(Début du roman)
Irma Vainu avait déjà dix-neuf ans lorsqu’elle acheva, au printemps, ses études au lycée de sa bourgade natale. Comme elle avait fait sa confirmation ce même printemps, elle put recevoir son brevet vêtue de la robe blanche qu’elle portait donc, en cet instant capital, pour la deuxième fois seulement. Il flottait encore autour de cette robe comme un arôme de bénédiction, d’église, et la clôture de sa scolarité apparaissait presque, de ce fait, comme un rite sacré.
Elle n’avait qu’un seul regret, mais un regret amer : l’absence de roses rouges à épingler sur sa robe, car il n’y avait nulle part, dans le village, où les trouver. Ou s’il y avait eu moyen tout de même, ç’aurait été à des conditions auxquelles Irma ne pouvait se résoudre : il lui aurait fallu, pour prix de ces roses, se gager elle-même. De fait, le soir précédant ce jour important, elle avait croisé Eedi, le garçon de la ferme de Kalmu, et celui-ci lui avait demandé :
« Irma, tu sais que la demoiselle Kase aura demain une rose sur sa robe ?
— Je sais, oui, répondit Irma en évitant le regard du garçon.
— Mais tu sais d’où elle sort, cette rose ? insista Eedi.
— On dit que c’est le fils du pharmacien, répondit Irma.
— Exactement », confirma Eedi, avant d’ajouter d’un air hésitant, alors que la jeune fille commençait déjà à s’éloigner : « Tu ne voudrais pas une rose, toi aussi, pour demain ? » Les paroles du jeune homme sonnaient comme une prière, presque douloureusement.
« Où veux-tu que je la prenne ? » répondit Irma en se tournant de nouveau vers le garçon. Il n’y a que le pasteur et le pharmacien qui aient des roses, et ils ne vont sûrement pas les donner. Tu veux aller les voler ?
— Et alors ? S’il faut les voler, pourquoi pas ? répondit le garçon.
— Je ne veux pas d’une rose volée, déclara la fille.
— Mais si je vais la chercher en ville, tu voudras ? J’irai en vélo. Je voudrais tant y aller, si tu voulais. »
La fille réfléchit, le regard fuyant. Elle finit par dire :
« Eedi, j’aime mieux dire non, parce que j’ai peur que tu aies toujours la même idée en tête.
— Mais plus comme avant, rétorqua le garçon.
— Mais moi, je ne veux plus en entendre parler de ça, ni comme avant, ni autrement.
— Écoute-moi quand même, insista Eedi. Avant, je voulais tout de suite, dès que tu aurais fini l’école, mais maintenant je suis prêt à attendre. Promets seulement qu’un jour, dans un an, dans deux ans, dans trois…
— Je ne promets rien du tout, arrête avec ça, coupa Irma.
— Promets quand même, Irma, supplia le garçon. Promets juste comme ça, laisse-moi espérer encore un peu.
— Pourquoi voudrais-tu que je te mente ?
— Pourquoi pas, si c’est moi qui te le demande ! Crois-moi, Irma, je vais devenir fou si tu ne me laisses aucun espoir. Je suis sûr que si tu devenais ma femme…
— Eedi, épargne-moi ça ! soupira la jeune fille en se remettant à marcher.
— Écoute quand même au moins ce que je veux te dire ! » lui cria le garçon. Et quand la fille s’arrêta de nouveau, tournant à moitié le dos à Eedi, celui-ci ajouta : « Tu sais, Irma, je suis sûr que si nous étions ensemble, je deviendrais quelqu’un de neuf. Je cesserais de boire, et tout ce qu’on dit sur mon compte, ça s’arrêterait d’un coup. Je ne ferais que travailler et penser à toi.
— Un homme sensé pense à lui-même, déclara sentencieusement Irma.
— Mais moi, je ne veux penser qu’à toi, insista le garçon. Je n’ai jamais l’impression de m’aimer moi-même, je n’aime que toi, Irma ! Que toi ! »
Mais pour l’heure, cela n’intéressait pas du tout Irma de savoir qu’Eedi n’aimait qu’elle, aussi renonça-t-elle à la rose qu’il lui proposait. Il n’y aurait donc, le lendemain, que la fille du marchand Kase qui porterait une rose lorsqu’elle viendrait recevoir son brevet du lycée, car son premier amour était le fils du pharmacien. Et toute la nuit, la demoiselle Kase sentit son amour grandir sans limite, tandis qu’elle s’imaginait paraître, seule parmi ses vingt-six camarades de classe à arborer une rose sur la poitrine.
Pourtant, le lendemain, tout devait se passer autrement que dans les rêves de la fille du marchand : le grand jour venu, elle n’était pas seule à avoir une rose sur sa robe, il y avait aussi Valve, la fille du fermier de Kalmu. Par-dessus le marché, tout le monde jugea, sans même prendre la peine de baisser la voix, qu’à côté de la rose de la fille de la ferme, celle de la fille du marchand n’était pas grand-chose. Et cette dernière sentit soudain le fils du pharmacien rapetisser à ses yeux aussi rapidement qu’avait grandi, pendant la nuit, son amour pour lui, et devant ce désastre inattendu, elle ne put retenir ses larmes. Il en aurait été tout autrement si elle s’était rendu compte qu’au fond, le coupable n’était pas le fils du pharmacien, mais bien le premier amour, sentiment si fragile qu’il suffit d’une guerre des roses pour le vaincre.
Dans son grand malheur, la fille du marchand était presque prête à croire que le fils du pharmacien l’avait trompée de la façon la plus révoltante, réservant sa plus belle rose à la fille de Kalmu et ne lui donnant, à elle, qu’une rose de second choix, tout juste bonne à jeter au milieu de la route, là où passaient les automobiles et les charrettes des paysans.
Irma avait ses propres idées sur la jolie rose de Kalmu Valve, et si quelqu’un avait été d’un avis différent, elle aurait soutenu mordicus que son explication était la seule possible. La rose de Valve était en réalité destinée à elle, à Irma, mais comme elle l’avait refusée, Eedi l’avait donnée à sa sœur — aux dépens d’Irma, bien entendu, pour la provoquer, comme pour lui dire : même si tu ne m’aimes pas, moi je t’aime quand même. Et tu ne peux pas m’empêcher d’épingler mon amour, avec cette rose, sur la poitrine de ma sœur. En se disant cela, Irma sentait, contre son gré, le bien-être et la chaleur envahir sa poitrine, comme si l’amour s’insinuait là aussi.
Mais lorsqu’elle sortit de l’école en même temps que ses camarades, elle vit sur le bord de la route, debout à côté de son vélo, Kalmu Eedi qui tenait une brassée de roses rouges, le col de chemise ouvert sur sa poitrine luisante de sueur.
« Excuse-moi, je suis en retard, je n’ai pas réussi à faire plus vite, déclara le garçon en tendant les roses à la jeune fille qui le regardait sans comprendre, son brevet roulé entre les mains. Je te les apporte juste comme ça, pour rire, pour voir si tu vas les accepter ou pas. »
Sur ces derniers mots, le visage du garçon se tordit en une sorte de sourire misérable et plaintif.
« Je n’ai pas envie de rire, pour l’instant », répondit Irma, se fâchant sans savoir pourquoi, et, sans envisager un seul instant de prendre les roses qui lui étaient offertes, elle se tourna pour rejoindre ses camarades, tout en se disant : la rose de Valve ne vient donc pas de son frère, puisqu’il vient juste d’arriver avec les siennes…
Avant qu’elle eût pu poursuivre cette idée, Eedi la dépassa en vélo et balança les roses à ses pieds, si près d’elle qu’en essayant de les éviter, Irma faillit trébucher et tomber.
Que faire ? Ramasser les roses ? Non ! Une fois jetées à terre, qu’elles y restent, ce n’était pas elle qui irait les ramasser. Et elle se remit à avancer.
Mais en levant les yeux vers le cycliste, elle s’aperçut que celui-ci était déjà loin et qu’il pédalait à toute vitesse, sans même regarder en arrière pour voir ce que devenaient les roses répandues.
Irma s’arrêta. Ne devrait-elle tout de même pas les ramasser ? Une, au moins, la plus belle ? D’ailleurs, Eedi n’avait-il pas déclaré qu’il les avait apportées juste comme ça ? Pour rire ! Et si elle en ramassait une pour rire ? Oui, juste pour rire.
Irma revint donc sur ses pas et ramassa les roses, pour choisir la plus belle. Hélas, elles étaient toutes belles pareillement, et elle ne savait pas laquelle prendre, lesquelles laisser. Toujours hésitante, elle rejoignit ses camarades et, pour se tirer de cette situation pénible, elle donna une rose à chacune, n’en gardant qu’une seule pour elle-même.
Mais elle ne l’épingla pas sur sa poitrine, pour prévenir tout malentendu au cas où Eedi aurait vent de la chose, et elle la garda simplement à la main, comme s’il s’était agi d’une banale fleur des champs cueillie distraitement sur le bord du chemin. En effet, pour Irma, il y avait une grande différence entre tenir une rose rouge à la main ou la poser sur sa robe blanche, sur sa poitrine, là où se trouvait le cœur, et dans le cœur, l’amour. Oui, il n’y avait d’amour dans le cœur que lorsqu’on s’épinglait une rose rouge sur la poitrine. Mais il n’y avait pas d’amour dans le cœur d’Irma. Certaines de ses camarades en étaient, elles aussi, dépourvues, mais toutes, du moins, en rêvaient. Irma, elle, n’avait aucun rêve d’amour, ou alors d’un amour pour quelque chose de lointain et d’inaccessible, qui existait peut-être quelque part dans le vaste monde.
Toutes les lycéennes étaient cependant curieuses de savoir d’où Kalmu Valve tenait cette rose qui avait causé les larmes de la fille du marchand. Qui la lui avait offerte ? Avait-elle donc un amour secret, un soupirant caché ? Valve elle-même ne révélait rien du mystère de sa rose, et elle se contentait d’arborer un sourire rusé et victorieux, de sorte que ses camarades durent, bon gré mal gré, se rendre à l’évidence : c’était certainement quelque amour secret, cela seul pouvait donner à la jeune fille cet air triomphal.
Leur surprise et leur déception furent grandes lorsque, le même jour encore, l’énigme se dénoua de la façon la plus banale et la plus prosaïque qui soit. En effet, la joie d’avoir achevé leur scolarité les avait rendues mélancoliques et leur creusait le cœur d’un vide insolite. Comme d’un commun accord, elles finirent par se diriger toutes vers le cimetière aux croix moussues et aux sépultures séculaires, pour y trouver quelque consolation. Mais avant qu’elles fussent parvenues à la porte de l’enclos, la femme de chambre sortit du presbytère pour échanger quelques mots avec la demoiselle de Kalmu. Lorsque celle-ci s’écarta tandis que ses camarades continuaient à avancer, ces dernières entendirent clairement la domestique interroger Valve à pleine voix :
« Alors, mademoiselle, laquelle a reçu les plaudissements, vous ou la demoiselle Kase ? Madame a hâte de le savoir.
— Dites à votre maîtresse que la rose de mademoiselle Kase n’était rien du tout à côté de la mienne, et qu’elle en a été si irritée que… voyez, elle n’est même pas avec nous, elle a couru chez elle en se frottant les yeux, expliqua Valve.
— Vraiment ! s’exclama la femme de chambre. Alors elle s’est tout bonnement mise à pleurer, quoi !
— Elle s’imaginait visiblement qu’elle serait la seule à avoir une rose, et tout d’un coup, voilà que moi aussi !
— C’est notre dame qui va être contente en entendant ça ! s’écria la femme de chambre. Elle aime tellement ses roses, comme si elles étaient vivantes ! »
Du coup, tout s’éclaircissait : la rose de Valve provenait du presbytère. Irma fut très surprise de ne pas avoir deviné cela toute seule, elle qui connaissait pourtant bien les relations entre la ferme de Kalmu et le presbytère. La fille du boulanger se fit le même reproche, car elle aurait pourtant dû savoir que lorsque quelque chose se tramait chez le pharmacien, on ne restait pas assis les bras croisés au presbytère. Et vice-versa.
C’étaient là de vilaines pensées, et même tout à fait injustes. Toutes le comprirent immédiatement lorsque Kalmu Valve expliqua, maintenant sans détours, comment la rose de la femme du pasteur s’était retrouvée sur sa robe. La dame avait choisi la plus belle de toutes ses roses et l’avait épinglée de ses propres mains là où elle se trouvait encore. Et il fallait aussi entendre ce qu’elle avait dit à cette occasion ! Elle avait souhaité que cette rose rappelât à la demoiselle de Kalmu de tourner, dans les moments importants, ses pensées vers le Bon Dieu et vers les gens de bien. Voilà ce qu’avait déclaré la femme du pasteur en fixant sa plus belle rose sur la poitrine de Valve. Et toutes trouvèrent que c’étaient de belles et sages paroles.
Irma se les répétait encore tout bas en marchant, seule, vers chez elle. Le temps était chaud et ensoleillé. La quasi-totalité du ciel était sans le moindre nuage. Ce n’est qu’une fois qu’elle eut dépassé les maisons de la bourgade, lorsqu’elle déboucha sur la colline couverte de champs, d’où le regard embrassait un horizon plus large, que de rares masses nuageuses commencèrent à apparaître au sud-ouest, mais qui semblaient si tranquilles, et comme libérées du temps et de leur entourage, qu’Irma en éprouva une palpitation douloureuse dans la poitrine. Jamais encore elle n’avait su que les nuages lointains qui bordaient parfois le ciel bleu pussent lui faire mal dans la poitrine, comme la naissance d’un premier amour.
Le cœur gros, elle arriva enfin chez elle en ayant complètement oublié que ce jour était celui qu’elle avait attendu avec une telle impatience, le jour où les portes du monde devaient enfin s’ouvrir devant elle.
« Alors, ma fille, tu n’es pas heureuse d’être débarrassée de l’école ? demanda sa mère.
— Ah, maman, la joie me rend mélancolique, répondit Irma.
— Où as-tu eu cette rose ?
— Quelle rose ? demanda la fille avec un air d’incompréhension, car elle l’avait complètement oubliée. Ah, celle-là… c’est juste comme ça, pour rire.
— Mais qui donc te l’a donnée ?
— Je l’ai prise moi-même, répondit Irma.
— Et où est-ce que tu trouves des roses à prendre comme ça, demanda sa mère.
— Par terre, sur la route, expliqua la fille. Il y en avait tout un tas, mais j’ai donné les autres à mes camarades, je n’ai gardé que celle-ci.
— Te voilà qui mens maintenant en plein jour ! dit la mère.
— C’est la pure vérité, insista Irma.
— Et comment ces roses se sont-elles donc retrouvées sur la route ? demanda la mère, de plus en plus curieuse.
— C’est bien toute la question, comment elles se sont retrouvées là, pensa Irma tout haut.
— Ce n’est quand même pas Eedi ?
— Qui veux-tu que ce soit d’autre ?
— Et d’où est-ce qu’il les sortait ?
— Il les a rapportées de la ville, en vélo… pour moi, expliqua Irma.
— Et tu les as refusées ?
— Il en demandait trop cher.
— Alors il les a jetées par terre, c’est ça ?
— Il les a jetées à mes pieds et il a filé sur son vélo.
— Et pour finir, tu les as quand même ramassées ?
— Je les ai ramassées et je les ai partagées avec les autres, je n’ai gardé que celle-là pour moi, et seulement parce qu’à la fin il m’avait donné les roses comme ça, sans contrepartie.
— Et tu ne les as quand même pas acceptées ? s’étonna la mère.
— Il a dit que c’était pour rire ! Qu’il les avait apportées juste pour rire ! Est-ce que je ne suis vraiment qu’une plaisanterie, pour lui ?
— Ah, tu n’es qu’une enfant, et une sotte ! s’écria la mère. Tu as passé la moitié de ta vie à étudier et à travailler, mais ça ne t’a pas rendu plus maline. Au contraire, tu deviens de plus en plus bête. Quand un garçon plaisante, ça veut dire qu’il est sérieux. Quand ton pauvre père était encore jeune, il plaisantait tellement que je n’ai jamais saisi à quel moment c’était devenu sérieux. Les garçons sont comme ça. Et je n’arrive toujours pas à comprendre ce que tu as contre Eedi.
— C’est un ivrogne, dit Irma, mais d’un air de ne pas croire elle-même ce qu’elle disait.
— Ma petite fille, ce n’est pas du tout un ivrogne, il boit juste de temps en temps. Et qui veux-tu donc qui boive tout cet alcool que nos distilleries fabriquent et qu’on détourne en cachette ? Quand même pas les femmes ? Pas les bœufs, non plus, ni les chevaux ! C’est forcément les hommes, nos hommes. Et écoute bien ce que je vais te dire : une femme comme il faut peut toujours s’en sortir, même avec un mari ivrogne. Après tout, l’homme ne nait pas ivrogne, alors il n’y a pas de fatalité non plus à ce qu’il meure ivrogne.
— Pour ce que ça me fait, Kalmu Eedi peut bien mourir ivrogne, ce n’est pas moi qui irai le soigner, déclara Irma.
— Mais le vieux Kalmu prétend que c’est toi qui as fait de son fils un ivrogne, dit sa mère.
— Et tu crois qu’il accepterait une fille d’ouvrier dans sa famille, simplement parce qu’elle a terminé le lycée ? demanda Irma d’un ton de défi.
— Non, ma petite fille, ce n’est pas du tout cela qu’il pense, répondit la mère. Il pense que maintenant, cette fille d’ouvrier ne convient plus à son fils, parce qu’elle est trop raffinée, trop instruite, et qu’à son avis ce n’est pas une bonne chose qu’une femme soit plus instruite que son mari. J’ai beau lui dire que l’instruction qu’on reçoit à l’école ne mène nulle part, que ce n’est rien de plus que la sagesse des livres, il n’en démord pas, ça ne lui plaît pas. D’après lui, de nos jours, c’est l’instruction des femmes qui pousse les hommes à boire.
— Évidemment, ce n’est pas convenable que la fille d’ouvrier finisse son lycée alors que le fils de la ferme a quitté la classe au bout de deux ans pour aller battre le fer ou l’affûter, ironisa Irma.
— Tu dis vraiment n’importe quoi, répliqua alors sa mère. Tu t’imagines vraiment que j’aurais eu, à moi toute seule, les moyens nécessaires pour te faire faire de telles études, si le père Kalmu ne m’avait pas aidée ?
— Maman, arrête avec cette histoire, répondit Irma, excédée. Tu ne dis cela que pour me jeter dans les bras d’Eedi. Si seulement j’arrivais à comprendre la vraie raison pour laquelle tu cherches à tout prix à me marier ! Surtout au moment où le monde entier s’ouvre à moi. Je pourrais même aller en Angleterre, si je voulais, j’irais avec Kase Hilde.
— À ce qu’on dit, pourtant, elle avait une telle soif de son homme qu’elle n’a même pas pu attendre d’avoir terminé l’école, dit la mère.
— Mais aujourd’hui, elle a dit qu’elle partait en Angleterre, que c’était décidé, assura Irma.
— Alors, c’est que son gars l’a laissée tomber pour de bon, conclut la mère. Une fille sensée ne ferait jamais ça, sinon.
— Non, Robi est fou amoureux d’elle, c’est Hilde qui ne veut plus de lui, répondit Irma.
— Elle espère trouver mieux en Angleterre, c’est ça ? demanda la mère.
— Elle ne va pas en Angleterre pour y chercher un mari, répondit Irma.
— Mais pour chercher quoi, alors ? s’écria la mère. Qu’est-ce que vous cherchez donc, dans la vie ? Crois-moi, ma chère enfant, une jeune fille ne peut rien trouver de mieux qu’un mari.
— Et des enfants, bien sûr ! renchérit Irma.
— Précisément, ma fille, acquiesça sa mère. Et si tu as de l’argent, tu peux sans doute aller où ton envie te mène, mais pas si tu es pauvre. Et même si tu y arrivais, de toute façon, ce serait pour trouver quoi ? Encore du travail et de la peine. Il vaut cependant toujours mieux trimer chez soi qu’à l’étranger. Le père Kalmu a quand même bien la tête sur les épaules, même le pasteur lui accorde sa considération. Eh bien, tu sais ce qu’il m’a dit ? Il m’a dit que je devrais te dire de ne pas aller courir le monde au petit bonheur…
— Mais de rester vivre bien sagement sur son lopin de terre, dans la hutte de son ouvrier, parce qu’il ne veut pas manquer de bras pour la ferme, compléta Irma, mi-figue mi-raisin.
— Non ma fille, ce n’est pas ce qu’il dit, répliqua la mère, il dit qu’Eedi pourrait aller un an ou deux en ville pour se former…
— Et moi, je resterais à Kalmu pour l’attendre, c’est ça ? coupa Irma.
— Comme tu voudrais, répondit la mère. Tu pourrais rester ici ou aller à la ville avec Eedi, puis vous reviendriez, parce que le père projette de racheter pour Eedi la forge du vieux Kärp, avec tout son outillage. Dans ces conditions, vous auriez vraiment de quoi vivre et élever vos enfants. Justement, Kärp raconte déjà depuis longtemps qu’il veut s’arrêter, qu’à son âge il en a assez de travailler. Après tout, il est assuré de ne pas mourir de faim, même s’il se tourne les pouces. Mais le vieux Kalmu ne trouverait rien à redire si Eedi arrivait à se débrouiller en ville, il pourrait aussi bien décider d’y rester. Après tout, comme il le dit lui-même, l’atelier du vieux Kärp n’est pas la seule chose au monde qu’on puisse acheter avec de l’argent. Voilà ce qu’il pense, le père Kalmu, ce n’est pas du tout ce que tu crois.
— Maman, ça fait combien de temps déjà que tu t’efforces de me marier à Eedi ? demanda alors Irma. Aussi loin que je m’en souvienne, tu n’as jamais parlé que de ça, comme s’il ne pouvait pas y avoir de plus grand bonheur au monde.
— De fait, il n’y en a pas, dit la mère avec conviction.
— Tu raisonnes d’après toi, maman, mais moi je ne suis pas toi, protesta Irma. Tu trouves visiblement le père Kalmu à ton goût, et tu en conclus qu’Eedi doit me plaire pareillement. Mais justement, il ne me plaît pas. Il ne me plaît pas, déjà, parce que nous nous connaissons depuis que nous sommes tout petits, nous avons grandi ensemble. On se connaît trop bien, voilà.
— Quand tu étais petite, tu étais plus sage que maintenant : à l’époque, tu n’aimais que les jouets vieux et familiers. Plus tu les avais bousculés, plus tu t’y habituais, plus tu les aimais.
— Mais je n’ai jamais bousculé Eedi, pourquoi veux-tu que je le trouve familier ou aimable ?
— Et puis quoi encore ? s’exclama la mère. Ne serait-ce qu’aujourd’hui ! Ou tu crois qu’un homme ne se sent pas bousculé, quand on le pousse à jeter par terre les roses qu’il est allé chercher à des dizaines de verstes ?
— Mais je les ai ramassées, se défendit Irma.
— Heureusement que tu as au moins eu ce petit peu d’amour.
— Quoi ! Quel amour ? s’écria Irma. Je n’ai certainement pas fait ça par amour. J’ai juste eu de la peine pour ces roses. Si à leur place c’est Eedi qui avait été étendu sur la route, crois-moi, je ne serais pas allée le ramasser pour le garder. N’importe qui aurait pu le prendre, si on m’avait demandé mon avis. Je n’ai que faire d’un pareil va-nu-pieds.
— Oh, la fille de l’ouvrier de Kalmu est devenue bien hautaine, ironisa la mère. Le fils de la ferme est un va-nu-pieds, et sa mère une pauvresse.
— Ne raconte pas d’histoires, maman, protesta Irma. Jamais je ne t’ai traitée de pauvresse.
— Réfléchis bien, ma petite fille, réfléchis bien, peut-être bien que si.
— Non, jamais ! insista Irma. Je n’ai jamais pensé, et encore moins dit, une chose pareille.
— Et qu’est-ce que tu m’as dit, pas plus tard qu’au printemps dernier, avant que la neige ait fondu, quand il y a eu cette grande fête où tout le monde a été invité, sauf toi ? Qu’est-ce que tu m’as dit, alors ?
— Je ne t’ai rien dit du tout, j’ai juste remarqué qu’évidemment personne n’allait m’inviter, parce qu’après tout, ma mère est la femme de l’ouvrier. C’est tout. Mais c’est la vérité, non, que tu es la femme de l’ouvrier, tout le monde t’appelle comme ça.
— Non, ma chère fille, justement, tout le monde ne m’appelle pas comme ça. Et même si c’était le cas, ça ne voudrait pas dire que ma propre enfant doive en faire autant. Mais toi, tu trouves ça normal, hein ? Surtout quand, par-dessus le marché, l’enfant est allée à l’école, que sa mère lui a fait faire des études grâce à l’aide de personnes généreuses.
— Chère maman, dit Irma sur un ton conciliant, c’était évidemment stupide de ma part de m’être exprimée ainsi, mais sur le coup j’étais tellement en colère, c’est pour ça. Et tu as gardé ça sur le cœur tout ce temps ? Tu comprends quand même bien que je ne pensais pas à mal, que j’ai parlé seulement par dépit.
— Aujourd’hui encore, je n’en suis toujours pas certaine, dit la mère. Après tout, tu viens juste de traiter quelqu’un de va-nu-pieds.
— Mais Eedi est un va-nu-pieds ! s’écria Irma. Regarde un peu dans quel état il rentre le soir.
— Si c’est comme ça, alors je dois toujours être à tes yeux la femme de l’ouvrier, puisqu’après tout, tout le monde peut voir que c’est réellement ce que je suis.
— Attends encore quelques années, maman, et ce ne sera plus le cas, déclara Irma avec conviction. Aussi vrai que j’ai terminé l’école aujourd’hui, je veux aussi faire en sorte que tu ne sois plus une femme d’ouvrier.
— Ne te tracasse pas de ça, ma petite fille, dit la mère. Ne te préoccupe pas de moi, occupe-toi plutôt de toi. J’ai vécu jusqu’à aujourd’hui, j’y arriverai bien encore demain. Inquiète-toi plutôt de ta vie à toi. La vie, ce n’est pas l’école, où les autres paient pour toi et veillent sur toi : dans la vie, chacun paie pour soi-même, chacun veille sur soi-même. Et si je t’ai parlé de cette histoire de femme d’ouvrier, ce n’est pas par dépit — qu’est-ce qu’une parole en l’air peut faire au cœur d’une vieille personne ? Le cœur d’une vieille femme, à plus forte raison d’une vieille femme d’ouvrier, est aussi piétiné qu’une pauvre guenille, on lui a balancé tant de vacheries, toute sa vie durant, que plus aucune parole n’y reste accrochée, sauf la parole de Dieu, à l’église ou à la maison de prière. Un cœur jeune, en revanche, c’est une autre affaire, et c’est pour ça que je te raconte cette histoire. Ce jour-là, vois-tu, le jour de cette grande fête, ce n’est pas parce que je suis la femme de l’ouvrier qu’on ne t’a pas invitée, c’est…
— Pourquoi, alors ? demanda Irma, presque tremblante, comme si elle craignait quelque chose.
— C’est à cause de toi, dit sa mère. On ne voulait pas de toi.
— C’est ce qu’ils disent après coup ! s’écria Irma, énervée. Et tu crois à ces mensonges !
— Je ne vois pas où est le mensonge, quand on explique que les Kase devaient choisir — toi, ou Eedi et Valve — parce qu’il n’était pas possible d’inviter l’une en même temps que les deux autres si on ne voulait pas de disputes.
— Tu vois bien, s’exclama Irma, défiante, quand il faut choisir, c’est toujours le fils du fermier et sa sœur, pas la fille de l’ouvrier. C’est précisément ce que je te disais.
— Non, ma fille, quand il faut choisir, on préfère toujours ceux qui s’entendent bien avec tout le monde, pas celle qui arrive toutes dents dehors.
— De mieux en mieux, une fille d’ouvrier, ça arrive toutes dents dehors ! s’écria Irma d’un ton mauvais.
— Pas une fille d’ouvrier, toi, ma chère, expliqua sa mère. Tu as une si haute idée de toi que plus rien n’est assez bien à tes yeux. Tu te crois meilleure que tous ces fils et filles de fermiers, et filles de marchands, réunis.
— Et c’est la vérité : personne n’a terminé l’école avec un meilleur bulletin que moi, dit Irma avec aplomb.
— Mais ce meilleur bulletin ne t’a pas empêchée de rentrer à la hutte de l’ouvrier, parce que tu n’as que là où aller, dit la mère.
— Ça ne durera pas, attends un petit peu, j’ai la vie devant moi, annonça Irma avec confiance.
— Alors attendons, concéda la mère. Mais qu’est-ce que tu penses réussir à faire, ici ?
— Ici, rien, répondit Irma. Il n’y a rien à faire pendant l’été, il faut attendre l’automne — alors, j’irai à la ville.
— Tu veux donc passer tout l’été à ne rien faire ? demanda sa mère, comme si elle ne comprenait pas.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Irma. Je devrais peut-être m’engager cette année comme journalière pour Kalmu ?
— Kalmu ou ailleurs, c’est à voir, dit la mère, mais, mon dieu, oui, tu ne peux pas rester à traînasser pendant les beaux jours. Comment feras-tu pour aller en ville cet automne si tu ne gagnes rien pendant l’été ? Ta tante peut t’offrir un coin pour dormir, bien sûr, mais il faudra toujours que tu te nourrisses et que tu t’habilles. »
Ces paroles ramenèrent brutalement Irma sur terre. De nouveau s’élevèrent devant ses yeux les lointains nuages qu’elle avait tout à l’heure regardés avec un ébranlement douloureux dans le cœur. Et il lui sembla soudain comprendre pourquoi des nuages pouvaient, parfois, faire si mal. Mais elle n’aurait pas été capable de l’expliquer par des mots, ni à elle-même ni aux autres. Pourtant, désormais, elle connaissait, ou elle pressentait, la raison pour laquelle naissait dans le cœur une tendre douleur lorsque le ciel était clair et que, par-delà les forêts et les champs, par-delà les marais et les tourbières, des nuages solitaires flottaient comme dans une paix éternelle.
« Tant qu’à faire, autant Kalmu, dit enfin Irma.
— Je crois aussi, à quoi bon chercher ailleurs, acquiesça sa mère. Le père fera peut-être aussi travailler Valve, comme ça vous seriez deux qui se connaissent.
— Je préférerais être seule, dit Irma.
— Ah, ma petite fille, ma petite fille ! » soupira la mère.
Traduit de l’estonien par Jean Pascal Ollivry

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