Dans le tourbillon de l’histoire

      Des signes inquiétants flottaient déjà dans l’air ce matin-là. Mais Jaan le comprit seulement plus tard. Après dommage, chacun est sage, comme dit le proverbe. 
     Tout d’abord, quand il s’approcha de la fenêtre avec sa tasse de café, comme à son habitude, pour voir le temps qu’il faisait dehors, une averse se déclencha de façon totalement inattendue, comme si quelqu’un là-haut avait ouvert à fond un robinet de douche. La pluie tombait dru, des flaques se formèrent en quelques minutes et se mirent à bouillonner sous les gouttes. 
     « Il pleut, annonça Jaan. 
     — Il ne manquait plus que ça, répondit Margit. On dirait que c’est fait exprès. » 
     Jaan reconnut par la suite que tel était bien le cas, mais pour le moment il buvait lentement son café. 
     Un autre incident survint alors : l’ampoule de l’entrée grilla. Margit avait beau actionner l’interrupteur, la lumière ne s’allumait plus. 
     « Jaan, viens changer l’ampoule ! 
     — On n’en a plus, il faudra aller en acheter une plus tard, s’excusa Jaan. 
     — Plus tard… Mais c’est maintenant que j’ai besoin de lumière ! Comment je vais me coiffer dans le noir ? se plaignit Margit. 
     — Coiffe-toi dans une autre pièce, suggéra Jaan. 
     — Le miroir est dans l’entrée, grogna Margit, de mauvaise humeur. On dirait qu’on vit à l’âge de pierre ici », ajouta-t-elle un moment après. 
     Il y eut encore d’autres signes avant-coureurs. Dans le réfrigérateur, entre le lait et la crème fraîche, Jaan découvrit un long rouleau de poussière. Comme si une barbe grise avait poussé sur le paquet de lait. C’était vraiment étrange, car la porte du frigo était toujours fermée et il était impossible qu’un courant d’air ait pu apporter jusque-là cet amas de saletés. Mais les autres hypothèses étaient tout aussi absurdes : il n’était pas crédible que quelqu’un ait placé délibérément de la poussière dans le réfrigérateur au milieu des aliments. Qui aurait pu faire une chose pareille ? Jaan et Margit ne partageaient leur appartement avec personne. Ils n’avaient pas de colocataire qui aurait pu leur jouer un mauvais tour. Jaan sortit discrètement le mouton de poussière du réfrigérateur et le jeta à la poubelle. 
     Margit avait fini de se coiffer et commençait à enfiler ses collants. 
     « Pourquoi tu ne t’habilles pas ? lui demanda-t-elle. 
     — J’ai encore le temps, rien ne presse », répondit Jaan. Il n’avait pas du tout envie de se lever de la table, comme si une main invisible le retenait. Plus tard, en repensant à ce matin-là, il comprit que c’était ce qu’il aurait dû faire : rester à la maison, dans la cuisine, et convaincre Margit de ne pas sortir. Tous ces signes étranges ne présageaient rien de bon. 
     « Tu te rends compte ! Mes collants tout neufs sont déjà déchirés ! s’exclama Margit, furieuse. Je vais les ramener au magasin ! Comment osent-ils vendre une telle camelote ! »
     C’était encore un avertissement. La pluie tambourinait de plus en plus fort sur les vitres et une boule de poils mystérieuse gisait dans la poubelle. Il aurait fallu tenir compte de tout cela. Malheureusement, à ce moment-là, Jaan ne put rien faire d’autre que de se lever de table en soupirant et se traîner jusqu’à la chambre pour s’habiller. 
     « Je vais devoir mettre un jean, je n’ai pas d’autres collants, dit Margit. C’est vraiment déprimant. 
     — Pourquoi tu ne pourrais pas mettre un jean ? répondit Jaan. On ne va pas à une réception officielle. Ta grand-tante s’en fiche un peu, non ? À quatre-vingt-dix ans, elle doit être de toute façon à moitié aveugle. 
     — C’est vrai, admit Margit. Ah tu sais, si je n’étais pas obligée, je me dispenserais volontiers d’y aller. Mais ma mère m’appelle sans arrêt et me demande si j’ai déjà souhaité un bon anniversaire à ma grand-tante et pourquoi je ne l’ai pas encore fait. Elle dit que ce n’est pas correct, que c’est notre parente, qu’elle est très âgée, et tout ça. Alors bon, je vais y aller. Je suis prête à faire ce sacrifice. Mais je sais déjà que ça va être pénible. Ça va me gâcher mon dimanche. 
     — Peut-être que ce sera amusant ? » hasarda Jaan. Il avait assisté quelques années auparavant à une fête organisée pour le quatre-vingt-quinzième anniversaire de son grand-oncle. Celui-ci était complètement sourd et ne se souvenait du nom d’aucun invité, mais il marchait sans canne, et quand une femme lui criait à l’oreille « Bon anniversaire », il prenait un air gourmand et répondait d’une voix éraillée : 
     « Merci, merci ! Vous m’accorderez bien une danse ensuite ? » 
     Cela amusait tout le monde, et le grand-oncle en premier : il ouvrait grand la bouche et hennissait de rire en exhibant la seule dent qui lui restait. On avait pris une photo de lui, on l’avait fait asseoir au milieu de tous ses cadeaux et ses bouquets de fleurs, et on lui avait crié comme à un enfant : 
     « Souris maintenant, le petit oiseau va sortir ! » 
     Mais le grand-oncle ne souriait plus, il regardait droit devant lui, les yeux écarquillés au milieu de son petit visage de vieillard, et remuait rapidement sa bouche affaissée, comme s’il mastiquait quelque chose. Tout le monde s’était empressé de lui dire qu’il était très beau sur la photo : « On dirait un jeune homme, les joues roses et le dos bien droit ! » Le vieux monsieur était devenu tout joyeux, il avait tapé dans ses mains et chanté :
     Quand j’suis arrivé dans la rue, 
     une fille m’a montré son cul !

     Cette chanson aussi avait beaucoup fait rire les invités. Plus tard, il s’était senti un peu fatigué et on l’avait installé sur des coussins dans un fauteuil à bascule, mais quand les invités avaient commencé à partir, il avait retrouvé toute son énergie et criait en agitant les bras :
     « Pour mes cent ans, on fera une grande fête ! »
     Tout le monde avait gardé un bon souvenir de ce vieux monsieur si alerte. De plus, ses enfants et petits-enfants avaient préparé beaucoup de bonnes choses à manger, et il y avait aussi de la vodka. Les invités étaient repartis un peu pompettes et très enthousiastes. 
     « Quel vieux monsieur adorable ! disaient-ils. Pourvu qu’on soit aussi joyeux que lui à son âge ! » 
     Jaan espérait secrètement que l’anniversaire de la grand-tante de Margit serait l’occasion de se remplir la panse et de boire quelques petits verres. Mais elle le détrompa. Sa grand-tante vivait seule, il n’y aurait pas d’autres invités avec qui avoir une conversation intéressante, et il n’y aurait sûrement rien à manger. Ou s’il y avait quelque chose, ce ne seraient que des biscuits moisis et des chocolats périmés. 
     « À tout hasard, ne mange rien, dit-elle à Jaan. Et si on t’oblige à manger un truc, fais semblant, mais glisse-le dans ta poche et jette-le ensuite dans les toilettes. Un jour, quand j’étais petite, elle m’a fait manger du poisson avec des poils dessus. J’ai failli vomir. Et à l’époque elle n’avait que soixante-dix ans. » 
     Jaan se souvint pour quelque raison du rouleau de poussière dans le frigo, et un mauvais pressentiment l’envahit, mais il ne répondit rien. 
     Ils coururent sous la pluie jusqu’à la voiture et Jaan démarra. La pluie cessa aussitôt, comme si elle était vexée de ne pas avoir été prise au sérieux. Jaan et Margit traversèrent la ville aux rues désertes et mouillées et arrivèrent devant l’immeuble où habitait la grand-tante. C’était un bâtiment de quatre étages d’une couleur indéfinie, dont les murs au crépi écaillé étaient couverts de graffitis. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, un vieux monsieur au visage tout blanc les observait. 
     « Prends la brioche, moi je prends les fleurs, dit Margit. On ne reste pas longtemps, on s’assoit juste un moment par politesse, et après on lui dira qu’on a des choses à faire ailleurs. Oh mon Dieu, que c’est pénible… 
     — Allez, arrête de râler, ce n’est pas si terrible, la réconforta Jaan. Moi, ça m’intéresse de voir ta grand-tante. 
     — Pas moi », répondit sèchement Margit. Le vieux monsieur tout blanc, à la fenêtre du rez-de-chaussée, les regardait d’un œil figé. Jaan lui fit un signe de tête par politesse, mais il ne réagit pas. 
     « Allons-y ! » dit Margit. Ils entrèrent dans le hall, qui sentait l’urine et le graillon, et montèrent au troisième étage. 
     « Comment ta grand-tante fait-elle pour sortir ? demanda Jaan. Est-ce qu’elle a vraiment la force de monter cet escalier tous les jours ? 
     — Je ne sais pas, peut-être qu’elle ne sort jamais. Ça fait très longtemps que je ne l’ai pas vue. Elle a peut-être une aide à domicile. Ou un voisin qui fait ses courses pour elle. À vrai dire, je m’en fiche. » 
     Elle sonna à la porte. Pendant un moment, le silence régna à l’intérieur, puis une voix très faible demanda : 
     « Qui est là ? 
     — C’est moi, Margit ! On est venus pour ton anniversaire ! » 
     Ils entendirent alors des frottements et des grattements, comme si quelqu’un tâtait la porte dans l’obscurité pour chercher comment l’ouvrir. Finalement, la clé tourna et le battant s’entrouvrit. 
     L’entrée était effectivement très sombre. La grand-tante regarda les visiteurs par l’entrebâillement de la porte. Au début, Jaan eut l’impression qu’elle était chauve, mais il se rendit vite compte qu’elle portait un béret rose tiré jusqu’aux sourcils, qui ressemblait étonnamment à un cuir chevelu. Le visage de la grand-tante était très ridé et son béret était lisse, ce qui donnait l’impression qu’elle n’était pas simplement chauve, mais carrément scalpée. C’était assez effrayant. Jaan songea qu’ils feraient peut-être mieux de rentrer chez eux sans attendre. 
     Margit entra la première, tendit les fleurs à sa grand-tante et lui souhaita un joyeux anniversaire. Ensuite, Jaan serra à son tour la main de la vieille dame, une main fine et fragile, semblable à l’aile d’un oiseau dont toutes les plumes auraient été arrachées. La grand-tante les remercia avec effusion et leur dit à quel point elle était surprise et heureuse de revoir la petite Margit. Elle parlait d’une voix fluette et chevrotante qui montait parfois dans les aigus. Quand Jaan lui tendit la brioche, elle laissa tomber les fleurs, si bien que Margit dut les ramasser par terre tandis que sa grand-tante se répandait en excuses. Ensuite, en conduisant ses visiteurs dans le salon, elle laissa tomber aussi la brioche. 
     « Ce n’est pas grave, elle est emballée dans un film plastique », dit Margit pour réconforter sa grand-tante qui se maudissait d’une voix perçante. Reste tranquille, je m’occupe de tout. Regarde, je pose la brioche sur la table et on va mettre les fleurs dans un vase. Est-ce que tu as un vase ? 
     — Évidemment que j’ai un vase ! J’en ai même dix, mon armoire est pleine de vases ! J’en ai tellement que je ne sais pas quoi en faire ! expliqua la vieille dame. Mes enfants, prenez tous mes vases, moi je n’en ai pas besoin ! Qu’est-ce que je pourrais mettre dans ce vase ? 
     — Les fleurs ! 
     — Quoi ? Ah, les fleurs ? Mais qui va m’offrir des fleurs ? 
     — Nous ! On t’a apporté des fleurs. 
     — Vous ? Ah, vous êtes de gentils enfants. Comme elles sont belles ! Quelles jolies fleurs ! 
     — Oui. Je vais les mettre dans un vase. Est-ce que tu as un vase, tante ? demanda à nouveau Margit. 
     — Bien sûr que j’ai un vase ! J’en ai plein ! J’aimerais bien m’en débarrasser, mais je n’y arrive pas », reprit la grand-tante en essuyant nerveusement sa bouche. Margit ne l’écoutait plus, elle avait trouvé sur le rebord de la fenêtre l’un de ces nombreux vases et y plaça les fleurs. Puis elle alla dans la cuisine, remplit le vase d’eau et le posa sur la table. 
     « Voilà, dit-elle. C’est fait. Maintenant, dis-nous comment tu vas. 
     — Où veux-tu que j’aille ? Il est temps de mourir. 
     — Allons, allons, ne dis pas de bêtises, objecta Margit par politesse. 
     — Je dis la vérité. Qui a besoin d’une vieille bique comme moi ? Personne. 
     — Arrête donc. On vient te souhaiter un bon anniversaire et tu commences à parler de la mort, répondit Margit avec une pointe de lassitude dans la voix. Au fait, tu ne connais pas Jaan, n’est-ce pas ? Je ne suis jamais venue chez toi avec lui. Tante, voici Jaan. Mon mari ! 
     — Quel bel homme ! s’extasia la grand-tante. Grand et fort, il pourrait abattre un chêne, celui-là. 
     — Bonjour ! » dit Jaan. Le curieux crâne rose de la vieille dame avait jusque-là capté toute son attention, mais à présent il la considéra de la tête aux pieds. Elle était plutôt grande pour son âge. Bien souvent, les personnes âgées se tassent et deviennent toute petites. Tel n’était pas son cas, elle était presque aussi grande que Margit, mais très maigre. Elle portait un manteau qui descendait jusqu’à ses talons, ce qui la faisait ressembler à une chenille ou à un ver de terre. Elle regardait Jaan fixement, en hochant la tête et en tripotant un bouton de son manteau. Soudain, comme si elle venait de se rappeler quelque chose, elle se précipita dans l’entrée. 
     « Mon Dieu, la porte est restée ouverte ! dit-elle. Fermons-la à clé, sinon quelqu’un pourrait nous espionner. Il y a toutes sortes de gens par ici. Pas plus tard que l’autre jour, quelqu’un a hurlé dans le couloir, je ne sais pas si c’était un meurtre ou quoi… Je n’ai pas osé aller voir, mais ça a crié pendant plusieurs heures. En plein jour !
     — Qu’est-ce que tu racontes, tante, dit Margit en secouant la tête. Qui donc pouvait crier comme ça ? 
     — Je ne sais pas, je ne sais pas », répondit la grand-tante. Elle tourna la clé dans la serrure et la prit dans sa main pour plus de sûreté. « Peut-être que quelqu’un était en train d’accoucher ?
     — Dans l’escalier ? Mais qu’est-ce que tu racontes ! 
     — Et pourquoi pas ? Si un bébé doit naître, il faut bien le faire sortir ! Niina a accouché dans le tram, elle venait d’acheter son billet quand elle a perdu les eaux, alors elle a accouché sur le siège du tram ! Heureusement, il y avait là une vieille femme qui avait travaillé comme infirmière. Elle lui répétait : “Poussez ! Poussez !” Niina poussait, et avant d’arriver au terminus, le bébé était né.
     — Qui est Niina ? » demanda Margit, mais la grand-tante n’entendit pas la question ou ne jugea pas nécessaire d’y répondre. Elle continua de parler. 
     « Et la femme d’Albert a accouché carrément sur la glace. Quand ça se déclenche, on ne peut rien y faire ! 
     — Qui est Albert ? 
     — Comment ? 
     — Qui est Albert ? Et pourquoi sa femme a accouché sur la glace ? Qu’est-ce qu’elle faisait sur la glace ? 
     — Sur la glace ? Oui, sur la glace ! La glace était très épaisse, on y découpait des blocs pour la glacière. Après ça, Eerik s’est pendu dans cette glacière. Il a mis une chemise blanche toute propre, un pantalon propre, des chaussettes propres qu’il avait prises dans le tiroir, et un pull propre, comme s’il allait en visite quelque part. Roosi lui a demandé s’il voulait un peu de porc, car elle venait d’en faire cuire, mais Eerik lui a répondu qu’il n’avait pas faim et lui a dit de passer le bonjour à grand-mère ! Il est sorti, il est allé directement dans la glacière, et il s’est pendu. Roosi est restée seule avec les trois enfants, puis elle s’est remariée avec Roogla. Il n’avait qu’un seul bras, mais c’était un homme très honnête. Il disait toujours : “Je laisse les autres vivre, alors qu’ils me laissent vivre !” Avec son unique main, il jouait du piano et pouvait faire tous les travaux de la ferme. Après, les autres ont commencé à l’embêter, car personne n’aime les gens honnêtes. On disait toujours Roogla par-ci et Roogla par-là ! Moi, je leur disais : “Arrêtez avec Roogla, c’est un brave homme, laissez-le tranquille !” Mais eux, ils ne disaient que Roogla et Roogla. Je ne sais pas ce qu’il leur avait fait. Roogla lui-même disait : “Ils peuvent bien mordre, ça ne me fait rien.” Mais à la fin, ils ont écrit dans le journal que Roogla ceci et Roogla cela. Alors il a dit que ça suffisait. Il a pris Roosi et les enfants et il est parti à Simferopol. Au début, il nous écrivait, mais après on n’a plus reçu aucune lettre. Ils ne voulaient sans doute pas qu’il nous écrive et ses lettres étaient interceptées. Luise a même vu quelqu’un qui venait chercher des lettres dans les boîtes aux lettres, un homme au teint sombre. Quand elle lui a crié : Qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu prends les lettres des autres ? il a feulé comme un chat et lui a montré son poing. » 
     Jaan était assis à côté de Margit sur le canapé et sentait que quelque chose clochait. D’habitude, les bavardages des personnes âgées étaient assez amusants, même si on ne comprenait pas tout : les vieux évoquaient avec exaltation leurs souvenirs de jeunesse, et leur plaisir était communicatif. Mais dans les récits de la grand-tante, il y avait quelque chose d’oppressant. D’abord, il était un peu dérangeant qu’elle ne vienne pas s’asseoir avec eux, mais reste debout, appuyée contre le chambranle de la porte, tournant et retournant entre ses longs doigts osseux la clé attachée à un bout de cordelette. Elle avait l’air tendue comme un arc. Ses propos n’étaient pas un radotage un peu soporifique de personne âgée, elle parlait d’une voix grinçante et nerveuse, comme si elle avait peur de ne pas réussir à tout raconter à ses invités dans le temps qui lui était imparti. Elle s’essuyait parfois la bouche avec un petit chiffon blanc, comme si quelque chose en coulait. Jaan se sentait très mal à l’aise, il toussota et dit : 
     « Les chats, oui, ils font souvent des bruits effrayants. Parfois même on dirait un humain qui pleure. 
     — Oui, tout à fait, approuva la grand-tante. Quand Tallinn a été bombardée en quarante-quatre, un chat est passé en courant sur le toit, je l’ai vu par la fenêtre, il courait, il courait, et puis il a sauté la tête la première dans la cheminée. Il a hurlé pendant plusieurs heures, il a dû cuire à petit feu là-dedans. Plus tard, le ramoneur nous a dit qu’il y avait comme de la viande braisée dans notre cheminée. Il pensait même que quelqu’un avait avorté dans le conduit. Mais je lui ai expliqué que c’était un chat terrorisé qui s’était caché là. Ah, ça l’a bien fait rire ! 
     — Mon Dieu, tante, mais qu’est-ce que c’est que ces horreurs que tu nous racontes là ! se fâcha Margit. Quelqu’un qui accouche dans un tram ou qui avorte dans un conduit de cheminée… C’est dégoûtant !
     — Oui, et quand les soldats allemands sont arrivés, ils jouaient tous de l’harmonica, enchaîna la vieille tante. Ils ont demandé à mon père s’il avait une scie : Patron, est-ce que tu as une scie ? Mon père leur a dit : Bien sûr que j’en ai une. Et il m’a chargée de leur apporter une scie. Alors les soldats m’ont demandé : Petite, qu’est-ce que tu nous apportes ? J’ai répondu : Une scie, c’est mon père qui vous l’envoie. Puis ils se sont lavés à l’eau du puits, avec un savon rose, ils se sont frottés tout le corps avec. 
     — Qu’est-ce qu’ils ont fait avec la scie ? demanda Jaan, mais il ne reçut évidemment aucune réponse. 
     — L’un des soldats allemands s’appelait Klaus. Il m’a montré une photo de sa fiancée, qu’il gardait dans son carnet. Il m’a dit : C’est ma fiancée. J’ai répondu qu’elle était très jolie et Klaus m’a dit : Prends cette photo, si je meurs à la guerre, cette photo disparaîtra, mais chez toi, elle restera, et tu te souviendras de ma fiancée. Alors je lui ai dit : Peut-être que vous ne mourrez pas, peut-être que le Bon Dieu aura pitié de vous. Ça l’a fait rire et il m’a répondu : Dans ce cas, je rentrerai chez moi et je verrai ma fiancée de mes propres yeux, je n’aurai pas besoin de la photo. Il voulait à tout prix me la donner. Alors je l’ai prise. J’étais petite, j’ai découpé la photo de la fiancée avec des ciseaux, je lui ai fait des vêtements en papier et j’ai joué avec elle à la poupée. Plus tard mon frère a pris la photo et l’a jetée dans le fossé, comme s’il emmenait la fiancée se baigner, mais elle a coulé tout au fond. 
     — Si on faisait du café ? proposa Margit. 
     — Puis mon frère a été arrêté et battu comme plâtre, répondit la grand-tante. Oh, mon Dieu, oh mon Dieu ! 
     — Pourquoi l’ont-ils battu, c’était un petit garçon, non ? s’étonna Margit. 
     — Bien sûr que non, ce n’était pas un petit garçon, il était milicien, expliqua la grand-tante. Après la guerre, il est entré dans la milice, mais des bandits l’ont agressé dans les bois et l’ont tabassé, il est devenu infirme. Après ça, il ne pouvait marcher qu’en s’appuyant sur deux béquilles. Un jour il est allé ramasser des canneberges dans la tourbière et il s’est noyé. Au repas de funérailles, on a trouvé une tête de rat dans la brioche, avec les yeux encore bien visibles, les dents qui ricanaient et le bout de la colonne vertébrale qui dépassait à l’arrière. On n’a jamais su si quelqu’un l’avait mise là intentionnellement ou si elle était tombée par hasard dans la farine. En tout cas, plus personne n’a voulu manger de la brioche. Alors Vello Kott a sorti un poignard, l’a planté dans la porte — tchac ! — et il est parti. » 
     Jaan venait justement de se dire qu’il serait temps de manger la brioche, mais l’envie lui était soudain passée. La grand-tante, toujours appuyée au chambranle, avait l’air un peu plus penchée qu’avant. Margit lui lança : 
     « Hé, tu vas tomber ! Viens plutôt t’asseoir !
     — Non, non, je ne vais pas tomber », répondit la grand-tante. Elle fit néanmoins l’effort de se redresser, tourna la clé entre ses doigts, puis la mit soudain dans sa bouche et l’avala. 
     Jaan et Margit ne surent d’abord pas comment réagir, ils la regardèrent, stupéfaits. Puis Margit demanda d’une voix faible :
     « Tu as avalé la clé ? 
     — Mon père était vraiment un homme formidable, il savait jouer de l’accordéon et faisait toujours des blagues, expliqua la grand-tante, sans prêter attention à la question. Ses yeux étaient si bleus que maman disait : Ils sont comme des lacs. Mais il avait peur de l’eau, il ne nageait jamais, ne montait jamais sur un bateau, il se promenait seulement sur le quai et achetait des flets aux pêcheurs. Ensuite, il les fumait, les faisait frire, les séchait, les cuisait et faisait toutes sortes de choses avec ces poissons. Jusqu’au jour où il s’est piqué le doigt avec une arête et a attrapé une maladie de poisson. Son corps est devenu tout vert, il a dû aller chez le médecin, qui lui en a coupé la moitié. 
     — La moitié ? » répéta Jaan pensivement. La tête lui tournait un peu. Margit se leva d’un bond, saisit la grand-tante par le poignet et hurla : 
     — Tu entends ou quoi ? Tu as avalé la clé ? Tu es folle, ça va boucher tes intestins ! 
     — Que dis-tu, ma chère enfant ? demanda la grand-tante d’une voix suave, en s’essuyant de nouveau la bouche avec son chiffon. 
     — Tu as avalé la clé ! Tu entends ? Hello ! cria Margit. 
     — Oh, Vello est mort depuis longtemps, il avait le cancer. Il est enterré à Rahumäe. La tombe d’à côté, c’est celle d’un conducteur de train, Voorelaid, qui a emmené les déportés en Sibérie en quarante-neuf. Lui, il ne voulait pas, mais on lui a mis un pistolet sur la tempe et on l’a obligé. Qu’est-ce que tu veux faire quand on te met un pistolet sur la tempe ? Il a conduit le train. À chaque arrêt, on jetait des cadavres hors du wagon, les gens mouraient de faim, mais Voorelaid disait que lui et les autres conducteurs avaient eu suffisamment à manger, ils ne pouvaient pas se plaindre. Ils avaient même eu droit à de la viande de mouton, et comme boisson on leur donnait de l’alcool pur. Une fille russe lui avait proposé de l’épouser, en lui disant qu’il n’y avait plus d’hommes dans son village et qu’elle viendrait avec lui en ville. Mais Voorelaid était déjà marié, il lui a fait comprendre qu’il ne pouvait pas être son mari. Il est mort d’une crise cardiaque, en pleine nuit. Il s’est réveillé une dernière fois, il a crié : Ah ! Ah ! et il est mort. Quelle belle mort ! J’aimerais bien mourir comme ça moi aussi !
     — Tante, ça ne m’intéresse pas ! cria Margit. Explique-moi pourquoi tu as avalé la clé ! C’est quoi ton problème ?
     — Mes jambes me font mal. Le matin, j’ai l’impression de marcher sur des éclats de bouteille. Ah, la vieillesse, quelle misère ! Mon grand-père se frappait la tête contre un arbre : boum, boum, boum ! Il voulait que la mort arrive plus vite, mais ma grand-mère lui a dit : Arrête ça, on ne peut pas choisir l’heure de sa mort. Dieu nous a créés et c’est lui qui décide. 
     — Comment on va faire pour sortir ? demanda Margit à Jaan. Tu m’entends ? Pourquoi tu restes assis là ? Je veux rentrer ! 
     — Oui, oui », marmonna Jaan, abasourdi par la situation. Il se leva et se dirigea vers la porte. C’était une porte blindée, lourde et solide, impossible à défoncer. La serrure semblait aussi assez compliquée, on ne pouvait pas la crocheter avec une simple épingle à cheveux. 
     — Je pense qu’il faut appeler un serrurier, dit-il. Je ne vois pas d’autre solution. 
     — Alors appelle-le tout de suite ! exigea Margit. Je n’en peux plus. 
     — Peeter Mikk tirait sur les chouettes, dit soudain la grand-tante. Quand la guerre a commencé, il a dit : Moi, je n’ai pas peur de souffrir de la faim, le grenier de l’église est plein de chouettes, je pourrai nourrir ma famille avec. Il était pasteur et il avait deux filles. Il est monté dans le clocher avec son fusil et il a commencé à tirer. Au début, tout allait bien, ils mangeaient tous les jours de la viande. Puis quelqu’un s’est plaint et Peeter Mikk a été arrêté. On lui a demandé pourquoi il tirait des coups de fusil dans le clocher et on l’a emmené. Mais il avait sa dignité : avant de partir, il a tenu à enfiler des chaussures vernies et à cirer sa moustache. Au camp, on l’a envoyé couper des arbres, un gros tronc est tombé sur lui, et c’était fini. Les autres ont raconté ensuite qu’on n’avait pas réussi à l’enterrer, la terre était tellement dure qu’on ne pouvait même pas y planter un clou. On avait juste empilé son corps sur les autres. Tu vois tout ce qu’on a dû subir, nous, les Estoniens. On ne sait pas s’il faut en rire ou en pleurer ! Une des filles de Peeter Mikk est devenue coiffeuse, elle travaillait au salon de la rue Harju, c’était une très grosse femme. Je ne suis jamais allée me faire coiffer là-bas, mais c’est ce qu’on disait. 
     — J’ai oublié mon téléphone à la maison », dit Jaan. Margit poussa un grognement de colère, sortit son portable de son sac et commença à composer un numéro. 
     « Merde ! s’écria-t-elle une seconde plus tard. La batterie est à plat ! Juste au bon moment ! Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? » 
     Elle alla vers la grand-tante et lui secoua l’épaule.
     « Tu n’as pas une autre clé ? demanda-t-elle. On veut sortir ! Est-ce que tu as une autre clé de la porte ? 
     — Une autre clé de la porte ?  répéta la grand-tante, en s’appuyant un instant contre le mur, comme si la tête lui tournait. Mais de quelle porte ? Les portes d’aujourd’hui ne retiennent personne, n’importe qui peut les fracasser d’un coup de tête. 
     — On ne peut pas faire ça avec la tienne, elle est solide comme une porte de prison », dit Margit, de plus en plus énervée. Elle se dirigea vers la porte et donna un coup de pied dedans. 
     « Bordel ! 
     — Attends, ne casse pas tout, dit Jaan pour tenter de la calmer. Peut-être que ta grand-tante a un téléphone fixe. Ma tante, est-ce que vous avez le téléphone ? 
     — Mon cher enfant, pourquoi veux-tu un téléphone, tu as besoin d’appeler quelqu’un ? 
     — J’aimerais bien, oui. 
     — Il est dans l’autre pièce, mais je n’ose pas y toucher. Uuno parlait tout le temps au téléphone, et il a eu un cancer de l’oreille. Au début, elle est devenue toute rouge, comme si elle brûlait, et Uuno se plaignait que quelqu’un sifflait en permanence dans son oreille. Puis elle a commencé à suppurer. Le matin, quand il se réveillait, son oreille était collée à l’oreiller tellement il y avait de pus. Il ne pouvait s’en débarrasser qu’en trempant son oreille dans l’eau chaude. Il a souffert comme ça pendant deux ans, puis on l’a envoyé à Tchernobyl. Il est revenu invalide : quand il voulait prendre un verre de lait sur la table, il devait soutenir sa main avec l’autre, sinon il n’avait pas assez de force. Ah, ça ! Ce qu’on a pu nous torturer ! Oh misère de misère ! Juste avant l’automne, mon père a semé des carottes… 
     — Tante, montre à Jaan où est le téléphone ! » beugla Margit. La grand-tante se tut et s’essuya la bouche. 
     « Montre à Jaan où est le téléphone ! hurla encore Margit. 
     — Ne crie pas, je l’ai trouvé, cria Jaan depuis l’autre pièce. 
     — Alors appelle ce foutu serrurier, et vite, avant que je devienne folle ! ordonna Margit. Seigneur, quelle calamité ! C’est la dernière fois… 
     — Tu connais le numéro d’un serrurier ?
     — Bien sûr que non ! Appelle les renseignements et demande-leur ! Quelle maison de fous ! 
     — Calme-toi, s’il te plaît ! 
     — Je vais essayer. » 
     Margit prit quelques profondes inspirations et se massa le front. 
     « C’est vraiment incompréhensible… Sans rire, c’est la dernière fois ! La dernière fois ! 
     — Oui, la dernière fois, approuva la grand-tante. C’est bien ça ! La dernière fois que j’ai vu Indrek, c’était en soixante-douze. Il avait déjà de hautes fonctions au sein du parti. Je lui ai demandé : Alors, Indrek, mais il m’a répondu qu’il ne pouvait rien me dire, qu’il avait signé un engagement de confidentialité. Et puis quelques années plus tard, on a vu sa nécrologie dans le journal. Ma mère était encore en vie à l’époque, elle l’a lu et elle a dit : C’est bien le nom d’Indrek, mais sur la photo ce n’est pas lui. Et c’était vrai, moi aussi je l’ai regardée et ce n’était clairement pas Indrek, c’était un homme totalement inconnu. Ma mère avait raison ! 
     — Ça suffit maintenant ! dit Margit. Je ne veux plus écouter ça. Où sont les toilettes ? Je vais y aller et après on partira. Jaan, tu as eu le numéro ? 
     — Tout de suite ! cria Jaan dans l’autre pièce. 
     — Les toilettes sont dans l’entrée, expliqua la grand-tante. Vas-y, oui, parce que dehors tu ne pourras plus. Moi, j’ai toujours peur de sortir, parce que si j’ai une envie pressante, il n’y a nulle part où aller. À la campagne, ce n’est pas un problème, tu peux te mettre derrière n’importe quel buisson et faire ce que tu as à faire, ou dans la forêt, personne ne t’en empêche. Chez nous il y avait une grande forêt, on y trouvait même des élans. Un matin, je suis sortie et j’ai vu un élan juste devant moi ! Mais quand on a créé les kolkhozes, tout a été rasé ! » 
     Pendant ce temps, Jaan avait appelé les renseignements et obtenu le numéro d’un serrurier. La grand-tante se frottait le dos contre le mur en pétrissant le chiffon qui lui servait à s’essuyer la bouche. 
     « Dans mes toilettes, on ne peut pas tirer la chasse, dit-elle. Le réservoir est complètement cassé, depuis au moins vingt ans. Il n’y a personne pour le réparer, et cela n’aurait pas beaucoup de sens de réparer ce vieux machin. On ne peut pas réparer les vieux trucs, il faut les apporter à la décharge, un point c’est tout. 
     — Quoi ? demanda Jaan. On ne peut pas tirer la chasse dans les toilettes ? 
     — Non, on ne peut pas, on ne peut pas, répéta la grand-tante. J’ai mis un seau, on peut verser de l’eau dans la cuvette quand on a fait la grosse commission, mais il ne faut surtout pas tirer la chasse. » 
     Jaan fut pris soudain d’une terrible poussée de panique. Pour une raison qu’il ne comprenait pas, il eut l’impression que sa vie était en jeu. Il cria de toutes ses forces : 
     « Margit ! Pour l’amour de Dieu, ne tire pas la chasse ! » 
     Mais il était déjà trop tard. 
     Un puissant gargouillement se fit entendre. La porte des toilettes s’ouvrit brusquement et Jaan eut le temps de voir un flot d’eau rugissant jaillir en entraînant Margit. L’instant d’après, sa bouche et ses yeux se remplirent d’eau, un grondement et des craquements assourdissants résonnaient autour de lui. Après une lutte désespérée pour remonter à la surface, crachant de l’eau et respirant à grand-peine, il ne savait plus s’il se trouvait encore dans l’appartement de la grand-tante ou si le flot l’avait déjà emporté ailleurs. Le courant était extrêmement rapide, des ombres floues passaient au-dessus de lui, mais il n’arrivait pas à comprendre de quoi il s’agissait, peut-être des branches d’arbres ou des nuages. À quelques mètres devant lui, il aperçut Margit, les cheveux en bataille, agrippée à un morceau de bois, et plus loin, la grand-tante allongée sur son lit métallique qui se rapprochait lentement. 
     « En septembre quarante-quatre, disait-elle, Marie était en train de tisser un tapis, alors elle a pris son métier à tisser sur le bateau, et ils sont partis comme ça en Suède. Manfred a emporté une demi-cochon, pour avoir quelque chose à manger en mer. Ils ont pris du lait pour le bébé, mais il y a eu du tonnerre et le lait a tourné. Un vieux monsieur a commencé à éplucher des oignons, son couteau est tombé dans l’eau, il s’est penché pour essayer de le récupérer, et il a basculé par-dessus bord. » 
     Une vague submergea Jaan pendant quelques secondes, et quand ses yeux parvinrent à nouveau à distinguer quelque chose, la grand-tante à la dérive l’avait déjà dépassé sur son lit de fer.  
     « … ils portaient tous des casquettes militaires. Ils sont entrés, ils ont pris le hachoir à viande sur la table et ils sont partis, sans dire merci ni rien d’autre ». 
     Sa voix s’entendait de plus en plus faiblement dans l’obscurité. 
     « Le mari de Vaike était instituteur, on l’a emmené sous le pommier et on l’a abattu. » 
     Et il n’y eut bientôt plus rien à entendre. 

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin