. Le service divin des télécommunications n’était pas exempt de crépitements, que les plus malins se faisaient fort de déchiffrer et où ils trouvaient ce qu’ils voulaient bien y trouver. Certains allaient jusqu’à commettre des péchés, sous couvert des difficultés de compréhension.
    Le téléphone de Lisa ne lui avait jamais joué de mauvais tours. Si ce n’est la première fois qu’elle avait fait le numéro de Robert. Encore le téléphone n’y était-il pour rien, c’était une erreur de ses doigts. Une erreur d’où était née la vérité.
    Elle tendit la main vers son téléphone, un téléphone blanc, et sa main composa, sans qu’elle suivît son mouvement des yeux, le bon numéro.
    — Allô Robert ! C’est moi. Lisa. Devine ce que je suis en train de faire ! C’est bien toi, Robert ?
    Une voix bien connue confirma sa supposition. Rien n’aurait pu l’empêcher de composer à chaque fois un numéro, de parler dans les ténèbres du monde et de décider que son auditeur, qui quelque part au loin reniflerait dans le combiné, serait Robert, sous un de ses innombrables visages.
    — Je t’écoute, Lisa. Je cale mon coussin derrière mon dos, et je t’écoute.
    Robert était un être patient. Juste ce dont Lisa avait besoin. Ses longs monologues ne manquaient sans doute pas d’intérêt, mais tout un chacun n’était pas prêt à le comprendre. Pour Robert elle était un récipient sans fond, l’infinie complication de la vie, un tourbillon de cyclones par-dessus l’Europe.
    — Tu sais, Robert, je te l’ai déjà dit, je ne suis pas toujours une seule et unique Lisa. Je suis plusieurs. Je t’ai promis qu’un jour je te décrirais ce que cela veut dire, et maintenant je vais essayer. Nous allons commencer, Robert, par le fait que la lune croît et décroît et qu’elle divise les cycles de la vie humaine en semaines. Oui, nous allons partir de là. Écoute, Robert. Tous les lundis, je suis la demoiselle d’un manoir du siècle dernier, et je m’appelle Élise. Le plus amusant, c’est que tous les lundis je me fais déflorer. Tu vas me demander ce que c’est. Nous en parlerons une prochaine fois. En attendant mon prochain coup de fil, tu feuilletteras un manuel d’anatomie. Bien que tous les êtres humains soient uniques, ils se ressemblent par bien des traits. Mais je m’éloigne de mon sujet. Donc le lundi, je suis une amoureuse romantique, bien que mes critiques me trouvent trop rationnelle. C’est que mon cerveau, vois-tu, est tout le temps en activité. Comme un moulin qui ne fait que moudre et transforme toutes les graines du monde en une poudre qui gonfle. Parfois l’envie me prend d’arrêter le moulin et d’entreprendre un grand nettoyage, mais ce n’est pas possible : les étages inférieurs se couvriraient alors de farine, tous les mécanismes seraient enfouis, et j’ai peur qu’on ne parvienne plus ensuite à remettre la machine en marche. Bon, là je deviens un moulin à paroles. Pour en revenir aux faits. Donc tous les lundis ce mufle vient me voir, me viole et part son chemin, parce que la chasse et les jeux de cartes sont pour lui plus importants qu’une demoiselle soupirante et rougissante. Telle est la réalité de la vie. Le cours de cette histoire pourrait être légèrement infléchi et amélioré, mais le lundi suivant tout est oublié et il faut tout recommencer. Écoute Robert, tu n’es pas fatigué, j’espère ? J’ai encore beaucoup de choses à raconter. Bien sûr au cas où cela t’intéresse...
    Lisa retint son souffle pour donner à Robert la possibilité d’exprimer son enthousiasme. En effet, il lui répondit :
    — Bien sûr, Lisa, que cela m’intéresse. J’espère bien être le héros de tes rêveries...
    — N’espère rien du tout. De même que je suis plusieurs, toi non plus tu n’es pas un. Auteur de rêveries, je peux y faire de toi ce que je veux et personne n’y peut rien. Quand on se déplace à cheval, on a toujours intérêt à garder les rênes en main. La bête est grande et lourde, mais on peut la diriger en agissant sur les parties sensibles. La douleur est la base de la vie, comme disent les grands penseurs.
    Mais peu importe, revenons-en à la vie. Le mardi, je suis une femme fatiguée, et cet abruti me viole. Heureusement il me laisse tomber, et cela me fait plaisir. C’est une fin très heureuse, un « happy end » comme disent les spécialistes de littérature. L’époque et le lieu ne sont pas longs à définir : le socialisme — tu devineras tout seul ce que la pauvre Lisa doit éprouver et subir. C’est une simple ouvrière, que pourrait-elle être d’autre ? Tu ne t’es pas encore endormi à m’écouter, Robert ?
    — Non, Lisa, mais j’ai peur que si tu parles encore longtemps je sois obligé de me mettre à réfléchir à la vie, répondit Robert dont la voix reflétait plus de plaisir que d’ennui.
    — Cela ne pourra que te faire du bien, Robert. Il n’y a pas à craindre qu’il te vienne des idées tout à fait décisives, n’est-ce pas ? Donc, laisse tomber. Écoute-moi, je continue. Le mercredi, je suis la compagne non mariée d’un diplomate, je m’appelle Lisbeth, et je suis très belle. Tu te rends compte, pour chaque réception, je peux me faire venir un ensemble directement de Paris. L’homme que tu es n’a même pas idée de ce que ça coûte. Seuls les millionnaires peuvent offrir cela à leurs épouses. Mon vieux à moi n’est pas millionnaire, mais les réceptions diplomatiques sont très importantes dans la politique d’un État, c’est pourquoi l’État paye la plus grande partie. En effet la femme du diplomate est la maîtresse de maison, et son charme est un facteur décisif pour que les corps diplomatiques puissent passer entre eux des accords avantageux. Robert, tu m’écoutes toujours ? Essaye de renifler au moins de temps en temps, pour que je comprenne que tu es toujours à l’écoute. Autrement je vais croire que tu t’es endormi, et alors c’est très triste et très solitaire de parler. Ou que tu as posé le combiné sur ton bureau alors que vibre à l’intérieur l’histoire d’une jeune fille lointaine, mais je l’espère désirable, et que toi en même temps tu dessines des projets de voiture pour dans deux siècles, alors la pauvre conteuse aura de nouveau le sentiment qu’elle est superflue, et que la véritable vie, magnifique et créative, lui échappe des mains...
    — Je te jure, Lisa, que je t’écoute avec attention. Quand une oreille commence à avoir trop chaud, je change d’oreille. J’essaye de le faire pendant que tu respires, de manière à ne pas perdre une seule de tes paroles.
    — C’est curieux, pourquoi ton oreille doit-elle avoir chaud ? Ma bouche, elle, n’a pas chaud... Mais écoute, je continue. C’est la vie, en tant que telle. Tous les hommes, ces mercredis soir, bourdonnent autour de moi comme des abeilles sur une fleur. Ils me disent des compliments et ne font que soupirer. Comme tu l’as compris, je ne cède à aucun de ces regards. Mais je ne cache pas que cette chasse courtoise me plaît. Tu n’imagines pas comme mon vieux mari est jaloux. Après la réception, il me donne une raclée. C’est qu’il est vigoureux. Tu vas me demander pourquoi je me laisse faire. Et si je te répondais que je l’aime, cet homme, qu’est-ce que tu me dirais ? Bien que ce soit une véritable brute. Il battait aussi ses précédentes maîtresses. Il a pour cela un sac de sable. Il frappe de manière à ne pas laisser de traces. Pour qu’on ne puisse pas aller se plaindre à la police. D’ailleurs je ne me suis pas plainte une seule fois, parce que rien que ces réceptions des mercredis avec le désir des hommes autour de moi, cela vaut bien plusieurs raclées. Mais tu sais, Robert, ce qui se passe entre nous après les coups ? Non, j’aime mieux ne pas te le dire. À moins que tu ne devines ? C’est moi qui prends l’initiative, c’est mon arme contre lui. Tu piges ?
    Robert renifla. Soit pour obéir à Lisa, soit parce qu’il ne trouvait pas de meilleure réponse. Peut-être se représentait-il la scène de manière trop vivante, et cela le tourmentait, le rendait jaloux, le faisait soupirer.
    — Mais sais-tu qui je suis le jeudi ? Tu ne devineras jamais. Je suis sœur Élisabeth. Oui, je suis vraiment une bonne sœur. Et même il y a plusieurs siècles. Si tu crois que je sais merveilleusement bien comment on vivait au Moyen-Âge dans les couvents de religieuses, tu te trompes. C’est comme pour le reste. Moi je me contente de vivre ; quant à savoir si cette vie-là est réelle, ce n’est pas mon affaire. Les critiques pourront m’accuser de tout ce qu’ils veulent. Qu’ils soient plus malins que moi. Moi, c’est moi, et je ne veux pas changer. Toute mon instruction tient dans les revues de mode, tu ne me crois pas. Je suis entièrement analphabète. Tu ne me crois pas ? Eh bien fais comme tu veux. Quand j’étais demoiselle, je lisais des romans frivoles, des romans français. Quand j’étais chef de parti, j’écrivais toutes sortes de déclarations. Mais je suis quand même analphabète. Mon cœur surtout. Il fonctionne comme un moteur, parfois il s’élargit, parfois il se rétrécit. On dit que le cœur bat. Il bat qui ? Seulement la personne. Je veux dire son propriétaire. Tout le monde n’est pas obligé d’avoir un cœur. Certains le portent dans la tige de leur botte. Tout ça, c’est un jeu linguistique, tu l’as compris. Inventé par des analphabètes comme moi. En réalité, je suis une représentante du peuple. Tu sais ce que c’est, comme bestiole ?
    — Attends Lisa. Dis-moi plutôt quel genre de religieuse tu es le jeudi. Es-tu très pieuse et dévote, ou bien pécheresse ? Tu connais la contrepèterie : nonne fautive, faune nautive ? Avons-nous déjà joué aux contrepèteries ?
    — Non, mon petit faiseur de beaux mots. Je n’en ai jamais d’ailleurs entendu parler. Maintenant je peux te le dire : je vais au couvent pour fuir l’amour. Même au Moyen-Âge ce n’était pas interdit. Tu te souviens, c’est Dieu qui a dit : soyez aussi nombreux que le sable des rivages de la mer. Mais il y a entre lui et moi une différence de position sociale. Tu sais ce que c’est ? Il est de noble extraction, je suis roturière. Ce n’est pas comme aujourd’hui, où ce qui compte c’est un joli minois, de l’initiative et un brin de roublardise. D’où je le tiens ? De moi-même : je suis comme cela. Je fais tout simplement ce que je veux. Et j’obtiens tout ce que je désire. Tu en doutes, Robert ?
    — Bien sûr. Autrement tu serais... Bon, d’accord, laissons tomber. Moi ce qui m’intéresse c’est le couvent. Est-ce que je ne pourrais pas y être disons père confesseur...
    — Où vas-tu chercher une pensée pareille, Robert ! Veux-tu me dire que tu es un homme d’Église ? D’ailleurs cet homme, celui de mon histoire, il m’a suivie jusqu’au couvent. Mais tu sais ce que j’apprends ? Tu ne devineras jamais. Il était impuissant. Oui, tout juste. Impuissant. J’espère que tu sais ce que cela veut dire. Tu veux encore venir me rejoindre en qualité de confesseur ?
    Robert la reprit :
    — Moi, parole d’honneur, je ne le suis pas...
    — Bon d’accord, laissons tomber. C’était il y a quelques siècles. Mais tous les jeudis il revient. Sais-tu ce que cela veut dire, aller tous les jeudis de ta propre volonté au couvent, pour éviter à un impuissant le péché charnel ? Toi tu ne sais pas, mais moi oui. Donc, ne discute pas. Oui, c’est vrai, tu ne discutes pas. Tu écoutes sagement. Et parfois tu renifles. Veux-tu connaître aussi les vendredis et les samedis ? Bien sûr tu veux. Dès lors que nous avons pris toute la semaine... Le vendredi je suis une militante féministe, nommée Lise. J’ai fondé mon parti et je brise les hommes comme des fétus. Je veux dire, pas les hommes, mais les droits qu’ils se sont accordés. Qui donc doit défendre les femmes ? Ce n’est pas toi qui vas venir à la rescousse. Aide-toi, le ciel t’aidera. Il y avait certes un homme qui voulait entrer dans notre parti, mais nous ne l’avons pas accepté. Une chiffe molle. Un gamin. Ignorant tout des choses du monde. Quelqu’un comme lui, adhérer à un parti féministe ? Est-ce que toi tu saurais y faire quelque chose ? Par exemple élaborer quelques propositions de loi ? Toi tu ne veux pas. Cela ne t’intéresse pas. Alors pourquoi devrions-nous tous les vendredis t’accepter dans notre parti ?
    Robert s’exprima :
    — Mais je n’ai rien demandé !
    Sa voix pourtant n’exprimait pas de contrariété.
    — Si c’était ton parti à toi, si j’y étais le seul membre, ce serait autre chose...
    — Et quoi encore ? Je n’aurais jamais l’idée de fonder un parti aussi débile. Passons plutôt au samedi. Samedi, j’étais Lisette, prostituée. Comme je te le dis. Une de celles qui font le trottoir et vendent leurs charmes. Tu aimerais bien connaître la rue, mais je ne te dirai rien. Toute la ville la connaît, mais tu me croiras si tu voudras, je n’ai pas une seule fois regardé le nom. Samedi prochain j’y retourne. Il faut boire le calice de la vie jusqu’à la lie. Cela ne me souille pas. Je ne connais pas grand chose à la vie de là-bas, je ne suis qu’une débutante. Ces maudits critiques pourront une fois de plus dire que les prostituées ne pensent pas comme cette Lisette. Qu’est-ce qu’ils en savent, de ce qu’elle pense ? Elle est assise dans son bureau, notre critique, les lunettes sur la tête. Desséchée à en craquer. Avec une petite tête livide en lame de couteau à ne pas attirer le client. Et même dans le cas contraire, ça ne lui permet pas de savoir ce qu’il y a dans la tête des autres filles. Ou bien au cas où elle aurait une très vive imagination, elle invente autant que moi, alors qu’elle ne vienne pas dire que c’est moi qui embrouille les choses. Ou bien... Et toi Robert, qu’est-ce que tu en dis ?
    À l’autre bout du combiné Robert était silencieux. Mais ce n’était pas le ronflement d’un dormeur. Lisa n’était pas prête à attendre longtemps. Il finit par dire :
    — Lisa, tu me confies une tâche très difficile. C’est que je crois que, même le samedi, tu n’es pas capable d’être une prostituée. Tu es tout sauf une prostituée. Tu es trop bonne pour cela.
    — Et pourquoi pas ? C’est simple comme bonjour. Je te l’ai déjà dit, cela ne me souille aucunement. Seulement il y a parfois quelques types dégoûtants qui viennent troubler la vie. Ils vous approchent comme des messieurs, et puis on apprend que ce sont des canailles. Ils viennent vous critiquer comme de vrais critiques derrière des tables couvertes de piles de papiers. C’est dégoûtant. Mais on survit. Tu sais mieux que quiconque qui tu es. Ce qui fait que j’ai des samedis tout à fait bien remplis. Mais globalement je dois quand même dire que cette longue semaine me fatigue. Quand arrive le dimanche, je suis à bout...
    — Lisa... Qui es-tu, le dimanche ?
    — Le dimanche je suis moi. Le dimanche je me repose. Si tu veux savoir.
    — Lisa, explique-moi quand même plus en détail qui tu es aujourd’hui. À savoir : quand tu es toi-même et que ton nom est Lisa, comment es-tu ? À quoi ressembles-tu, que fais-tu ?
    — Tu sais Robert, je vais raccrocher. Je suis tout simplement incapable de répondre à tant de questions.
    Et Lisa reposa effectivement l’écouteur.
    Elle le regarda quelque temps, pour voir si on ne distinguait aucun rayonnement.
    Lisa ne regrettait pas d’avoir raconté ses secrets à Robert. À lui, elle pouvait. Il ne pouvait pas lui faire de mal. La jeune fille savait avec précision comment traiter les êtres comme Robert.
    Un jour elle était allée à la pêche avec des amis. Un des présents avait montré aux autres comment s’y prendre quand un gros poisson était pris à l’hameçon. Il fallait donner du mou, puis rembobiner à nouveau. Et ainsi plusieurs fois de suite. C’est ce qu’on appelle fatiguer le poisson. Jusqu’à ce qu’il soit à point, qu’on puisse le sortir de l’eau. Si tu veux le faire avant l’heure, il casse la ligne et s’en va avec l’hameçon.
    Avec les gars, il fallait faire exactement pareil. En apparence on pouvait leur confier même des choses très intimes, mais en réalité on fait tout tourner à la plaisanterie et on reste mystérieuse. Ou quelque chose de semblable.
    Lisa ne connaissait bien sûr pas tout de la vie. Comment aurait-elle pu savoir à quoi pense une demoiselle amoureuse ou une grande dame dans la diplomatie. Ce qui comptait pour elle c’était l’idée qu’elle s’en faisait. Bien plus qu’une vérité supposée.
    Qui était elle en réalité ? Tout simplement — Lisa. Une jeune fille tout à fait ordinaire, et en même temps extraordinaire. Qui avait en soi une multitude d’univers intéressants. Elle devait se retenir pour qu’il n’y en eût pas trop.
    Quel âge avait-elle ? Elle ne le disait à personne. Elle était tellement habituée à le cacher qu’elle finissait par ne plus le savoir elle-même. Elle essayait convulsivement de se souvenir : lequel de tous ces âges pourrait-il être le bon ? Elle avait écrit sa véritable date de naissance sur un de ses anciens calendriers, mais il avait disparu. Elle aurait pu la retrouver à l’état civil, mais elle n’avait pas la moindre intention de se déplacer pour cela. On a l’âge qu’on sent avoir. Tous les jours, Lisa se sent un âge différent.
    Quelle est sa taille, par exemple ? Elle aurait pu la mesurer, mais son mètre est trop usé. Cela dépendait aussi de la hauteur des talons. Et puis aussi, à ce qui se disait, dépend de celle du jeune homme. Or Lisa ne la connaissait pas.
    Était-elle grosse ? Cela dépendait de ce qu’elle mangeait. Quand la boîte de chocolat était finie et qu’il n’y en avait pas d’autre, elle était très maigre.
    Et ainsi de suite, comme disaient les anciens Romains.
    Elle se regarda dans le miroir. Mais aussitôt elle tourna le dos. Elle commençait à avoir honte.
    Elle se recoucha sur son divan et se mit à feuilleter une revue de mode. Sur sa table de nuit il y avait une feuille sur laquelle elle tira un trait. Les traits indiquaient combien de fois elle avait feuilleté cette même revue. Lisa était une jeune fille très mathématique.
    En réalité, semblable Lisa n’existait pas. Et pourtant elle existait.
    Le téléphone se mit à sonner. Il sonna très longuement.
    Lisa, bien sûr, ne décrocha pas. Pourquoi permettre à n’importe qui de pénétrer dans sa vie ? Elle aimait suffisamment sa propre compagnie.
    Le téléphone ne faisait que sonner. De quel droit, se demanda Lisa. Elle savait le débrancher, mais elle ne le fit pas. L’infatigable sonnerie lui prouverait que quelqu’un éprouvait pour elle de l’intérêt...
    Il y avait au monde beaucoup de téléphones. En tous points. Reliés entre eux par d’invisibles fils de fer. Lisa ne faisait qu’un avec l’Afrique du Sud et l’Alaska. Son divan était le centre du cosmos. En partant de là dans n’importe quelle direction on trouverait la même distance. Un huit renversé.
    Elle choisissait. Son téléphone ne fonctionnait qu’à moitié. Elle pouvait appeler à l’extérieur, mais on ne pouvait pas l’appeler. On entendait seulement la sonnerie, signifiant que quelqu’un essayait de la joindre. À elle de deviner qui.
    Parfois elle était certes tentée de répondre. La curiosité. Peut-être de bonnes nouvelles, des choses à faire, des prisons tout confort, des liens avec le reste du monde.
    Lisa feuilleta aussi l’autre revue, et fit un nouveau trait. Il y avait là fort peu de mode, mais des instructions en matière amoureuse. Lisa commença l’article, mais elle fut prise de sommeil. Le dimanche, elle avait le droit de se reposer de l’amour.
    Elle prit le combiné, fit le numéro de Robert.
    — Salut Robert. Cela fait si longtemps que je ne t’ai pas appelé. C’est toi qui as essayé de me joindre ?
    — Lisa, pourquoi ne décroches-tu jamais quand je t’appelle ?
    — Premièrement, qu’est-ce qui me dit que c’est toi ? Deuxièmement, rien ne m’oblige à être d’humeur à avoir envie de parler avec toi. Un coup de mauvaise humeur dans la conversation, et je pourrais tout gâcher dans nos relations.
    — Qu’est-ce qui peut te mettre de mauvaise humeur ?
    — Bien des choses. Par exemple aujourd’hui un dinosaure a regardé par la fenêtre. Ce devait être vraiment un monstre, pour arriver jusqu’au... bon, je préfère ne pas te dire quel étage. J’avais peur qu’il ne rentre. Quoi lui offrir, quoi lui dire ? Cela a suffi à mettre mon humeur en l’air. Réfléchis, les dinosaures ont disparu ! Quel âge dois-je avoir aujourd’hui, si je suis leur contemporaine !
    — Mmouais, fit Robert.
    Ni plus ni moins. Faisant semblant de ne pas avoir entendu l’histoire de Lisa. Il dit :
    — En ne décrochant pas, tu gâches quand même nos relations. J’avais beaucoup de questions à te poser.
    Lisa se montra gentille :
    — Pose-les, je ne te le défends pas.
    — Comment était coiffée Élise ?
    — Avec une tresse bien sûr. Une tresse longue jusqu’à la ceinture.
    L’écho s’étendait par-delà les continents. Quelque part peut-être écoutait-on les conversations. Il était tout à fait indifférent à Lisa de savoir ce qu’on faisait des informations ainsi glanées.
    — Est-ce que Lisbeth était parfaitement saine d’esprit ?
    — Dans quel sens ? Je ne sais pas s’il existe des gens parfaitement sains d’esprit. Pour certaines maladies il y a des diagnostics, pour la santé non.
    — Es-tu médecin ?
    — S’il te plaît, ne me pose pas de questions pareilles. Nous avons convenu que je ne répondrais pas aux questions personnelles. Je dis que ce que j’estime nécessaire.
    Robert n’insista pas.
    — Bien. Pourquoi ne me dis-tu pas ton nom de famille ?
    — Il n’y a rien de beau dans ce nom, Robert. Il vaut mieux que tu ne le connaisses pas. Allez, continue tes questions, qu’est-ce que tu veux savoir ?
    — Quelle était la pointure de Lisette ?
    — Trente-cinq. Elle a un pied très élégant. À propos. Tu as des questions intéressantes. Est-ce que tu joues les détectives ? Tu essayes de rassembler des informations pour dresser le portrait robot d’un criminel ?
    — Pas d’un criminel, de ma bien-aimée. Tu devrais le comprendre toute seule.
    — Essaye de croire à ce que tu dis. Continue tes questions.
    — Est-ce que Lison rentrait chez elle en bus ou en tramway ?
    — En bus. Ce qui ne t’aidera pas beaucoup à deviner où elle habite. Après l’arrêt de bus, elle a un bon bout de chemin à faire à pied.
    — Quels étaient les papiers que Lise remplissait à son travail l’après-midi précédant la fondation du parti ?
    — Robert, n’as-tu pas remarqué que les événements du jeudi et du vendredi couvrent plusieurs jours et qu’en même temps ils doivent tenir l’un dans le jeudi, l’autre dans le vendredi ?
    — S’il te plaît, réponds à ma question ! Lisa raviva sa mémoire. En effet, de quels papiers s’agissait-il ? Elle dit :
    — Attends. Je dois avoir dans mes archives des copies de ces papiers.
    Elle posa le combiné sur la table se rendit à la cuisine. Elle versa de l’eau dans la bouilloire, mit le café moulu dans le filtre, brancha l’appareil. Aussitôt le café odorant commença à gargouiller. Quand la vapeur, traversant la poudre noire, se fût condensée en café, elle en versa dans sa tasse et retourna à son divan. Pour que le monde ne chancelât pas en son milieu.
    Elle avala la première gorgée. Il était trop chaud. Elle prit le téléphone et dit :
    — Pas trouvé.
    — J’ai pensé que tu étais allée entre-temps te faire un café, dit Robert.
    D’où lui venait cette clairvoyance ? Elle n’en revenait pas. Mais elle ne se laissa pas troubler. Le gargouillis du café n’était guère audible dans l’écouteur.
    — Je me souviens vaguement qu’il y avait des chiffres. Il fallait soustraire les plus petits.
    En matière d’informations, Lisa n’était guère généreuse avec son détective privé !
    Robert soupira. Peut-être comprenait-il que Lisa l’avait une fois de plus fait tourner en bourrique.
    — Elisabeth avait-elle sur le corps des marques de naissance ?
    — Je ne sais pas, elle ne se met jamais nue. Elle va se laver au ruisseau quand il fait nuit noire. Vraiment je n’ai pas vu.
    — « Je ne sais pas » n’est pas une réponse, Lisa. Nous en avons convenu.
    — Bon d’accord, lui accorda Lisa. Elle a plusieurs petites taches de la taille de taches de rousseur sous l’omoplate gauche, mais quant à savoir si ce sont des marques de naissance, il faudrait demander à un dermatologue.
    Toutes les questions étaient posées. Il fallait espérer que Robert ne se lancerait pas dans une nouvelle série.
    — Et toi ? demanda Robert.
    Lisa ne comprit pas :
    — Quoi moi ?
    — À quoi ressemble la fille du dimanche ?
    — Tu veux que je me décrive ?
    — Oui.
    — Habillée ou nue ?`
    — Comme tu préfères. Peut-être habillée, parce que cela me permettrait de te reconnaître dans la rue, qui sait ? Tu ne dois guère te promener toute nue.
    — Robert, les vêtements, ça se change ! Je vais quand même me décrire nue. Attend un moment. Lisa posa le combiné sur la table et enleva une ou deux frusques. Puis elle changea d’avis.
    — Écoute, Robert, je te rappelle dans un moment. Je dois me pommader et me maquiller. Je veux être jolie pour me présenter devant toi.
    Et elle raccrocha. Coupant net un soupir de Robert.
    Elle ne se hâta pas de se faire une beauté. En avait-elle simplement l’intention ?
    Elle but le café qu’elle s’était fait. Presque aussitôt le téléphone sonna. Robert était impatient de la voir nue. Il savait pourtant bien qu’elle ne répondrait pas à son appel.
    Une ou deux fois elle avait par hasard décroché, entendu la voix de Robert et raccroché sans répondre. Puis quand elle lui avait téléphoné, elle lui avait expliqué longuement que ce n’était pas son numéro à elle.
    — Mais alors comment sais-tu que je t’ai appelé, si le numéro n’est pas le bon ? avait demandé Robert.
    C’était la logique masculine. À cela Lisa avait répondu :
    — Bon Dieu, je suis femme, j’ai un instinct ! Entendait-elle fatiguer le jeune homme, au bout de l’hameçon ? Que voulait-elle au juste ?
    Lisa ne pouvait-elle donc pas avoir quelqu’un à qui penser, à qui téléphoner quand l’envie lui prenait ?
    Elle n’était peut-être pas normale ? Cette pensée lui plut, elle la développa.
    Peut-être devrait-elle placer une de ses doubles dans un hôpital psychiatrique, où elle aimerait un médecin nommé Robert et où elle serait très heureuse dans son oubli...
    Ce n’étaient pas les cas de figure qui manquaient, c’étaient les jours dans la semaine. Il était bon d’être fidèle à ses représentations. Lisa avait une pensée mathématique. Elle aimait l’ordre — au moins mentalement. Tous les lundis étaient consacrés à un romantisme brisé, tous les vendredis à de vagues remords. Et ainsi de suite.
    Élargir l’échelle des sentiments, mais dans le cadre des histoires données. Le mardi suivant ne devait pas forcément répéter dans les moindre détails le précédent, mais les choses essentielles devaient rester en place.
    Le téléphone se remit à sonner. Comment avait-elle pu donner un jour son numéro à Robert ?
    À quoi ressemblait-il ? Non, cela ne la tourmentait pas. Avec toute son imagination, un seul Robert ne lui suffisait guère.
    Mais soit. Elle va se décrire. Pour cela naturellement elle ne va pas commencer à se maquiller...
    Lisa se mit effectivement nue, se dressa devant la glace de toute sa beauté. Elle décrocha le combiné, composa le numéro. Elle ne dit rien. Elle soufflait seulement dans le combiné.
    Pourquoi se moquait-elle de lui ? Oh comme elle était mystérieuse, cette jeune fille si calculatrice ! Des pareilles, il ne faut les laisser s’approcher ni de la Bible ni de l’amour, lui avaient un jour chuchoté ses petits diables familiers.
    — Lisa ! C’est toi ! Réponds enfin, implora Robert, habitué à ce que ses appels restent sans réaction. En même temps il ne renonçait pas, espérant et sachant en effet qu’après plusieurs appels infructueux elle finirait par céder et l’appellerait. Mais pas toujours.
    Elle chuchota dans le combiné :
    — Robert, j’ai honte.
    — Pourquoi as-tu honte, Lisa ! C’est si bon d’entendre de nouveau ta voix...
    — Tu sais, je suis debout toute nue devant la glace. Je t’en prie, ne commence pas à accélérer ta respiration. C’est trop excitant, je ne saurai plus me décrire avec objectivité...
    Elle recommençait à lui jouer des tours. Elle n’était nullement excitée.
    — Eh bien, es-tu prêt à entendre ? Je t’en prie, pose ton crayon et n’essaye pas de me dessiner. Et puis Robert, s’il te plaît, range ton appareil photo. Je ne veux pas que mes photos paraissent après dans des revues érotiques. Tu as fait ce que je t’ai demandé ?
    — Lisa, je n’ai ici pas un seul appareil photo et je ne sais absolument pas dessiner. Je veux t’inscrire dans mon cœur, et j’espère que tu ne vas pas te remettre à faire des vers, mais que tu vas me décrire la Lisa des dimanches.
    — Alors écoute-moi bien. Dans ma chambre il y a une glace qui va jusqu’à terre, où je me vois de bas en haut. Je commence par le bas, par le haut, ou je prends des détails au hasard ? Bon, je ne te demande pas de répondre pas à cette question. Donc mes cheveux. Ils sont bouclés, marron-bruns, avec des reflets un peu roux. Tu n’ignores pas, j’espère, qu’il n’y a pas plus sensible que les rousses, mais malheureusement je ne suis pas une vraie rousse. On ne distingue que des reflets cuivrés, ce qui rend mes cheveux tout à fait intéressants. J’ai des boucles naturelles, je ne peux donc pas particulièrement varier mes coiffures. L’intervention des coiffeurs abîmerait leur pli. Ce que je ne veux pas. J’ai l’intention de vivre jusqu’à la fin de mes jours telle que je suis née.
    Lisa observa une pause. Elle souleva ses mèches et dit lentement :
    — À présent j’ai dans les cheveux un œillet rouge, mais il sera fané avant que mes cheveux ne blanchissent. J’ai un front haut, plutôt arqué, dont la pâleur contraste avec ma chevelure éclatante. Quand je fronce les sourcils apparaissent sur mon front trois plis de longueur différente, qui jouent au rythme des pensées qui me passent par la tête. Mes tempes sont lisses, un peu creuses. La hauteur de mon front suffirait à prouver l’excellence de ma raison — mais tu en as eu suffisamment de preuves, je l’espère, au cours de nos conversations. N’est-ce pas ?
    Lisa attendait une réponse. Robert grogna :
    — Pas vraiment. Mais c’est peut-être de ma faute à moi. Seul quelqu’un qui est un peu plus intelligent peut apprécier l’intelligence d’autrui.
    Dieu quelles sentences ! Il a de la culture, ce jeune homme !
    — Peut-être j’arrête là ma description ? Ce n’est pas la peine de perdre son temps pour rien...
    — Continue, je t’en prie, maintenant que tu as commencé... Je vais essayer de me perfectionner, d’apprendre à saisir toute ta bonté et ta beauté.
    — Alors écoute. J’ai des sourcils bien plantés. Je ne les épile pas pour leur conférer une forme classique, j’aime bien les sourcils un peu sauvages, ils ont du caractère. Les paupières sont comme des paupières. Chez certains, elles continuent à se voir même quand les yeux sont ouverts, ce qui donne un air endormi ou mystérieux. Malheureusement la nature ne m’a pas dotée de cette propriété, j’ai plutôt un trou à la place des paupières. Je pourrais aussi me montrer les yeux à moitié fermés, mais je n’ai pas encore appris. Et puis peut-être cela ne m’irait pas bien. Pour certains visages c’est seyant, chaque visage forme un tout à part entière. Bien. Mes pommettes ne sont pas saillantes, mais j’ai plutôt de bonnes joues, qu’il doit être tout à fait gentil pour les garçons d’embrasser, je suppose. Comme je l’ai dit j’ai la peau très pâle et mes joues ne rougissent ni sous l’effet du froid, ni sous celui de la honte. Tu me demanderas peut-être si j’ai jamais eu dans ma vie à avoir honte. Pourquoi pas, ça arrive à tout le monde. Par exemple à présent. Je suis debout devant toi, nue, et j’ai très agréablement honte. Tu sais ce que c’est, tu as eu cette expérience ?
    — Il me semble bien que non, émit Robert en faisant claquer sa langue. C’est sans doute une sensation plutôt propre aux jeunes filles. Quand j’ai honte, ce n’est pas agréable.
    — Je m’en doutais, déclara Lisa. Quand je rougis, tout mon visage devient rose tendre. C’est la spécificité de ma peau, si tu comprends ce que je veux dire. Mais poursuivons. J’ai un nez droit, plutôt fin. Je crois qu’on pourrait dire que j’ai un nez « grec classique ». Tiens, je prends le petit miroir et je tourne mon visage de profil. En tout cas il n’est pas retroussé, mais il n’est pas non plus cabossé, c’est un joli petit nez droit. J’ai rencontré quelques personnes qui m’ont dit que mon visage doit tout son charme à ce nez. Sans doute en va-t-il ainsi pour tout le monde, le nez est maître du visage, c’est lui qui donne le ton. Ah oui, je n’ai rien dit des yeux. Qu’en penses-tu, je les ai de quelle couleur ?
    — Oh, il n’y a pas beaucoup de possibilités. Je pourrais énumérer toutes les couleurs possibles : bleu, vert, gris, brun clair, presque noir.
    — Robert, n’as-tu vraiment pas un brin de sens artistique ? Tu aurais pour le moins dû entendu dire que les artistes distinguent plus de cent tonalités de bleu et que surtout en rapport avec les yeux on compte autant de nuances de marron ? Tu dois savoir aussi que la couleur des yeux est changeante. En fonction de l’état d’esprit, mais aussi de l’objet regardé. Pourtant je ne crois pas que les yeux soient le miroir de l’âme. Ils apprennent très vite à tromper, ce que d’autres muscles du visage ont beaucoup plus de mal faire... Oui. Mais après ce discours moralisant je ne suis pas beaucoup plus maligne que toi. Mes yeux sont bleus, d’un bleu relativement foncé. Quant à savoir sous quelle appellation cette couleur figure dans les catalogues des artistes ou des décorateurs, je n’en sais rien. En tous cas ils sont suffisamment profonds, Robert, pour que tu t’y noies...
    — C’est ce dont je rêve, rétorqua Robert sans que Lisa lui eût rien demandé.
    — Je t’en prie, ne m’interromps pas pendant que je parle. Je raccourcis. J’ai les cils longs et assez sombres mais en général je dois donner un coup de pouce à la nature et je mets du rimmel. Les paupières, je ne me les maquille presque pas ou bien je le fais très discrètement. Et de manière générale, je n’ai pas de comptes à rendre sur mon maquillage. Comme d’ailleurs aucune femme. Elle est belle ou elle attire l’œil, c’est tout ; comment elle s’y prend, cela ne regarde pas les hommes. Les hommes peuvent offrir aux femmes des boîtes à maquillage, mais qu’ils ne nourrissent pas l’espoir de tomber juste. Tu m’as compris, je parle en théorie. Tu me demanderas peut-être si on m’a offert des boîtes à maquillage, mais je ne te le dirais pas. Poursuivons. Des pattes d’oie au coin des yeux, qu’on se le dise, je n’en ai pas encore. Une précision qui peut toujours être utile. Mes oreilles sont petites et très mignonnes. As-tu entendu parler d’un artiste célèbre qui recommandait aux femmes de se faire faire des opérations de chirurgie esthétique pour mettre une oreille à la place du nez au milieu du visage ? Moi je ne ferais jamais une opération pareille, parce que, comme je l’ai dit, je suis satisfaite de mon nez. Non seulement parce qu’il me permet de respirer et de sentir les odeurs, mais aussi parce qu’il est esthétique. Mes oreilles aussi, mais chaque chose à sa place. Et les artistes ne sont pas juges suprêmes en matière de beauté. À ton avis, qu’est-ce que j’ai comme boucles d’oreille ? Vas-y, envoie !
    Robert renifla ; il semblait en difficulté. Au bout d’un moment il dit :
    — Peut-être en or, en forme de trèfle à quatre feuilles, ça porte bonheur.
    Lisa éclata de rire.
    — Raté. Les petits cochons roses aussi portent bonheur, mais je n’en porterais jamais aux oreilles. Tu veux encore chercher ? Tu donnes ta langue au chat ? Comme tu veux. Alors c’est moi qui vais donner la réponse : je n’en porte pas. Et je n’ai pas non plus de trou. Aurais-tu réussi à deviner ? Peut-être que oui, parce que tu sais déjà une ou deux choses de moi. Même un peu trop, je trouve. Parfois je me demande pourquoi je te parle tellement, tu n’as absolument rien fait pour le mériter. Enfin, passons. On peut choisir les gens à qui parler. Moi, je t’ai choisi. Je devrais le regretter, tu crois ? Es-tu heureux, que je t’aie choisi ?
    — Je le serais si tu me tourmentais moins, lança le malheureux Robert.
    — Moi, te tourmenter ! Justes cieux ! Comment je pourrais, moi l’infâme, tourmenter ce pauvre petit innocent ?
    — Tu vois, tu continues à m’asticoter verbalement. Mais tu me tourmentes surtout autrement. Tu sais bien comment. Pas besoin de te faire un dessin.
    — D’accord, Robert, nous en reparlerons plus tard. Pour l’instant, la description du criminel est restée en suspens. Peut-être ne souhaites-tu pas savoir ce qu’il y a plus bas ?
    — Je veux que tu racontes, lui signifia Robert. Puisque c’est tout ce que j’obtiens de toi.
    — Allons, ne commence pas à pleurer, mon pauvre Robert. Moi je ne pleure pas, je n’ai pas la bouche tordue. Je peux te dire que j’ai aussi une jolie bouche, j’ai une bouche même spéciale. Ni un trait effilé, ni un bec d’oie, ni deux grosses lèvres proéminentes. Sur la lèvre supérieure, un peu de duvet mais pas beaucoup. On dit d’ailleurs que c’est une marque de caractère passionné. Tu en as entendu parler ? Des petites cavités au coin des lèvres montrent que je suis douce, sensuelle, attirante. Le dessin de la lèvre supérieure est ondoyant, en forme de cœur comme on dit, les coins des lèvres sont un tantinet relevés. Bref, la bouche d’un être joyeux et positif. La lèvre inférieure est un peu plus fournie, cela doit être sans doute bon de la prendre dans sa bouche et de la sucer. Toute la question est de savoir s’il se trouve au monde une personne suffisamment digne de confiance. Tu remarqueras que je n’ai pas dit une personne de valeur, j’ai dit « digne de confiance ». Poursuivons. As-tu jamais regardé des gens parler, alors que pour une raison ou pour une autre tu n’entends pas ce qu’ils disent ? Par exemple à la télévision, quand il n’y a pas le son ? Ou même dans la vie, quand on vous parle une langue totalement étrangère ? Les mouvements de la bouche ne donnent-il pas à entendre sans ambiguïté quel est le portrait moral de l’orateur, son degré d’intelligence, son tempérament, sa vivacité ? Oui, Robert, c’est comme je te le dis : la bouche est la partie la plus importante de l’homme. Moi, c’est clair : si la bouche de quelqu’un me plaît, son propriétaire aussi peut me plaire. L’inverse est assez rare : qu’une bouche soit désagréable alors que la personne ne présente aucun défaut. Dis, Robert, je ne t’ai pas encore fatigué ? Nous pouvons peut-être faire une pause, je m’habille, sans quoi je vais prendre froid.
    — Continue je t’en prie. Même si la bouche est la chose la plus importante, je veux aussi entendre parler du reste.
    — Naturellement la bouche est la chose la plus importante ! C’est la nature qui en a voulu ainsi. Regarde les animaux les plus élémentaires. Beaucoup d’entre eux n’ont pas d’autre partie du corps que la bouche. C’est par là que rentre tout ce dont le corps a besoin, et que sort ce dont l’esprit a besoin. Tout le reste c’est de l’auxiliaire. Même les Français, qui sont hautement civilisés, disent comme tu sais que la première des jouissances dans la vie c’est manger. Les autres peut-être ne le disent-ils pas clairement, mais ils ne manquent pas de le penser. Même les Chinois, avec leurs tables où il peut y avoir jusqu’à deux cents mets différents, mais aussi seulement une poignée de riz. À propos, qu’est-ce que tu préfères ? Moi, c’est le chocolat. Si j’étais maître-queux, je mangerais aussi d’autres choses. En tout cas, Robert, garde-toi bien de me faire la cour, tu mourrais de faim. Je sais très bien que l’amour, ça passe par le ventre. Quand une femme tombe amoureuse, elle peut même apprendre à faire à manger pour son homme. Mais avec moi, pas de risque. Tu l’as peut-être compris, Robert, je suis un petit soldat de plomb inébranlable. Là-dessus tu peux me répondre, non ?
    — Oui, oui, renifla Robert. Ai-je bien assez mendié pour que tu me dises ton nom de famille...
    — Attends, je t’en prie, ne passe pas sur le terrain personnel. Nous en sommes à la description extérieure. Nous jouerons à la cabalistique une autre fois. Tu aimes bien faire des mots croisés, non ? Ce que je voulais encore dire, à propos du manger, c’est que les habitudes alimentaires sont l’un des traits les plus conservateurs chez l’homme. Les goûts de l’enfance restent toute la vie et on n’intègre des plats nouveaux que très lentement. C’est pourquoi le monde souffre tellement de la faim. Mais si tu penses que manger des chocolats m’a fait grossir, tu te trompes. Mais je ne suis pas non plus un paquet d’os, j’ai des formes rondelettes tout à fait plaisantes. On y reviendra. D’abord, parlons de ce qu’il y a au-dessous de la bouche. Le menton évidemment. Le mien n’est pas rond, mais comme on dit horizontal, délicat, pas trop allongé. Tu saisis ? Bref, un joli menton, pas excessivement volontaire. Tu remarqueras, Robert, que même si j’ai à plus d’une reprise utilisé à propos de tel ou tel détail le mot « joli », cela ne veut pas dire que je me prends pour Dieu sait quelle beauté. Ces détails isolés et tout à fait suggestifs ne s’harmonisent pas aussi parfaitement qu’on pourrait le croire. Bien sûr, c’est aussi une question d’angle d’exposition. Il serait souvent possible de faire ressortir juste l’élément le plus significatif de son physique, et de s’en servir pour se valoriser, mais on n’a pas le caractère à cela. Par exemple certaines jeunettes se mettent en tête qu’elles sont plutôt des garçons, elles portent toujours des pantalons, les cheveux courts, et ont des manières anguleuses : il n’en faut pas plus pour faire une garçonne. Je ne veux pas dire que mon cas soit de ce genre. Le caractère, on y viendra par la suite. Bien sûr, si tu n’es pas lassé de cet égocentrisme, et de ce perpétuel papotage sur un unique sujet — moi — comme si j’étais la chose la plus intéressante au monde. Robert, tu ne t’es pas encore endormi ?
    — Non, répondit une voix véritablement ensommeillée. Comment pourrais-je dormir, quand la partie la plus intéressante est à venir !
    — Tu as raison. On en vient au cou. Je l’ai très long et élancé. Ni double menton, ni pomme d’Adam. C’est moi Ève, et c’est moi qui ai enfoncé la pomme dans la gorge d’Adam, pas le contraire. Sur le cou aussi, on peut trouver plusieurs endroits faits exprès pour être embrassés, mais je ne te les révèle pas. Je ne te dirai pas non plus s’ils sont ou non inviolés. Je suis, comme tu vois, mystérieuse. Ensuite viennent naturellement les épaules. Elles sont arrondies et féminines. Plutôt basses qu’excessivement équarries. Comme tu sais, cela témoigne d’un naturel tendre. De manière générale, je suis un être bon et gentil, mais restons-en à la description de mon physique. Dis, est-ce que tu as quand même une image d’ensemble du visage ou tu n’as retenu que des détails isolés ?
    — À franchement parler… entendit-on dans l’écouteur.
    — Donc parfois il est franc aussi. Ah les hommes, combien de facettes n’ont-ils pas !
    — À franchement parler, l’ensemble n’est formé que de détails, bien que j’aie essayé de les assembler...
    — Et qu’as-tu réussi à assembler ?
    — Quelque chose qui ressemble à un crocodile, reconnut le jeune homme en toute sincérité.
    Lisa poussa un cri.
    — Tout juste ! Voilà ce que je suis ! Depuis mon enfance je vais au jardin zoologique et j’essaye de deviner à qui je ressemble. C’est toi enfin qui l’as dit. Merci ! Tu viens de résoudre l’énigme de ma vie !
    — Tu fais certainement un très joli crocodile, Lisa. J’aimerais te caresser ! Donne-moi la permission, ne reporte pas la chose indéfiniment !
    Jolie partition. Très doué pour le pipeau — elle était bien obligée de le reconnaître.
    — Bien sûr. Un jour sans aucun doute, parce que j’aime terriblement être caressée. Aussi bien dans le sens du poil qu’inversement. Sais-tu que les crocodiles ont des écailles ? Comme les poissons. Tu n’en a jamais entendu parler ? Dis, mais tu n’as donc jamais vu de crocodile ! Et tu me compares à ce cher animal ! Veux-tu vraiment que je fonde en larmes ?
    Lisa commençait à avoir frisquet. Elle raccrocha et se rhabilla. Le froid l’avait pénétrée. Il faudrait boire un café chaud, se dit-elle ; elle toucha le pot, le café avait refroidi. Elle n’eut pas le courage de le réchauffer. Elle prit dans l’armoire une couverture, s’enroula dedans, se lova sur son divan.
    Le téléphone sonna. Elle le débrancha.
    Elle feuilleta une revue de mode, qui se trouvait sous toutes les autres. Elle se souvint que c’était dimanche. Aujourd’hui on n’a le droit de rien faire. Ce serait contraire au commandement. On a le droit seulement de respirer. Elle inspira plusieurs fois profondément, après quoi elle fut d’avis que c’était un lourd travail.
    Après avoir fait une nouvelle marque sur une rubrique de la revue qu’elle venait de feuilleter, elle pencha la tête, regarda le papier, et se sentit satisfaite. Le papier se remplissait peu à peu de traits, c’était son travail à elle.
    Et puis elle eut envie de Robert. Il y avait dans ce sentiment quelque chose de matriarcal. Elle aurait voulu avaler l’invisible jeune homme. Peut-être était-elle vraiment un crocodile ?
    Et ce gros bêta qui continue à téléphoner, il veut savoir à quoi ressemblent ses seins... Il croit encore qu’elle a mal pris sa comparaison avec un crocodile et que pour cette raison elle a arrêté la conversation.
    Pendant un moment, elle fut tourmentée par l’idée de lui avoir fait du chagrin. Pensée savoureuse, délicieux tourment.
    Sa main cependant, de sa propre initiative, totalement indocile, se tendait vers le combiné, et se mettait à composer le numéro. Mais dans l’écouteur pas le moindre signe de vie. Le téléphone s’était manifestement abîmé à l’usage. Les fils avaient grillé. Un homme à bottes de fer avait mis le pied sur la ligne, grinçant, pour freiner dans le monde le cours des affaires de cœur.
    Et puis alors ? Il est abîmé, un point c’est tout. Que les choses s’abîment, cela aussi était dans l’ordre des choses. Plus c’est compliqué, plus cela arrive facilement. La technique aussi l’a prouvé. Il doit sans doute y avoir une formule à ce sujet : la sécurité de fonctionnement est inversement proportionnelle au nombre de détails du système.
    Si les régimes totalitaires sont efficaces, c’est parce qu’ils se limitent à des règles simples. Paf dans les dents, et l’affaire est réglée. Pourvu que Lisa n’aille pas dans son petit coin se mettre à rabâcher la politique !
    Le mécanisme le plus compliqué, c’est l’être humain. Voilà d’ailleurs pourquoi il s’abîme si facilement. Les relations entre les gens sont un tantinet plus simples, mais elles aussi s’abîment.
    Par exemple, on a froid. On est enveloppé dans une couverture, mais on tremble. On va à la salle de bain, on met le bouchon dans le trou et on laisse couler l’eau chaude. L’eau coule trop lentement et voilà que notre petite personne aux ongles des orteils vernis se met à trembler. Puis la salle de bain se remplit de vapeur, et elle ne tremble plus. Mais elle a toujours froid aux pieds. Elle essaye de les plonger dans l’eau, l’eau est trop chaude.
    Il fallait réaliser cette image. Lisa s’exécuta. Elle se coucha dans la baignoire, sa tasse de café sur une boîte de rangement, une revue de mode à la main. Tout ce qui lui manquait c’était le chocolat et la célébrité mondiale. La boîte de bonbons était terminée, et la célébrité pas encore atteinte. Mais ça viendra, pensa Lisa, pas moyen d’y échapper. Un jour par exemple elle se mettrait à écrire et toutes ses connaissances seraient obligées d’admirer l’originalité de son style. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait, elle ne cesse de se parfaire. Elle a de jolis genoux arrondis, une solide imagination, pourquoi ne pourrait-elle pas devenir une écrivaine célèbre, qui écrit dans sa baignoire des romans sentimentaux...
    À nouveau, elle sentit le manque de Robert. Pour la deuxième fois le même jour. Un peu trop souvent, se gourmanda-t-elle.
    Dans la salle de bain il n’y avait pas de téléphone. Il faudra en faire installer un, si elle se met à vivre dans son bain. Pour pouvoir d’un seul coup régler directement toutes ses affaires.
    Même le plaisir finit par lasser. Sur cette profonde constatation, elle se leva. Elle se sécha avec une grande serviette éponge. Quand le dessus fut sec, et même ce qui n’avait pas encore été décrit au public, elle sortit de la baignoire un de ses jolis pieds, le posa sur le rebord et en sécha les innombrables replis. À tout hasard elle ferma les yeux, pour que les autres ne la voient pas.
    Puis, les pieds séchés, elle entra dans ses chaussons fourrés et sentit qu’elle vivait juste au bon moment. Un moment où le monde était au plus haut de son développement, la catastrophe n’allait pas tarder, mais elle aurait le temps de mourir avant. En laissant aux extraterrestres un recueil de ses œuvres choisies en trente volumes.
    La pensée de la mort était tout à fait hors de propos. Lisa avait tout juste l’intention de commencer à vivre. Se prendre par la main, et ne faire rien d’autre : vivre.
    C’est dans cet objectif qu’elle s’habilla chaudement. Elle rebrancha le téléphone et appela.
    Robert existait, et pleinement. Entre-temps, avait-elle pensé, il s’était peut-être fâché, il était parti chercher une autre fille. Eh bien qu’importe, mieux vaut qu’il s’éloigne au bon moment...
    Peut-être Robert se déplaçait-il en fauteuil roulant, et il était toujours joignable au téléphone ? Lui était-il arrivé d’appeler quand il n’était pas à la maison ? Elle ne s’en souvenait pas. Elle appelait toujours le dimanche, jour où les robots ne travaillent pas.
    Est-ce qu’il n’a pas de petite amie, pour qu’il passe ses dimanches assis sur son fauteuil ? À moins que sa petite amie ne soit Lisa et qu’il attende ses appels ? Elle est bavarde, mais elle ne se mêle pas de la vie privée de Robert, elle ne pose pas de questions.
    Elle dit :
    — Salut Robert ! Ça fait longtemps qu’on n’a pas parlé ! Est-ce que tu es parti en mission quelque part, ou à l’étranger ?
    — Non, j’ai l’impression que c’est toi qui es partie, ma chère tourmenteuse. Tiens, il a appris des choses entre-temps ! Des formules à vous faire frissonner...
    — Oui, Robert, bien que cela me regarde, je ne veux pas te cacher que j’étais tout dernièrement sur l’équateur. Je vérifiais que la ceinture était bien attachée autour de la terre.
    — Et alors, Lisa ?
    — Pas de problème. Si tu t’accroches bien de toutes tes dents au dossier de ta chaise, il ne t’arrivera rien de mal. Ceux qui y sont allés disent que dans le cosmos il fait froid. Cela vaut la peine de ne pas lâcher cette terre.
    — Lisa, tu as laissé quelque chose inachevé...
    — Ahah ! Tu veux savoir à quoi ressemblent mes seins. Je t’avoue qu’entre-temps je les ai prêtés. Quand on me les rendra, je te les décrirai. En attendant, contente-toi de ce qu’il y a. Par exemple des doigts de pieds. J’ai fait en ton honneur une pédicure. Avec du vernis rose. Dis-toi bien que mes orteils aussi sont jolis, on pourrait les mettre en vitrine. Mais maintenant j’en ai assez de décrire mon physique. Je voudrais décrire l’intérieur. À l’intérieur réside un grand écrivain. Je viens tout juste de comprendre qui diable s’agite en moi. Je l’ai attrapé par l’oreille, et j’ai vu que c’était un écrivain, un vrai. Tu sais quel genre d’animal c’est ? L’un des plus vaniteux de l’espèce humaine, bien qu’il fasse semblant d’être complètement absorbé par soi. Si certains ne supportent pas qu’on complimente autrui, les écrivains ne supportent pas qu’on ne les complimente pas eux...
    — Attends, Lisa. Qu’est-ce qu’ils ont ces écrivains, pour que tu en parles autant ? Si tu veux des compliments, je peux t’en dire du matin au soir, et encore mieux du soir au matin.
    — Et quoi encore ? ! S’il te plaît ne m’interromps pas quand je parle. Tout à l’heure tu m’as traitée de crocodile, assez de compliments pour aujourd’hui, point trop n’en faut. Si les écrivains ne te plaisent pas, je peux apprendre un peu et devenir académicienne. Et si cela aussi ne te plaît pas, j’apprendrai encore plus et je ferai couturière. Mais de manière générale, je n’ai aucune envie de me conformer à tes goûts. Je sais faire mon auto-critique, j’ai assez à faire avec moi. Et maintenant, Robert, dis-moi maintenant, qu’est-ce qu’il faudrait encore que je te raconte ? Pour l’instant j’ai des forces, je pourrais te distraire avec mes propos spirituels, non ?
    Robert poussa un soupir profond et sincère.
    — Tout le temps j’ai attendu de pouvoir te proposer des sujets de conversation. J’ai plusieurs choses à te proposer tout de go. Avant tout je voudrais un poème dont chaque vers commence par une lettre de ton nom de famille, de manière à ce qu’on puisse le lire de bas en haut. Puis décris la rue et la maison où tu habites. Enfin, rédige une invitation dans le style le plus raffiné, comme si l’invitante était une haute dame de la cour du Japon au Moyen-Âge, qui convie un roi étranger.
    — Mouais... rétorqua Lisa, et fit une pause, l’une des plus longues de sa vie.
    C’était elle qui avait gentiment promis à l’autre de choisir le sujet. Mais aucun ne lui plaisait. Ils étaient tous beaucoup trop orientés vers un but pour rester tout simplement sur le terrain artistique. Elle dit :
    — Ça ne me va pas. Tu as formulé tes désirs, maintenant je sais à qui j’ai à faire.
    — À savoir ? demanda Robert, surpris. Lisa se mit à réfléchir à haute voix.
    — On pourrait trouver plusieurs noms. Par exemple « pot de colle ».
    — Ce qui veut dire ?
    — Un pot de colle est quelqu’un qui vient au lieu d’aller. Qui a le plus souvent des opinions fausses. Il pense vouloir, et cela seulement parce que l’autre ne veut pas — faire connaissance, je veux dire. C’est clair maintenant, ce que c’est un « pot de colle » ?
    — Bon d’accord, je suis un pot de colle. J’ai même pressé l’écouteur contre le mur oriental de ma chambre, bien que je ne sache pas si tu habites vers l’est ou vers l’ouest. Mais maintenant, tu pourrais développer les thèmes que je t’ai donnés.
    Lisa fit de la main un geste d’indifférence.
    — Soit. Je ne sais pas faire des vers, et mon nom de famille je te le dirai pas. Cela te simplifierait trop la vie. Un jour, par inadvertance, je t’ai dit mon numéro de téléphone, après quoi j’ai dû me débrouiller pour le changer. Prends l’annuaire de cette année, cherche le numéro et tu apprendras mon nom. Il te suffira de faire le tour de quelques millions de noms. Tous les parcourir ne devrait pas être une entreprise trop dure pour un jeune homme appliqué. Si bien sûr il prend ses désirs au sérieux...
    — J’ai essayé, reconnut Robert. C’est pourquoi maintenant je porte des lunettes. C’est écrit si petit...
    — Bien sûr. Si pour toi le petit inconfort de porter des lunettes compte plus que me trouver dans la poubelle du monde, laisse tomber. Mais ne va pas vouloir que je tombe dans les bras d’un jeune homme aussi superficiel...
    Robert eut un long soupir et ne répondit pas.
    — Ma rue et ma maison, je peux les décrire. Ma rue est croisée par d’autres rues, et parallèle à beaucoup d’autres. Des deux côtés il y a des maisons. Il y en a des plus grandes et des plus petites. Il y a peut-être même quelques magasins, mais je n’en suis pas sûre. Je ne fréquente pas les magasins. On me livre les boîtes de chocolat par la fenêtre à l’aide d’une corde. Qui le fait, je n’ai pas cherché à le savoir. Cela me convient. La maison aussi, je peux te la décrire avec précision. Son mur le plus important est élevé le long de la rue. Elle a beaucoup de fenêtres. Je ne les ai jamais comptées. La maison est peinte, mais les intempéries ont taché les couleurs. Le jour où la nuance de la couleur me reviendra à l’esprit, je te la dirai. Dans la maison il y a des couloirs et des appartement. On ne va pas directement d’un appartement à l’autre, il faut passer par la cage d’escalier. Est-ce bien tout ? Qu’est-ce que je pourrais ajouter ?
    — Le nom de la rue et le numéro de la maison.
    La demande était claire.
    — Oh mon pauvre Robert ! Mais c’est la première fois que j’entends que les rues ont des noms et les maisons des numéros ! Moi je pensais que c’était le contraire, parce que les gens ont des noms et la maison est beaucoup plus étroitement liée à eux que la rue. Dans la rue, à mon avis, les gens essayent d’être anonymes.
    Robert avait très bien appris à soupirer. Il dit :
    — J’ai parfois l’impression que tu me mènes par le bout du nez. Dis-moi, est-ce que ce sentiment correspond à la réalité ?
    — Dieu m’en garde ! s’écria la jeune fille. Je n’arrive même pas à me mener moi-même par le bout du nez, Robert ! J’ai tout simplement de l’imagination. Nous sommes visiblement toi et moi de signe contraire, c’est pourquoi nous n’arrivons pas à nous rencontrer. Comme l’affirme une théorie douteuse, cela pourrait même être dangereux : il se produirait une annihilation et nous cesserions l’un et l’autre d’exister.
    — Ce serait en tout cas quelque chose d’unique à ce jour dans l’histoire de l’humanité. Ne serait-ce que pour cela, ça vaut la peine d’essayer. Sacrifions-nous et nous deviendrons célèbres.
    Robert labourait obstinément son sillon.
    — Je ne crois pas que cette théorie soit juste. C’est pourquoi ce n’est pas la peine de jouer son va-tout. Ah oui, je devais aussi te rédiger une invitation suivant les règles japonaises de politesse. Je vais essayer mais, s’il te plaît, ne ris pas si le résultat est maladroit. Alors écoute ; cherche-moi, oh mon ami, parmi les vents de l’univers, moi l’unique parmi les feuilles flétries ; trouve-moi dans le sable du rivage, petit grain parmi des millions de grains de sable, distingue-moi par ta venue sous les lanternes multicolores du monde, et que ta visite illumine mon cœur solitaire jusqu’à la fin de mes jours et me console des soucis de la vieillesse. Viens auprès de moi, ô clarté, viens dissiper dans mon âme blessée les ténèbres de la vie. Hein ? N’est-ce pas bien dit ? Comme dans un livre !
    — Oui, tu pourrais devenir écrivaine — pas écrivain, pas même sous un pseudonyme d’homme, cela pourrait pousser les mauvaises hormones à se reproduire. Mais cela pour l’instant m’intéresse moins qu’accepter ton invitation.
    — Essaye donc de me faire une jolie réponse, lui renvoya Lisa.
    — Bien, je vais essayer, répondit le jeune homme.
    On entendit dans le combiné le grésillement de ses cellules grises.
    — Écoute : rien dans ma vie ne m’a jamais rendu plus heureux que ton invitation ; si j’étais vent, je te porterais, unique feuille, miracle de la botanique ; si j’étais excavateur, de ma patte puissante je trouverais l’unique grain d’or dans le sable du rivage ; je viens à toi parce que ta lumière m’attire, la mienne n’est que le reflet de ton puissant projecteur... Ouf, je suis en nage, commenta Robert, heureux. Il avait l’air content de son travail intellectuel.
    Même Lisa dut dire :
    — Bravo, Robert ! Nous pourrions continuer à tenir sur ce même style nos conversations téléphoniques. Cela rendrait la vie beaucoup plus belle. Mon passage à moi était bien sûr plus lyrique, mais le tien plus viril. C’est saisissant, comment tu as réussi à utiliser la technique moderne dans l’art de la séduction. Je ne pense bien sûr pas à cette technique-là, je pense aux excavateurs et aux projecteurs...
    — Eh bien qu’y a-t-il de mauvais à cela ? rétorqua Robert.
    Lisa n’aimait pas qu’on interrompît son discours. Cela pouvait même la faire taire. Pourquoi pas, c’était même fatal si l’autre coupait le fil de ses idées.
    Mais Lisa était une demoiselle expérimentée. Elle réussit à enchaîner :
    — S’il y avait un ingrédient superflu, c’était peut-être cette patte puissante. Qui prend aussitôt des dimensions symboliques. Quelqu’un de plus vicieux pourrait même y voir soulignée une certaine partie du corps. Moi je ne suis pas capable de penser de manière si bête. Pour résumer : entraîne-toi, on fera de toi quelqu’un...
    Entre-temps Robert semblait pressé. Il dit :
    — Merci pour l’espoir. Mais vraiment je voudrais venir te rendre visite, et le plus tôt sera le mieux...
    Là-dessus, Lisa raccrocha. Qu’aurait-elle pu faire d’autre ?
    Aussitôt le téléphone se mit à sonner impétueusement. Mais elle ne décrocha pas, parce qu’elle se souvint qu’entre-temps elle avait changé de numéro.
    Que devait-elle faire avec ce garçon ? Le laisser s’approcher et la pénétrer physiquement, mentalement, spirituellement ? Adieu la liberté... ?
    Attendre d’un seul homme satisfaction sur tous les plans est sans doute folie. Seul l’aveuglement de l’amour pourrait aider. Dans quel Bottin aller chercher quelqu’un nommé « amour » ?
    Lisa s’étudia dans la glace. Est-ce que cette dernière pensée avait fait changer son visage ? Elle ne comprenait rien. Manifestement elle n’était pas amoureuse.
    Mais pourquoi dans toutes ses histoires y avait-il un personnage du nom de Robert ? Un héros tantôt plus tantôt moins négatif ?
    Elle pourrait prendre Robert à la maison. Le lundi se faire séduire, le mardi violer, le mercredi frapper, le jeudi se lamenter — ce dont elle est incapable — le vendredi subir une humiliation, le samedi le laisser se livrer à un commerce infâme. Est-ce qu’un seul et unique partenaire téléphonique pourrait s’en sortir ?
    Un grand dégingandé, un homme réel, affalé dans son fauteuil et qui suivrait d’un regard indifférent ses mouvements gâcherait ses belles histoires par son naturel, son égoïsme, ses prétentions.
    Lisa serait-elle un être écœurant de rationalité ? Qu’elle tombe amoureuse, qu’elle fasse le grand bond, et la vie changerait aussitôt. Elle cesserait de voir, d’entendre, elle aimerait, tout simplement.
    Des choses pareilles ne se discutent pas. Quand ça vient ça vient. Sans qu’on le remarque. Voilà que les poumons, les foies, les rates se mettent à fonctionner d’un même rythme, et que le sang afflue là où il n’y en a pas spécialement besoin.
    Alors, tomber amoureuse de Robert ou pas ? Lui poser la question ?
    Elle allait tendre la main vers le téléphone, mais se ravisa. Elle pensait encore être en mesure de prendre une décision. Le jeune homme n’avait pas manqué de s’offrir à elle, plutôt deux fois qu’une. Que lui dire de nouveau ?
    Elle devait en quelque manière réorganiser son mode de vie. Le temps que la tornade lui tombe dessus. Encore heureux s’il n’arrivait rien d’autre, et qu’elle puisse continuer à vivre comme avant.
    Elle feuilleta un gros annuaire. Elle n’avait pas l’intention de tomber sur un autre Robert. Elle trouva le numéro d’un presbytère, appela.
    — Bonjour, je suis une pauvre enfant perdue. Pouvez-vous me donner un conseil secourable ?
    À l’autre bout du fil, un répondeur automatique. Qui demandait de laisser un message à la chancellerie du dimanche après le bip sonore. Quand le bip eut résonné, Lisa dit :
    — Au secours, je plonge dans l’abîme du péché !
    Et elle raccrocha.
    Puis elle réfléchit, et eut honte de ce qu’elle venait de faire. Lundi matin, le pasteur irait au boulot, trouverait le message de Lisa et penserait que le genre humain courait à sa perte, il commencerait à se démener, et c’est lui qui finirait par se damner.
    Il faudrait rappeler et expliquer au répondeur que c’était le problème personnel de Lisa.
    Son doigt composa automatiquement le numéro de Robert. Étonnée Lisa lui dit :
    — Toi Robert ? T’es-tu métamorphosé en répondeur automatique ?
    Ou bien l’as-tu été tout le temps ?
    — Pourquoi entre-temps ton téléphone était occupé ? demanda Robert avec fougue. Qui appelles-tu encore à part moi ?
    De quel droit Robert lui demandait-il des comptes ? Elle essaya de se montrer indignée.
    — J’en ai encore deux des comme toi. Je ne t’en ai vraiment jamais parlé ?
    — Jamais, répondit Robert d’un ton sinistre. Je ne te crois pas. Où trouverais-tu le temps ?
    — Tout simplement tu ne veux pas croire, c’est plus confortable pour toi, affirma Lisa. Regarde comme le hasard fait bien les choses : les deux autres aussi s’appellent Robert. Mais ils sont complètement différents de toi. Mais ce n’est pas tout à fait un hasard. Je vous ai choisis tous les trois du même nom, pour ne pas faire des confusions involontaires.
    — Attends, Lisa. Si tu ne m’invites pas aussitôt chez toi, au moins continue ce que tu as promis. Poursuis ta description.
    Il essayait d’être accommodant.
    Elle répondit :
    — Non Robert. C’est une étape révolue. Nous avons depuis longtemps dépassé l’intérêt pour les choses extérieures. En nous parlent des voix plus élevées, plus compliquées, plus profondes. Elles ne perdent pas de temps avec ce pauvre corps. Je pourrais par exemple te décrire ce que je ressens les dimanche matin, quand un Robert vient juste de partir de chez moi...
    — Je ne te crois pas ! lui signifia Robert.
    — C’est ton affaire, mon cher ami. Mais le serpent du soupçon demeure, n’est-ce pas ? Et pourquoi ne devrais-je pas avoir quelqu’un ? Je ne suis pas si jeune, que je puisse satisfaire tous mes besoins au téléphone.
    — Tu t’es mise dans la peau d’une religieuse, d’une prostituée et d’une femme de diplomate. Pourquoi ne pourrais-tu pas t’inventer toutes sortes de Robert ? demanda, astucieux, le jeune homme.
    — Oh, rien ne m’en empêche, mais ces deux-là sont vrais. L’un est un jeune homme grand et sérieux, un sportif connu, qui a un rapport très droit à la vie. L’autre est un éternel plaisantin, tellement farceur qu’avec lui je suis tout le temps pliée de rire. Ils se complètent parfaitement ; si tu me demandais lequel des deux me plaît le plus, je ne saurais que répondre...
    — Je ne t’ai rien demandé à leur sujet, et je ne t’ai pas demandé de me les décrire. Ce que je voudrais connaître, ce sont les noms de ces hommes que tu traites affectueusement d’abrutis et Dieu sait quoi encore. Celui qui a défloré Élise, qui a violé Lison, qui a rossé Lisbeth, qui n’a pas pu venir à bout d’Élisabeth, que Lise a effrayé et qui a essayé de faire affaire avec Lisette. Comment ils s’appellent ? Hein ?
    — Pas la peine de lancer l’hameçon, l’interrompit Lisa. N’importe comment, je ne te le dirai pas. Je veux garder moi aussi quelques secrets. Tu es un chouette gars, pourquoi devrais-je t’imposer des souffrances ? De plus, bien sûr ils sont vrais, mais ils sont aussi en partie inventés par moi. De telle sorte que personne d’autre ne devrait vraiment avoir affaire à eux. J’aime autant te parler de ces deux, que tu pourrais un beau jour rencontrer sur le pas de ma porte ou quelque part en ville...
    — Je vais te dire, Lisa ! fit une voix en colère. Eux, je ne veux rien en savoir. Les autres en comparaison sont bien plus intéressants.
    Tiens donc, il peut même se fâcher. Ce garçon énergique pourrait même un jour commencer à lui plaire. Elle le tranquillisa :
    — Chcht Robert, les voisins écoutent ! Ils sont venus râler derrière la porte un jour où sans le faire exprès j’ai été trop bruyante en caressant les autres...
    Robert se tint à sa ligne de conduite.
    — Maintenant tu la boucles. Prends-en acte : cela n’a pas d’effet sur moi. Je n’y crois pas et je reste indifférent à toutes tes descriptions malpropres.
    Manifestement, ce garçon saisissait quelque chose. La connaissait-il donc vraiment si bien à la voix qu’il savait distinguer les inventions des choses sérieuses ? Mais elle n’avait jamais parlé avec lui sérieusement, comment pouvait-il faire la différence ?
    Continuer ses caprices n’avait pas de sens. Mais elle ne voulait pas reconnaître que ses histoires étaient des mensonges. La question resterait ouverte. Ce sont les choses ouvertes qui intriguent le plus, qui rendent la vie intéressante.
    Elle dit :
    — Bon d’accord, si tu ne veux pas, parlons d’autre chose. Par exemple de comment le dimanche matin je vais au marché et de ce que cette expédition m’apprend sur le monde.
    — Mais quand diable y vas-tu ? Tu commences tôt le matin à m’appeler, et il n’y jamais de pause suffisamment longue pour que tu aies le temps d’aller au marché, objecta le champion de la vérité.
    C’était donc un être grave et sérieux qui était venu au monde. Il était rare qu’il accompagne Lisa dans ses jeux. Pourrait-elle jamais passer cinquante ans avec quelqu’un de semblable ? Cette pensée déboucha sur une proposition inattendue :
    — Que dirais-tu, Robert, si un jour nous nous prenions par la main et nous allions fêter nos noces d’or ? Nous commencerions par là et nous tournerions à partir de là le fil de nos vies à l’envers ?
    — Est-ce une proposition de mariage ? demanda Robert. Sa voix s’était détendue de quelques degrés.
    — Prends-la comme tu veux, répondit Lisa.
    Robert se montra constructif :
    — Je devrais commencer par te voir. Et nous devrions essayer toutes sortes de choses, pour voir si nous nous convenons.
    Tout de suite ! Une jeune fille honnête parle mariage, et lui pense aussitôt au lit. La vie n’est pas faite que de cela. Il faut tenir sous le même parapluie, marcher contre le vent, voir le malheur de son prochain, c’est le quotidien du mariage. Au lit, les couples tirent pour la plupart leur épingle du jeu, mais ils ne se débrouillent pas forcément pour faire des œufs sur le plat, suspendre des tableaux au mur, raconter des contes de fées aux enfants, répartir l’argent, faire des plans d’avenir et les réaliser.
    Lisa dit :
    — Tu sais bien comment jadis les parents concluaient les mariages pour leurs enfants. Ils ne se voyaient pas avant le jour des noces, attendaient avec émotion ce moment. Après quoi ils vivaient plus heureux que ceux qui avant le mariage étaient passés par l’eau et par le feu. La responsabilité des couples formés par les parents revenait ainsi à une force extérieure, à des tiers. Une promesse seulement mutuelle était beaucoup plus facile à rompre.
    — C’était il y a bien des siècles, fit Robert, peut-être à la cour. Dans bien des cas cependant, il y avait l’habitude de commencer à remplir dès l’enfance les accords conclus par les parents, les enfants s’habituaient l’un à l’autre en jouant et dans les travaux ménagers. Quand le partenaire était mal choisi, on rompait le contrat sans autres drames.
    Eh bien voilà : deux versions soumises à la discussion. À peine était-il question de mariage que leurs points de vue divergeaient complètement.
    — Si nos opinions sont à ce point différentes, nous devrions peut-être commencer carrément par un divorce ? proposa Lisa.
    Robert exprima son vœu :
    — Moi je proposerais plutôt de tourner la bande dans le bon sens.
    Lisa avait plusieurs possibilités d’être d’accord avec lui. Elle choisit la suivante :
    — Si je te comprends bien, c’est toi que me fais à présent une proposition de mariage. En tout cas, je ne consens pas tout de suite, je prends le temps de réfléchir.
    — Mais attends, attends enfin ! rétorqua Robert. Je voudrais commencer par faire ta connaissance !
    Lisa fondit en larmes. Sur un ton geignard, elle dit :
    — Cela fait des dimanches que nous parlons au téléphone, je t’ai révélé tous les secrets de mon âme, et toi tu ne me connais pas encore. J’ai usé avec toi toute ma jeunesse et maintenant tu me rejettes...
    — Bien au contraire. Mais avant je voudrais par exemple aller au cinéma avec toi, dit Robert. En un clin d’œil Lisa eut retrouvé son calme, il n’y eut soudain plus aucune trace de larmes.
    — Est-ce qu’après le cinéma tu me conduirais tout de suite devant l’autel ? demanda-t-elle, curieuse.
    — Eh bien, fit le garçon en hésitant, il faudrait aussi aller au restaurant, prendre le soleil sur une plage, aller faire du ski de fond en forêt, et cætera.
    — Et bien sûr au lit, ajouta Lisa. C’est ce à quoi tu penses d’abord.
    — Eh bien oui, on n’achète pas un cochon dans un sac...
    Il était cruellement concret.
    Lisa fit semblant de rien. Elle répéta :
    — Prendre le soleil, faire du ski de fond. Tu veux faire passer les années, et moi j’aurai le temps de me faner.
    C’était bien sûr imprudent. Il aurait pu répondre que si Lisa devait se faner si vite, il n’en avait rien à faire. Mais il lui rétorqua :
    — Commençons tout de même par le cinéma. Dès aujourd’hui. Au Forum il y a un très bon film.
    — Malheureusement je ne peux pas venir, dit Lisa tristement.
    — Pourquoi ?
    — Je boîte. J’ai une jambe plus courte que l’autre. J’ai eu la polyo, c’est la conséquence.
    Lisa exposa ainsi hardiment devant son fiancé la tragédie de son existence.
    Robert garda son calme.
    — Tu me racontes de nouveau des histoires. Quand tu m’as décrit ton physique, tu ne m’en as pas dit un mot.
    — Nous ne sommes pas arrivés aux jambes, s’écria Lisa. Et tu ne m’as jamais demandé si mes bras et mes jambes étaient de la même longueur.
    — Personne n’a jamais les bras exactement de la même longueur, déclara Robert. En ce qui concerne les jambes, je ne sais pas.
    — Eh bien si tu ne sais pas, ne parle pas, l’interrompit Lisa. Je t’ai décrit mon physique de manière flatteuse, mais en réalité je ressemble vraiment à un crocodile.
    — Les crocodiles ne boitent pas, fit Robert, étalant de nouveau au grand air ses immenses connaissances.
    — Et pourquoi pas ? répondit Lisa, surprise. Appelle un éleveur de crocodiles et demande-lui si certaines bêtes ne sont pas boiteuses.
    — J’appelle bien à intervalles réguliers, mais le crocodile ne décroche pas, répondit spirituellement Robert.
    Lisa sut apprécier. Elle dit :
    — Bon d’accord, laissons le crocodile boiteux hors du jeu. Sans doute me laissé-je aller à mon imagination. Il n’empêche que je ne peux pas venir au cinéma.
    — Je te redemande pourquoi. Il avait de la suite dans les idées...
    — Je dois y réfléchir, dit Lisa, et elle raccrocha.
    Elle devait constater que dans le courant de la dernière conversation leur relation avait évolué à grands pas. Même si ce n’était pas tout à fait la première fois qu’ils parlaient des problèmes du mariage.
    Si les choses continuent de la sorte, où en seraient-ils le soir ?
    Le téléphone sonna, mais le crocodile ne répondit pas. Elle avait faim. Il faudrait avaler quelques petits garçons égyptiens, pensa-t-elle, encore dans sa peau de crocodile.
    Elle ferma les yeux, tendit la main vers la bibliothèque et prit un livre. Elle espérait que ce fût le bon. Un livre de cuisine, qui apprend à préparer le chocolat. C’était un manuel d’initiation à la cybernétique.
    Lisa essaya de nouveau, mais les yeux ouverts, et le résultat s’avéra autrement concluant. Elle découvrit plus d’une centaine de recettes de plats populaires, mais pas un mot sur le chocolat. Pourtant le chocolat existait ; mais Lisa n’en avait plus.
    Elle pourrait aller dans un magasin et en acheter, mais Robert pourrait pendant ce temps téléphoner. Et puis c’était dimanche, les magasins étaient fermés.
    Elle pourrait essayer de le fabriquer elle-même. Elle ouvrit la porte de l’armoire de la cuisine, en sortit les boîtes les unes après les autres et en explora le contenu. D’après la couleur, la plus proche s’avéra être la boîte de gruau de sarrasin, bien que celui-ci fût très loin de la couleur brune du chocolat.
    Lisa fit du gruau et s’étonna en le mangeant de constater qu’il avait un goût bizarre, qui ne ressemblait pas à celui du chocolat. Si le diable par plaisanterie mange des mouches, Lisa pouvait bien manger du sarrasin. Tous deux étaient des cadeaux de la nature, les unes déjà fatiguées de la vie, l’autre n’ayant pas eu de véritable vie. Comme des semences d’âmes au royaume des esprits. Deux types de vies : laquelle est-il plus injuste de détruire ? Qui est le plus noble, Lisa ou le vieux diable ?
    Si elle prenait Robert pour mari, il faudrait se mettre à lui faire à manger. Comme dans les familles archaïques. Qu’est-ce que ça mange, au juste, les hommes ? Peut-être des clous ? En tout cas quelque chose de consistant, pas du chocolat.
    Le chocolat, c’est très nourrissant, comme le prouvaient ses hanches, qu’elle n’avait pas décrites. S’agissait-il d’une spécificité propre à sa constitution ou d’un dépôt de réserves ? Elle n’avait pas cherché à le savoir — c’est quelque chose qu’elle n’aurait pas inventé, et on ne pouvait pas faire confiance à un tiers. Les gens veulent se donner de l’importance et faire croire qu’ils savent tout, d’où cette fausse science qui s’accumule...
    Elle ne se mit pourtant pas à lire le manuel de cybernétique et le replaça sur son étagère. C’était dimanche, il fallait s’occuper de Robert. Si ce jour-là, ce jour fatal, ses doigts s’étaient trompés sur le cadran du téléphone, si elle était tombée dans le champ d’écoute d’une jeune fille, elle aurait à présent une amie. Elles auraient pu parler à l’envi et se seraient comprises même sans s’écouter. Mais le champ de pensée des hommes n’était pas défriché. On entendait parfois dans leur bouche quelque chose d’inattendu, mais en général ils avançaient sur du solide. Trois ou quatre directions, une partie d’entre elles données d’avance par la nature. L’intérêt qu’ils éprouvaient pour les femmes, c’était de toute façon une bonne chose pour la vie ; mais Lisa avait l’impression qu’ils n’avaient en vue qu’une seule fonction. Une fois celle-ci accomplie, ils tombaient dans l’apathie et se cherchaient un métier, pour tuer le temps.
    Lisa avait entendu des femmes à la radio et à la télé. Elles s’occupaient assidûment de leur esprit. Ça voulait être compliqué, et ça exigeait que les hommes découvrent en elles une âme dont elles subodoraient seulement l’existence .
    Non, la bouillie de sarrasin avait eu un mauvais effet. Elle s’était mise à faire la raisonneuse. Elle ferait mieux de feuilleter une revue de mode, elle pourrait ajouter un trait sur sa feuille. Après, il fait bon regarder les traits, avant de jeter la feuille qui en est couverte à la poubelle.
    Il y avait dans sa vie quelque chose comme un manque. Lisa essaya de se rappeler, et cela lui revint à l’esprit : ce qui lui manquait, c’était le téléphone. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait parlé à personne.
    C’est que l’être humain est une machine à paroles. Il tient tellement à souligner ce qui le distingue des animaux...
    Le jeune fille fit un numéro. Par hasard, celui de Robert. C’était le résultat de l’entraînement de ses doigts, non de son cerveau.
    — Ah c’est toi encore, Robert ? J’avais peut-être pensé appeler quelqu’un d’autre. Mais ton numéro semble venir tout seul. C’est sans doute mon subconscient. Qu’en penses-tu, pourquoi en va-t-il ainsi avec moi tous les dimanches : je pense à quelque chose de beau ou de très concret, et pourtant je t’appelle ?
    Le système des télécommunications lui renvoya une assurance écœurante :
    — C’est parce que tu m’aimes !
    — Oh, mon imagination ne va peut-être pas jusque là, fut la réponse que Lisa trouva. N’essaye pas de m’influencer. Je suis une faible femme, je pourrais me mettre à y croire. Et après, qui va payer les pots cassés ? Ou bien tu crois que nous devrions commencer à nous aimer, ce serait plus facile de payer la note de téléphone ?
    — La note de téléphone, tu es seule à la payer, puisque tu n’acceptes jamais mes appels, observa Robert.
    C’était tout à fait caractéristique. Lisa parlait d’amour et mentionnait à ce propos comme en passant la note de téléphone ; lui s’emparait aussitôt de ce thème secondaire pour en faire l’essentiel. Elle en fit la remarque au jeune homme :
    — Je te parle d’amour, et toi d’argent.
    — Tu m’excuseras, protesta Robert, c’est moi qui ai commencé à parler d’amour !
    — Ah oui, si tu avais commencé à me confesser tes sentiments, je t’aurais écouté et j’aurais essayé d’y réfléchir à mes moments d’énergie. Mais tu m’imposes ton amour. D’où tiens-tu que j’ai un quelconque besoin d’amour ou des énergies, ou une pratique ?
    — C’est le cas de tout le monde, répondit-il d’une voix pas très convaincue.
    La réponse de la jeune fille témoigna d’une joyeuse surprise.
    — Tu es sûr ? Toi aussi, Robert ?
    Silence. Reniflements. Un autre talent masculin. Dès l’école ils ont la langue liée, rare sont ceux qui apprennent la rhétorique. Renifler est une activité qui compte dans leur vie.
    — Dis-moi, Lisa, as-tu imaginé une raison de vouloir venir au cinéma avec moi ? Et s’il te plaît, ne raccroche pas !
    — Je n’ai pas la moindre intention d’aller au cinéma ! s’écria Lisa. J’ai un mari idiot, des enfants doués et je n’ai absolument rien à me mettre sur le dos. Tu sais bien Robert, n’est-ce pas, que je suis heureusement mariée. Mon imbécile de bonhomme est presque parfait. Parfois je le considère comme un grand enfant. Tu as entendu dire, n’est-ce pas, que les hommes restent enfants jusqu’à la mort. Le mien a déjà soixante-dix ans, mais il fait très jeune...
    Robert s’esclaffa d’un rire étouffé.
    — Pourquoi tu ris ? Tu ne crois pas que les gens vivent si vieux ? Lis la Bible, tu verras ce qui est dit sur la vieillesse. En réalité, mon mari est plus jeune que toi. Tu m’excuseras, mais je juge d’après la voix et la façon de penser. Tu as une telle sagesse que j’en reste parfois bouche bée à t’entendre. Ne va pas croire que je veux te couvrir de compliments. Mais venons-en aux enfants. Je les ai eu tous les deux par une césarienne. Le nom de la fille, tu t’en doutes, c’est Lisa, j’ai oublié celui du garçon. Ils sont doués pour la musique. Dans la pièce voisine, le garçon joue du tambour du matin au soir et Lisa chante. Si seulement elle chantait juste, on pourrait l’envoyer au conservatoire, elle est très inspirée...
    — Attends, Lisa ! Tout ceci est excessivement intéressant, mais tu devais me dire à quelle séance nous allons. L’une commence au Forum dans une demi-heure, l’autre dans deux heures et demie.
    — Excuse-moi, Robert, mais de quelles séances s’agit-il ? De quoi parles-tu ? lui demanda Lisa, intéressée.
    — Je parlais du film...
    — N’as-tu pas l’impression que les œuvres littéraires sont plus profondes ? Dans sa densité, un film peut susciter des émotions fortes, mais après tout s’évanouit très vite...
    — Un livre aussi s’évanouit après avoir été lu...
    — Cela me plaît que tu lises des livres. Cela réjouit mon cœur d’écrivaine. Mais tu sais, Robert, ce que je te propose ? Nous avons tous les deux la télé. Mettons la même émission, et regardons-la ensemble. Nous serions comme dans une salle de cinéma. Nous éteignons la lumière. Une main cherche l’autre à tâtons, ne la trouve pas, c’est particulièrement excitant. La fantaisie chauffée à blanc est au travail. Qu’en dis-tu, est-ce que ce ne serait pas formidable pour le développement de nos sentiments mutuels ?
    — J’aimerais mieux que la main trouve l’autre, répondit cet être primitif.
    — Tu ne trouves pas que c’est un dénouement un peu plat ? Tu ne veux pas être un être d’exception, Robert ?
    — Tu sais, Lisa, non. Exceptionnelle comme tu es, cela suffit.
    Si l’autre l’était aussi, la vraie vie aurait vite fait de nous rouler par dessus ...
    — Attends. Tu as dit « l’autre ». Qu’est-ce que cela veut dire, tu penses à quoi au juste ?
    La curiosité de Lisa était surchauffée.
    — Je n’ai pas dit « l’autre », objecta Robert.
    — Ah bon, acquiesça Lisa. Alors j’ai mal entendu. Comme je viens de te le dire, je suis mariée et le divorce, de nos jours, ça prend du temps. Mais si tu l’exiges, et si tu es capable d’être conséquent dans tes désirs, tout peut arriver...
    Le jeune homme renifla à nouveau. C’était une sorte de langage auxiliaire, par lequel on pouvait toujours passer quand la langue de base s’empêtrait. Bien que son lexique fût simple, il était parfois assez difficile de le comprendre. Percevoir le souffle de l’autre, et lui inventer des mots.
    — Eh bien oui, le tribunal me confiera certainement les enfants et tu devras les adopter. Le garçon est intéressé par les techniques de combat orientales de sorte que tu devras faire preuve dans toute ton existence future d’une relative délicatesse...
    — Dis donc, Lisa est-ce que parfois tu n’en a pas assez de tes inventions ? dit Robert, du fond du cœur.
    — Non, pourquoi ? répliqua Lisa du tac au tac. J’en ai rapidement assez quand je ne fais pas marcher mon imagination. J’ai alors le sentiment de vivre dans une boîte malodorante d’où on n’a plus envie de sortir à l’air pur...
    — Ah oui ? ce serait une boîte malodorante, si nous étions ensemble au cinéma et que nous nous tenions par la main ?
    Robert essaya d’être vexé, mais le résultat ne fut pas concluant.
    — Tu sais, le dimanche est pour moi une journée de repos. Mon mari et mes enfants sont en randonnée, et je peux entièrement me consacrer à toi. Tu es content, Robert ?
    — Non... Enfin, oui. Invite-moi ! J’adore quand les maris rentrent alors qu’on ne les attend pas. Comment se sortir de ces situations, cela exige de l’imagination !
    — Tu aimes les périls, Robert. Tu es vraiment un homme ! Le roi de la nature ! Un gagneur !
    Lisa aurait pu continuer à accumuler les compliments mais elle ne voulait pas les affadir les uns par les autres.
    La communication s’interrompit. Le combiné fit entendre de courts signaux colériques. Est-ce que vraiment Robert avait raccroché ? Cela arrivait plus que rarement. C’était peut-être d’ailleurs la première fois. À marquer d’une pierre blanche, comme on dit.
    Si la faute était à la ligne et non à Robert, elle aurait dû refaire le numéro. Mais non. Elle marqua l’événement par le silence.
    Qu’est-ce qui était jusqu’à présent sorti de leur relation ?
    Qu’est-ce que Lisa voulait de lui au juste ?
    Pourquoi le tourmentait-elle tous les dimanches des premières lueurs du jour jusqu’à nuit noire ?
    Pourquoi seulement les dimanches et jamais les autres jours de la semaine ? Cette Lisa — femme du dimanche ?
    Peut-être se sont-ils rencontrés dans la semaine, elle et ce même Robert, dans la rue, dans le bus, dans les magasins, sans se reconnaître ? Dans le meilleur des cas ils se sont regardés dans les yeux avec curiosité, consciemment résignés à l’anonymat des grandes villes ?
    Quel âge avait Lisa, et pourquoi était-elle comme elle était ? Pourquoi devait-elle se poser les questions les plus simples ?
    Quand donc accorderait-elle à Robert un véritable accès à son cœur ? À moins qu’il n’y soit déjà arrivé ?
    Devrait-elle commencer par le voir de près, le toucher de la main ? Peut-on construire une vie seulement sur l’ouïe ? Et si l’odeur du jeune homme était pour elle repoussante ?
    Et de manière générale, avait-elle besoin de ce Robert ? Si oui, ils seraient sans doute depuis longtemps en train de se caresser avec passion ? Peut-être Lisa était-elle frigide ?
    Dans ses nombreux rêves en couleurs, elle avait vécu de véritables expériences érotiques, devait-elle en déduire qu’elle n’était pas froide ?
    Elle ouvrit la porte de l’armoire et alla chercher sous ses vêtements des revues qu’elle y avait cachées. C’était des productions de la grande industrie du porno. Elle n’inscrivit pas de trait sur la feuille. D’ailleurs, elle ne les feuilletait pas particulièrement. Elle en ouvrait une au petit bonheur, regardait l’image et lisait les commentaires malpropres qui l’accompagnaient.
    Maintenant aussi, elle garda un moment ces deux revues sur les genoux, soupira et les remit à leur place dans l’armoire. Elles y attendaient leur temps. Un jour, peut-être, elle les montrerait à Robert. Quand il serait indispensable de prendre soin de son intérêt fléchissant.
    Était-ce nécessaire que ce soit Robert ? Lisa était-elle une femme normale, avait-elle besoin d’avoir un homme à ses côtés ?
    Peut-être la nature lui avait-elle fait une injustice, peut-être n’allait-elle pas vivre de la même manière que ses aïeules ?
    Était-elle une aberration dans l’histoire de l’humanité, relevant du pourcentage naturel des aberrations ?
    Le téléphone sonna.
    Si c’était Robert, peut-être n’avait-il pas raccroché lui-même ?
    Qu’est-ce que Lisa n’avait pas encore fait, parmi ses activités des dimanches ? Elle avait pris son bain, elle avait mangé, qu’est-ce qui manquait ?
    Elle regarda par la fenêtre dans la cour. Il faisait déjà nuit. Quelle saison était-ce ? L’obscurité signifiait-elle que la soirée venait de commencer ou qu’elle se terminait ? Combien de fois aujourd’hui reprendrait-elle contact avec Robert ?
    Avec un garçon qu’elle aimait peut-être parce qu’elle n’en aimait pas d’autre ?
    Il y avait vraiment beaucoup de questions dans la vie de Lisa.
    De quelles racines cette plante provenait-elle ?
    D’où venait-elle, qui étaient ses parents ?
    Allait-elle au travail cinq jours par semaine, ou seulement le mardi ?
    Et le parti qu’elle fondait tous les vendredis, existait-il seulement ?
    Était-elle encore visitée tous les jeudis par les esprits de ses sœurs d’il y avait cinq siècles, dans sa chambre au parfum de chocolat ?
    Était-elle plus jolie le mercredi que les autres jours, ou était-ce une inexplicable lubricité de la nature qui la faisait telle ?
    Le lundi, l’hymen de la semaine est déchiré, et Dieu recommence à zéro la création du monde. Comment Lisa y participait-elle, elle qui errait de vie en vie, qui s’adaptait au déroulement du temps ?
    Elle était l’assistante de Dieu dans le grand œuvre de la création, et le samedi, il lui était dévolu le rôle de consolatrice des hommes abandonnés — l’assumait-elle avec la même satisfaction que tous les autres rôles ?
    Et puis la question essentielle : qui était Lisa les dimanches, quand elle estimait être elle-même ? Peut-être était-elle juste ce jour-là, où elle tourmentait Robert, moins elle-même que le reste du temps ?
    Elle composa le numéro. Avec impatience, elle demanda :
    — Et toi Robert qu’est-ce que tu en penses ?
    — De quoi ? demanda Robert d’une voix morne ou endormie. Peut-être n’était-ce pas sa voix ?
    — De l’heure qu’il est. Est-ce déjà pour toi l’heure de te coucher ?
    — Et c’est pour cela que tu as appelé ?
    Apparemment, il était fâché. C’est curieux. Pourquoi ?
    — Non, Robert, si tu ne veux pas que je t’appelle, dis-le clairement. Dis-le-moi maintenant une fois pour toutes, et nous n’y reviendrons plus. C’est moi qui déciderai quoi faire. Si j’appelle ou pas. Si j’appelle, ce sera en toute connaissance de cause, je saurai que tu ne le souhaites pas, que je suis seule à le vouloir...
    Robert renifla à nouveau :
    — Pourquoi parles-tu ainsi, Lisa ? Ne penses-tu pas que je peux être fatigué d’être tout le temps mené par le bout du nez ? Moi aussi j’ai de l’imagination. J’ai vécu avec toi dans ma tête toutes les aventures du monde. Que de fois n’avons-nous pas été dans des îles des mers du Sud, en lutte contre les éléments déchaînés... Nous nous sommes prélassés dans de petites idylles, caressés, caressés, encore et toujours... J’ai voulu te toucher de tout mon corps, mais tu ne fais que me tourmenter au téléphone...
    Lisa commençait à devenir sérieuse. Elle dit :
    — Tu ne me connais pas, comment peux-tu me vouloir ? Sais-tu seulement que je fais un mètre soixante-dix ? Et que je suis très intelligente ? Que j’ai un caractère impossible ? Je suis avide de pouvoir, querelleuse, bavarde. Je dois toujours avoir le dernier mot. De plus, je n’ai ni charme ni un physique sexuellement attirant. Je suis une femme ordinaire, qui a pour seul atout un certain dynamisme mêlé de rêves creux. Un homme devrait se tenir à l’écart d’une femme pareille.
    De nouveau Robert renifla longuement. Il avait manifestement un programme journalier. Il devait renifler un certain nombre de minutes. Il finit par dire :
    — Non, Lisa, tu n’es pas du tout comme cela. Tu es seulement un peu taquine. Peut-être cet asticotage perpétuel sert-il un objectif précis. Tu as dix centimètres de moins que tu ne l’as dit. Tu n’as pas non plus oublié d’être intelligente, mais ce n’est guère dangereux. De caractère, tu es en réalité accommodante et douce. Bien que dynamique et entreprenante, tu aurais tendance à être paresseuse et bienveillante. Et en tout cas, jolie. Je le sais de science certaine. Si dans ta journée tu consacrais un tantinet plus de temps à t’arranger tu serais encore plus attirante. Tu t’y mettras quand nous nous rencontrerons. Pour l’instant, tu ne te soucies guère de l’emballage...
    — Tu parle comme dans un livre, s’exclama Lisa. Robert, mon chéri, mais tu ne m’as pas vue. Comment peux-tu parler de moi si joliment ?
    — Indiscutablement, tu es rusée. C’est que tu es femme... Il faut prendre cela comme on prend tous les autres accidents de la nature...
    Lisa éclata de rire. Un rire qui n’était pas feint.
    Robert pouvait être parfois tout à fait charmant. Ou bien cela était simplement dû à l’heure tardive ? Peut-être avait-il la tête déjà ensommeillée et ne répondait-il pas de ses paroles ?
    — Robert, comment peux-tu connaître si bien la vie ? Parle-moi un peu de toi. Là, je suis toute gentille, je vais ravaler mon babillage et je te donne la parole. Tu aimes ma tolérance, n’est-ce pas ? Eh bien, commence. Par exemp