Le roi du brouillard

     Une fois les enfants d’un village étaient dans la forêt pour garder les chevaux. La nuit était froide et le brouillard était si épais que les enfants ne pouvaient se réchauffer autour du feu et qu’ils grelottaient. Une fillette intelligente dit : J’aime mieux courir que geler ici, et elle se mit à courir. Les autres riaient et disaient : Elle reviendra bientôt. Mais la petite ne revint pas.
     Le matin ils se mirent à l’appeler partout, mais aucune voix ne répondit. Les enfants crurent qu’elle était retournée au village, mais elle n’y était pas et les parents la cherchèrent en vain pendant toute la journée.
     L’enfant perdue avait couru jusqu’à une colline où un feu était allumé ; à cause du brouillard épais elle ne vit pas autre chose. Elle crut que les autres enfants étaient autour de ce feu, monta sur la colline et y vit un vieillard avec une longue barbe blanche et avec un seul œil. Il était couché et en train d’arranger le feu avec un bâton de fer. L’enfant effrayée voulait s’en retourner, mais le vieillard l’avait déjà vue et lui dit d’une voix sévère : « Reste, ou je te lance mon bâton de fer. Je n’ai qu’un seul œil, mais il est aussi perçant que ma main est adroite. » La fillette s’arrêta toute tremblante. Le vieux lui dit de venir plus près, mais l’enfant n’osa pas ; le vieillard se leva et l’amena par la main en disant : « Viens, réchauffe-toi. » Hésitante et tremblante, elle le suivit. Le vieillard prit du pain blanc dans sa sacoche, lui en donna et lui dit d’en manger. Puis il frappa le gazon avec son bâton de fer, et tout de suite deux jolies fillettes vinrent se placer près du feu comme si elles étaient sorties de la terre. Bientôt les enfants étaient devenues des amies, jouaient et s’amusaient près du feu ; mais le vieillard avait fermé son œil comme s’il dormait;
     À l’approche de l’aube une vieille mère apparut et dit à la petite fille : « Aujourd’hui tu resteras en visite chez nos enfants et tu y dormiras aussi la nuit prochaine, puis je t’enverrai à la maison. » Elle passa la journée en jouant avec ses nouvelles amies et le soir on les coucha toutes ensemble.
     Le lendemain matin, une jeune femme vint et dit à la fillette: « Maintenant tu dois retourner chez toi, tes parents sont désolés, ils te croient morte. » Elle prit l’enfant par la main et la conduisit jusqu’au bord de la forêt. Alors la jeune femme dit : « Ce que tu as vu et entendu doit rester ton secret, tu n’en parleras pas à la maison, dis seulement que tu t’étais égarée dans la forêt. » Puis elle lui donna une broche d’argent et dit: « Quand tu voudras venir nous voir, souffle sur la broche et tu nous retrouveras. »
     Au village tout était si changé qu’elle s’y reconnaissait à peine. Le père et la mère étaient devenus vieux et ils avaient des cheveux gris. Quand elle les embrassa et se dit leur fille, ils ne la croyaient pas, car il y avait sept ans que leur enfant était disparue. La mère la reconnut enfin à une marque sur la main et la joie et l’étonnement des parents étaient très grands.
     La nuit suivante, quand le père et la mère se furent couchés, Tiiu, c’était le nom de la fille, ne put résister au désir de connaître l’événement mystérieux qui s’était passé. Elle prit la broche, souffla dessus et bientôt elle se trouva sur la colline près du feu et du vieillard qui n’avait qu’un œil.
     « Cher vieux père, » demanda Tiiu, expliquez-moi ce qui m’est arrivé. »
     Le vieux répondit en souriant : « Le bavardage est l’affaire dos femmes. » Puis il frappa le gazon de son bâton et la jeune femme, qui avait accompagné Tiiu et lui avait donné la broche, vint se placer devant elle.
     Elle prit Tiiu par la main, la conduisit à quelques pas plus loin et lui dit: « Puisque tu n’as pas parlé à la maison, je veux te dire davantage. Le vieux père près du feu est le roi du Mont-du-Brouillard, la vieille mère que tu as vue le premier soir est la mère du gazon et nous sommes ses filles. Je veux te donner une plus belle broche, dis à la maison que tu l’as trouvée. Si tu veux nous voir, souffle sur la broche. Aujourd’hui je ne puis t’en dire plus long, mais garde le secret et tu en sauras davantage. Maintenant retourne chez toi avant que tes parents ne se réveillent. »
     Le matin, quand Tiiu se réveilla, elle crut avoir rêvé, mais la jolie broche sur la poitrine lui montra que ce n’avait pas été un rêve.
     La vie au village lui parut tout étrange et souvent, quand ses parents dormaient, elle soufflait sur la broche et allait au Mont-du-Brouillard. Le jour elle était toujours triste et regrettait les jolies fêtes de la nuit. En automne plusieurs prétendants demandèrent sa main, mais elle les refusa tous. Enfin vers la Noël on la maria avec un jeune homme que les parents avaient pris pour, héritier pendant l’absence de Tiiu.
     L’année suivante Tiiu mit au monde une jolie fille, mais elle ne put remplir le cœur de la mère. Elle soupirait sans cesse après le Mont-du-Brouillard et y serait allée, si elle avait pu laisser seule l’enfant. Mais quand sa fille eut sept ans, une nuit elle ne put plus résister à son désir, elle souffla sur la broche et se rendit au Mont-du-Brouillard. Les filles du gazon la reçurent avec des cris de joie. « Pourquoi nous as-tu oubliées pendant si longtemps?» demandèrent-elles. Tiiu raconta avec des larmes aux yeux pourquoi il lui avait été impossible de venir quoique son cœur y fût toujours. « Le Roi du brouillard doit nous aider, » dirent les filles du gazon, et elles prièrent Tiiu de venir dans deux semaines et d’amener sa fille. Tiiu le promit, si c’était possible.
     Quand le temps d’y aller fut venu, l’enfant dormait si tranquillement à côté de son père qu’elle n’eut pas le cœur de la réveiller et elle alla seule. Le vieux roi du brouillard couché près du feu lui dit, quand il vit Tiiu : « Tu es venue à une mauvaise heure sans ton enfant, cela te causera beaucoup de souffrances! Tout de même tu peux te réjouir encore cette nuit avant que les jours de souffrances ne commencent. »
     Il frappa avec son bâton de fer sur le gazon et tout de suite les filles de la mère du gazon apparurent et amenèrent Tiiu à la fête brillante.
     Pendant ce temps le mari s’était réveillé, et ne trouvant pas sa femme au lit, il alla la chercher dans la cour. Ne l’ayant trouvée nulle part, il crut qu’elle lui était infidèle, se mit en colère et alla tout de suite consulter le sorcier du village. Celui-ci, après avoir regardé dans un verre d’eau-de-vie, lui dit : « Tout n’est pas naturel avec ta femme, la nuit elle s’en va comme un loup-garou et elle a fait cela longtemps déjà sans que tu t’en sois aperçu. Quand elle reviendra, tu dois la traduire devant le tribunal. »
     À la maison l’homme trouva sa femme dormant tranquillement à côté de l’enfant. Il ne la réveilla pas et ne lui demanda pas où elle avait été, mais il la fit traduire en justice comme le sorcier avait dit.
     Elle ne voulait pas dire où elle avait été la nuit et où elle avait passé sept ans pendant son enfance et dit seulement : « Mon âme est innocente, c’est tout ce que je puis dire. » Comme elle n’avoua pas davantage, on la condamna comme loup-garou à être brûlée. On dressa un grand bûcher, y attacha la pauvre femme. Mais à peine les flammes commencèrent-elles à prendre qu’un brouillard si épais qu’on ne voyait rien à un pas, enveloppa tout, et quand les rayons du soleil dispersèrent le brouillard, le bûcher était intact et la femme avait disparu comme si elle s’était transformée en brouillard. Le roi du brouillard l’avait sauvée.
     Tiiu passa ses meilleurs jours au Mont-du-Brouillard, mais son cœur n’était pas tranquille, elle souffrait beaucoup de l’abandon de son enfant. Le roi du brouillard connaissait ses pensées secrètes et une nuit il fit apporter l’enfant auprès de la mère. Maintenant le bonheur de la mère et de l’enfant était complet.
     Les villageois et le mari crurent que la femme transformée en loup-garou avait emporté l’enfant. L’homme se remaria, mais dans sa propriété et dans celles de ses voisins tout ne prospérait plus autant qu’auparavant. La sécheresse fit beaucoup de dégâts ; le blé et le foin périssaient parce que le brouillard rafraîchissant ne tombait plus sur leurs terres. Le roi du brouillard était en colère, parce qu’ils avaient voulu brûler sa protégée.

Traduit de l’estonien par Andres Dido.

Traduction publiée dans la Revue des traditions populaires, Tome XXIII, janvier 1908, p. 16-19.
NB : Dido ne mentionne pas le nom de l’auteur.