MOI MOI MOI
(Extraits)
Un jour, jai dessiné un animal.
Je ne savais pas ce que cétait.
Les amis à qui jai montré ce dessin ne le savaient pas non plus.
Nous étions tous un peu préoccupés par cet animal.
Un jour, il a eu pitié de moi et il sest mis à vivre.
Je lui ai passé une laisse autour du cou et nous sommes sortis nous promener.
Les gens sécriaient en le voyant : « Ouh ! », et quelques-uns faisaient : « Ah ! », manifestement parce quils ne connaissaient pas cet animal.
Je me suis rendu avec lui chez un spécialiste. Celui-ci a chaussé ses lunettes et sest absorbé dans un livre, puis il a simplement hoché la tête sans rien dire.
Jai proposé mon énigme au jardin zoologique. On la refusée, car on ne savait pas quoi écrire sur la porte de la cage.
Je suis rentré chez moi en me disant que jétais un bien piètre dessinateur.
* * *
Lécriture nest pas une activité tout à fait sans danger.
Récemment, dans mon village, un homme bâti comme une armoire à glace est venu me voir pour me réclamer une compensation financière. Il prétendait que javais diffamé son père dans un roman publié vingt ans auparavant, en le décrivant ivre, traversant le village sur son chariot de supermarché.
En entendant cette exigence, jai éclaté de rire, mais cela na fait quajouter de lhuile sur le feu. Il ma dit que nous nétions plus à lépoque où lon pouvait tourner les gens en ridicule. Selon lui, laffaire ne pouvait être réglée que par des billets de banque du nouveau régime.
Je me souvenais de ce garçon. Il navait pas été très gentil avec son père, et voilà quil venait défendre lhonneur de cet homme mort depuis longtemps.
Il naurait servi à rien de lui faire un cours de théorie littéraire sur la recherche de luniversel, la liberté du créateur et le caractère relatif des prototypes.
Comme je nétais pas daccord pour partager avec lui des droits dauteur perçus longtemps auparavant dans une monnaie qui nexistait plus, il a déclaré quil ferait sauter ma maison.
Je suis en train décrire un nouveau roman et jattends le moment où la bombe va exploser.
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Avant ma naissance, jétais peut-être un bourgeon sur un arbre. Cela expliquerait mon affinité avec les arbres et mon amour de la forêt.
Je le sais depuis longtemps : les enfants sont issus de la rencontre de deux cellules, luf se fixe dans le ventre de la mère et y séjourne quelque temps comme un adorable parasite, puis il devient enfin indépendant et quitte sa bienfaitrice.
Pourtant, cela ne mempêche pas davoir limpression que jétais aussi, en un certain sens, un bourgeon sur un grand arbre confortable, un arbre agrippé aux fentes dun rocher par ses racines ramifiées, qui se penchait vers la mer du haut dune falaise et qui, de temps en temps, au clair de lune, admirait son reflet sur leau.
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Un de mes amis portait souvent un casque en acier. Quand je lui demandais pourquoi, il se contentait de sourire.
Je supposais quil était obsédé par la peur quune tuile tombe dun toit ou quune balle perdue siffle à ses oreilles.
Jimaginais aussi quil se protégeait la tête contre les idées étrangères, lesquelles étaient parfois tranchantes et vives. Mais en réalité, cétait peut-être linverse : il mettait son casque lorsque son esprit débordait didées, pour quelles ne partent pas à laventure, pour que personne ne sen empare ni ne se les approprie.
Le fait même quil ne disait rien et se contentait de sourire me conduisit à ces hypothèses erronées.
Toujours est-il que je me procurai moi aussi un vieux casque militaire. Je le portais les jours où me venaient les meilleures idées. Quest-ce quil me serrait, le bougre !
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Jai un téléphone qui me permet dêtre en même temps aux deux bouts de la ligne : cest moi qui pose les questions et cest moi qui y réponds.
Vous me direz : à quoi peut bien servir un tel appareil ?
Mais y a-t-il quelquun qui sache mieux que moi répondre à mes propres questions ? Qui ait une connaissance plus précise de leur sujet ?
« Est-ce que tu as froid ? »
Que veut dire « froid » ? Quelquun dautre pourrait-il éprouver ma sensation de froid ? Je réponds en vrai connaisseur :
« Oui, jai froid. »
Bonne réponse ! Si je navais pas froid, je ne répondrais pas ainsi. Je nirais pas me mentir à moi-même.
« Où se trouve le Nicaragua ? »
Toute personne qui connaît sa géographie ou qui a séjourné dans ce pays pourrait répondre à cette question.
Moi-même je ny répondrais pas plus mal quun autre, alors pourquoi devrais-je déranger les gens pour des broutilles ?
Voilà lhistoire de mon téléphone.
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Les mythes occupent une position centrale dans la culture, que ce soit lhistoire dAbraham qui allait sacrifier Isaac, ou celle dAphrodite créée à partir de lécume, ou encore celle des forgerons finnois façonnant le Sampo. On a brodé à profusion sur ces sujets, aussi bien en littérature que dans les arts figuratifs ou en musique.
Dans ma vie et dans celle de mes amis, il sest produit des événements à partir desquels on pourrait peut-être, moyennant quelques petits ajouts, élaborer des légendes de même valeur, mais aucun deux nest passé dans notre culture.
Nous avons discuté de ce quil faudrait faire pour cela même si, à vrai dire, aucun de nous ne tient particulièrement à ce que les autres ressassent nos histoires pendant des milliers dannées.
Faudrait-il que ces événements renferment un message particulier ? Mais quel message y a-t-il dans les trois exemples cités plus haut ?
Ou bien devrions-nous conquérir le monde par les armes ou par des moyens économiques et répéter partout que ce sont nos légendes qui sont les plus importantes ?
Nous avons décidé que le jeu nen valait pas la chandelle. Nous pouvons très bien nous en passer.
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Quand jétais petit, jai connu une fille qui croyait que les chats poussaient sur les arbres. Elle avait vu de ses yeux des chatons mûrs se détacher des branches et tomber lourdement sur le sol.
Comme la plupart des enfants, jétais attaché à la vérité et jessayais de lui expliquer comment les chats se reproduisent en réalité.
Elle croyait volontiers quun gros fruit pouvait se former à partir dun petit bourgeon, mais pas quune cellule invisible à lil nu puisse se transformer en un être vivant qui fait des saletés et qui lacère les rideaux.
Chez les enfants, la moquerie est un moyen efficace de persuasion, mais je ne voulais pas en arriver là, car javais jadis souffert moi-même de ce procédé.
Bien des années plus tard, ce que croyait ma petite voisine a commencé à me plaire. Je ne lai pas revue adulte. Ce serait bien quelle ait continué à y croire.
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Jai passé ma vie à me battre avec moi-même à cause dune mauvaise habitude.
Javais en effet tendance à dire oui à tout.
Quand on mordonnait de faire quelque chose, je répondais oui, même si je navais pas envie de le faire. Dailleurs, le plus souvent, je ne le faisais pas.
Quand on maffirmait que le vert était jaune, je disais : oui, cela dépend sous quelle lumière et sous quel angle on le regarde.
Quand on me mettait une fois de plus des entraves et quon me demandait si je me sentais bien, je répondais oui et jessayais de trouver comment me libérer.
Quand on me demandait si je voulais une gorgée de poison, je répondais oui sans réfléchir, et lorsque je comprenais enfin, je commençais à chercher un moyen de jeter discrètement le contenu de la coupe.
Cétait comme cela avec tout. Javais fort à faire pour remédier aux conséquences de mes « oui ».
Depuis quelques jours, je mentraîne à dire non. Quelquun me la conseillé et évidemment je lui ai répondu oui.
Traduit de lestonien par Yvonne Bailly, Antoine Chalvin et Jean Nagy