Leçon d’harmonie

À l’âge de quatre ou cinq ans, j’aurais aimé avoir des couleurs et du papier en quantité infinie, pour pouvoir dessiner autant que je le voulais. Mon père me donna un morceau de carton brun ordinaire, un verre d’eau et un pinceau souple fin, puis il me dit : « C’est tout ce dont tu as besoin. » Et pour me le prouver, il traça sur le carton avec le pinceau mouillé un paysage, qui, au moment où il atteignait le coin inférieur, commençait déjà à s’effacer en haut. Ce paysage magique, inachevé, est resté pour moi jusqu’à aujourd’hui un symbole de la vie humaine. Nos moyens sont limités, mais nos possibilités sont infinies.

Dans son travail à l’Académie de musique de Tallinn, qui s’appelait alors Conservatoire, mon père portait le titre de professeur d’harmonie – Master of Harmony. Cela m’avait toujours paru étrange, car, de nature colérique, fumeur invétéré et alcoolique, sa vie entière semblait en contradiction avec le nombre d’or, le point d’équilibre du pendule, qu’il défendait en tant que fervent admirateur de la culture grecque. Ce n’est que plus tard que je compris : peut-être que l’essence de l’harmonie réside dans l’effort pour y parvenir plutôt que dans son maintien, dans un mouvement incessant pour établir à chaque instant un nouvel équilibre ? Peut-être la stabilité n’est-elle possible qu’à travers le mouvement, comme lorsqu’on surfe sur une vague ?

Ce que nous appelons la beauté ne serait-il pas plutôt la grâce ? La grâce – si différente chez un tigre ou une gazelle – naît de la perception précise de soi et de son environnement, de la juste évaluation de ses propres capacités et de leur usage optimal. La grâce ne peut croître que par la précision, contrairement à la force qui peut s’accroître indéfiniment. La grâce est une force raisonnée, l’art de se débrouiller avec peu, la capacité de discerner l’essentiel et le courage de renoncer au superflu. La grâce naît de la confiance – et là encore, il existe de nombreuses possibilités. L’enfant fait confiance spontanément, car il n’a pas encore connu la déception. Le pilote d’avion, à l’inverse, fait confiance grâce à l’expérience et au contrôle. L’amoureux fait confiance – il croit, il espère, il aime – envers et contre tout, en risquant tout. L’amour rend la peur aveugle, tout comme la peur peut aveugler l’amour – les deux s’excluent mutuellement. C’est précisément la confiance de l’amoureux – son ouverture dans toute sa vulnérabilité – qui constitue la plus haute manifestation d’humanité, et c’est en elle que se révèle la grâce suprême : la conscience de sa place dans le monde, de sa fragilité, de son absence de nécessité – et la volonté d’agir malgré tout, de s’engager pleinement, de créer.

L’un de mes livres, une sélection de mes poèmes, a pour titre Délai de grâce (Armuaeg). C’est un terme juridique qui désigne la période entre le prononcé et l’exécution d’un jugement. Toute la vie humaine peut être comprise comme undélai de grâce : nous avons conscience de notre mortalité, mais nous ignorons le moment de notre mort. Et pourtant, nés de l’amour, nous sommes nés pour aimer ; ce temps dont nous ignorons la durée, mais dont nous pouvons percevoir la profondeur, nous donne la possibilité de réaliser l’amour, de faire le bien, du moins de nous efforcer d’atteindre ce que nous considérons, à un moment donné, comme la valeur la plus précieuse.

À la fin de sa vie, quand mon père perdit l’usage de ses deux jambes et de sa main droite, il reconstruisit son piano avec sa seule main valide. La nuit, tourmenté par des douleurs fantômes qui l’empêchaient de dormir, il composa peut-être ses plus belles œuvres.

Le jour, il photographiait la vue depuis le balcon de son immeuble. Pour lui, le moindre changement – une poussette posée sur le balcon d’en face, le passage d’un oiseau, une averse – était un événement digne d’être immortalisé. Ce n’est qu’après de nombreuses années que j’ai compris à quel point tous ces paquets de photographies, inexplicablement obsessionnelles, faisaient écho, à leur manière, au morceau de carton de mon enfance. Quand l’espace prend fin, le temps s’élargit.

Assise à son chevet sur son lit de mort, je tenais sa main, sentant son âme quitter son corps. Les derniers mots qu’il prononça, les yeux à demi clos, furent : « Vers le haut… vers le haut… » Et je compris alors confusément : quand le temps prend fin, l’espace s’élargit.

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin