Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin
Une nuit je me suis réveillé en entendant derrière la porte de ma chambre
le son d’une respiration torturée.
Pour quelque raison j’ai été aussitôt certain que
c’était le Christ de l’icône que mon père
m’avait offerte.
Je me suis levé et en effet, à côté de mon ordinateur portable
se tenait Jésus, avec sa couronne d’épines sur la tête.
« Ts-ts-ts, Tõnis, que vas-tu devenir comme ça ?
Tu ne vas nulle part, tu ne vois personne.
Tu ne participes à aucun événement, tu ne signes pas
de pétitions et tu n’arrives même pas à regarder jusqu’au bout
les conférences TED, quinze minutes de vidéo », m’a-t-il dit
d’une voix suraiguë, presque couinante.
Mais… c’est juste que je n’ai pas envie.
« Tõnis, l’homme a été créé pour tourner toujours son visage
vers les autres. Le miroir est une illusion.
C’est seulement quand on est ensemble que l’on peut partir et se mettre à l’écart.
Pense à l’amour. Et à l’obscurité. Ce sont
deux choses indissociables »
Mais je veux être seulement dans la lumière.
« Avec ce genre de philosophie, tu n’iras pas bien loin. Tõnis,
Y a-t-il seulement quelque chose de sacré pour toi ? »
J’ai baissé les yeux comme un enfant pris en faute.
J’ai vu le sang couler sur les jambes du Christ
et se répandre sur le plancher, où se formait déjà une grande flaque sombre.
« Nettoie mon sang, sans quoi ta femme te quittera
demain matin. Tu peux me croire. »
Quand j’ai relevé les yeux, le Christ
n’était plus là.
Enfants, nous pensions qu’en collant sur une prise de courant
l’image d’un personnage de dessin animé,
dans la pièce obscure celui-ci – comme frappé par la foudre ! – se mettrait soudain à vivre.
Fred est vivant ! Fred est vivant ! Chabadabada !
Pouvoir éternel des images de bouger,
d’émouvoir les cœurs. L’image est vivante, Jésus est vivant !
Je me suis réveillé le matin en sentant dans mes os
un grésillement, comme si on avait envoyé dans mes doigts
de l’électricité. Le plancher était propre
et sur Facebook m’attendaient tout un tas d’invitations
envoyées par des gens que je connais à peine.

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