CASANOVA FAIT SES ADIEUX
Tout était fini maintenant. Hillar Kaselaid, en rentrant de chez le médecin, se laissa tomber dans son fauteuil où il demeura une heure entière sans faire un mouvement. Puis il se leva, alla fermer les volets, tira les rideaux, et resta pendant quarante-huit heures dans lobscurité complète, sans boire, sans manger, sans dormir. Étendu immobile, dans un engourdissement presque cataleptique, Kaselaid ne sentait plus vivre en lui que son cerveau, qui tournait sans relâche autour dune seule et même idée, dune seule et même image. Mais cette idée se dérobait toujours, cette image violentait sa raison. Et Kaselaid, le preux Kaselaid, se surprit à se plaindre : pourquoi fallait-il que ce fût lui, lui, dont le bonheur suprême était justement de voir, de tout voir ? Et le preux Kaselaid se surprit à pleurer, à pleurer à chaudes larmes, comme jadis, enfant, une fois quil était très malade et quil avait entendu dire quil pourrait mourir.
En se plongeant ainsi dans cette obscurité prolongée, Hillar Kaselaid voulait se donner lavant-goût de la nuit éternelle qui, suivant les pronostics des médecins, lattendait bientôt ; il voulait connaître ce quéprouvent les enterrés vivants. Mais les sensations et les impressions quil recueillit ne devaient pas être très rassurantes, car, à peine sorti de sa nuit dessai, il tomba à genoux devant le soleil qui, par les fenêtres libérées, entrait à flots dans la chambre, et il joignit les mains, en extase. II navait prié quune seule fois dans sa vie avec une telle ferveur : cétait dans sa jeunesse, quand il avait failli se noyer et navait échappé à la mort quaprès une lutte désespérée.
Dès lors, Kaselaid sadonna au culte de toute la splendeur créée dans le monde par le soleil divin. Au jardin, dans la forêt, dans les prés et dans les champs, il se livrait à une contemplation mélancolique, douce et résignée. Il pouvait demeurer des heures entières sans bouger, absorbé dans lobservation dune fleur, dun insecte, dun coquillage. Quand le temps était clair, il recueillait précieusement le bleu du ciel ou le vert de la mer. Par-fois aussi il saidait du microscope ou de jumelles, pour arriver à distinguer nettement et dans tout leur relief les formes floues ou les objets que ses yeux affaiblis ne pouvaient plus apercevoir.
Mais cest aux êtres humains quHillar Kaselaid consacrait le plus de zèle et de ferveur. Avec une application de fourmi, il se mit à collectionner les visages humains, sefforçant den retenir les moindres traits et expressions, pour le jour où toutes couleurs, toutes lignes, toute lumière, se seraient éteintes. Il employait ses journées à flâner dans les rues ; les nuits, il les passait au bar, jusquau matin. Il allait souvent au théâtre, au concert, au cinéma. Où quil fût, il écoutait à peine : il ne faisait que regarder.
Puis il entreprit ses visites dadieu.
Hillar Kaselaid ne pouvait avoir damis, ceût été, dans son cas, quelque chose danormal, presque de pervers. Parmi les hommes il navait que des relations, car des sentiments profonds, il nen avait jamais éprouvé que pour lautre sexe. Lintimité entre deux hommes était chose quil ne pouvait comprendre, et il sétonnait toujours quelle fût possible ou quon lestimât telle. Sur la liste quil dressa des personnes auxquelles il voulait rendre visite, ne figuraient que trois noms dhommes, tandis que des femmes, il y en avait au moins deux douzaines. Et cest par elles quil commença.
La première qui lui ouvrit la porte était une dame à lâge critique, jouissant déjà dun confortable embonpoint. Il suffisait dun coup dil, même rapide, pour voir que la dame était une bonne épouse et une tendre mère, qui avait mis au monde plusieurs enfants, en pro-mettait encore davantage, et les avait tous nourris elle-même. Hillar Kaselaid, sadressant à ce rare exemplaire du sexe féminin, lappela Mme Reigam. Mais au temps où il lavait aimée, elle portait un autre nom.
Installé en face delle, Kaselaid restait à la regarder gravement, avec tant de persistance que Mme Reigam, gênée, sécria :
Mon Dieu, que voulez-vous donc découvrir en moi ?
Je cherche en vous Liina Kingsepp.
Difficile à retrouver sous cette couche de graisse...
Voilà déjà ses yeux de bébé.
De bébé ?
Oui, chère amie, et voici du même coup Liina Kingsepp tout entière devant moi ; telle quelle était à notre première rencontre : cheveux blonds couleur de beurre, sage petite raie au milieu de la tête mignonne, deux superbes nattes dans le dos ; robe blanche comme le narcisse, ceinture rouge comme la fraise, souliers blancs. Les cheveux, naturellement, nétaient pas ondulés, les lèvres et les joues étaient sans fard, les ongles navaient pas passé par la manucure. Et, dans ses mains gantées de blanc, Liina Kingsepp tenait un volume de poésies : Frauenliebe und leben, de Chamisso. Cétait le temps où nous étions tous germanophiles, et où ce Français germanisé était à lhonneur chez nous, bien que partout ailleurs il fût déjà passé de mode depuis longtemps.
« Telle elle se tenait devant moi, cette dame en grande toilette, pareille à une enfant. Et, tandis que, dans une dévotion profonde, je goûtais la fleur blanche de sa robe avec la fleur blanche de son innocence, un étourneau malin laissa choir quelque chose sur le livre. Si cétait là une opinion, cétait sûrement une critique, et des plus palpables. Mais qui était lobjet de cette critique : le poète ou de lecteur ? Je lus cette question sur les lèvres effrayées de Liina Kingsepp, et je lui jurai solennellement que cétait le poète.
« Mais ce qui acheva de me ravir en Liina Kingsepp, ce qui me toucha jusquau fond du cur, cest ce qui arriva ensuite. Comme nous nous étions embrassés, embrassés sans arrêt, ma Liina, reprenant haleine, me demanda, ses yeux de bébé presque exorbités par langoisse : « Et si je deviens mère maintenant ? » De sa vie votre vieil ami na autant ri. Et, caressant le blond couleur de beurre de votre tête, il mouillait de ses lar-mes vos petites mains denfant, et il riait. Et les oiseaux eux-mêmes riaient sur les branches, et autour de nous, dans la verdure printanière, riaient les arbres et les buissons.
Mais vous rappelez-vous encore combien de temps vous êtes resté sous ce charme ?
Sans doute, Madame Reigam : six longues semaines !
Six longues semaines ! répéta Mme Reigam, et Hillar Kaselaid découvrit alors quelle navait plus ses yeux de bébé, mais des yeux riants de femme.
Oui, Madame, parce quune autre me prit ensuite, dune autre manière. Que pouvais-je faire pour vous, et pour cette autre, et pour toutes les autres encore ? Cétait plus fort que moi.
Mais je croyais en vous, moi !
Et moi aussi je croyais en moi, mais je me trompais de nouveau à chaque fois... Rappelez-vous, je vous prie mon amie, que je vous ai mise en garde contre moi, la dernière fois, quand vous mavez appris que quelquun dautre vous recherchait. Je vous le recom-mandai, parce que je le connaissais... Et aujourdhui, vous avez un intérieur charmant et toute une nichée de jolis enfants.
Et pour eux, Hillar Kaselaid, pour eux, je vous remercie.
Lobjet de cette reconnaissance sentit soudain sur sa joue les lèvres tièdes de Liina Reigam. Il ferma les yeux un instant, comme pour approfondir le sentiment que ce geste éveillait en lui, puis il se hâta de prendre congé.
Cette reconnaissance, Liina, mémeut et me rend très heureux. Mais, maintenant, laisse-moi partir, il me reste encore beaucoup de visites à faire... Quelles visites ? Des visites dadieu, chère amie, oui dadieu...
Et il disparut sans autre explication.
Les deux visites suivantes furent vaines : Hillar ne trouva personne. Il griffonna quelques lignes sur sa carte, promettant de revenir, et se hâta de reprendre sa route, préoccupé par la crainte de nouvelles déceptions. Revenir, cest facile à dire, songeait-il, je ne suis pas sûr quil me reste encore assez de temps.
Mais la chance lui sourit. Il navait pas fait dix pas quil rencontrait Valba, sa femme divorcée.
Tiens, mon Hillar en personne ! sécria Valba, dont la bouche et les yeux expressifs riaient de plaisir. Des années que je ne tavais vu ! Comment est ta santé ? Que deviennent tes yeux ?
Les yeux protégés par des lunettes foncées contre le regard interrogateur de Valba, Kaselaid pouvait passer à un autre sujet sans donner de réponse. Il saperçut quils se trouvaient à proximité dun des meilleurs cafés-restaurants de la ville et il décida de faire plaisir à Mme Valba.
Tu aimes toujours autant les cafés ?
Oh, oui, jen raffole.
Jallais chez toi Mais maintenant, cest toi mon invitée. Si tu te souviens, Valba, cest aussi dans un café qua eu lieu notre première et décisive rencontre.
Je me souviens de tout, Hillar, de tout... Mais pour-quoi donc voulais-tu venir chez moi ?
Pour te voir... Peut-être serai-je bientôt englouti par un grand dragon noir. Je tévoquerai parfois alors, pour passer le temps. Tu étais une de mes meilleures femmes.
Un dragon ? Quel dragon ?
Mais la réponse lui fut épargnée, parce quils arrivaient devant la porte du restaurant, qui leur fut aussitôt ouverte par les chasseurs en livrée. Et à peine avaient-ils choisi une table dans la grande salle de létablissement que le jazz, inaugurant le five oclock, commença à faire un tapage qui rendait impossible toute conversation suivie. Mais Kaselaid ne le regrettait guère. Il sabsorba dans la contemplation de celle qui avait été sa femme, étudiant avec une ardeur dexplorateur tous les traits, les moindres rides du visage, celles qui lui étaient si familières et celles quil ne connaissait pas. Il sabandonnait avec joie à la vision obsédante éveillée en lui par cette ambiance, la musique, le public animé, lalcool grisant. Avec une merveilleuse netteté, comme sur un écran, Hillar revoyait sa rencontre avec Valba Polder dans un bar, sur une plage estonienne. Une dame élancée sétait soudain détachée dune compagnie assise à une table voisine et sétait dirigée tout droit sur lui :
Vous mavez appelée... Me voici.
Je vous ai appelée ?
Par télépathie alors, sans doute ?
Probablement... Puis-je rester ?
Et ce fut Kaselaid, et non son invitée imprévue, qui rougit et balbutia :
Je vous en prie... Merci...
Et, tranquillement, on sétait installé en face de lui, on regardait létiquette de sa bouteille, on le regardait tranquillement lui-même. Tout cela sans sourire conventionnel : le visage nexprimait quune gentillesse naturelle et une curiosité ingénue. « Quelquune de ces... », avait été la première pensée de Hillar. Mais non. Il se ravisa aussitôt, frappé par lexpression des yeux fiers. Les femmes sont toujours des enfants, et celle-ci paraissait avoir cinq ans. Parmi ces femmes-enfants, il y en a de méchantes, de capricieuses, de menteuses. Mais celle-ci donnait limpression dune gentille enfant.
Et, à dater de cette heure, ils appartenaient lun à lautre. Lunion officielle suivit seulement six mois plus tard. La raison de cet ajournement était dans le passé de Mlle Polder. Hillar nétait pas sûr que son attachement pour elle fût durable. Alors à quoi bon sexposer aux ennuis de la procédure officielle, pour risquer ensuite den subir une autre bien plus compliquée ?
Le monde serait vraiment trop monotone sans cette infinie variété des types humains. Bien que Hillar eût connu déjà nombre de femmes, Valba représentait un type nouveau pour lui. À sen tenir à la morale bourgeoise qui, depuis létroite bigoterie du moyen âge jusquà nos jours, na guère évolué, elle était, du point de vue sexuel, « corrompue jusquà la moelle ». Dès la première nuit, elle avait avoué, ou plutôt raconté en toute simplicité à Hillar lhistoire de ses prédécesseurs, qui étaient fort nombreux, étonnamment nombreux pour une femme de vingt ans. Et ce qui avait le plus frappé Hillar dans son récit, ce qui lui en avait imposé, presque malgré lui, cétait, outre sa sincérité, limpudeur absolue avec laquelle elle parlait des choses les plus intimes, délicates et pénibles, et avec des mots fort étranges dans une bouche féminine. Mais il comprit bientôt quil ny avait là ni perversion, ni vulgarité, ni arrogance ; ce nétait que la plus parfaite naïveté, voire linnocence, voire la pureté, et, en dernière analyse, la jeunesse inexpérimentée. Elle lui cita, par exemple, avec un sérieux comique, un simple agent de police à qui elle sétait donnée alors quelle le voyait pour la première fois de sa vie. Pourquoi ? Il lavait tellement suppliée ! Elle avait eu en outre une liaison durable avec un gentilhomme balte, liaison qui avait eu certaines conséquences indésirables. Lami avait dabord réglé la note du médecin, mais avait exigé plus tard le remboursement. Pauvre étudiante, elle navait pas dargent. Dautre part, son amour-propre ne lui permettait pas de refuser le paiement. Elle fut alors obligée pour quelque temps daccorder ses faveurs à un riche quinquagénaire, qui la tira dembarras. Ses relations avec le noble gentilhomme avaient naturellement pris fin.
Ayant tout avoué, Valba Polder demanda :
Eh bien, Hillar, suis-je une grande pécheresse ? Et Kaselaid répondit :
Oui, si ce que tu as fait mérite vraiment le nom de péché. Mais je constate que tu ne sais pas toi-même si cest bien ou mal. Les caractéristiques mêmes du péché font donc défaut. Et si, malgré tout, tu as fait mal, cest que cest chez toi une nécessité, sinon même une fonction naturelle, et qui ne saurait être condamnée par nul homme raisonnable.
Sur quoi Valba sétait agenouillée devant son nouvel ami et lui avait baisé les mains. Elle en faisait autant, par la suite, toutes les fois quelle était attendrie.
Et combien de temps durera une affection aussi débordante ? demanda Hillar.
Je te baise les mains tant que je taime. Je nai pas dautre mesure.
Donc, si tu ne le fais plus, cest la fin ?
Cest cela, mon ami.
Et ta fidélité ?
Elle ne survit pas à lamour, elle non plus.
Mais lamour de Valba se montra plus durable quHillar ne se risquait à le prévoir. Les mois passaient, et Valba baisait toujours les mains dHillar. Et plus avançait et sapprofondissait leur intimité, plus ils senchantaient lun lautre. Ils furent ainsi amenés au mariage légal.
Mais le mariage ne devait pas leur porter bonheur. Dès lors commença à peser sur eux, à leur insu, le vague sentiment dune contrainte. Lunion officielle dura un an et quelques mois encore. Puis arriva un moment où Valba oublia de baiser les mains de Hillar et enfin le jour vint où elle lui déclara, avec une simplicité idéale, quelle en avait assez de lui.
Moi aussi... fut la réponse de Hillar.
Dis-moi, mon ami, sécria Valba en lentendant, ne sommes-nous pas bien légers ?
Non, répondit Hillar, nous sommes seulement droits et sincères. Il y a des gens qui peuvent soutenir une union refroidie. Mais dautres nen sont pas capables. Et ces derniers sont les plus honnêtes et les plus courageux (je ne parle naturellement pas du cas où les premiers sont liés lun à lautre par des devoirs, lesquels nont rien à voir avec lamour). Quant à nous deux, Valba, nous devons tirer une précieuse leçon de la faillite de notre ménage : nous sommes de ceux auxquels il nest pas permis de contracter des engagements à long terme avec lautre sexe, cest-à-dire de se marier selon la loi. Nous y sommes réfractaires.
Comme cest triste, Hillar !
Ce nest pas triste du tout. Nous sommes ainsi faits. Nous avons reçu en partage du Créateur une aptitude à nous enflammer très facilement. Bien que nos sympathies et antipathies soient plus prononcées que chez les autres et que nous soyons plus difficiles dans notre choix, nous nous éprenons pourtant plus souvent et plus spontanément, parce que notre sens érotique est plus développé et plus affiné. Il est en quelque sorte plus riche en fonds de roulement. Mais nous gaspillons notre capital et notre feu ne sait pas tenir longtemps.
Donc, nous ne sommes que des dilettantes ?
Des dilettantes, soit. Mais non des criminels, comme le prétend la morale de la médiocrité. Don Juan, Tannhäuser, Faust, Casanova, ainsi que les hétaïres de tous les temps ne sont pas en enfer ; cest au Ciel, en cachette du Vieux Père, quils déplorent leurs erreurs et leurs infortunes, puisquils ne sont que ses uvres avortées, et comme tels, affranchis de toute responsabilité personnelle.
Oh ! si cétait vraiment comme ça !
Je nen doute pas. Le vieux maître de Là-Haut, auteur de nos cerveaux et de nos curs, a toujours toléré et tolère encore aujourdhui toutes les variétés damours et de mariages, depuis la polygamie, la polyandrie, le concubinat, jusquà la pédérastie et au lesbisme. Et lhomme, sa créature, na pas le droit de se montrer moins tolérant. Il ny a que la sodomie que le Créateur ne puisse supporter, comme nous lapprend la Bible...
Hillar Kaselaid se rappelait encore ce que Valba, pensive, le doigt sur le front, lui avait répondu :
Moi, ce qui me pousse à quitter lancien pour 1e nouveau, ce nest pas tant ma facilité à menflammer : cest plutôt cet instinct qui incite lhumanité à chercher ou à inventer toutes sortes de nouveautés, et cela même par les voies les plus dangereuses. Ce qui me pousse, mentraîne, cest lesprit daventure, je veux dire cette même force irrésistible qui pousse les explorateurs vers les pôles, dans les profondeurs de la mer, vers les terres inconnues et jusque dans la stratosphère.
Et tu trouves ce que tu cherches ?
Parfois oui, parfois non, cela dépend. Mais, en réalité, cest la recherche elle-même qui mimporte plus que son succès.
Il y a une parenté dâme entre nous, Valba.
Et pourtant, voici que nous renonçons lun à lautre !
Kaselaid fut tiré de ces souvenirs, non parce que lorchestre se tut soudain, mais parce quil sentit tout à coup sur sa main gauche, quil avait abandonnée au bord de la table, la caresse dun doigt chaud et doux. Et il entendit Valba qui disait :
Hillar, je sens une tristesse secrète qui se dégage de tout ton être et qui commence à me troubler.
Heinrich, mir graut von dir, répondit Hillar en souriant.
Je ne crois pas à ton insouciance, elle est feinte. Et ce monstre dont tu parlais tout à lheure qui veut tengloutir ?
On joue une rumba, Madame. Pourrais-je vous prier ?
Dordinaire, Kaselaid savait ce qui, chez une femme, lattirait, le retenait. Cétait tantôt une qualité physique, tantôt un trait de caractère, parfois lun et lautre. Il arrivait aussi que ce fût, non une qualité quelconque, mais précisément labsence de toute qualité particulière. Et pourtant jamais il navait réussi à définir, ou même seulement à soupçonner quelle sorte dattrait lavait obligé à capituler devant Juta Kärbis. Il lavait rencontrée sur un bateau de la ligne Helsinki-Stettin, et bien quil dût aller à Paris, sa nouvelle amie lavait décidé à laccompagner à Kissingen, que lui avaient prescrit les médecins. Lannée suivante, ils passèrent de nouveau quelque temps ensemble au même endroit. Mais quand ils furent de retour au pays natal leurs relations se réduisirent aux visites de Juta chez son ami, en ville. Et comme Mme Kärbis était mariée avec un pasteur et vivait à la campagne, ces visites étaient rares et clandestines.
Était-ce la fougue et lemportement de sa passion à elle qui avaient subjugué Hillar Kaselaid ? Mais dès leur lune de miel, cette passion ne manqua pas de saccompagner dune jalousie sauvage, qui devint bientôt une lourde croix pour lun et lautre. Hillar se sentait continuellement observé et espionné. Il apprit même que sa maison était sous la surveillance dune mégère, ennemie jurée de lhomme, une ancienne couturière de Mme Kärbis, chargée par sa patronne davoir lil sur les relations de Kaselaid avec les autres femmes. Il se rappelait encore un trait plaisant, une nuit où il avait été obligé de coucher à lhôtel, car il lui avait été impossible de rentrer chez lui : sa terrible amie, ayant trouvé sa porte fermée et le croyant chez une autre, avait bouché le trou de la serrure avec du sable, si bien que la clef ne pouvait plus tourner.
Le nom de Juta, avant son mariage déjà, était connu en Estonie, et Hillar avait entendu parler delle depuis longtemps. Juta appartenait à cette race de sportifs quon appelle chez nous les leaders de la société, cest-à-dire quelle luttait. Elle luttait sans relâche et depuis des années. Elle luttait contre lalcoolisme et contre la prostitution, pour la protection des animaux et contre la pornographie, contre la jupe courte et pour les cheveux longs, contre le maquillage, les annonces matrimoniales et les concours de beauté. Sans doute se serait-elle battue contre les ailes du moulin, aux côtés de Don Quichotte, si elle avait vécu au temps de Cervantès. Elle parlait en public, écrivait et participait activement à plusieurs organisations féminines tant à la ville quà la campagne. Cest à la lutte pour « 1e progrès culturel de la femme et de la société estoniennes » quelle consacrait toute sa vie et toutes ses facultés.
Veuve depuis deux ans, Juta Kärbis, qui était maintenant une dame frisant la quarantaine, vivait à la ville avec ses deux fillettes. Kaselaid la trouva trônant devant un bureau chargé de papiers, occupée à dépouiller le courrier du matin. Tout son être exprimait une joie presque extatique, et elle ne songea même pas à sétonner de larrivée de ce visiteur quelle navait pas vu depuis si longtemps. Tenant à la main une lettre quelle brandit devant Hillar, elle sécria dune voix perçante comme une vrille :
Une lettre de Lady Aberdeen !
Oh, oh, vraiment, de Lady Aberdeen en personne ? Et quest-ce quelle écrit ?
Pensez donc, elle me convie moi aussi à la lutte pour la paix et la fraternité des peuples !
Cest bien dactualité, en effet.
Mais, je viens de recevoir également un appel de Mrs Hopkins, encore bien plus actuel ; elle minvite à 1utter contre la barbe ! Et, enflant la voix et scandant chaque mot : Oui, contre la barbe masculine, cette malédiction de lhomme, selon le mot de lord Byron.
Mais, on nen voit plus guère de cette malédiction...
Bien assez, en tout cas, pour engager contre elle un combat sans merci. Écoutez ce quen dit Mrs Hopkins : « Lhumanité frémirait si elle savait combien la barbe masculine favorise les maladies contagieuses de toute espèce. La barbe nest autre chose quun camp de concentration idéal pour les myriades des microbes. Lhomme embrasse sa femme, ses enfants, son amie, sans se douter que sa tendresse les met en péril, eux, et par eux la société tout entière. Depuis quelque temps, la barbe commence heureusement à disparaître du monde civilisé, et cela grâce à la race anglo-saxonne, qui, dans ce domaine comme dans plusieurs autres branches de la civilisation, a frayé la voie à lhumanité vers un avenir plus heureux. À linstar de lAnglais ou de 1Américain moderne, lhomme moderne des autres pays a cessé, lui aussi, de porter la barbe. Mais combien y a-t-il dhommes modernes chez vous et chez nous ? À chaque changement de cabinet, je défaille presque en voyant que la plupart des ministres, bien que britanniques, sont barbus... Il y en a même qui portent cet affreux nid à poussière quon appelle la barbe entière. Que notre cri de guerre, ma chère amie et compagne darmes, soit donc: « À bas la barbe, la grande comme la petite ! »
Alors, ce petit duvet que jai sous le nez ?.. demanda Hillar Kaselaid.
Tout, sans exception.
Tu nas pas limpression que cette Missis exagère un peu ?
Je vous prierai, Monsieur, de ne pas me tutoyer. Vous ny avez aucun droit.
Mais nos relations...
Taisez-vous. Il ne sest jamais rien passé entre nous, pas lombre de quoi que ce soit. Jurez quil ny a jamais rien eu de tel entre nous, jamais.
Jamais, assurément. Qui ose le prétendre ? Je jure volontiers quil ny a rien eu entre nous. Je ne suis venu que par politesse, à cause dune connaissance passagère, pour faire mes adieux à Madame. Je pense émigrer sous peu.
Vous, émigrer ? Où donc ?
En Cochinchine.
Mme Juta devint pensive. Dans son regard séteignit lavidité avec laquelle elle venait de replier les lettres de Lady Aberdeen et Mrs Hopkins. Elle reconduisit le visiteur, et au moment où elle ouvrit la porte, un soupir involontaire séchappa de sa poitrine :
Je viendrai chez toi ce soir...
* * *
Jai trois surs et deux frères, tous mariés, racontait la cantatrice Virve Mätlik à son visiteur et ami Kaselaid, et deux ménages seulement sont contents de leur sort. Les autres se plaignent soit de satiété, soit de cette indifférence glaciale qui précède laversion. Je tiens cela pour humain, donc pour naturel. Le mariage nest durable que sil est heureux, et pour quil soit heureux, cest dans létat civil de la nature quil doit être enregistré. Mais tous les ménages ne parviennent pas à en trouver le chemin. Et la recherche est si compliquée, présente tant de risques, que pour ma part je nai jamais même essayé. Pourquoi jouer avec le malheur si on peut léviter ?
Alors, ennemie jurée du mariage ?
Qui plus est, mon ami, ennemie de toute union durable. Le seul homme avec qui jaurais pu risquer un essai, cétait vous. Ce nest pas si facile de vous refuser la confiance. Votre visage répond pour vous. Et je suis tombée amoureuse de vous. Quel dur combat jai eu à soutenir, et que de nuits sans sommeil avant demporter la victoire !
Et je vous en ai félicitée, Virve Mätlik, je vous en ai félicitée, de tout mon cur saignant et déchiré...
Mais cette victoire, je lai payée cher : en méprenant de vous encore davantage. Vous rappelez-vous comment je lai payée ?
Par un cadeau royal, je me rappelle... Je suis rentré chez moi en pleurant de bonheur et de désespoir.
Qui êtes-vous ? On dit tant de mal de vous...
Et avec raison, Virve.
Et pourtant, vous nêtes pas pire que ces hommes vertueux que lon donne en exemple.
Je vous remercie.
Le regard de lamie se posa, interrogateur, sur le visage de Hillar Kaselaid, sarrêtant aussi sur les yeux souffrants que les lunettes, quil venait dôter pour les nettoyer, ne protégeaient plus. Alors Mlle Mätlik, fâchée, sécria, dun ton plein de reproche :
Pourquoi vieillissez-vous, Hillar Kaselaid ? Pourquoi vos cheveux sont-ils devenus si rares et tout gris ? Vous navez pas honte dabuser ainsi votre prochain ? On vous croyait toujours éternellement jeune, presque immortel. Moi-même jétais persuadée que Kaselaid était immunisé contre toutes les toxines du temps ; on eût dit quil possédait contre eux des antidotes naturels. Et tout dun coup, maintenant, voici un vieillard...
Mais Virve Mätlik regrettait déjà ses paroles. Le visage, le cou, les mains de Hillar Kaselaid navaient plus couleur de chair, mais étaient devenus de cire. Cependant, toujours droit et calme sur sa chaise, il répondit :
Un souci me ronge.
Quel souci ?
Laissez-moi seul à le porter.
Égoïste.
Les yeux largement ouverts de Virve devinrent de plus en plus gris et, tout à coup, se gonflèrent.
Voulez-vous, Virve Mätlik, faire plaisir à ce vieillard ? Mettez-vous au piano et chantez quelque chose.
Quoi, mon pauvre ami ?
Vous savez, je ne suis pas très musicien. Choisissez vous-même. Pourvu seulement quil y ait un pays avec beaucoup de fleurs, dazur et de soleil...
Et, tandis que Virve Mätlik chantait, Hillar Kaselaid se leva tout doucement et se dirigea vers la porte, se retournant de temps en temps pour contempler avec une ferveur profonde la femme qui avait eu le courage de le repousser, lui, Hillar Kaselaid. Et quand enfin, après un long morceau, plein de fleurs, dazur et de soleil, Virve Mätlik sarrêta, Hillar Kaselaid avait déjà quitté la maison.
Trois semaines plus tard, il touchait à la fin de sa tournée, et sur la liste figurait maintenant le nom de la petite et brune Miriam Gold, dentiste de profession. II lavait connue dans des circonstances assez particulières. Il sétait installé depuis peu dans une maison du centre de la ville quand, dans un appartement voisin du sien, vint habiter Mlle Gold avec sa vieille mère. Kaselaid séprit delle aussitôt, sans lavoir vue, rien que pour sa voix. Quand Miriam Gold parlait, cétait comme le tintement argentin dun carillon qui séchappait de ses lèvres. La jeune fille, dune voix claire et vive, donnait des ordres aux hommes qui portaient ses meubles, et Hillar Kaselaid, sorti sur le palier, immobile, tendait loreille comme à une musique rare. Il résolut sur-le-champ de faire le plus tôt possible la connaissance de cette personne qui gaspillait ainsi des perles mélodieuses devant ces ouvriers à la voix rude et rauque. Et à peine le cabinet dentaire ouvert, sous prétexte dune dent à soigner, Kaselaid alla consulter Mlle Gold. Mais il fut déçu. La jeune juive était petite et chétive, et la seule beauté du visage ingrat était dans les yeux noirs pleins de feu qui lilluminaient et dans la chevelure noire aux reflets bleuâtres qui soulignait la noble coupe de la tête.
Hillar se souvenait encore du détail insignifiant qui lavait arrêté dans leur rapprochement, bien quelle fût très sérieusement éprise de lui. Ils étaient assis dans un café. Le soleil jouait sur le marbre de leur table où reposait le bras nu de Miriam, dont les doigts caressaient des fleurs. Le regard de Hillar longea machinalement ce bras, il sentit au fond de lui comme une alerte, un avertissement. Ce bras, dune blancheur ivoirine, ainsi abandonné sur la table, était couvert dun réseau de poils longs et très fins qui, dune façon indéfinissable, communiquaient à la personne tout entière un air souffreteux et maladif. Par la suite, Kaselaid regretta davoir écouté cette impression, comme dun préjugé ou dune exagération. Mais il était trop tard pour réparer, leurs routes sétaient déjà séparées. Le fait que la voix de Miriam dans le chant était loin de valoir la voix de Miriam quand elle parlait Kaselaid avait été frappé par la différence de timbre navait pas eu pour lui limportance décisive de cette fugitive impression visuelle.
À larrivée de Kaselaid, quelle navait pas vu depuis longtemps, Miriam tomba en extase. Elle resta quelques minutes sans pouvoir articuler un son, à le contempler. Puis, croisant les mains sous son menton, elle commença à danser avec grâce, et sa voix était tout un orchestre : flûte, clarinette, basson et tintement de clochettes argentines :
Hillar Kaselaid est venu ! Jéhovah, Dieu Tout-Puissant, prête-moi tes yeux pour le regarder, rends-moi digne de le revoir. Pour la joie et le bonheur, jen ai plus que je nen peux contenir. Hillar Kaselaid vient chez Miriam, la plus indigne de Tes filles, ô Seigneur des Armées. Héros de mes rêves, idéal de mes désirs secrets, souverain des curs, le plus puissant qui soit sous le soleil ! nordique, sois le bienvenu sous lhumble toit de Miriam, ton indigne servante !
Quel hymne, tout animé du souffle classique dIsraël ! plaisanta le visiteur. Et pour un ingrat encore...
Un ingrat ? Hillar Kaselaid ne me doit rien, cest moi au contraire qui lui dois tout.
Comment cela, Miriam ?
Il ma sortie du ghetto, il a eu le courage de paraître en public, au bal, au théâtre, au concert, dans la rue, avec une jeune fille juive. Et cela pendant plus dune année.
Vous exagérez en parlant de ghetto, Miriam.
Non, nullement. Encore aujourdhui, il ny a que les Juifs riches qui soient arrivés à sortir du ghetto. Tous les autres y sont encore plus ou moins confinés, même dans les pays démocratiques. Pour vous, Monsieur Kaselaid, qui, comme jai pu le constater, êtes affranchi de tout antisémitisme, conscient ou inconscient, cela peut paraître surprenant. Mais il nen va pas de même pour vos compatriotes, même pour la classe des intellectuels. Nous autres, habitants du ghetto, nous ressentons ce mépris instinctif par toutes les fibres de notre âme, et en souffrons plus cruellement que nous ne le laissons paraître et que ne le soupçonnent ceux qui nous linfligent. Cest pourquoi vous êtes un héros, Hillar Kaselaid, et en votre honneur je voudrais chanter des hymnes perpétuellement, danser tous les jours la danse de Salomé, si seulement je savais !
La musique de votre voix, Miriam, suffit déjà à votre « héros ».
Depuis que je vous connais, je ne peux jamais mempêcher de croire que toutes les femmes, sans exception, doivent être amoureuses de vous. Pourquoi, je nen sais rien. Une vraie femme ne sinquiète pas de le savoir. Le fait est que moi je suis tombée amoureuse de vous. Vous mavez repoussée. Ce nétait pas la peine de demander pourquoi. Il ny a que trop de raisons, je nai quà me regarder dans la glace. Et pourtant naquit dans mon cur un espoir merveilleux, inébranlable : il reviendra ! Il ne méprisera pas, il ne repoussera pas la pauvre Miriam abandonnée qui veut lattendre avec la même patience que Solveig. Et je gardais pour mon Per le trésor de ma virginité. Jai refusé, sans explications, un prétendant sérieux. Et voilà, voilà, il est de retour ! Il est devant moi, et il daigne me regarder ! Règne sur moi mon Seigneur, ta fidèle servante tappartient !
Ses joues étaient enflammées, ses yeux étincelaient, les cheveux noirs jetaient des flammes bleues.
Mais la réponse de son Per fut triste :
Miriam, renoncez à votre rêve. Je ne suis venu que pour vous dire adieu.
Adieu ? Que voulez-vous dire ?
Bientôt, je serai rayé du nombre des vivants.
Comment ?
Nayez pas peur. Je ne songe pas à mourir. Mais je... je...
Hillar Kaselaid nacheva pas. Ses pupilles se dilataient. Le visage devenait de cendre. Les mains se tendaient en avant comme pour chercher un appui.
Miriam, je ne vous vois plus, ni les objets qui vous entourent, ni plus rien... Miriam, je suis aveugle. Reconduisez-moi chez moi.
Miriam regarda ses yeux ; ils étaient éteints. Elle ne demanda rien. Ils restèrent longtemps silencieux, immobiles. Enfin, Kaselaid reprit :
Ramène-moi chez moi, Miriam.
Mais Miriam répondit :
Pourquoi chez toi, mon Seigneur ? Là-bas, il ny a personne pour te soigner. Celle qui seule peut prendre soin de toi est ici. Mon métier peut nous nourrir tous deux. Reste ici, mon Hillar, dans ta maison.
Elle fit asseoir son Hillar aveugle dans un fauteuil, sagenouilla devant lui, posa sa tête entre ses mains, comme pour la bénédiction, et continua :
Ici, tu vivras tranquille. Nous sommes seuls tous les deux, ma mère repose déjà dans la tombe. Tu resteras assis dans ce fauteuil, et je te dirai quand ce sera le printemps, lété, quand le soleil se lève et quand il se couche... Et je te lirai les journaux, et des vers en estonien et dans les trois langues étrangères, avec cette voix qui mérita tes louanges. Et sans me lasser je te décrirai dans les moindres détails tous les êtres et tous les événements intéressants que tu ne verras pas. Reste ici Hillar, reste.
Les yeux éteints de Hillar mouillèrent les cheveux de la suppliante :
Je reste, Miriam, ma dernière femme, je reste.
Traduit de lestonien par Boris Vildé