Un matin, en se réveillant, Viviane eut soudain limpression que quelque chose détrange se produisait en elle. Elle examina lindex de sa main gauche, le prit ensuite calmement dans sa main droite et le noua. Elle regarda alors longuement ce doigt noué, comme si elle avait vu surgir de terre inopinément un nouveau bâtiment, et on ne lisait dans ses yeux ni létonnement ni langoisse, mais simplement une curiosité un peu molle.
Elle dénoua son index, sempara dun de ses pieds, leva sa jambe à la verticale sans difficulté et la replia derrière son cou, après quoi elle la remit à sa place initiale en la faisant glisser le long de son dos. Elle examina lendroit où la hanche se transforme en cuisse et constata quil ny avait là aucune trace de torsion. Elle se pencha en avant, se faufila, la tête vers larrière, entre ses jambes écartées et se redressa en ressortant de lautre côté. Et de nouveau, aucune trace sur son ventre. En faisant ce mouvement, elle eut le sentiment que ces jambes minces et fortes nétaient plus vraiment les siennes, mais appartenaient à quelquun dautre. À chaque doigt de pied semblait sourire une bouche, et chacune de ces bouches parlait dans une langue différente.
Viviane se palpa les doigts, les bras, le ventre, le coccyx, tout cela semblait bien réel mais avait perdu sa raideur habituelle. Ôtant dun seul coup sa chemise de nuit, elle sexamina dans le miroir en costume dÈve et vit que tout était à sa place : ses seins plats, ses côtes inférieures saillantes, son ventre lisse, sa vulve basse, ses cuisses maigres
Il sétait pourtant bien produit quelque chose en elle cette nuit-là, mais quoi ? Lignorance nétait-elle pas la pire des choses ?
Viviane se pressa les tempes : elle aurait bien voulu savoir si, après une telle métamorphose, elle avait encore toute sa raison et si elle voyait les choses de la même façon quavant. Lherbe était-elle toujours verte pour elle, et le ciel bleu ? Connaissait-elle encore son nom, sa nationalité ? Sintéressait-elle encore au sexe masculin ? Détestait-elle toujours le colonialisme et les autres maux politiques ?
De tout cela, elle ne pouvait rien dire.
Viviane plia encore tous ses membres à plusieurs reprises. Elle ne rêvait pas : tout en elle se laissait plier sans la moindre résistance dans nimporte quel sens. Lunique pensée de la jeune fille fut alors de garder constamment le contrôle delle-même, afin que cette singularité ne se manifestât pas devant les autres.
Elle fit sa toilette, shabilla, se maquilla habilement le visage et pénétra dans la fourmilière sociale. Dans la rue, elle rencontra des gens quelle connaissait et ceux-ci lui sourirent, car elle était aussi jolie quavant et personne ne se rendait compte de rien.
Viviane avançait dun pas saccadé, le dos raide, les bras presque figés. Pas un geste, rien de brusque, elle devait rester digne.
Elle marcha de cette façon-là pendant une semaine, deux semaines, et un beau jour, dans le tramway, elle soublia : sa jambe gauche passa derrière son cou, puis sous son bras droit. Viviane semblait plongée dans la méditation, mais il ne sagissait que dun état de pure indifférence.
Fait étrange, personne ne soffusquait de sa posture. Seul un homme dun certain âge dirigea son regard entre ses jambes où, en raison des multiples paires de collants quelle portait, il ny avait en réalité rien à voir. Sa position de gymnastique ne permettait dailleurs pas dimaginer quoi que ce soit. Un autre homme dit calmement : « Yoga, yoga ».
Viviane se rendit bientôt compte elle-même de létrangeté de sa posture. Elle ramena rapidement la jambe écartée à côté de lautre, comme il sied à une jeune fille bien éduquée, et regarda dehors dun air indifférent. Mais cette astuce ne la sauva pas, car le destin avait voulu quen ce moment précis, dans le tramway, se trouvât un imprésario chargé du recrutement pour un cirque mondialement connu. Il se mit à suivre Viviane dès que celle-ci descendit.
« Vos capacités exceptionnelles
», lui chuchota limprésario devant la boulangerie non loin du cinéma Amitié.
Viviane fit comme si elle navait pas entendu et remonta rapidement la rue Karja en direction de la place de lHôtel de Ville. Mais devant le cours des halles, limprésario trouva une autre occasion de se mettre à côté delle et lui dit :
« Pour chacun de vos numéros, nous vous offrirons un morceau de sucre
»
Viviane se glissa dans le passage Saïa. Devant le magasin de café, cet important personnage essaya encore de laborder. Viviane entra précipitamment et commanda une tasse de café. Alors quelle sapprêtait à boire au comptoir, limprésario réussit à se faufiler près delle et lui souffla :
« Les feux de la rampe et la célébrité vous attendent
»
Viviane resta impassible, comme si elle navait rien entendu. Sans même toucher à son café, elle senfuit en courant dans la rue Longue, en direction de la tour Margarethe. Limprésario lui courut après. Persistant dans ses tentatives malsaines, il cria :
« Les générations futures parleront de vous dans les journaux
»
Lorsquils furent à la hauteur de léglise dOleviste, Viviane se retourna brusquement et souffla au visage de lhomme. Celui-ci sévanouit sans laisser de traces, et personne ne la jamais revu.
Pourquoi devrais-je monnayer mon corps et mes particularités physiques ? se demandait la jeune fille. Chacun surveille ses gestes et dissimule ses capacités tant quil nen a pas besoin. Viviane non plus ne devait pas faire étalage des siennes, si elle ne voulait pas quon finisse par exiger delle de plus en plus de choses.
Elle se rendait au concours dentrée dans la fonction publique. Ce quelle allait y dire et la façon dont elle le formulerait était de la plus haute importance pour sa vie future.
Nous devrions toujours être capables de nous comporter et de nous exprimer de façon adéquate. Le temps, le lieu et le contexte varient sans cesse, mais lhomme doit sadapter, être intelligent et raisonnable, garder son calme et la maîtrise de lui-même, afin daméliorer toujours sa situation.
La salle dexamen était une boîte vide, les murs tapissés du sol au plafond par toutes sortes daffiches. On amena la jeune fille dans un trou rond au milieu de la salle et on ly laissa debout. Lexaminateur sortit de sa poche un objet qui ressemblait à un crayon, le montra et demanda :
« Quest-ce que cest ? »
Même confrontés aux objets les plus ordinaires, nous ne savons jamais si les choses sont véritablement ce quelles nous semblent être, ni en vertu de quels critères on confère tel nom à telle chose, ni même ce que cest, dune façon générale, que le nom dune chose. Viviane devait répondre vite.
« Cest un crayon.
Non, cest un pistolet, répliqua lexaminateur.
Oui, cest un pistolet », répéta Viviane.
Lopinion de lexaminateur devait prévaloir quelles que fussent les circonstances. Ce nétait pas le premier examen auquel elle se présentait.
« Non, ce nest pas un pistolet, cest un balai.
Oui, maintenant cest un balai », dit Viviane, en tentant de moduler ses réponses pour ne pas répéter seulement ce que lautre disait. Mais ce faisant, elle avait tout de même commis une erreur, car lexaminateur lui dit :
« Non, pas maintenant, il la toujours été. Que fait-on avec un balai ?
On balaie le plancher.
Ridicule ! Regardez-moi ce petit bâton, est-ce quon peut balayer un plancher avec cela ?
Non, certainement pas. Mais après tout, ce nest pas le seul objet qui ne réponde pas à sa destination », dit-elle pour essayer de se justifier. Aux examens précédents, elle ne sétait jamais trompée à ce point, mais peut-être les examinateurs avaient-ils été moins tracassiers.
« À quoi cela sert-il ? demanda lexaminateur en fourrant le bâtonnet sous le nez de la jeune fille.
À écrire.
Très juste, dit lexaminateur. Comment appelle-t-on donc un bâtonnet avec lequel on écrit ?
Un crayon, ou un pistolet, ou encore un balai, selon le besoin. »
Lexaminateur sabstint de juger de la vérité de cette réponse. Il remit le bâtonnet dans sa poche et sapprocha du mur.
« Laffiche, de quelle couleur est-elle ? »
Le mur était couvert daffiches de couleurs différentes. Viviane savait que seule la rapidité de sa réaction importait, et non la vérité.
« Bleue.
Elle nest pas bleue, dit lexaminateur en posant le doigt au hasard sur une affiche qui, justement, était bleue.
Bien sûr, elle nest pas bleue », approuva Viviane.
Dans une telle situation, personne naurait rien trouvé de plus intelligent à dire. Ici, on ne vérifiait pas les connaissances, mais le caractère.
« De quelle couleur est-elle donc ?
Rouge.
Non, certainement pas rouge, dit lexaminateur en regardant vers laffiche. Selon moi, elle est verte.
Dans ce cas, elle est verte, en effet. On distingue mieux de plus près.
Les choses commencent à sarranger pour vous, dit lexaminateur avec considération
Qui est le plus beau ?
Celui dont on vend le plus de portraits.
Qui est le plus intelligent ?
Celui qui prononce les discours les plus longs.
Qui est le meilleur homme du monde ?
Le Père Noël, car il offre des cadeaux aux enfants. »
Comme lexaminateur avait compris que la jeune fille connaissait les bonnes réponses davance, il cessa de les critiquer.
« Quelle est la base de léconomie ?
Le progrès.
Doù vient le vent ?
De là où il fait froid. Il cherche la chaleur.
Par quoi sommes-nous conduits ?
Par lIdée.
De quoi avons-nous besoin pour manger ?
Dun couteau et dune fourchette. Mais on peut aussi sen passer, du moment quil y a de quoi manger.
Que savez-vous de lendocrinologie ?
Rien.
Très bien ! Digérez-vous consciemment ?
Quelquefois oui, le plus souvent non.
Très mauvais ! Pourquoi la pomme de terre est-elle ronde ?
Il y a longtemps quelle nest plus ronde.
Et si cest moi qui le dis ?
Alors elle redevient ronde.
Vous êtes-vous déjà parjurée ?
Naturellement.
Vous passez donc à lépreuve suivante. »
Viviane sassit sur le rebord du trou. Un autre examinateur entra et sexclama :
« Ah ! Bonjour Viviane ! Nous savons tout de vous.
Ce nest pas possible », répondit Viviane poliment.
Lexaminateur sourit, flatté.
« Vous pouvez vous présenter à la troisième épreuve. »
Viviane resta à sa place.
Un autre homme passa la tête dans lentrebâillement de la porte et dit :
« Vous pouvez vous présenter à lépreuve finale. »
Le premier examinateur entra de nouveau, ressortit de sa poche le bâtonnet qui ressemblait à un crayon et demanda :
« Quest-ce que cest ?
Cest la vie », dit Viviane.
Peut-être nétait-ce pas cela, comment pouvait-elle le savoir ?
« Est-ce que le vert peut être brun ?
Eh bien oui, sil doit lêtre, il le peut.
Mais sil le peut, est-ce quil le doit ?
Je ne sais pas.
Bravo, dit lhomme. Vous avez réussi votre concours. Avez-vous à vous plaindre de quelque chose ?
Oui. De moi-même.
Et plus précisément ?
Je ne suis pas suffisamment attentive.
À quoi ?
À moi-même.
Cest un défaut auquel on peut encore remédier. Je vous félicite. »
Viviane sortit du bâtiment. Lautre examinateur lui courut après pour lui dire, dune voix essoufflée :
« Vous faites preuve de capacités exceptionnelles. Vous ne voulez pas venir travailler chez nous comme examinatrice ? »
Viviane sarrêta, dévisagea lhomme et dit :
« Mais vous nexistez même pas. »
Lhomme saffaissa et devint de plus en plus petit, jusquà disparaître complètement. Ou peut-être pas, qui sait ?
Pendant une semaine ou deux, Viviane reprit sa vie habituelle. Elle sefforça de rester sur ses gardes, jusquau jour où elle soublia une seconde fois. Ayant pris place dans un tramway, elle passa les deux jambes derrière son cou. Mais le temps avait passé et elle ny arrivait plus aussi bien. Les gens lui dirent :
« Vous affirmez tous les jours que le noir est blanc, comment se fait-il alors que vous ayez du mal à passer la jambe derrière votre cou ? »
La jalousie et la méchanceté des gens sont sans bornes. À moins que ce ne soit plutôt linverse : en réalité les gens sont merveilleux. Si seulement ils pouvaient se comporter un peu moins comme des hommes et davantage comme des bêtes ! Car les animaux ne commettent jamais de massacre gratuit, nempoisonnent pas leur environnement et ne mentent pas. Et leurs moyens de communication sont moins flexibles que ceux des hommes.
Viviane rentra chez elle et se coucha. Elle vit en rêve tout ce que nous considérons comme réel et allant de soi. Son coccyx lui faisait mal et elle narrivait pas à lacer ses souliers. Elle aurait voulu dire ce qui est juste, mais la voix lui manquait.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin et Vahur Linnuste