Eduard BORNHÖHE
- LE VENGEUR
- (Extrait du 16e et dernier chapitre)
Le Vengeur monta en selle et, accompagné de ses hommes, dont une grande partie avaient été tués au combat, partit pour Tallinn au grand galop. Lorsquil y arriva, environ une heure plus tard, la bataille était en train de se terminer. Contre les armures et la science militaire des chevaliers, le nombre et la bravoure des paysans ne suffisaient pas, car ils manquaient de préparation et de chefs. Les chevaliers ouvraient dans leurs rangs des tranchées sanglantes et massacraient jusquau dernier homme les groupes isolés. Mais tous mouraient sur place, sans reculer dun pas, et ceux qui le pouvaient entraînaient avec eux un ennemi dans la mort.
La grande majorité des Estoniens, et parmi eux presque tous les anciens, couvraient de leurs corps la terre sanglante, traîtresse et pourtant aimée de leur pays. Le Vengeur qui nétait plus lagitateur redoutable ni le libérateur du peuple, mais le malheureux paysan Jaanus à la recherche de la mort comprit aussitôt quil ne restait plus le moindre espoir de victoire. Dans son cur aussi, tous les espoirs sétaient éteints ; tout était vide, froid et laid.
"Frères !", cria-t-il. Pour la dernière fois, sa voix virile retentit de toute sa puissance, et ses yeux brillèrent dun éclat surnaturel. "Frères ! Nous navons plus rien à chercher en ce monde ! La mort nous appelle ! Voyez comme son appel est aimable et délicieux ! Viens, mort, et sauve tes enfants!"
"Nous mourrons en donnant la mort !" répondit la troupe dans un grondement.
Alors, effrayant comme le dieu de la guerre en furie, le Vengeur, suivi par ses compagnons, se rua droit sur le groupe de chevaliers le plus dense. Son bras puissant se déchaîna effroyablement au milieu des ennemis. Sans pitié, il envoyait avant lui dans la mort victime sur victime ; il était à nouveau le vengeur sanglant. Ses compagnons tombèrent les uns après les autres et la troupe sans nombre des ennemis piétina leurs corps. Mais lépée vaillante du Vengeur frappa encore longtemps comme léclair, tuant à chaque coup. Et lon vit encore longtemps flotter les plumes de son casque, au milieu de la plus forte concentration dennemis. Enfin, son épée sabattit pour la dernière fois
Alors il disparut, et la foule des ennemis défila lentement sur le cadavre du héros.
Le soleil qui se couche sur la côte estonienne envoie entre les lourds nuages un ultime rayon, qui fait rougeoyer les crêtes écumeuses des vagues. Puis il senfonce dans la mer ; le vent se tait et les vagues déchaînées se calment peu à peu
Après la bataille perdue de Tallinn, la chance abandonna complètement les Estoniens insurgés. Le Landmeister les pourchassa partout comme des bêtes sauvages ; une répression lourde et sanglante sabattit sur ce peuple malheureux qui avait osé tenter de reconquérir par la force sa liberté perdue. Un an après, la paix régnait à nouveau sur le pays dévasté.
Quelques années plus tard, en 1346, lEstonie, que le Maître de lOrdre avait déjà prise en gage, fut vendue par le roi du Danemark à lOrdre teutonique contre 19 000 marks dargent.
Lesprit de liberté des Estoniens avait connu un bref embrasement. Après cela, il nosèrent plus se rebeller avant longtemps, bien que les lourdes chaînes de lesclavage les opprimassent davantage quavant la grande révolte. LEstonien oublia provisoirement sa nationalité, oublia ses ancêtres et leur liberté. Un long et profond sommeil commença.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin