LAGENCE DE RÉGULATION DES MARIAGES
Ando Kasesalu, socio-anthropologue de trente-deux ans, homme de science tant par son apparence que par son tempérament, gara sa voiture à la seule place libre, puis regarda avec hésitation le bâtiment qui se dressait devant lui et dont les vitres sombres reflétaient le soleil. Il avait encore une dizaine de minutes et il semblait apprécier ce moment : rien ne le pressait, seuls ses doigts qui tripotaient nerveusement un bouton de sa veste trahissaient son excitation intérieure.
Limmeuble était orné dun panneau aguicheur sur lequel on pouvait lire : « Agence de régulation des mariages ». Les affaires semblaient marcher : la porte principale rejetait et aspirait un flot humain incessant, et la majorité de ces personnes devaient, quelles le veuillent ou non, soulager leur bourse. Quel nom raffiné, pensa ironiquement Ando en regardant le panneau. Il aurait sans doute été plus honnête décrire : « Bureau déchange des époux », mais lopinion publique ne laurait pas accepté : çaurait été aussi inconvenant que de jurer à table.
Quelques semaines auparavant, lorsque Ando avait effectué son paiement, en entassant dun coup sur la table largent quil avait économisé avec peine, il ne simaginait pas dans quel engrenage compliqué il serait entraîné. Des dizaines de tests, des questionnaires, des certificats, des attestations et des commissions avaient fait irruption dans son quotidien, tels des éclairs par une nuit de tempête, mais aujourdhui, tout cela allait enfin aboutir et il pouvait espérer que sa vie future serait agréable et paisible, comme il le désirait depuis déjà longtemps.
Ando naurait jamais trouvé seul le chemin menant au seuil de cet établissement, il aurait certainement végété jusquà la fin de ses jours avec sa femme si Immo, un ami denfance et camarade duniversité, navait, à force dinsistance, fini par le convaincre. Immo avait déjà utilisé deux fois les services du bureau déchange et senorgueillissait maintenant de sa grande et splendide épouse. La précédente nétait pas mal non plus, mais lêtre humain ne veut-il pas toujours ce quil y a de mieux ? Et pourquoi sen priver si lon peut se le permettre ? Ando avait conscience quun tel échange de luxe était au-dessus de ses moyens. En outre, il ne cherchait pas à impressionner les autres, il rêvait seulement dun foyer paisible et de pouvoir travailler sans être dérangé.
LARM avait été créée dix ans auparavant. Cette institution, modeste à ses débuts, avait pris une nouvelle dimension après ladoption de la loi sur la régulation des mariages. Le nombre des divorces avait baissé subitement. LÉtat ne pouvait que sen féliciter et ne manquait jamais une occasion de mettre en avant cette stabilité familiale qui augmentait considérablement son prestige international. En réalité, tout cela nétait que du bluff : des mauvaises langues disaient que, pour soutenir leur projet daffaires, les fondateurs de lARM avaient payé une dizaine de députés qui avaient fait passer la loi en force. Depuis lors, le changement de conjoint nétait plus considéré comme un divorce, ce qui était tout à fait normal puisque, en cas déchange réalisé par lagence, il nétait plus nécessaire de partager les biens ni de verser de pension alimentaire. Ceux qui le souhaitaient pouvaient même célébrer tranquillement leurs noces dargent ou dor avec une femme quils ne connaissaient que depuis quelques semaines. On dira ce quon voudra, mais lARM et la loi étaient devenues exceptionnellement populaires et personne nimaginait plus la vie sans elles.
En marchant dans le couloir du treizième étage pour trouver le bureau quon lui avait indiqué, Ando pensa à son premier échange comme à un événement qui devait changer sa vie dès aujourdhui. Il était un peu effrayé à lidée de devoir partager son quotidien avec une étrangère. Dune certaine manière, il sétait habitué aux conditions moralement difficiles que sa femme actuelle avait établies. Il ne simaginait pas vraiment se mettre au lit avec la nouvelle venue pour remplir ses devoirs conjugaux. Elle aussi dailleurs se sentirait certainement mal à laise. Cette pensée lui apporta le réconfort quil recherchait. Shabituer à lautre était particulièrement difficile, mais cette gêne initiale était une étape obligée quil fallait savoir surmonter.
Une lumière verte était allumée au dessus de la porte du bureau. Il frappa. La porte souvrit et un homme souriant vêtu dune blouse blanche savança vers lui, la main tendue. Après lui avoir serré la main, il le pria de sasseoir, et son sourire se fit studieux et sérieux. Ando avait limpression dêtre chez le médecin, peut-être à cause de la blouse blanche, ou à cause de la balance qui, pour une raison mystérieuse, se trouvait dans un coin. Quoi quil en soit, il avait envie de se plaindre de ses malheurs cette nuit, il avait eu mal au ventre et ce matin la diarrhée , ce qui dans la situation présente semblait très déplacé.
« Kasesalu ? » « Trente-deux ans ? » « Marié pour la première fois ? »
Les questions se succédaient comme si elles étaient enregistrées. Ando opinait de la tête et lemployé en blouse blanche tapotait sur son ordinateur.
« Vous voulez conserver votre appartement, car déménager la bibliothèque serait trop compliqué ?
Écoutez, jai déjà répondu par écrit à ces questions, grommela Ando.
La confiance ne dispense pas de contrôler, marmonna lemployé en réponse. Votre intérêt principal dans la vie est la recherche scientifique ? »
Ando répondait humblement par laffirmative, accompagnant ses réponses dun hochement de tête. Il se disait que, nouvelle institution ou pas, les employés apportaient toujours avec eux leurs anciennes méthodes et leur routine. Ce qui était neuf devenait tout de suite vieux, cest-à-dire ennuyeux, inefficace, compliqué et fastidieux.
« Est-ce que vous prenez une assurance mariage ? Ces derniers temps, beaucoup de gens souscrivent un contrat dassurance. Bien sûr, cest cher, mais si vous voulez faire un nouvel échange, lassurance prend en charge toutes les dépenses. Ce serait un investissement très judicieux.
Je nai pas lintention de faire un autre échange. Si vous me garantissez une femme qui réponde à mes modestes exigences, alors laffaire est entendue. Vous me le garantissez, nest-ce pas ?
Cest notre premier devoir, évidemment. Mais la vie réserve souvent des surprises : vous croyez peut-être savoir aujourdhui ce qui vous convient, mais dans quelques années vous vous étonnerez davoir été aussi bête.
Cest mon affaire, dit Ando sur un ton qui ne souffrait aucune réplique.
Comme vous voulez, mais ne venez pas vous plaindre ensuite. Bon, passons aux choses sérieuses. Vous avez de la chance. Comme vous navez pas denfants à charge, cela facilite les choses. Sinon, il faudrait essayer de nombreuses combinaisons, organiser des échanges multiples, et tout cela demanderait du temps. Pour le moment, nous avons pour vous quatre possibilités, toutes conformes à vos exigences, bien entendu. Une seule offre vous éviterait un choix difficile, mais notre but est de servir au mieux nos clients, cest pourquoi nous leur proposons toutes les solutions possibles. Cela dit, si vous souhaitez simplifier les choses, il vous suffit de dire un nombre entre un et quatre et nous ne parlerons pas des autres possibilités. Nous ferons comme si elles nexistaient pas.
Je les examinerais bien toutes, dit Ando après un moment de réflexion. Jai peur, sinon, davoir des remords.
Comme vous voudrez. Les désirs du client sont des ordres. Voyons voir
Peu bavarde, mais répond tout de même quand on linterroge. Démarche furtive, presque inaudible. Se sent bien à la cuisine, à tel point quil faut parfois len chasser de force. Prépare des plats estoniens extrêmement savoureux, petit appétit. Aime faire la lessive et adore repasser. La maison est son univers. Aime la propreté, les plantes dintérieur, mais sans excès. Regarde des séries télévisées pendant son temps libre, mais ne cherche pas à en discuter. Au lit, satisfait docilement tous les désirs de son mari, mais na pas dexigences propres. Un peu amortie, mais cela nempêche pas son fonctionnement normal.
Quest ce que ça veut dire, un peu amortie ?
Trois accouchements. Les enfants sont déjà adultes : ils ont leurs familles. En fait, elle a été mariée cinq fois, mais les trois derniers mariages ont été arrangés par nos soins et ne sont pas pris en compte.
Mais alors, elle a quel âge ?
Cinquante-deux ans.
Attendez, il y a un problème ! Ma femme a trente ans et je veux quelque chose déquivalent ! cria Ando, hors de lui.
Nous avions compris que vous souhaitiez une épouse, pas une maîtresse, dit lemployé dun ton sec.
Une épouse, oui, mais pas amortie, répondit Ando en essayant de retrouver son calme.
Bien, bien
Écartons donc cette première possibilité, même si à notre avis, çaurait été lidéal. Voyons
Cordon bleu, particulièrement douée pour les desserts. Très ordonnée. Ne se mêle pas des affaires des autres, très peu curieuse, se moque des ragots. Ne regarde pas les séries télévisées, la lecture est sa principale distraction à la maison, apprécie les romans noirs et les films policiers, mais ne passe pas de la théorie à la pratique dans ce domaine. Dévouée au lit, donne limpression quil sagit pour elle dune nécessité intérieure. À besoin de quelques réparations : migraines fréquentes, états nauséeux (cause encore inconnue), dents abîmées et gingivite qui exigeraient la pose de prothèses dentaires coûteuses, fume mais est daccord pour arrêter, ce qui serait bénéfique à son estomac fragile, accès de mélancolie périodiques mais espacés.
Écoutez, ma femme est en pleine santé, et je nai aucune envie de jouer les garde-malade.
Bien. Cest vous qui voyez. Pourtant, certains veulent justement des femmes à retaper. Pour eux, cest une sorte de passe-temps. Ils sont récompensés de leurs efforts plus tard par la reconnaissance de leur femme. Mais si cela ne vous convient pas, voyons la suivante
Issue dune très bonne famille. Intérêts intellectuels variés. Expérimente en matière culinaire, approche créative de la cuisine. Tient bien sa maison. Fait de la gymnastique pour se maintenir en forme, a lair toujours fraîche et dhumeur joyeuse. Nest pas susceptible. Aime aller au théâtre, au concert, être en société, participe le plus souvent possible à des événements publics, aime particulièrement danser
Stop ! cria Ando en se levant dun bond. Et quand cette femme est-elle à la maison alors ? demanda-t-il en contenant sa rage.
Vous aussi, vous aimez sûrement vous distraire et le meilleur moyen nest-il pas de
Ma seule distraction, cest mon travail, je nai pas besoin dune femme qui court le monde !
Bon, si cest le travail
», dit lemployé dun ton indifférent.
Il tapota sur son ordinateur et commença à lire dune voix monotone :
« Intelligence intérieure, qui sexprime tant dans les relations humaines que dans la décoration. Apprécie la beauté et lharmonie. Sacquitte irréprochablement des tâches ménagères. Sintéresse au travail de son mari sans être insistante. Shabille avec goût sans dépenses excessives. Soumise en matière sexuelle : les désirs de son mari sont des ordres. Nest pas querelleuse. Pendant son temps libre, lit avec discernement. Même attitude sélective à légard des programmes télé. Ne recherche pas la compagnie des autres, na pas damies. Aime par dessus tout soccuper du jardin et des fleurs. Ne met jamais ses problèmes en avant. Napprécie pas les luttes de pouvoir à la maison.
Est-ce quelle est amortie ou est-ce quelle a besoin de réparations ? demanda Ando tout excité, retenant son souffle.
Ni lun ni lautre, répondit lemployé en riant, cest une jeune femme de vingt-sept ans en pleine santé.
Mais quel est son problème alors ?
Elle na pas de problème. Elle sest retrouvée en situation déchange principalement parce quelle ne voulait pas sortir avec son mari.
La femme de mes rêves ! soupira Ando.
Oui, oui, tout semble parfaitement correspondre à vos souhaits, mais il y a tout de même un hic. Elle souhaiterait au moins six rapports sexuels par semaine, alors que vous aviez écrit deux. Néanmoins, je pense que ce nest pas insurmontable. Vous savez, quand on change de femme, la fréquence des rapports augmente tout naturellement. Vous verrez, vous vous surprendrez vous-même. Les perspectives sont prometteuses, car votre nouvelle épouse naura pas ces défauts qui vous dérangeaient auparavant. Quen pensez-vous, vous en serez capable ?
Si tout ce qui est écrit est vrai, alors jy arriverais même si elle en voulait plus, assura Ando. Mais quelle garantie me donnez-vous quil ny a aucun vice caché ?
Nous avons principalement le questionnaire de lépoux. En général, il correspond à la réalité, mais évidemment nous contrôlons avec nos propres moyens. Nous avons des méthodes entièrement secrètes qui donnent une garantie suffisante. Maintenant, voyons ce que va devenir votre femme
Ah ! on dirait quelle va être affectée comme élément commutable. Cela signifie quelle va aller vivre immédiatement chez un homme libéré au cours dun échange précédent. Elle pourra ensuite passer de main en main pendant assez longtemps, avant quon ne la choisisse et quon ne laffecte durablement. Cest évidemment très désagréable, mais la loi de régulation des mariages le lui impose, à moins quelle ne préfère aller en prison. »
Ando ne compatissait pas le moins du monde au sort de sa femme. Un bref rictus apparut même sur ses lèvres. Il avait essayé pendant plus de six ans de léduquer, de faire delle une personne avec laquelle il serait supportable de vivre, mais tout avait été inutile : les récriminations incessantes et légocentrisme de son épouse lui avaient lacéré lâme ; ces derniers temps, rester à la maison lui était devenu insupportable. Elle a eu ce quelle voulait, se réjouissait-il cyniquement. Il lavait mainte fois menacée dun échange, il lui avait lancé à plusieurs reprises un dernier avertissement, mais cétait comme sil avait parlé à un mur.
« Bien ! Allons voir maintenant à quoi ressemble votre candidate, dit lemployé.
Si ce nest pas absolument indispensable, jy renoncerais volontiers.
Comment cela ? On ne peut pas décider sans avoir vu.
Vous savez, si cette femme est au moins la moitié de ce que vous mavez raconté, alors elle peut bien ressembler à la grand-mère du diable ! Jai même écrit quelque part que je me moquais éperdument de lapparence, jai besoin dune épouse, pas dun objet décoratif.
Comme vous voulez, mais sachez que, dans ce cas, nous naccepterons aucune réclamation concernant lapparence de votre future épouse.
Quest-ce qui va se passer maintenant ?
Rien de spécial, nous allons procéder aux formalités puis, nous informerons les femmes pour quelles préparent leurs affaires. Quatre heures plus tard, un de nos agents les transportera dans leurs nouveaux logements. Lorsque vous rentrerez ce soir à la maison, une épouse douce et affectueuse vous attendra avec un bon dîner. »
Ando poussa un soupir de soulagement. Lemployé tapota sur son ordinateur. Soudain, il poussa un cri deffroi et se rua hors de la pièce. Quand il revint, au bout dun long moment, il avait le visage rouge de fureur :
« Les salauds ! Ils ont recommencé, votre code est bloqué !
Quest-ce qui est bloqué, quest-ce que ça veut dire ?
Il y a dans notre agence deux départements concurrents : les échanges demandés par les hommes et les échanges demandés par les femmes. Cette fois, les autres nous ont devancés et ont fait échouer lopération en cours. Il sen est fallu de quelques minutes, voire de quelques secondes. Maintenant, ils se frottent les mains de joie, peut-être même quils ouvrent une bouteille de mousseux ! Ils ont commencé exactement au même moment que nous, alors que tous les codes étaient encore libres, mais ils ont terminé plus tôt. Cest un jeu particulier au sein de notre établissement, un jeu qui ne serait pas possible sil ny avait pas des fuites. Cette fois, je crains que quelquun nait reçu un pot-de-vin très important. Pourtant, on ne peut rien faire , tout est légal en apparence.
Attendez, en quoi cela me concerne-t-il ?
Malheureusement, cela vous concerne au plus haut point. En effet, votre femme vient juste de conclure un échange qui a été réalisé selon ses souhaits : vous ne pouvez donc plus choisir, mais seulement être choisi. En dautres termes, vous êtes devenu un élément commutable et on risque de vous attribuer une épouse qui ne répondra pas à vos attentes. Ne vous découragez pas, certains de nos clients raffolent de ce statut. Lun deux a réussi à vivre avec trente-quatre femmes.
Cela veut dire que ma femme a pris les devants ?
Exactement ! Comme cest gentil à vous davoir enfin compris !
Mais, je ne vois pas ce qui mempêche de vivre avec la femme que je viens juste de choisir.
Selon la loi, vous ne pouvez demander un nouvel échange quau bout de six mois. En attendant, vous devez vous soumettre aux conditions du dernier échange. Évidemment, nous vous rembourserons votre argent, après déduction de la TVA pour lachat du service et dune deuxième TVA pour la vente du service. Cette dernière est certes assez illogique, mais nous devons observer la loi à la lettre.
Mais je souhaiterais vivre avec la femme dont vous mavez parlé, donnez-moi au moins son adresse.
Impossible, je nen ai pas le droit ! »
Lemployé écarta les mains en signe dimpuissance et poussa son gros corps devant lordinateur, de peur quAndo ne cherche à sen approcher de force.
Ando se leva sans mot dire. Il voulut claquer la porte derrière lui, mais elle ne céda pas : elle se ferma delle-même, lentement et sans un bruit. Ce nest quune fois dehors quil comprit clairement dans quelle situation impossible il sétait mis. Si, avec sa femme, il avait pu au moins diriger un peu sa vie, à présent tout était en train de lui échapper. Il ne pouvait plus rien faire pour sauvegarder son confort individuel et la tranquillité nécessaire à son travail. Sa femme lui avait porté un coup fatal, et il ne pouvait que tendre lautre joue.
Il resta dans son institut de recherche jusque tard dans la soirée, fixant durant des heures les pages dun livre sans en comprendre la moindre phrase. Puis il rentra finalement chez lui. Les fenêtres étaient éclairées. Quand il ouvrit la porte, il sursauta, effrayé, en voyant dans le couloir une grande banderole : « Tous les hommes sont des porcs ». Sa nouvelle femme était assise devant la télé qui hurlait à plein volume. La pièce était pleine de fumée et sur la table, à côté dun cendrier rempli de mégots, se trouvait un bol de porridge refroidi.
Traduit de lestonien par Fanny Marchal.