Le septième printemps de la paix

Roman traduit de l’estonien par Antoine Chalvin

Dans les grandes maisons grises, au bord du chemin, avaient habité les koulaks. Ils avaient caché leur or dans les pieds des lits de fer. La patronne d’une de ces fermes s’était même pendue à un pied de lit. Et l’on voyait encore traîner, dans les orties, quelques sommiers démantibulés.

Le seau cliquetait dans les mains de ma mère. Nous allions cueillir des sorbes. Elle voulait en remplir un plein seau et en faire de la confiture pour l’hiver. Même Mann, la femme d’Orri-Ants, faisait de la confiture de sorbes. Tout le monde en faisait! À l’approche de l’hiver, à la campagne, chaque ménagère fait des réserves de confiture de sorbes, riche en vitamines, et confectionne, à partir d’un de ses vieux jupons, une nouvelle chemise pour une petite fille de cinq à huit ans!

Les sentiers étaient pleins d’eau, comme des fossés. À travers l’eau claire, on apercevait l’herbe, et sur chaque brin d’herbe, sur chaque feuille, une petite bulle d’air. Dans un champ, des pois poussaient parmi l’avoine. Nous cueillîmes des cosses que nous jetâmes au fond du seau et mangeâmes avidement tout au long du chemin, et tout au long du chemin je quémandais : « Maman, donne-moi encore une cosse ! »

Les lieux que nous traversions me devenaient étrangers, il me semblait que nous étions déjà très loin de la maison et que nous ne savions vraiment pas quand nous pourrions rentrer chez nous. Il fallait sans cesse ramper pour franchir des haies de barbelés. Lorsque des gens nous voyaient passer depuis leur cour, ils interrompaient leur travail et nous suivaient longuement du regard. Des vaches inconnues soufflaient bruyamment des naseaux dans notre direction, quand ce n’étaient pas de méchants taureaux. Nous croisions aussi des chiens. Certains étaient des chiens ordinaires : ils aboyaient très fort en remuant la queue, et il y avait toujours à côté d’eux un homme ou une vache. D’autres, en revanche, trottaient dans les taillis, la queue entre les jambes, et nous regardaient d’un air hostile. Dans les sous-bois, il faisait sombre même en plein jour. La pluie crépitait doucement sur les feuilles des aulnes. La boue absorbait la lumière. Il n’y avait plus d’herbe sur le sol. Rien que de la terre, de la boue et de la bouse.

Des nuages bas passaient à la cime des aulnes. La pluie n’était pas froide, mais grise, fine et dense. Les poules étaient sorties et le coq chantait – la pluie allait durer. La forêt semblait si dense et si étrange! On avait l’impression qu’il s’y passait toujours quelque chose. Le sentier étroit cheminait à travers les sous-bois et les fourrés. Sur les bords, au milieu des orties et des framboisiers, s’élevaient des piles de bûches moisies et des tas de bois mort à demi pourri, sous lesquels était peut-être caché un fusil ou un homme.

Un appel se fit entendre tout près : « hou-houu, hou-houu », et un autre, plus loin, lui répondit : « hou-houu, hou-houu. Six coquilles de couleur dans ma couvée, cinq sacripants sanglants chez la corneille!»

C’étaient les grands oiseaux de la forêt, les pigeons colombins ou pigeons bleus, et leur douce voix mélancolique se faisait entendre dans tous les fourrés, comme s’ils avaient voulu rappeler l’été, déjà passé depuis longtemps. Comme si les deux guerres mondiales n’avaient jamais eu lieu, comme si seuls existaient les robustes vélocipèdes, le Grand Magasin Jänes à Tartu, et la foi dans le nouveau siècle. Qui avait peur des tas de bois alors? Mais moi, aujourd’hui encore, l’angoisse me saisit chaque fois que j’aperçois dans la forêt un tas de vieux branchages. Qu’y a-t-il donc là-dessous? La forêt est noire, pleine de bruissements. Un frisson me court le long du dos. Je pars sans regarder derrière moi, en me rappelant ces vers de Johannes R. Becher : « Un ange noir guide mes pas, l’ombre maudite de ce siècle… »

Près d’un tas de bois mort, au-dessous de jeunes sapins, poussaient de magnifiques champignons. Je m’écriai joyeusement : « Maman, viens voir! » et m’accroupis pour les examiner. C’est alors que j’aperçus un objet dissimulé sous les branches : une marmite. Émaillée et toute brillante. Nous n’en avions pas de semblable à la maison. Lorsque ma mère approcha, je lui dis tout bas : « Maman, j’ai trouvé quelque chose!»

Elle s’accroupit à côté de moi et essaya elle aussi de regarder sous les sapins. Elle avait un fichu blanc noué sur la nuque, une robe de coton comme elle en portait toujours, et sur celle-ci, une veste en cuir allemande, noire et luisante. Elle voulait simplement cueillir des sorbes, un plein seau de baies, pour en faire de la confiture le soir venu. Elle avait gardé les troupeaux dans les fermes et s’était enfoncé des épines dans les pieds. Un jour, comme on ne l’avait pas laissée manger tous ses biscuits à la fois, elle avait dévoré en cachette, dans le champ de seigle, les réserves de chocolat « Kawe », et avait reçu pour cela une bonne correction. Sa marraine lui avait montré une belle culotte en tricot et avait promis de la lui donner si elle pouvait dire qui était le père des fils de Zébédée. Mais elle ne savait pas, et sa marraine avait insisté : « Qui est la mère des filles de ta mère?»

Ma mère ne savait pas cela non plus. Elle avait éclaté en sanglots et était rentrée à la maison en pleurant à chaudes larmes. Là, elle avait demandé : « Maman, c’est qui, la mère des filles de ma mère?»

Sa mère s’était fâchée : « Tu crois que je suis au courant de tout, moi, ici? Comment veux-tu que je le sache?»

Vingt ans avaient passé depuis, et aujourd’hui ma mère savait parfaitement que la marmite qu’elle voyait sous les branches appartenait aux Frères de la forêt. Elle voyait également une entaille faite à la hache dans le tronc d’un gros sapin et savait qu’il s’agissait d’un signe. Elle connaissait les noms des Frères de la forêt et savait aussi de qui ils étaient les fils. Aujourd’hui, elle aurait pu avoir sa culotte en tricot! Mais celle-ci aurait été trop petite pour elle, et elle aurait été obligée de me la donner. Elle avait peur : elle était la fille d’une bénéficiaire de la redistribution des terres. Elle préféra ne pas avoir vu cette marmite.

C’était moi qui l’avais trouvée.

J’étais très fière de moi, je savais lire, je savais ce qu’étaient l’eau de jouvence et l’oiseau de la vérité, j’étais au courant des choses. Qu’étaient donc les Frères de la forêt comparés à moi! Je regrettais la marmite émaillée. Je me fâchai contre ma mère et commençai à battre des quatre fers en criant à tue-tête : « Les nonnes, les moines, le pharaon ! Les nonnes, les moines, le pharaon ! » J’avais lu ces mots dans un vieux livre d’école, je les avais réunis et ils me plaisaient terriblement. C’étaient des mots mystérieux, riches de significations. Lorsque je les criais ainsi à plein gosier, ils résonnaient à mes oreilles comme de très funestes présages. Ma mère essayait bien de me l’interdire, mais ses remontrances me glissaient dessus comme de l’eau sur le dos d’une oie. Elle dépendait en tout de ma grand-mère et de mon oncle, qui étaient aussi, accessoirement, sa mère et son frère. Elle mangeait leurs pommes de terre et leur viande et ne possédait pour tout argent que vingt-cinq roubles. Elle n’avait que dix-sept ans de plus que moi, et cette somme, elle l’avait reçue de mon père. Alors quand l’envie m’en prenait, je criais. Je lui étais tombée dans les bras comme une félicité, il n’y avait que moi qui savais lui dire :

En sifflant, la théière 
Se rend chez la cafetière.

Moi seule pouvais lui déclarer :

Sur le chemin, cliquetants et pressés, 
Passent gaiement les fers à repasser.

ou :

Moscou est une métropole 
Avec ses ponts et ses coupoles 
Pleine de places et de dômes 
Et de vastes aérodromes!

Je lui exprimais mon amour en tapant sauvagement des pieds, en me pendant lourdement à son cou et en lui tirant les cheveux. Je pleurais lorsqu’elle quittait la maison, et dès qu’elle rentrait je recommençais à m’agiter bruyamment et à lui faire des niches.

Personne ne pouvait m’empêcher, au mois de mai, de m’approcher des parterres de fleurs, une paire de ciseaux cachée sous mon tablier. Je coupais avec délectation de grosses pivoines rouges, et même les fleurs au cœur brisé ne trouvaient pas grâce à mes yeux. La terre humide fumait légèrement au soleil. C’était un vrai plaisir d’enfoncer les ciseaux tranchants dans la chair juteuse des pivoines, mais en même temps, j’avais la gorge nouée, car je savais qu’il ne sortirait de tout cela que pleurs et grincements de dents.

Je faisais à tout bout de champ des cadeaux impromptus à ma mère, comme aujourd’hui cette marmite.

Le visage rond de ma mère avait une expression boudeuse et ses yeux regardaient ailleurs. Nous arrivâmes au bord d’un pré. De là, le ciel paraissait plus clair, un peu jaune à l’horizon. Cela me remplit de joie et me donna du courage.

Quelques graines inoffensives se collèrent à nos jambes mouillées quand nous passâmes dans les foins, mais sur nos robes, les mauvaises herbes accrochèrent de terribles graines hérissées de poils, celles-là mêmes qui s’emmêlent à l’automne dans la queue des chiens. J’enlevai celles qui se trouvaient sur ma mère et elle me débarrassa des miennes.

Le sentier continuait entre deux champs de seigle. De part et d’autre, les épis étaient hauts, ni la pluie ni le vent ne les avaient abattus, c’était à peine croyable! Ils auraient d’ailleurs déjà dû être fauchés depuis longtemps.

Les sorbiers poussaient en ligne sur cette portion du sentier. Il y en avait peut-être six ou sept. De gros arbres vigoureux avec des branches basses. C’était Jaagup, un ancien patron de la ferme de Tuhka, qui les avait plantés jadis. C’étaient des sorbiers sacrés, de véritables arbres magiques.

En les voyant, on ne pouvait s’empêcher de penser à cette vieille légende au sujet de ces grands arbres qui se déplaçaient tout seuls à travers le monde, à la recherche d’un lieu où s’établir. Ils marchaient de conserve et devisaient entre eux. À un moment donné, l’un d’eux restait en arrière pour refaire son lacet et perdait les autres de vue. Il appelait : « Ann! Krõõt! ohé! Ann! Krõõt! ohé! » et restait cloué sur place.

J’avais déjà soupçonné certains des arbres autour de chez nous d’être arrivés là par leurs propres moyens, mais en ce qui concernait ces sorbiers, j’étais absolument sûre qu’ils n’avaient pas été plantés par le Jaagup de Tuhka. Ils se détachaient contre le ciel clair, tout auréolés de lumière, comme s’ils venaient d’un autre pays, de Võrumaa ou de Lettonie. Les sorbiers, dit-on, protègent les hommes contre le Diable. Pour ce qui était de ceux-là, en tout cas, j’en étais convaincue.

J’observai ma mère cueillir délicatement des grappes de sorbes sur les branches et les jeter dans le seau. Je mangeais des baies en faisant la grimace. Elles étaient acides, amères et juteuses. Leur saveur contenait, et contient encore pour moi, tout ce paysage : les sous-bois, les tas de branches mortes, le ciel, les mémorables pluies d’automne du début des années cinquante et la veste en cuir de ma mère, humide et luisante.

J’étais là sans me douter de rien, le ventre gonflé, des baies rouges plein les mains, lorsque l’air commença à trembler et à gronder. Il se déchira avec fracas et des avions à réaction passèrent à toute allure au-dessus des sorbiers. Toute une escadrille. Ils avaient des ailes recourbées et volaient si vite qu’ils firent comme un éclair devant nos yeux. Il en arriva aussitôt de nouveaux, semblables aux premiers, avec les ailes recourbées.

Je hurlai : « Allons-nous-en ! Allons-nous-en ! Allons-nous-en ! »

Sans savoir pourquoi, je me jetai à plat ventre sur le sol, mais j’étais à découvert. Par terre, il y avait de l’herbe et de grosses pierres. Je me glissai entre les pierres et me mis à crier très fort d’une voix entrecoupée, comme un mouton ou une vache en proie à une frayeur mortelle.

Autour de moi s’étendait l’Estonie humide de l’après-guerre, la terre, le seigle et les arbres. Le champ de seigle ondulait dans la plaine, et les grands sapins bruissaient sur le flanc de la colline.

Ma mère me parlait. J’essayai de la pousser pour la faire partir, mais elle resta là, à me parler des avions. Elle m’expliqua qu’ils ne nous feraient rien, que l’État ne le leur permettrait pas. Ça vole, mais ce n’est pas un oiseau, me dit-elle, cela vrombit et cela te porte.

Je me recroquevillai sous un arbre. Je sentais une pierre pointue contre mes cuisses et regardais dans l’herbe une campanule bleue. C’était un être bienveillant et familier, il avait quitté sa place habituelle derrière la maison et était venu ici pour me réconforter. Je m’approchai de ma mère et vis que le seau était presque entièrement rempli de baies. J’ordonnai : « Maman, n’en cueille plus ! » et pris ma mère par la main. Le ciel était vraiment bleu maintenant, les lourds nuages gris s’étaient changés en petites masses bordées de clair qui s’en allaient toutes dans la même direction, vers la forêt lointaine. La lumière n’était plus la même. L’ombre de la forêt s’allongeait jusqu’au milieu du champ. Je regardai les sorbiers, dont les silhouettes rouges se détachaient sur le ciel froid.

« Allez, on court! » dit ma mère. Elle souleva le seau et nous partîmes à travers le seigle mouillé, en trottant sur le sentier pour nous remuer le sang. Quand le sang circule, tout va déjà mieux. Pour rentrer, nous passâmes par un autre chemin, en coupant à travers le champ et la noue. Nos vêtements qui avaient séché se mouillèrent à nouveau. Du haut des épis de seigle, des gouttes d’eau nous tombaient dans le cou et le bleu du ciel nous faisait frissonner. Devant ce ciel clair, tous les sapins paraissaient noirs comme de la suie. Lorsque l’ombre de la forêt prit fin, le soleil commença à chauffer, si agréablement et avec tant d’insistance que je ne pus m’empêcher de dire : « Maman, si on s’asseyait un peu ! »

Ma mère ôta sa veste et l’étala sur une grande pierre plate. Nous nous assîmes dans le soleil du soir et nous réchauffâmes longuement les os, en regardant les nuages, au loin, qui s’enfuyaient.

C’était la première fois que je venais par ici et je n’aurais jamais imaginé qu’il pût exister des endroits semblables si près de la maison. Je me glissai derrière le dos de ma mère et me jetai sur elle par surprise comme un animal sauvage, un loup ou un lynx. Elle poussa un cri. Je fis : « Grr-grr-grr » et tournai autour d’elle en marchant à quatre pattes. Je secouai un buisson de bourdaine et une pluie de baies noires et brunes lui tomba sur la tête. C’était ma manière à moi de chasser de mon esprit les avions aux ailes recourbées. Ma mère attendit patiemment, puis finit par déclarer : « Bon, il est temps de rentrer maintenant. » Elle enfila sa veste et prit le seau d’une main. Le champ de seigle se referma derrière nous comme une porte et nous entrâmes dans la noue : deux ou trois kilomètres de terrain plat et uniforme, de grands bosquets de saules, des granges, des estrades pour les meules, et de l’eau froide à satiété. Je m’enfonçais parfois dans l’eau jusqu’aux genoux, voire jusqu’à mi-cuisses. Nous avions relevé le bas de nos robes. Aux endroits les plus hauts, des meules étaient dressées. Des andains mouillés flottaient à la surface de l’eau, ridée de petites vagues autour des tas de foin. L’odeur du foin humide était piquante et froide, comme si tout sur la terre s’était soudain flétri et que le monde fût resté vide.

Sous les lignes électriques, une passerelle enjambait la rivière : deux gros troncs goudronnés au-dessus des eaux noires. Le courant était rapide. L’eau gargouillait doucement et de longues tiges de joncs vert sombre ployaient dans le sens du courant. Derrière elles s’amassaient de la mousse et des ordures. Marcher sur ces troncs graisseux procurait une sensation de malaise. Ma mère porta d’abord le seau de l’autre côté puis revint me chercher. Elle me prit sur son dos. Je regardai l’eau, en bas, et m’imaginai que les mains blanches des noyés allaient surgir et saisir ma mère par les pieds. J’avais examiné attentivement une image qui représentait une scène comparable, à cette différence près que ce n’était pas une mère et son enfant qui traversaient le fleuve, mais un garçon avec de solides mâchoires et un grand sac à dos. Du sac à dos dépassaient des têtes d’oies, et de l’autre côté de la rivière se tenait le Diable, qui levait le poing d’un air menaçant.

Aucune main ne sortit de l’eau et nous pûmes traverser la rivière sans encombre. Au bout d’un moment, les lieux me redevinrent familiers. Je reconnus trois granges grises qui se dressaient dans le lointain, ainsi que les gros saules dénudés qui marchaient en rangs clairsemés en direction du rouissoir. La noue ressemblait à un grand fleuve, large et calme, entre deux lignes de forêt. Au loin, hormis ces gros saules blancs, on apercevait seulement un grand saule fragile et quelques frênes, semblables à des panneaux nous indiquant le chemin. De l’autre côté de la rivière, les arbres et les arbustes poussaient beaucoup plus nombreux, car en plusieurs endroits les foins n’étaient jamais faits. Le terrain était trop irrégulier. Il n’y avait pas la moindre ferme, là-bas. Rien que la noue déserte et les forêts profondes. Sous le saule fragile, au bord de la rivière, la Leida de Teiste faisait justement tremper un tonneau à concombres. Elle leva vers nous son visage rouge et nous demanda d’une voix perçante : « Eh bien, d’où est-ce qu’on vient comme ça? De la pêche à la baleine? » Elle interrompit son travail et vint se placer tout au bord de l’eau en escaladant les rochers glissants. Elle demanda à ma mère en baissant la voix : « Tu n’as pas vu la femme de Vahesalu, par hasard?»

Ma mère répondit que non, nous n’étions pas passées par la tombe. Leida expliqua que la femme de Vahesalu était de nouveau allée porter des fleurs sur la tombe, de magnifiques fleurs blanches, des glaïeuls – c’était comme ça qu’elles s’appelaient. Leida soupira : « Tu te rends compte, ils ont enterré le corps comme ça dans la forêt, et il n’y a pas eu de nouvelle inhumation au cimetière. Il paraît qu’on n’a pas pu mettre de croix sur la tombe. On a juste dressé un monument en bois, avec une étoile rouge au sommet. »

Elles restèrent silencieuses un instant, me regardèrent d’un air étrange, puis Leida m’ordonna : « Rentre à la maison, toi. Ta maman te rattrapera. » Je lambinai autant que je pus en chemin, en jetant sans cesse de petits regards furtifs vers la grange de Tihane, derrière laquelle se détachait la silhouette bleue de la sapinière – la forêt d’État. C’était de l’autre côté de cette forêt que nous nous trouvions vers midi, ma mère et moi. Il y avait si longtemps de cela! Je ne croyais pas que nous rentrerions jamais à la maison. Il me semblait que nous n’étions pas parties de chez nous le matin même, mais depuis au moins sept ans.

Je savais parfaitement de quelle tombe il s’agissait. Près de la grange de Tihane, au moment de la formation des kolkhozes, un homme avait été tué. « Un membre du Parti », murmurait-on en regardant craintivement autour de soi. On l’avait enterré dans les bois derrière la grange, sous un bouleau. Puis on avait organisé une rafle dans la forêt, mais on n’avait attrapé personne, pas le moindre meurtrier. On avait juste trouvé un abri abandonné et de vieilles manches de pull-over, mais la nouvelle cache n’avait jamais été découverte. On parlait beaucoup de la rafle, on comptait même le temps par rapport à elle. J’étais née deux ans avant la rafle. Le tissu qui avait servi à faire la jupe neuve de ma grand-mère avait été tissé l’automne de la rafle.

Quelques semaines plus tôt, dans cette même sapinière, on avait organisé des funérailles pour l’homme qui avait été tué. On avait fait des discours et posé des couronnes. La veuve s’était accrochée des deux bras au tronc du bouleau et avait pleuré misérablement parce qu’on n’avait pas voulu mettre sur la tombe la croix qu’elle avait apportée. Chaque année, le jour anniversaire du meurtre, elle venait déposer dans la sapinière une grande gerbe de fleurs. Elle arrivait à bicyclette depuis la ville et garait son vélo à la ferme de Teiste. Elle parcourait ainsi près de soixante kilomètres aller et retour.

Je ne savais pas si elle était jeune ou vieille. D’une manière générale, je ne comprenais rien à l’âge des gens : de certains, par exemple, on disait : « Oh, il est encore jeune, il a seulement cinquante ans. » On racontait beaucoup de choses sur cette femme, presque autant que sur la cache des Frères de la forêt. J’entendais ces histoires, le soir, à travers mon sommeil, comme le crépitement de la pluie dans la cour ou le raclement des griffes du chien sur le plancher du vestibule. Autour de la maison bruissaient les forêts hostiles, pleines de tas de bois mort et de sentiers secrets. Le verre de la lampe se brisa un soir, alors qu’il faisait déjà nuit. Dans la forêt, on avait vu le Riks de Võtiksaare. « Oural, ô large fleuve ! Comme la nuit est noire! » criais-je à ma grand-mère en guise d’encouragement lorsqu’elle se rendait à l’étable le soir, une lanterne à la main, pour s’occuper des bêtes.

La tombe de Vahesalu était quelque chose qui n’aurait pas dû exister. Cela rendait lugubres les chaises cannées avec les joncs de la rivière et donnait un parfum un peu amer aux myosotis cueillis dans la noue. Même par les claires journées d’été, lorsque l’air tremblait dans la prairie, on distinguait toujours, à travers les vibrations de chaleur, la grange de Tihane et la silhouette sombre de la sapinière.

Mon ombre, habituellement si petite, s’étirait maintenant en une longue forme noire sur le chemin. Je marchais seule en direction de la maison. Au bord de la prairie, je m’arrêtai un instant entre les buissons et regardai le terrain déboisé que je venais de traverser. Il était bordé de tous côtés par la forêt lointaine, et le ciel, très haut, le recouvrait comme une voûte. Mes jambes étaient frigorifiées et mes bras avaient la chair de poule. Je voyais cette terre plate parsemée de petits buissons ronds, cette terre maudite, abandonnée, vaincue. Les hirondelles s’élançaient tantôt vers le haut tantôt vers le bas, jusqu’à frôler la terre. Elles étaient noires, et le ciel derrière elles paraissait infini et éternel. La prairie et le ciel étaient comme une image de verre. Dans les bosquets d’aulnes et les orties qui encadraient cette étendue magique traînaient des barbelés rouillés et de vieux poteaux inclinés. Des barbelés, il y en avait partout. Il fallait marcher avec prudence, les orteils recourbés, car dans l’herbe haute, les vieilles clôtures étaient toujours là, à guetter vos pieds, celles des anciens pâturages, des anciens chemins et des anciens domaines. Les abords des tranchées regorgeaient aussi de fils de fer rouillés qui vous menaçaient de septicémie et vous promettaient douleurs et tourments.

J’aperçus ma mère, toujours debout au bord de la rivière. Elle paraissait plate et droite, comme une silhouette de papier découpé. De temps à autre, on la voyait hocher la tête.

Je me retournai et poursuivis tout doucement mon chemin en longeant le champ de pommes de terre de Teiste. Je laissai à ma droite un épais bosquet de prunelliers, derrière lequel se trouvait la ferme, entourée de grands arbres. Au milieu des arbustes s’ouvrait un passage par lequel on apercevait une fenêtre du premier étage. Elle brillait comme une flaque d’huile dans le soleil, avec des reflets bleu-vert. À partir de là, il fallait marcher sans faire de bruit, pour que les chiens n’entendent pas. Droit devant, on voyait déjà les grands sapins de Vanatare. Il fallait traverser le chemin carrossable. On dépassait alors, à droite, une écurie et une longue étable grise. Toutes deux étaient vides, le fumier n’était pas sorti, les portes étaient grandes ouvertes et la caisse basse du puits était obstruée par une couverture de planches. À gauche, à travers les lilas et le jasmin, on pouvait voir la maison. Elle avait été construite à l’emplacement d’une vieille ferme et l’on voyait encore autour d’elle les arbres et les buissons de l’ancienne cour. Sur l’une des marches de l’escalier était gravée une date : 1939. Les loquets de cuivre étaient tout brillants. Les magnifiques parterres de plantes vivaces n’avaient pas encore été envahis par les mauvaises herbes. On trouvait là une profusion de phlox blancs et d’œillets de toutes les couleurs, mais le pavot avait déjà été déterré en cachette et emporté Dieu sait où. Sous la tonnelle de lilas se trouvait une table dont le plateau était formé par une lourde meule. Autour d’elle, des bancs disposés en demi-cercle semblaient encore attendre quelqu’un. Dans la cour, au milieu d’une ronde de pâquerettes, se dressait un mât sans drapeau. Et sur le toit scintillait la pointe dorée d’un paratonnerre. La maison était là comme un cercueil, haute boîte marron munie de poignées brillantes.

Je grimpai sur la pierre des fondations et m’agrippai comme d’habitude au rebord de la fenêtre. Je pouvais voir de là le plancher de la grande salle, sur lequel traînaient d’anciens numéros de La Fermière, toujours les mêmes. La porte entre les deux pièces était ouverte et laissait entrer dans la salle les derniers rayons du soleil. Tout me parut à sa place, rien n’avait changé.

Je tournai le coin du bâtiment et jetai un regard soucieux de propriétaire dans la chambre d’Ärna. Entre les deux vitres gisait toujours le papillon séché, et sur le plancher les chaussures à boutons en toile blanche. Contre le mur, on voyait l’horloge qui battait. Elle pouvait à tout instant se mettre à me battre moi! Juuli – la mère de l’August de Vanatare, qui était aussi la grand-mère d’un Frère de la forêt – venait ici tous les deux jours pour remonter les poids. Il ne fallait pas que l’horloge s’arrête. Si l’horloge s’arrêtait, August périrait en Sibérie. Tout dépendait d’elle, de ses rouages, de ses poids et de ses chaînes. L’horloge pouvait causer la mort d’August, mais elle pouvait aussi avoir pitié de lui et le laisser en vie. La mère d’August n’avait pas le droit d’entrer dans la maison, les biens avaient été confisqués et les portes verrouillées. Mais elle voulait remonter les poids pour sauver la vie de son fils. Alors elle gardait la clef attachée autour du cou, sous sa veste, et regardait toujours timidement d’un côté et de l’autre en ouvrant la porte. Elle craignait le président du soviet local. Mais moi, elle ne me craignait pas, alors même que je restais là sans vergogne à l’observer, pendant qu’elle récitait son Pater, agenouillée sous l’horloge. Elle m’avait même donné une fois un morceau de savon bleu clair fabriqué avant la guerre. Une autre fois, j’avais trouvé moi-même, sous une armoire, un petit livre d’images avec une couverture grise : Hitler – l’ami des enfants.

J’avais regardé les images sous la tonnelle, en attendant le départ de Juuli pour pouvoir fureter à mon aise. En réalité, c’était sa mort que j’attendais, mais je n’avais pas envie qu’elle meure ici, car j’aurais été terrorisée et je n’aurais sans doute pas osé revenir avant longtemps. Je tournais avec application les pages du livre que j’avais trouvé sous l’armoire. Sur les images, je voyais des petites filles en robe blanche dans la maison de campagne du Führer. Par les fenêtres, on apercevait des cimes enneigées, les vases étaient pleins de fleurs, les meubles lisses et magnifiques. Les petites filles avaient sur le visage une expression mêlée de timidité et de coquetterie. Elles léchaient de grandes cuillères de bouillie et poussaient des voitures de poupée sur la pelouse. Elles devaient parfois sentir l’odeur de la veste et des moustaches d’Hitler, et la chaleur de sa peau lorsqu’il se penchait vers elles ou s’accroupissait à leur côté en leur tenant la main. Les filles les plus âgées, qui avaient des nattes blondes et des jupes bouffantes, lui apportaient par brassées entières des fleurs des champs allemandes. Les petits garçons se tenaient en rang et chantaient. Leurs yeux étaient tout brillants. Leurs bouclettes flottaient. Ils portaient de grosses bottines et des chaussettes à côtes. Sous les grands arbres du parc se tenait le Führer en personne. Il restait debout bêtement, comme s’il faisait pipi dans les buissons.

Après le départ de Juuli, j’avais caché le livre entre le mur et les fondations. Je voulais pouvoir examiner encore ces images, mais pas à la maison, car mon oncle aurait certainement dit, en regardant ma mère : « Comment peut-on laisser ces choses-là entre les mains de la petite ! »

Je voulais ouvrir la fenêtre de la chambre d’Ärna et sauter à l’intérieur. Mais si cette fenêtre était facile à ouvrir, je savais aussi qu’elle était difficile à fermer. Je m’étais balancée un long moment sur la bordure de pierre sans parvenir à me décider. J’avais vu de mes propres yeux que Juuli avait pris le savon bleu sous une latte du plancher. Mais je n’avais pas la moindre idée de ce que cette cachette pouvait bien contenir d’autre. J’aurais voulu aller soulever moi-même la latte et regarder ce qu’il y avait dessous. Peut-être des livres d’images? Ou du sucre? Ou des couteaux avec un manche en plexiglas? Ou du papier d’argent?

J’étais trop petite, j’avais du mal à me hisser jusqu’à la fenêtre pour sauter dans la pièce. Mais surtout, j’avais peur. Et si je n’arrivais pas à ressortir? Si je restais bloquée à l’intérieur? Le soleil disparaîtrait derrière l’horizon. J’entendrais le plancher grincer, l’horloge battre. Pendant la nuit, les fils d’August, Harald et Heldur, arriveraient de la forêt en chantant :

Je t’ai quittée, ma tourterelle, 
Et aujourd’hui je suis bien loin. 
Le destin cruel me harcèle 
Et ma douleur n’a pas de fin…

ou:

S’il faut que la vie nous sépare 
Ne disons rien, il est trop tard. 
Quittons-nous sans un « au revoir »…

Tout en chantant, ils me saisiraient par la gorge et me prendraient mon savon, mon livre, mon sucre, mes couteaux et mon papier d’argent. Le Riks de Võtiksaare serait là aussi et observerait la scène avec ses yeux cruels, en tapant du pied en cadence.

L’herbe dans le jardin était haute et humide. Le livre sous le mur devait être complètement trempé. Les phlox et les cassis répandaient une odeur âcre. Le vent et la pluie avaient couché les fleurs, et les grappes blanches me montraient leur visage entre les brins d’herbe. Si je voulais, je pouvais les couper et les jeter. Je pouvais briser les vitres de la maison. Je pouvais en plein jour dévorer des groseilles dans le jardin. La plupart d’entre elles, à vrai dire, je les avais mangées vertes, mais celles qui avaient pu mûrir étaient particulièrement sucrées. Elles étaient grosses, jaunes et molles. Les pommes, évidemment, n’étaient pas encore mûres, car il n’y avait là que des variétés d’hiver : des pommes-oignons, des reinettes jaunes et des rouges acides, qu’on appelait aussi «pommes d’Alexandre ». Je pouvais plier les branches des pommiers jusqu’à ce qu’elles se cassent avec un grand bruit, mordre dans les pommes sans les détacher de l’arbre et recracher aussitôt chaque bouchée, grimper en haut des vieux cerisiers au tronc bas et en briser la cime, si je n’avais trouvé de fruits nulle part ailleurs. En moi s’affrontaient la propriétaire et l’exterminatrice. Je voulais que chaque chose soit à sa place. Je me mettais en colère quand je voyais une vache étrangère attachée à la barrière du jardin ou si je surprenais le bélier de Teiste en train de ronger les branches des cassis. J’avais déjà visité deux jardins semblables et je les considérais tous deux comme ma propriété.

J’avais remarqué quatre autres fermes dans les environs, et j’espérais ardemment qu’un beau jour, leurs occupants seraient emmenés quelque part eux aussi. Dans l’une de ces fermes poussaient des pommiers qui donnaient des fruits exceptionnellement gros et juteux. Dans une autre, la rivière passait juste à côté de la cour, et une barque était attachée sur la rive. Je voulais partir toute seule avec la barque, pour aller me baigner au bord des plages de sable. Au fond du jardin de la troisième ferme, les fraises poussaient en si grand nombre que la terre paraissait rouge. Mais on ne pouvait tout de même pas aller les cueillir sous les fenêtres alors qu’il y avait encore des gens à l’intérieur!

Dans la quatrième ferme, il y avait une armoire avec des portes vitrées et des rayonnages pleins de livres. Dans les tiroirs traînaient de vieilles revues de mode allemandes. Je voulais regarder les livres, surtout ceux que l’on n’aurait pas consenti à me donner autrement. Quant aux revues de mode, j’avais l’intention d’y découper les femmes les plus jolies, pour jouer avec les images derrière le tas de bois.

Le travail et la peine étaient des mots ridicules, une invention de paysans trapus. Est-ce que je travaillais, moi? Est-ce que je me donnais de la peine? Cela ne m’empêchait pas d’avoir des parterres de fleurs, des arbres, des buissons et des baies à volonté.

En plissant les yeux, je pouvais voir le cadran de l’horloge à travers la vitre sale. Un paysage aux couleurs ternes en occupait la partie supérieure. En dessous, dans le cercle des heures, on distinguait les aiguilles noires. Le pendule se balançait solennellement d’un côté et de l’autre. Entre les branches des lilas, l’angoisse suintait, verdâtre, sur deux chaussures en toile tout aplaties.

J’entendis le grincement du seau et vis bouger la tête de ma mère derrière les buissons. Je criai : « Maman, où tu vas? Attends-moi! » et descendis de la bordure en pierre. Ici, il fallait marcher avec beaucoup de précautions, car dans l’herbe traînaient toutes sortes de déchets : des bocaux et des bouteilles brisés, des planches avec des clous rouillés, des pointes de fourches et des râteaux en fer.

Ma mère s’étonna : « Je te croyais déjà rentrée à la maison! »

Je lui répondis, hypocrite : « Je t’attendais. »

Le soleil se couchait et le ciel était rouge. La fumée qui sortait de notre cheminée s’élevait toute droite dans le ciel. La porte était grande ouverte. Ma grand-mère, dans la remise, hachait de l’herbe pour le cochon. Elle portait son tablier d’étoupe et sa veste de coton rapiécée aux coudes. Elle avait encore dix-huit ans à vivre.

Elle n’était allée qu’à Viljandi, à Tarvastu, à Põltsamaa et à Kolga-Jaani. On ne lui avait pas appris l’allemand, et elle ne connaissait que huit mots de russe : « odin », « dva », « kouritsa », « petoukh », « rouski tsar » et « idi sjouda », qu’elle prononçait « idissou taa ».

Elle avait donné au kolkhoze deux vaches, une génisse pleine et un vieux hongre noir. J’essayais de la faire changer. Je lui jetais des manches à balais. Je l’aimais.

Les poules avaient fait caca dans l’entrée et ma grand-mère se fâcha : « Espèces de vilains cocos ! Attendez un peu! »

Lorsqu’elle nous aperçut, elle grommela : « Toujours à traîner, cette gamine! La nuit tombe et elle est encore dehors ! »

Sa voix éraillée, son grand visage et ses cheveux gris me firent penser à cette scène de La Bible racontée aux enfants où l’on voit un personnage donner des coups de bâton contre une pierre et en faire jaillir de l’eau. Dans le ciel passent de très anciens nuages blancs. Le vent fait bouger les pans des tuniques juives. Ces gens qui sont là ne se doutent pas que l’avenir lointain de l’humanité leur réserve de bien mauvaises surprises, qui donneront lieu après coup à des descriptions telles que celle-ci : « Les chambres à gaz pouvaient contenir jusqu’à huit mille personnes. Chaque four pouvait incinérer trois cadavres en vingt minutes. On brûlait les corps en de telles proportions que des flammes sortaient des cheminées. Celles-ci se fendillaient sous l’effet de la chaleur et il était nécessaire de les entourer de cerceaux de fer. »

Je barbouillais les vieilles illustrations austères de La Bible racontée aux enfants avec des crayons de couleur « Spartacus », mais sous les gribouillages on distinguait toujours quelque chose. Je dessinais de longs manteaux ocre sur les hommes à moitié nus et transformais les ailes des anges en ailes d’avions.

Ma grand-mère faisait cuire la soupe de pommes de terre. Ma mère commença à préparer les sorbes. Elle prit plusieurs puisettes d’eau chaude dans la marmite du foyer et les versa une à une sur les baies pour les faire ramollir.

Je retrouvais ces choses qui étaient les nôtres, dans toutes les pièces de la maison : la salle de devant et celle du fond, le vestibule, la cuisine et le garde-manger. Dans la pièce du fond se trouvaient toujours les deux lits en bois, comme si je n’étais pas restée absente longtemps. L’armoire sombre était là elle aussi, de même que les deux tables, la grande blanche avec ses gros pieds, et la petite marron avec ses pieds minces et sa nappe à franges. Sur le mur, au-dessus du lit de ma grand-mère, était accroché le grand miroir qui avait appartenu à la tante défunte et que j’avais toujours vu là. Les murs étaient couverts de patères et de clous, où pendaient des vêtements noirs, bleu foncé ou bruns : manteaux, vestes et jaquettes.

Par la fenêtre du fond, les rayons bas du soleil couchant traversaient les arêtes du miroir et dessinaient un arc-en-ciel sur le mur. Le bleu, le rouge, le vert, le jaune et l’orange s’étalaient dans toute leur splendeur. La lumière était belle. Elle contenait en elle tous les soleils couchants que je devais observer lors de soirs à venir, et tous ceux que l’on avait observés avant moi lors de tous les soirs du monde.

« De mes pauvres yeux fiévreux, j’aperçois le soleil, rouge comme une saga, qui disparaît au loin dans la fumée d’un feu de forêt… » écrivit un jour G. Suits. Était-ce donc celai Cette lumière hautaine, dans notre pièce du fond, nous disait en tout cas clairement, à nous comme à tous les autres, en d’autres lieux et à d’autres époques, que le temps passe et ne s’arrête pas.

Les couleurs montaient sur le mur, comme un cortège de sorcières. Au-dessus de la porte étaient alignés des savons gris fabriqués à la maison. Dans l’armoire, debout sur ses pattes de derrière, se tenait un gros sac blanc rempli de sucre, semblable à un ours polaire. Du sucre, on n’en trouvait nulle part, il fallait l’économiser! Le sac de sucre était fou de moi, il voulait toujours que je vérifie s’il était encore plein ou s’il n’était pas resté ouvert. Jour après jour, je devais me battre contre lui.

Ma mère entra dans la pièce du fond. La porte de l’armoire grinça et le sac fut sorti de sa cachette. Ma mère mesura le sucre avec un litre en tôle. J’humectai mes lèvres avec ma langue, les pressai contre le tas de poudre jaune et avalai les grains qui s’y collèrent. Le froid entrait par la porte ouverte. Du côté de l’étable, on entendait tinter la chaîne de la vache. Sur la table, dans la salle, traînait un livre ouvert : La petite Heidi, avec des feuilles du même jaune que le sucre humide et grumeleux. Les murs de la salle étaient couverts eux aussi de gros clous allongés, à l’extrémité desquels pendaient des fichus et des tabliers, ainsi qu’une scie à bois. Dans le coin derrière l’établi étaient dressées de longues scies passe-partout à lame flexible, qui tintaient doucement quand on marchait. Entre les poutres du plafond, on voyait des peignes de métier à tisser. Les poutres elles-mêmes étaient épaisses et carrées. Tout le plafond était marron, comme elles.

Je suivis ma mère dans la cuisine. La nuit n’était pas tout à fait tombée, mais la lanterne brûlait déjà. Ma grand-mère écrasait dans sa main des pommes de terre bouillies pour la platée du cochon. De la vapeur sortait de la marmite et les murs étaient tout humides. Il y avait cinquante ans que ma grand-mère écrasait ainsi les pommes de terre. La cuisine était une pièce haute et étroite au plafond couvert de suie. Dans l’encoignure de la porte se trouvaient une pelle de boulanger et un balai à four, et sur le mur de longs couteaux pour tuer les cochons. Il y avait aussi un banc pour poser les seaux d’eau, un billot et un lavabo. Et puis encore des étagères recouvertes de papier dentelé, sur lesquelles se trouvaient de vieilles boîtes à bonbons rouillées contenant des graines de cumin, des feuilles de menthe et du tilleul. Et enfin, une fenêtre à deux carreaux et un sol froid en ciment.

Les machines à laver la vaisselle, les réfrigérateurs, les carreaux de faïence bleu clair ou blancs, les tables en formica, les tabourets à pieds fins, le pain grillé, le jus d’orange et les œufs à la coque du matin se trouvaient seulement à quelques centaines de kilomètres de nous, effrayants et presque impossibles à imaginer. Il y avait quelque part des gens qui épluchaient les harengs avant de les manger. Ils ne pouvaient pas avaler la peau et les arêtes, pensez donc! Quelque part, l’eau coulait déjà dans les baignoires. C’était l’heure pour les enfants d’aller se coucher. Les miroirs se couvraient de buée. Les épaisses serviettes de bain attendaient sagement sur leur crochet. Les lits étaient faits. On mettait les chemises de nuit aux enfants. Et cela n’avait rien à voir avec la robe rouge dont on m’affublait pour la nuit : une vieille robe qui avait appartenu à la fille de Juhan, le patron du magasin, et qui était devenue trop petite pour elle. Mais tout le monde sait ce qu’est une chemise de nuit.

Peut-être baignait-on aussi des enfants, au même moment, à Sarkanarmijas iela et sur l’avenue de la Liberté, mais à Lönnrotinkatu et à Valhallavägen cela ne faisait aucun doute. La même lumière rouge et froide au-dessus de centaines de milliers de maisons. La verdure qui s’assombrissait. Un soir du mois d’août 1950.

Ma mère versa le sucre dans la marmite et remua les baies avec une vieille cuillère en bois toute râpée. Ma grand-mère rentra de la cour et dit : « Le brouillard est froid ce soir. Qui sait si les feuilles des pommes de terre ne vont pas geler? »

Je portai dans la salle les assiettes à soupe et les cuillères. Ma grand-mère tira les rideaux devant les fenêtres et alluma la lampe à pétrole. D’habitude, on n’allumait pas les lampes en été (qui allume la lampe en été n’aura point d’herbe dans son pré!), mais maintenant il faisait noir, le repas avait été retardé. Ma grand-mère apporta sur la table la soupière, les assiettes de petits harengs salés, un demi-pain, les couteaux et les cuillères. Le chien aboya dans la cour. Mon oncle était de retour. Je courus dans le vestibule en tapant des pieds sur le plancher. Il y avait une étrange odeur.

« Qu’est-ce que ça sent, ici? » demanda mon oncle en ouvrant largement la porte.

Ma grand-mère croisa les mains sur son ventre pardessus son tablier et jubila d’une joie maligne : « Elle est en train de rater sa confiture ! Ça sent le brûlé dans toute la maison ! »

Cela me porta un sérieux coup. Cela voulait dire que la confiture de ma mère avait brûlé au fond de la marmite et que le sucre était gâché. La lanterne pendait à son crochet sur le mur de la cuisine. Des rayons de lumière jaune tombaient tristement dans la marmite dont ma mère raclait le fond avec la cuillère. Nous nous tenions à la porte, mon oncle, ma grand-mère et moi. Tout était silencieux. Un gros papillon de nuit volait autour de la lanterne.

Comme les sorbiers étaient loin à présent! Comme la prairie devait être vide! Où pouvait-on trouver du sucre? Était-ce du sucre d’avant la guerre que nous avions? Quel sucre était-ce là? Le monde s’effondrait. Je n’aurais donc pas de bonne confiture épaisse. Tout était de la faute de ma mère.

« Maman, c’est de ta faute ! » lui dis-je méchamment. « Tu entends, maman, de ta faute ! » Je m’approchai de la cuisinière et poussai ma mère de toutes mes forces. Cela voulait dire : « Maman, c’est de ta faute si j’ai des os, du sang, des viscères et de la chair!» «C’est de ta faute, maman, si j’ai peur des avions!»

Les autres étaient passés dans la salle et mangeaient bruyamment leur soupe. On avait dû jeter un os au chien, car on l’entendait ronger quelque chose qui craquait sous ses dents. Ma mère s’assit sur le billot et se mit à pleurer. Elle avait le dos voûté et se balançait obstinément d’avant en arrière. Je ne l’avais pas vue souvent pleurer. Elle avait la bouche tordue et le visage tout rouge. La cuillère tomba dans la cendre et y resta. Ma grand-mère cria depuis la salle : « Venez donc manger! Qu’est-ce que vous fabriquez là-bas? »

Mon oncle grommela : « Fiche-leur donc un peu la paix ! Elles savent bien que le repas est servi ! »

Ma mère reniflait : « Oh mon dieu, mon dieu… quatre kilos de sucre… » La flamme vacillait et le papillon de nuit bourdonnait autour de la lanterne. La cuisine était plongée dans la pénombre.

Je voulais manger. Je voulais du pain et de l’épaisse soupe de pomme de terre et de gruau. Je me faisais pitié à moi-même, mais je ne pouvais pas quitter la cuisine. Je devais rester vigilante. Quelque chose d’autre allait peut-être se produire. Ma mère allait peut-être prendre à nouveau du sucre et le laisser brûler si je ne l’en empêchais pas. Ou peut-être une flamme bleue allait-elle soudain jaillir de la marmite et un petit bonhomme gris apparaîtrait pour exaucer le vœu le plus cher de ma mère. Elle demanderait quatre kilos de sucre et tout serait à nouveau pour le mieux.

L’ombre de ma mère se balançait près du plafond. Il ne se passa rien. J’implorai : « Maman, viens, on va manger! »

Ma mère se moucha dans son fichu mais ne se leva pas. Elle me dit d’un air buté : « Tu n’as pas un peu fini de me tourner autour! Vas-y donc, toi, si tu veux!»

Dans la salle, Tommi dormait sous la table. La soupe fumait encore, mais de façon presque imperceptible. Ma grand-mère serra la miche de pain contre sa poitrine et coupa un quignon assez épais qu’elle poussa vers moi en disant: «Tiens, c’est pour toi!»

Ma grand-mère était toujours assise en bout de table. Elle enlevait la croûte du pain car elle n’avait plus de dents. Elle avait eu sa ration de peines, et maintenant elle voulait pouvoir manger en paix. Au printemps, elle avait planté du muguet et des fougères près de la tombe du grand-père, où sa place était déjà réservée.

Peut-être pressentait-elle qu’un jour d’août 1978, un coucher de soleil rouge sombre flamboierait entre les grands arbres du cimetière de Viljandi, sur la route de Riga, et que cette lumière se réfléchirait sur une chapelle basse blanchie à la chaux et sur le mur de briques entourant les vieilles tombes du manoir. Devinait-elle aussi que le bocal en verre, à nos pieds, serait rempli de banales fleurs jaunes, et que la croix marron sur sa tombe serait déjà pourrie? Ce jour-là, ma mère, avec ses cheveux fraîchement bouclés, m’avait demandé doucement : « Est-ce que tu te rappelleras, maintenant, où se trouve la tombe de ta grand-mère? » Plus loin, dans les coins sauvages du cimetière, résonnaient des éclats de voix : les clochards et les ivrognes étaient déjà là. Personne ne me mettra plus en garde contre la fin du monde : je peux aujourd’hui mentir, découper des images dans les livres, utiliser les belles taies d’oreiller en guise de torchon, jeter de la nourriture, escroquer mes amis, frapper un animal sans défense avec un bâton, me moquer des autres ou donner une pierre à qui me demande du pain.

Ma grand-mère suçait la moelle. Elle avait de grandes mains et le coin de son fichu se dressait au-dessus de son front. Son visage apparaissait au milieu du fichu comme à travers la fenêtre en ogive d’une église. Derrière elle miroitaient encore les années 1900-1910. Elle aussi, alors, avait un corsage blanc, deux rubans en velours marron au bas de sa jupe et les cheveux bouffants sur le haut de la tête.

Au-dessus de son nez se trouvaient trois rides verticales. Elle mastiqua longuement son morceau de pain. Je l’avais vue jurer, maudire, plaisanter. Maintenant, elle parlait avec mon oncle des affaires du kolkhoze. De temps à autre, elle s’énervait et son visage devenait tout rouge. Elle frappait alors contre la table avec le manche de son couteau : « Ah, espèces de vilains cocos ! Vous n’avez pas fini d’avoir faim ! »

Cela pouvait s’appliquer aux vachères qui jetaient les cadavres des veaux dans les fossés, mais aussi aux céréales qu’on avait laissées pourrir en gerbes. Peut-être même le foin avait-il chauffé dans les meules. Tout était possible.

Mon oncle coupa du lard sur son pain. C’était un homme solide avec un visage rouge, des dents blanches comme la neige et des moustaches pâles. Son crâne était tout brillant. Il avait perdu ses cheveux à la guerre et portait la plupart du temps une casquette grise relevée sur le devant. On disait parfois : « Hans est à Latiku pour tuer le cochon », ou : « Hans est à Pajusi pour tuer le veau », et quand il rentrait, mon oncle avait du sang sur ses vieux vêtements et portait sous le bras un paquet de viande fraîche enveloppée dans du papier journal.

Dans la salle, contre le mur au bout de l’établi, se trouvait son armoire. Il l’avait fabriquée lui-même avant la guerre. Elle était marron foncé. À l’intérieur, il y avait des peaux à chaussures, des poinçons, de la poix et du fil de poix, un morceau d’alun bleu clair au goût acide, des clous de cordonnier, des clous ordinaires et un couteau avec un manche en plexiglas qu’il avait fabriqué lui-même. Le manche était transparent et décoré de bandes rouges. On aurait presque eu envie de le sucer, tant il faisait penser à un gros bonbon ! Il y avait aussi des embauchoirs qui ressemblaient à de vrais pieds, jaunes et osseux, et dont la présence me rendait cette armoire très antipathique. Sur l’étagère du haut se trouvait une tondeuse avec laquelle on pouvait se raser complètement la tête. Elle brillait, et ses deux poignées ressemblaient à des pattes. Les rasoirs, quant à eux, avaient un manche en os couleur crème. Quand on ne s’en servait pas, la lame fine restait cachée à l’intérieur du manche. Mon oncle était un habile aiguiseur de rasoirs. Il savait aussi aiguiser les faux, les haches et les scies. À moi, les couteaux essayaient toujours de me couper un doigt, et les scies me dégringolaient sur le dos à grand fracas. Mais mon oncle, lui, mettait le rasoir tout près de sa gorge et le rasoir obéissait, il ne lui tranchait pas les veines du cou. On aiguisait les couteaux, on affûtait les haches, on redressait les dents des scies et on émoulait les faux. La pierre à aiguiser se trouvait aussi dans l’armoire de mon oncle. Sur le devant étaient posées ses pipes. Deux courtes pipes épatées, avec un anneau de cuivre autour du tuyau. Les pipes sentaient la pipe et étaient toutes noires à l’intérieur. Au bout du tuyau, on voyait les marques laissées par les dents de mon oncle. C’étaient des pipes de valet de ferme.

Le grand-père de mon oncle était serf. Quant à mon oncle lui-même, à vingt ans il fabriquait déjà de solides charrettes et mettait de l’argent de côté. Lorsqu’il revint à la maison après la guerre, plein de poux et les pieds tout gonflés dans ses bottes, ce fut moi qu’il rencontra la première.

Les pipes de mon oncle étaient méchantes et serviles. Dès que vous leur tourniez le dos, elle se jetaient sur vous et vous mordaient les mollets.

Je mangeais ma soupe voracement en gambillant sous la table. Plus c’était bon, plus le mouvement de mes jambes était ample et énergique.

Mais c’était rarement bon. Soit parce que la vache était pleine – il fallait alors se contenter de gruau cuit à l’eau, soit parce que les réserves de viande étaient épuisées avant le printemps, soit encore parce qu’il fallait garder les pommes de terre pour les semences. Mais parfois, quand on tuait le cochon, on faisait bombance – on préparait un gros plat de viande bien grasse avec des rutabagas. De cela, je n’en mangeais pas. Je boudais toute seule dans mon coin. Et à chaque fois, ma grand-mère s’étonnait : « Mais qu’est-ce qu’il lui faudrait à cette petite, si elle refuse de manger des choses aussi bonnes ! »

Je criais : « De la viande d’homme ! » et partais d’un grand éclat de rire. Je pouvais d’un seul mot faire naître la colère ou l’effroi sur le visage des autres et provoquer de terribles complications.

Les mouches languides bourdonnaient au plafond. Ma mère faisait du bruit dans la cuisine. Moi, je somnolais, repue et brisée de fatigue. Je regardai tout de même attentivement autour de moi, mais il n’y avait rien dans la salle qui pût me faire peur avant que j’aille me coucher. L’armoire marron était fermée, les pipes étaient invisibles. Dans la pièce du fond, chaque chose était à sa place, et il n’y avait rien de bien effrayant. Dans la salle, en revanche, sous le portemanteau, étaient rangées les bottes vernies de mon oncle, qui me paraissaient hautement suspectes.

Soudain, ma cuillère s’immobilisa, tout mon corps se raidit et je restai figée sur le banc, droite comme un i, la bouche entrouverte. Sur l’établi était assise ma poupée Mann, qui me faisait peur le soir. Cette Mann était terriblement vieille, elle avait au moins cinquante ans, peut-être même plus. Elle était vêtue d’une robe de laine bleu foncé avec un parement rose sur la poitrine. La robe était beaucoup plus récente et ce n’était pas la sienne. Elle était trop large pour elle, mais Mann, ainsi vêtue, ressemblait tout de même à une vieille femme qu’on aurait affublée d’une robe de poupée. Son corps, sous la robe, était recouvert d’un tissu sale à rayures noires et grises. Ses bras et ses jambes pendouillaient mollement : il n’y avait absolument rien à l’intérieur. Son torse, en revanche, était rembourré avec des algues, du moins c’était ce qu’on disait. Les mains, les pieds et la tête étaient en pierre.

Le mot « pierre » signifiait en pratique que l’on pouvait frapper la tête de Mann contre n’importe quoi, par exemple contre le poêle, elle ne se cassait pas. Quand on la voyait, on avait envie de l’empoigner par les pieds et de lui frapper la tête contre le mur. Pendant cinquante ans, les petites filles de la ferme lui avaient fait subir ce traitement, et elle avait résisté, elle était arrivée jusqu’à moi, avec ses cheveux de pierre (qui étaient censés être châtains et bouclés) et son œil marron (l’autre œil était complètement effacé). Elle n’avait plus de nez, et là où avaient dû se trouver autrefois des joues roses et charnues dans le style Art Nouveau, on ne voyait plus désormais qu’une masse grise pleine de petites entailles. Elle avait peut-être la tête couverte de poux. On l’aurait volontiers imaginée en train de mendier, de fouiller les poubelles ou de s’enivrer à longueur de journée. Elle ressemblait davantage à une vieille femme pouilleuse qu’à un jouet pour enfant.

Et il y avait effectivement dans la pièce du fond, rangé dans un tiroir de la table, un livre allemand où j’avais découvert une vieille femme un peu dans le genre de Mann. L’image représentait la Mort, qui se promenait vêtue d’une robe ample, une faux sur l’épaule. Il ne fallait pas regarder cette image, ni toucher au livre. Il appartenait au directeur de l’école, qui avait été déporté. Ma grand-mère le conservait précieusement. Si le directeur revenait un jour de ces terres étrangères, une surprise l’attendrait dans son pays : un objet qui venait de chez lui, même si ce n’était rien de plus qu’un livre avec une image de la Mort.

Je m’écriai : « Mann est encore dans la pièce ! Grand-mère, mets-la dans le tiroir! »

Les genoux de ma grand-mère craquèrent lorsqu’elle se leva. Sans dire un mot, elle alla près de l’établi, prit Mann sous son bras, débarrassa la table et fit sortir le chien.

Ma mère avait nettoyé la marmite et était en train d’essuyer le plancher de la cuisine. Ses yeux paraissaient gris et son visage était figé. Elle accusait la marmite et la cuisinière d’avoir brûlé le sucre.

Ma grand-mère m’ordonna : « Va te coucher, maintenant ! »

Ma mère versa de l’eau tiède dans une cuvette et posa celle-ci par terre devant la porte du four. Je m’assis sur le billot et trempai mes pieds. Je barbotai un moment puis réclamai : « Une serviette ! Donnez-moi une serviette ! »

Ma mère apporta un savon gris et me savonna les jambes. Elle les sécha dans un vieux tablier multicolore que nous utilisions en guise de serviette. Lorsque je fus enfin libre, j’allai aussitôt me glisser entre mes draps dans la pièce du fond. Le foin crissait dans le matelas récemment rembourré. En guise de chemise de nuit, il fallait enfiler une vieille robe. De façon générale, nous utilisions toujours une chose à la place d’une autre. A la place de la serviette, un tablier; à la place de la chemise de nuit, une robe; à la place des chaussures, des caoutchoucs; et à la place d’une vraie poupée, Mann.

Mon oncle fit grincer son lit en allant se coucher. Ma grand-mère rentra de la cour et mit le crochet à la porte. La lune claire illumina la pièce comme elle ne l’avait plus fait depuis longtemps. Un objet blanc flottait au coin du poêle : le fichu de ma mère accroché à la plaque d’obturation. Les jambes me démangeaient et je devais sans cesse les remuer sous la fine couverture rouge : mes os s’allongeaient, mon squelette grandissait sans cesse.

Dehors brillait un chaud soleil d’été – le rêve des gens du Nord. L’herbe et les buissons, couverts de rosée, étincelaient de mille feux, comme les perles, les diamants et les brillants dans les rédactions de l’école primaire. Je sortis de la maison et restai debout en haut de l’escalier. Un sourire illumina mon visage. Ma grand-mère revenait de l’étable avec des œufs dans son tablier. « Grand-mère, tu as trouvé le nid de la poule! » m’écriai-je en palpant les œufs. « Est-ce qu’il était dans le râtelier, dis, grand-mère? »

« Penses-tu, pas dedans ! Cette friponne était allée se fourrer tout à fait en dessous », m’expliqua-t-elle. Depuis quelques semaines, ma grand-mère et moi suivions la poule rousse à la trace, sans parvenir à trouver où elle pondait ses œufs. Et aujourd’hui, enfin, le nid était découvert. Sous le râtelier, pensez donc!

La poule rousse s’appelait Hérode. Elle m’avait été donnée par une vieille dévote qui habitait très loin dans la forêt et qui était venue féliciter ma mère de ma naissance alors que j’avais déjà quatre ans! Comme la poule rousse était grosse et méchante et qu’elle tuait ses petits, la vieille lui avait donné le nom du roi infanticide de la Bible. À peine me l’avait-on offerte qu’elle s’était aussitôt ruée sur moi pour me frapper avec le bout de ses ailes. Pendant un an, elle m’avait arraché des mains toutes mes tartines et avait passé son temps à me piquer les mollets jusqu’au sang. Elle ressemblait vraiment à un aigle, c’était la terreur des petits oiseaux. On ne l’imaginait pas en train de picorer des miettes de pain ou une banale purée de pommes de terre, mais plutôt de la viande crue ou du foie ruisselant de sang.

En réalité, on m’avait offert deux poules, Hérode et Tuiu. Hérode était rousse, avec des ailes courtes, une petite crête, de grosses cuisses et de longues pattes. Elle avait les yeux jaune clair, le bec recourbé et des narines exceptionnellement larges. Tuiu était noire, avec une épaisse crête rouge et de petites pattes. C’était un cadeau de ma grand-mère. La poule Tuiu m’avertissait du danger lorsqu’elle apercevait dans le ciel une corneille, un faucon ou un avion. « Prroot! Prroot! » faisait-elle alors.

Je cueillis un à un les gros œufs bruns dans le tablier de ma grand-mère et les déposai dans le panier allongé qui se trouvait sur le banc à côté de la porte. « Où est maman? » demandai-je.

« Elle est allée à Kõliniit mettre les foins à sécher. Regarde comme le soleil chauffe bien aujourd’hui. »

Cela voulait dire que ma mère était en train de marcher dans la prairie, un râteau à la main, et repêchait le foin mouillé qui flottait entre les mottes. On avait fait si peu de foin, cette année-là, que la moindre poignée était précieuse. Ma grand-mère m’expliqua : « J’ai déjà donné à manger au cochon. Je crois que je vais aller la rejoindre. » Puis elle demanda : « Tu viens avec moi ou tu restes ici? Si tu restes, tu prendras du lait dans le bidon. Je te mettrai un bout de pain sur le banc, sous une bassine, pour que les poules ne puissent pas le chiper. Mais si tu viens, il faut mettre le lait dans une bouteille. »

Je répondis rapidement : « Je préfère rester ici. » Je n’avais pas la moindre envie d’aller dans la prairie. Il n’y avait rien à faire là-bas. On n’y trouvait que de l’eau clapoteuse et des mottes de terre instables. La seule distraction possible consistait à faire rouler des baies de bourdaine sur une grande pierre plate.

Ma grand-mère alla dans le garde-manger et en revint avec Mann : « Tiens, prends ta poupée ! Et ne va pas encore courir n’importe où ! »

Lorsqu’elle ferma à clef la porte de la maison, Tommi quitta sa cachette sous le hache-paille et sortit de la remise, grand, roux, les oreilles pendantes. Il se mit aussitôt à faire des bonds autour de ma grand-mère. Tommi avait souvent mal aux oreilles. Dans ces moments-là, il tenait sa tête de travers et se frottait les oreilles par terre en gémissant. Il fallait l’appeler : « Tommi, gentil chien, viens ici ! » en veillant à prononcer les deux derniers mots d’une voix très douce et en se donnant de petites tapes sur les cuisses. Le mot « gentil » pouvait être prononcé normalement, mais il fallait laisser traîner la voix sur le mot « chien », sinon Tommi ne réagissait pas. Il avait les pattes arrière si poilues qu’en le regardant de dos on avait l’impression qu’il portait un pantalon corsaire. Quand vous réussissiez à le faire bouger, il venait vous pousser la main du bout de son museau, comme font toujours les chiens. Vous pouviez alors lui passer une culotte rose en tricot, lui enfiler un maillot à jarretelles et le faire danser tout autour de la pièce, ou lui donner à flairer une mixture pharmaceutique, ou encore gratter une allumette juste au-dessous son nez. De temps à autre, il fallait l’appeler à nouveau : « Tommi, gentil chien, viens ici ! Allons, viens ici!» et Tommi revenait.

Ma grand-mère s’empara d’un râteau et eut bientôt franchi le portail. Tommi courut devant elle, il se retourna pour voir si elle suivait bien et se mit à remuer la queue.

Je restai seule dans la cour. Qui aurait pu croire qu’il avait plu hier encore? Aujourd’hui, l’air était tout vibrant de chaleur et de gros bourdons bourdonnaient dans les fleurs d’aconit. Il était facile de les attraper. Lorsque le bourdon s’enfonçait dans la fleur en ronronnant gentiment, il suffisait de fermer la corolle en la serrant entre le pouce et l’index. À l’intérieur se faisait aussitôt entendre un vrombissement furieux. On pouvait alors laisser la fleur se rouvrir, l’insecte bombinant s’en extrayait péniblement à reculons, puis s’envolait.

Les aconits aux fleurs bleu sombre se tenaient bien sagement en rang sous la fenêtre. Avec leurs fleurs, on pouvait faire des coiffes pour mettre sur les capsules de pavot. Elles se changeaient ainsi en nonnes ou en infirmières. L’aconit était une fleur intéressante. Je la tenais en très haute estime. À côté se trouvaient des phlox blancs et roses. Ils dégageaient un parfum douceâtre et excitant qui me rappelait confusément quelque chose, sans que je parvienne précisément à savoir quoi. En passant devant eux, je faisais toujours : « Pfouh ! » Les pâquerettes, en revanche, je ne pouvais pas les supporter. On les appelait aussi des « marienploumes ». Elles n’avaient aucun parfum, juste une tige basse et charnue avec une fleur bouffante, un point c’est tout.

Les fleurs veillaient sur la maison et faisaient la fierté de ma grand-mère. Toutes leurs racines étaient passées entre ses mains. Les larges mains rouges de ma grand-mère ameublissaient la terre, l’été, et alignaient les pierres en bordure des parterres.

Certaines fleurs, on les cultivait à partir des graines. Ma grand-mère avait donné elle-même un nom à plusieurs d’entre elles. Les fleurs à clochettes blanches qu’elle avait reçues de la Linda de Vanatare, elle les appelait des «fleurs de Linda». Les soucis étaient des « griffes de faucon », car les graines de soucis devaient ressembler à des griffes de faucon. Il y avait aussi une fleur qu’elle appelait le « miracle américain ». Pourquoi « miracle » et pourquoi « américain », je ne l’ai jamais su. C’était d’ailleurs une plante assez pitoyable. Ses feuilles avaient de longs pétioles minces et des limbes qui ressemblaient à des feuilles d’aneth. Au bout de la tige, il y avait des fleurs roses, blanches ou rouge sombre, avec des pétales très minces. Ma grand-mère l’aimait bien. On la semait au milieu des choux et des pommes de terre, comme le pavot.

Les fleurs de pavot exhalaient un parfum capiteux, et au fond de chacune se trouvait une tache noire -l’empreinte digitale de quelqu’un, mais de qui? L’odeur du pavot se mêlait à celle des mauvaises herbes et des fanes de pommes de terre. À cela s’ajoutait encore le goût des pommes vertes et des pois gourmands, et la terre, et le soleil.

Le tremble bruissait près de l’étable et les poules prenaient un bain de boue sous les feuilles de rhubarbe. À travers les orties, on apercevait les lattes de la clôture, semblables à de longs traits gris. Le houblon, à côté du portail, s’élevait jusqu’au ciel en grimpant le long de hautes perches. (Perches à houblon, sarments de houblon, tout houblonnait dans la houblonnière !) Aux longs clous rouillés plantés sur un mur latéral de la maison étaient accrochés des râteaux et des fers à cheval, ainsi qu’une longe pour la vache.

Je n’aimais pas la maison lorsque j’y étais seule. J’avais l’impression qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur, en train de regarder par la fenêtre. J’ordonnais toujours que l’on ferme la porte à clef et je restais dans la cour. Dans la salle, le plancher craquait. La porte de l’armoire s’entrebâillait toute seule et laissait voir la poignée brillante du parapluie. Dans le coin derrière l’armoire, on avait vu le grand-père mort : une forme nébuleuse qui s’était dispersée dès que ma mère, alors âgée de dix ans, avait pointé le doigt dans sa direction. D’une manière générale, il valait mieux se tenir à distance de la maison lorsque les autres n’y étaient pas. Heureusement que l’on fermait la porte à clef!

Écartant les branches des cassis, je me glissai entre les plates-bandes. J’y découvris quelques concombres aux aguets sous les feuilles charnues, à la manière des poissons dans la rivière, longues formes au dos vert sombre et au ventre blanc. Certains jetaient des reflets dorés, comme des carassins. Les choux écartaient leurs feuilles et les piérides batifolaient au-dessus des plates-bandes. De lourdes gouttes d’eau claire brillaient comme du mercure sur les feuilles bleutées des choux. Au moindre mouvement, elles roulaient aussitôt à terre. Des buissons de cassis montait un parfum âcre qui se mêlait à celui de l’aneth et annonçait qu’on allait bientôt mettre les concombres à tremper. Le coq se faufila en solitaire sous les buissons, renversa sa tête en arrière, ferma les yeux et commença à picorer des baies sur les branches les plus basses. Le coq aimait le sucré. Dès que l’on touchait un buisson, des baies tombaient par terre. Les grains de cassis, on les mettait habituellement en bouteille pour l’hiver, comme les myrtilles. On ne gaspillait pas du sucre pour ces choses-là.

« C’est une baie qui est déjà sucrée!» disait-on.

« Le cassis est le raisin du Nord », déclarait mon père.

Je demandais aux étrangers : « Quel est le raisin du Nord? » et je répondais moi-même : « Le cassis ». J’avais aussi une question de rechange : « Quel est le perroquet du Nord?» Réponse: «Le bouvreuil».

Je sautai par-dessus le fossé bas et étroit que l’on avait creusé autour du potager afin que l’eau s’en écoule, car la terre, au-dessus de la couche d’argile, était peu profonde et imbibée d’eau. Parfois, on ne pouvait pas planter les pommes de terre avant le mois de juin, car le sol était trop mou pour porter un cheval.

Je me tenais maintenant derrière les ruches, sous les tilleuls. Là poussaient le raifort et la ciboulette, la rhubarbe et le chardon. Les trois ruches étaient alignées côte à côte : de vieilles ruches grises, au toit couvert de carton goudronné. Deux d’entre elles abritaient d’importantes colonies. La troisième restait vide. Mais cette ruche vide n’était pas vraiment vide. De temps en temps, mon oncle venait en soulever le toit. Il passait la main entre les rayons moisis et palpait quelque chose à l’intérieur. À présent, j’avais bien l’intention de regarder de quoi il s’agissait.

Près de la ruche, une petite bande de terre était couverte d’herbes hautes. De longues tiges durcies de fléoles et d’agrostides entouraient la planchette d’envol, où un gros lézard gris se chauffait au soleil. Ses yeux brillaient, ses courtes pattes étaient largement écartées et sa queue épaisse couverte d’écailles disparaissait dans le trou noir. Je respirai profondément. Ma nuque était raide, mes sourcils froncés. J’avais très peur, mais je tapai violemment du pied contre le sol, et des frissons me parcoururent le dos. Le lézard se faufila à l’intérieur de la ruche. Que fallait-il faire maintenant? Je devais me mettre en quête d’une arme. Il fallait tuer le monstre, occire le dragon-lézard. J’allai chercher un vieux râteau cassé contre le mur de la remise et commençai à en donner de grands coups sur les parois de la ruche. J’avais tellement peur que je frappais de toutes mes forces. Le lézard devait courir dans tous les sens entre les rayons, car on entendait un grand vacarme à l’intérieur. Chaque fois que le bruit recommençait, je faisais un bond en arrière. Il me semblait qu’à tout instant, une voix pouvait se frayer un chemin entre mes dents et ma langue, pour pousser un hurlement de désespoir, et qu’en entendant cela j’allais laisser tomber le râteau et m’enfuir à toutes jambes.

Mes yeux devinrent comme du verre. Je me tenais aussi loin que possible de la ruche, le corps penché en avant, les cheveux dans les yeux, frappant de toutes mes forces avec le râteau contre les parois, le toit et l’entrée. Finalement, le lézard se glissa hors de la ruche. Je jetai le râteau par terre et fis un bond en arrière en poussant un grand cri. Le lézard, lisse, gris et plat, fila tout droit vers la carriole renversée. Il aurait dû se déplacer beaucoup plus vite, suffisamment vite pour que l’on ne puisse pas savoir où il se trouvait ni où il s’enfuyait. Mais pour une raison mystérieuse, il restait parfaitement visible dans l’herbe, semblable à un crocodile mécanique en fer-blanc. Queue traînante et tête dressée.

J’étais une enfant courageuse, j’avais fait fuir le lézard. Maintenant, je devais recevoir ma récompense. J’essayai de soulever le toit de la ruche, comme j’avais vu mon oncle le faire. Il avait l’air tout petit, mais il était aussi lourd que le toit d’une maison. Mes mains ne parvinrent pas à le retenir et il tomba par terre en glissant le long de mon ventre.

Je n’osai pas enfoncer la main entre les larges rayons moisis. Et s’il y avait encore un lézard ? Ou un gros scarabée noir?

J’écartai les rayons avec le manche du râteau, et au fond de la ruche, au milieu de la sciure et des ailes d’abeilles qui brillaient sur le plancher, je découvris une chose étroite et allongée enveloppée dans du papier journal. Oubliant les lézards et les teignes qui rongeaient les rayons, je me haussai sur la pointe des pieds et enfonçai le bras aussi loin que je le pus. Lorsque l’or, les diamants ou la pierre philosophale sont ainsi à portée de main, le héros ne pense pas à ses chiens ou à ses chevaux, il ne se soucie plus des femmes ni des enfants et oublie même la faim qui le tenaille. Mes jambes se balançaient en l’air et le rebord mince et tranchant de la ruche me sciait douloureusement le ventre. Je sentais l’odeur de la propolis. Des fourmis noires couraient le long du journal jauni. Le papier rendu mou par l’humidité ne faisait pas le moindre bruit, les feuilles sur les arbres ne frémissaient pas, les grillons ne stridulaient pas et les poules se taisaient. On n’entendait ni ne voyait rien.

Le papier contenait apparemment un objet lourd et étroit, mais je le tenais solidement en main. Je laissai tout en plan, le râteau comme le toit de la ruche, et allai me réfugier dans un endroit sûr, entre les buissons de cassis et les dahlias. Là, sur le sol, j’avais laissé mes empreintes, les longs cheveux brillants accrochés aux branches des cassis provenaient de ma tête, et sur un bout de planche traînait un harmonica rouillé qui était plein de ma salive. Pouvait-on imaginer meilleur endroit pour libérer en toute sécurité des forces étrangères?

À l’intérieur du papier, je découvris une longue lame froide, un véritable instrument de boucherie, tout lisse, avec un bout noir comme de la suie. Au milieu était creusé un sillon rectiligne. Je savais parfaitement pourquoi il y avait une rainure dans les couteaux pour tuer les cochons. La lame s’enfonçait ainsi plus facilement dans la gorge, le sang s’écoulait le long de la rainure jusque dans la bassine. Mais si les couteaux à égorger étaient gros et niais et avaient l’air de porter de longues culottes blanches, celui-ci au contraire était malin, froid, et portait une veste cintrée en cuir. Mais s’agissait-il vraiment d’un couteau?

Je me trouvais soudain plongée dans une bien ténébreuse histoire. Ici même, dans notre cour, entre les cassis et les concombres, sous le regard des poules. Comme ça, d’un seul coup! La poupée Mann, ma grand-mère pouvait la mettre dans le garde-manger pour la nuit, et les pipes restaient tranquillement à leur place dans l’armoire. Les pipes et Mann me faisaient comprendre clairement que je n’étais encore qu’une enfant, une gamine. Mes frayeurs étaient mon privilège. Mais maintenant, que devais-je faire? Je pouvais toujours me mettre à crier : « Les nonnes, les moines, le pharaon ! » Je pouvais taper du pied par terre et exiger : « Alors, ça vient ! » Je pouvais me réciter une comptine tirée d’un livre pour enfants :

Adieu, adieu, Rosalinda! Car ta peau bientôt se vendra. Tu finiras gant ou parure Posée dans quelque devanture.

Mais dans le cas présent, cela ne m’aurait pas été d’un bien grand secours. Car ce qui se passait ici n’obéissait pas aux mêmes règles. C’était quelque chose de tout à fait différent. Et ce que j’éprouvais n’était pas une petite peur avec laquelle on pouvait faire l’intéressante. Devant moi, posée sur la terre boueuse, se trouvait tout simplement une vieille baïonnette allemande. Ramenée de quelque lointain champ de bataille.

De la terre montaient des colonnes de brume qui s’élevaient lentement dans le ciel. Le soleil disparaissait et réapparaissait. Le brouillard emplissait le chemin et la lumière le traversait. Elle faisait défiler devant mes yeux des images que j’avais vues dans les Anciennes légendes du peuple estonien : une vieille hutte finno-ougrienne d’où montait une fumée droite, des châteaux qui flottaient dans les airs, un jeune pâtre assis sur une pierre, la tête dans les mains, en proie à de sombres pensées, et un grand diable dont la silhouette noire se dressait au milieu des champs et des forêts.

Je poussai du bout du pied la lame brillante, la pris dans mes mains et jouai un instant avec, en caressant son extrémité lisse. Puis je l’enveloppai à nouveau froidement dans son papier.

Cela ne m’appartenait pas.

Ce qui m’appartenait, je devais le pressentir pour la première fois un jour d’hiver de 1964, à Tartu, alors qu’une tempête de neige balayait les rues gelées et qu’une épaisse fumée âcre s’amassait au plafond du café-restaurant « La Victoire ». À l’une des tables, contre un mur, était assis le poète estonien Alliksaar, comme l’âme de cette journée trop vite éteinte. Il était accoudé sur la table, la tête dans les mains, et avait devant lui plusieurs assiettes de soupe de pois. Sous le plafond enfumé défilaient pour lui toutes les villes du monde. Il regardait droit devant lui et écrivait avec un crayon pointu sur une feuille de papier jaune : « Terrible est la distance entre ce qui arrive et ce que je désire. »

Ses yeux marron au regard franc couraient le long des lignes, et l’ombre de sa main semblait faire corps avec la feuille.

Ce qui m’appartient, c’est la parution des livres Lever l’ancre et Reviens toujours à mes joies, les journaux et les nouvelles du mois d’août 1968, et la note au gouvernement chinois pendant le long et rude hiver de 1979. M’appartiennent aussi ce dimanche de juin 1979 à Drottningholm, les étroites allées de graviers entre les pelouses vertes, et ce grandiose ciel froid qui soulignait de bleu gestes et attitudes. Et encore les récifs sous-marins près de la ville, sous un soleil éclatant. Les grands navires de la « Silja-Line » et de la « Viking-Line », entourés de milliers de petits voiliers et de bateaux à moteur. Et puis les îles qui se raréfient, les rochers plats et solennels, la haute mer, et l’eau froide sous le ciel clair, pendant des heures. Et enfin Pirita et Lasnamäe, et les fumées de Tallinn. Un poème de Ristikivi vieux de trente-cinq ans :

Moi, je partirais bien, mais devant moi il y a la mer, la mer et les rochers lugubres… récité avec un léger accent suédois.

J’étais comme une horloge, petite mais puissante.

En moi battait l’avenir.

Mon oncle était habité par la peur, à cause de la baïonnette allemande cachée dans la ruche, ma grand-mère rongée par le souci, à cause des normes laitières et du remboursement de l’emprunt d’État, et ma mère se désespérait à cause du sucre et du tissu pour les manteaux d’hiver. J’étais pour eux un véritable réconfort, une promesse de l’avenir. En me regardant, mon oncle devait voir venir à travers moi les hauts salaires agricoles et les magasins regorgeant de bouteilles d’alcool, ma mère devait pressentir les permanentes et son tailleur bleu en crêpe acrylique, ma grand-mère les étuis à lunettes en plastique et les chaussures de tennis à la place des sandales campagnardes, et le peuple estonien tout entier devait imaginer l’hôtel « Viru » et les discothèques, les ascenseurs et les cuisinières électriques, les téléviseurs couleur et les jeans en velours. – Mais aucun peuple ne peut savoir à l’avance ce que ses enfants lui réservent.

Les fillettes de cinq ans portaient avec une belle insouciance des robes de coton et des blouses rapiécées. Loin devant, les attendait le temps du blue-jean et des jupes en velours. Et que pouvait faire, contre cela, le chef du kolkhoze, qui accusait ma grand-mère de sabotage et menaçait d’aller porter l’affaire en haut lieu? Je pouvais tirer la langue au méchant chef et lui faire « Houu ! houu ! » depuis le coin de l’étable. À travers mes yeux le regardaient déjà, de leur air innocent et résolu, les nouveaux centres kolkhoziens, les KEK, les MEK, les garages et les bassins à carpes. Dans mes yeux, le chef du kolkhoze pouvait sans doute aussi apercevoir son propre cercueil, car il était déjà vieux et ses jours n’allaient pas se prolonger indéfiniment. Son avenir, aujourd’hui derrière lui, avait dû poser autrefois sur les fermiers aisés, à travers ses yeux de petit garçon, le même regard provocant, annonçant aux enfants en costume de marin ou en pantalon de golf le temps austère des manteaux de travail soviétiques.

Je remis la baïonnette à sa place au fond de la ruche et refermai celle-ci à grand-peine en hissant le toit jusqu’au sommet. Je me fis une éraflure sur le coude et léchai ma blessure comme un chien. J’étais persuadée que cela atténuait la douleur.

Je pris ensuite la chaîne de la vache sur le rebord des fondations et me rendis près du tas de sable derrière la maison. J’en revins avec une pointe en fer et une burette à huile vide. Je m’emparai de Mann, qui traînait sur le banc dans la cour, et me dirigeai vers le carré de pommes de terre. Aux endroits les plus bas, les sillons étaient encore pleins d’eau, mais au bout du champ, dans la partie la plus haute, on voyait apparaître une terre grasse, noire et pâteuse.

Le silence était complet. Pas une feuille ne bougeait. La terre fumait et une brume de plus en plus épaisse envahissait le ciel. Le disque blanc du soleil apparaissait à travers le brouillard. Les ombres avaient disparu. Il ne restait plus que la touffeur moite, et cette lumière grisâtre qui recouvrait tout. Les pommes de terre avaient déjà perdu leurs fleurs depuis longtemps. Sur les tiges pendaient maintenant de petits œufs verts, des baies. Je m’accroupis tout près du sol : personne ne pouvait plus me voir. Ni le chef du kolkhoze, ni le Riks de Võtiksaare.

Les feuilles flétries tachetées de brun étaient plus hautes que ma tête et leur odeur âcre me prenait aux narines. C’était une de ces journées clémentes et mensongères de la fin de l’été, bien loin de la fraîcheur mordante de la veille.

J’ôtai à Mann sa robe de laine bleue. Mann était une prisonnière de naissance, un petit corps soumis rayé de noir et de gris. Elle s’affala de tout son long dans un sillon. Cela, je ne pouvais le tolérer. Il lui était également interdit de sortir de la zone délimitée par la chaîne. Pourquoi remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même? En guise de pénitence, cette vilaine Mann à rayures devrait creuser pour moi des tranchées fortifiées et des couloirs secrets. Les algues dans son ventre crissaient doucement et ses cuisses soulevaient de la poussière.

Je fouissais avec sa main la terre humide.

Des paysages plats de jachères et de pâturages me cernaient de toute part. Je vivais sous la menace d’un rhumatisme cardiaque. Vingt-sept ans allaient encore s’écouler avant que l’on commence à construire l’immeuble où je devais obtenir un appartement. Quelque part ailleurs, le petit Mati, âgé de sept ans, jetait une pierre à sa vieille grand-mère toute voûtée, puis rentrait dans la maison pour dessiner le plan d’une machine infernale, ainsi qu’il l’a raconté dans un de ses livres. Quant à la petite Mari, quatre ans, on lui enfilait des chaussettes blanches à pompons et on l’emmenait promener dans le parc de Kadriorg.

Mais moi, pendant ce temps, j’attachais les jambes de Mann avec de solides tiges de fléoles et je l’emmenais dans la remise pour la punir en la jetant dans la caisse du hache-paille, afin que cela lui serve de leçon. J’allai prendre sur le rebord du puits le morceau de pain noir caché sous la bassine. Il sentait si bon que l’eau m’en venait à la bouche. J’avais les mains couvertes de boue, et au goût du pain se mêlait celui de la terre.

Au fond du puits, l’eau était noire et luisante comme une feuille de papier carbone. Du carbone et des feutres, j’en avais en quantité, de même que du papier ligné bleu-vert, de vieux billets de train et des souches de mandats-poste. Mon père m’apportait toujours quelque chose quand il venait. Tout cela était maintenant enfermé à clef dans la maison, comme le sucre, la saccharine et les harengs salés.

Lorsqu’elles virent que j’étais en train de manger, les poules accoururent près du puits. Je leur jetai du pain, mais n’éprouvai pas l’envie d’en attraper une, bien que ce fût en général pendant qu’elles mangeaient que j’y arrivais le mieux. Le coq, lui, avait davantage d’expérience et ne se laissait pas avoir si facilement. Réussir à l’attraper était un grand événement. Pour cela, il fallait procéder à de longs préparatifs, ouvrir la porte de la remise, jeter du grain sur le plancher et appeler : « petit-petit-petit! ». Au moment où le coq rentrait, il fallait vite refermer la porte et le saisir dans ses bras. Il se débattait bec et ongles. Il fallait le tenir de telle façon qu’il ne puisse pas bouger les ailes. On pouvait alors palper sa crête avec le doigt et regarder les trous de ses oreilles, protégés par de petits coussins de poils. Quand on les touchait, il devenait fou de rage. Ses yeux se révulsaient et il se mettait à souffler bruyamment d’un air furieux. Son cœur battait très fort. Cela me perturbait quelque peu et je me sentais obligée de le relâcher plus rapidement que je ne l’aurais souhaité. Son cœur aurait pu éclater sous l’effet de la frayeur. Il éprouvait quelque chose. Mais quoi?

Mann, elle, ne sentait rien, c’était clair. Son incarcération dans la caisse du hache-paille ne lui avait fait aucun effet. La boue sur son corps avait séché pendant que je mangeais. Je lui détachai les jambes et la ramenai dans le carré de pommes de terre. Je détruisis les fortifications et obligeai Mann à ramasser des tubercules. De temps à autre, il fallait qu’elle essaye de s’échapper, pour que je puisse la menacer avec ma pointe de fer ou avec un vieux roulement à billes.

Malgré la chaleur grise qui collait à la peau, je creusai une tombe. Je pourrais toujours dire à ma grand-mère que Mann avait été piétinée par le cochon. Puisqu’il avait déjà piétiné mes bottes et une poule vivante, pourquoi n’aurait-il pu en faire autant avec Mann? Je fus soudain très fière de moi. Je me mouchai dans des feuilles de betteraves et reniflai les fleurs tardives des ravenelles. Je savais parfaitement que ce que je voulais enterrer n’était rien de plus qu’une poignée de varech et de poussière.

Pourquoi devais-je ainsi jeter des regards inquiets autour de moi ? De quoi avais-je peur?

Je rebouchai la tombe, puis, me ravisant, la creusai à nouveau. Je ne pouvais pas enterrer Mann dans le carré de pommes de terre. La récolte allait bientôt commencer. On allait ouvrir à nouveau les sillons, et en même temps que les pommes de terre Odenwald, émergeant des ténèbres où elle reposait, apparaîtrait la poupée Mann. On me demanderait comment elle avait pu se retrouver sous terre et le mensonge serait découvert. Les mensonges ont de petites pattes, ils ne courent jamais bien loin.

Je pris une bêche au coin de la remise et me rendis sous le grand cornouiller qui poussait à côté de la maison. C’était un endroit froid et humide, entre les cassis, les pommiers et les massifs de fleurs. Les autres n’y venaient jamais. Il n’y avait là que ce cornouiller, qui grattait à la fenêtre du fond, l’hiver, avec ses branches rouges.

Il n’était pas facile de creuser à cet endroit. La terre autour de l’arbre n’était pas meuble et propre comme celle du carré de pommes de terre. Elle était lourde, noire et parcourue de racines. Des lombrics roses avec des reflets bleus se tortillaient entre les mottes. Ils allaient sûrement se tortiller aussi sur le corps de Mann ! Je pris la résolution de la déterrer au bout de quelque temps pour voir quel effet cela aurait produit sur elle.

J’allongeai Mann au fond du trou et la recouvris de terre.

Je ne l’ai plus jamais revue, mais il est fort possible que sa petite tête grise soit encore là aujourd’hui, entre les racines du cornouiller.

Dès que j’eus fini d’aplatir la terre sur la tombe de Mann, j’évitai de m’approcher du cornouiller. Je redoutais ses longues branches rouges. J’avais lu dans un almanach qu’au-delà de l’Oural, la forêt s’appelait la taïga et que dans cette taïga se trouvait un arbre mangeur d’hommes. Un jour, un chasseur avait vu l’arbre s’emparer de son chien et sucer devant lui toute la chair de l’animal, de sorte qu’il n’était plus resté qu’un squelette nu qui se balançait entre les branches. Un autre arbre, particulièrement vorace, avait paraît-il mangé un lièvre, un loup et un petit Chinois.

Par la suite, je revins souvent rôder autour du cornouiller. Ses branches se balançaient d’un air sinistre qui ne présageait rien de bon. Un jour ou l’autre, c’était sûr, elles allaient attraper quelqu’un.

———————

Le jour n’était pas encore levé que ma mère et moi avions déjà fait notre toilette et enfilé nos chaussures. On m’avait fait mettre ce jour-là une jupe à bretelles en flanelle et noué autour de la tête un fichu blanc. Ma mère portait une robe en bemberg avec des boutons de verre, et une longue veste cintrée à épaulettes. Ses cheveux, au-dessus de son front, étaient coiffés en un grand rouleau, mais derrière et sur les côtés, ils lui tombaient tout raides sur les épaules. Elle tenait à la main un sac à provisions en toile cirée noire, avec deux anses.

Je marchais à grandes enjambées. Mes chaussettes étaient tout humides de rosée et le nœud du fichu, sous mon menton, se défaisait continuellement. Je m’arrêtais devant ma mère, renversais ma tête en arrière et ordonnais : « Noue-le bien ! Alors, ça y est? »

Pour la première fois de ma vie, j’allais à la ville. J’avais des sandalettes marron à bouts renforcés et je portais mon bâton de maréchal dans ma giberne. Je me demandais avec inquiétude et un rien de coquetterie si les gens avaient vraiment compris que j’étais enfin apparue.

Nous partîmes à travers les brumes du matin, le long du chemin plusieurs fois centenaire, bordé d’un côté par une belle et claire forêt de bouleaux et de l’autre par une sapinière épaisse et obscure. Bien des années devaient encore s’écouler avant que commencent les coupes dans la forêt et la bonification des terres. Plus nous nous éloignions de la maison, plus le terrain se relevait. Tout d’un coup, la forêt s’arrêta, laissant la place à de vastes champs de céréales au milieu desquels se dressait une grande ferme grise.

« On va bientôt arriver sur la grande route », m’expliqua ma mère, en essuyant mes sandalettes avec une touffe d’herbe. « Là, c’est la ferme de Nurmissaare, tu la reconnais? Tu es déjà venue plusieurs fois par ici avec grand-mère. »

La ferme de Nurmissaare était vraiment le cadet de mes soucis. Je voulais surtout arriver à la ville le plus rapidement possible. Ma mère m’avait prise par la main, ce qu’elle ne faisait jamais d’habitude. J’avais le ventre bombé, la tête ronde, le visage rose et les cheveux d’un blond si clair qu’ils paraissaient presque blancs. Le fichu, sur ma tête, ne cessait de glisser. Nous ressemblions à l’illustration qui figurait sur la couverture du livre La mère et l’enfant. J’étais en route pour Moscou, Tallinn, Riga, Võru, Türi, Berlin, Leningrad. J’étais à la fois le petit Oskar Luts à six ans et le petit Illimar, bien que je ne fusse pas assise dans une carriole et que mon père ne me montrât pas les tours de la ville avec le manche de son fouet. Le soleil brillait dans le ciel clair. Le brouillard descendait lentement. Des hirondelles étaient alignées sur les fils téléphoniques. En face de nous, sur le chemin, arriva Kusti-l’œil-de-verre. Il portait une veste de laine grise, un pantalon corsaire et des caoutchoucs. « Bonjour », dit-il en s’adressant à ma mère. Elle lui demanda comment allait la santé de Mahta.

Kusti se frotta le menton et déclara d’un ton plaintif :

« Ah, ne m’en parle pas ! Mahta a obtenu un certificat médical. »

« Ah bon, vraiment? Un certificat médical? » demanda ma mère avec une pointe d’envie.

Kusti lui jeta un petit regard par-dessous sa casquette et grommela : « Ouais. Elle a un… un élargissement des veines au niveau des jambes. Enfin un truc comme ça, quoi… »

« Ils vont peut-être lui donner un travail plus facile, dit ma mère, couper les fanes des betteraves ou lier les tiges de lin. »

Kusti répondit : « Ouais, bon sang ! » puis demanda : « Alors, tu vas en ville? »

Ma mère murmura du bout des lèvres : « Moui. »

Nous marchâmes encore un certain temps, puis nous nous arrêtâmes de nouveau. « Maman, pourquoi on s’arrête? » demandai-je. « On attend le bus », m’expliqua ma mère. Soudain, une grimace passa sur son visage et elle me chuchota à l’oreille : « Ça devait arriver! Regarde qui voilà : Ann de Piirissaare, avec Laïné. Elles viennent prendre le bus, elles aussi. Dis-leur bonjour bien poliment! »

Laïné avait été à l’école en même temps que ma mère. « Elle a tout dans la gorge », disait-on parfois à son propos, car elle avait une voix très forte. Ma mère s’était disputée avec elle un jour où elle devait préparer une infusion de cumin pour la maîtresse malade. Laïné aurait bien voulu faire elle-même l’infusion. Elle s’était vengée en disant aux autres élèves que la tisane préparée par ma mère était claire comme de la pisse de basset! D’après ma mère, la paresse et la négligence de Laïné étaient telles que toutes ses chaussettes étaient trouées et qu’à la place, elle enfilait sur ses pieds des moufles de laine, dont elle retournait hardiment les bouts par-dessus ses bottes, comme si c’étaient des chaussettes. Elle allait même jusqu’à s’en vanter : « Eh ben merde, ça dérange personne ! »

À l’époque des moissons ou pendant la récolte des pommes de terre, les jurons de Laïné résonnaient dans les taillis et les fourrés. Ils se frayaient un chemin jusqu’au lit des saboteurs et des tire-au-flanc, qui en avaient les yeux révulsés et la mâchoire toute raide.

Les deux femmes s’avançaient lentement vers nous : la grande Ann, très maigre, le dos bien droit et les yeux perçants, et la grosse Laïné, toute petite, avec un visage joufflu où les yeux disparaissaient presque sous la graisse. La jupe de Laïné était plus longue devant que derrière, mais à mon grand regret elle n’avait pas de moufles aux pieds. Elle tenait à la main un sac en toile cirée à deux anses, du même genre que celui de ma mère.

«Bonjour Hilda!» cria-t-elle de loin avec un sourire affable. Adoptant le même visage aimable, ma mère répondit : « Bonjour Laïné ! »

Quand je vois aujourd’hui des haines rentrées qui couvent sous la cendre des bonnes manières, me reviennent aussitôt à l’esprit ces « bonjour Hilda » et « bonjour Laïné ».

J’attendais le moment où Laïné allait s’écrier : « Eh ben merde ! » Mais au lieu de cela elle rugit : « T’as entendu, Hilda? Paraît que la Mahta de Tõhu va plus travailler! Ils prétendent qu’elle est malade, mais mon œil oui! Elle a des cuisses grosses comme des troncs d’arbre et le visage bien rouge. Les autres se tuent à la tâche, mais cette feignasse se prélasse dans son lit!»

Ann la reprit: «Tu n’as pas un peu fini de crier! Qu’est-ce que tu peux connaître aux misères des autres? »

Un crachat gicla de la bouche de Laïné. Sa voix se fit presque larmoyante : « Tu vois, Hilda, elle donne toujours raison à tout le monde. Maman, bon sang, tu peux pas fermer un peu ta bouche ! »

Ann déclara à mi-voix : « La mort s’en chargera bien », puis elle regarda loin par-dessus nos têtes, et une expression fière passa sur son visage.

Tout le monde se tut. Chacun se balança d’une jambe sur l’autre en arrangeant son fichu, jusqu’à ce que ma mère s’exclame: «Tiens! Voilà Ants qui arrive!»

Un petit bus rouge au capot allongé émergea du virage et vint s’arrêter près de nous. Nous grimpâmes à l’intérieur en disant bonjour à Ants. Ann sortit son mouchoir de la poche de sa jupe et prit de l’argent dans le carré de tissu. Ma mère, à son tour, donna vingt-cinq roubles à Ants en précisant : « Je prends la petite sur mes genoux. »

Sans rien dire, je commençai à regarder par la fenêtre. Je m’intéressais surtout à ce qui se passait sous les roues du bus, car à un endroit la route était paraît-il asphaltée. J’avais très envie de voir l’asphalte, mais je n’aperçus rien d’autre que de l’herbe et du gravier.

Ants, à l’avant, déclara en tournant le volant : « Maintenant on va en ville avec un bus d’État. Encore heureux qu’on ait gardé le vieil Ants comme chauffeur ! »

Laïné ricana : « Ça te rapporte quand même pas mal, mon gros. En tout cas, t’as pas l’air de mourir de faim! Qu’est-ce que ça peut bien te faire qu’on ait nationalisé ton bus? » Mais Ants répondit d’un air solennel : « Ce bus représentait beaucoup pour moi. Beaucoup plus que vous n’imaginez. J’y ai investi toutes mes forces et toute mon énergie. »

Un moment après, nous sortîmes des sous-bois. Alentour apparurent des vallons et des coteaux. De temps en temps, Ants arrêtait le bus et des étrangers montaient en saluant : « Bonjour Ants ! » à quoi Ants répondait : « Salut grelu ! » Beaucoup demandaient combien coûtait le billet aujourd’hui, et Ants rugissait : « Le tarif d’Ants est toujours le tarif d’Ants ! » Sa veste en cuir noir grinçait légèrement. Sa nuque était rouge.

Les vieux montaient dans le bus avec de gros paquets à la main et parlaient en élevant la voix. Certains toussaient et demandaient pour la forme : « Qui sait comment le temps va tourner aujourd’hui? » D’autres cherchaient leur argent, qui dans la ceinture de son pantalon, qui dans les replis de sa jupe. Dans le bus flottaient des odeurs d’étable, de naphtaline et de poussière. Ma mère bavardait avec une vague connaissance. « Tiens, mais qui voilà ! » s’exclama-t-on en me voyant. On me demanda ce que je faisais à la maison. Je répondis gravement, d’une voix forte : « Je fais pondre les poules ! » Cela provoqua quelques rires, mais des rires un peu distraits et préoccupés, car tout le monde avait des choses à faire en ville et la ville approchait.

Toutes ces affaires qui les attendaient rendaient les gens un peu nerveux. Ils se mouchaient, relevaient leur pantalon, ajustaient leur fichu. Certains avaient des mottes de beurre dans leur sac. Ceux-là allaient certainement en ville pour se procurer un certificat médical, car ils essayaient de dissimuler aux autres le contenu de leur bagage. Quand on demandait à ma mère ce qu’elle allait faire en ville, elle répondait toujours la même chose, du bout des lèvres : * Faut que j’aille à la pharmacie. La mère n’est pas très en forme en ce moment. » Elle n’osait pas avouer que la pharmacie était tout à fait secondaire et qu’en réalité elle devait montrer la ville à sa fille, faute de quoi elle n’aurait jamais la paix, car la fille en question continuerait de brailler jour et nuit : « Maman, on va à la ville? Maman, quand est-ce qu’on va à la ville? Maman, pourquoi on ne va pas à la ville? »

« Regarde-la, maintenant, ta ville ! » m’ordonna ma mère un peu irritée, car depuis que je m’y étais assise, le devant de sa jupe était tout chiffonné.

À travers la vitre poussiéreuse de l’autobus, je découvris un immense ciel bleu qui s’étendait à l’infini au-dessus des arbres et des forêts, puis un lac dans une vallée et des maisons au sommet d’une colline. Très haut dans le ciel, on apercevait des oiseaux et le petit croissant blanc de la lune.

Cela avait-il quelque chose à voir avec le véritable ciel de la ville tel que je l’imaginais, se reflétant dans les vitres aux étages supérieurs des immeubles? Toujours est-il que ce grand ciel fit naître en moi un sentiment d’angoisse, qui ne disparut que lorsque nous fûmes descendues de l’autobus. Nous nous retrouvâmes soudain devant un long mur de briques rouges. J’espérais confusément que je pourrais déjà sentir l’odeur des machines à café, des crayons fraîchement taillés et des bouches de métro. Mais je commençai bientôt à pleurnicher, car cette ville sentait le crottin de cheval et le lard grillé. Les maisons étaient alignées comme des petites boîtes.

« Elles ne sont pas plus hautes que ça, les maisons? » demandai-je, de mauvaise humeur. Ma mère répliqua d’un air piqué : «Tu n’es jamais contente de rien! Seigneur, qu’est-ce qui m’a pris de venir ici, alors que j’aurais pu rester tranquillement à la maison? »

Seule sur la route, une Pobéda grise montait lentement vers le haut de la colline. Les grandes feuilles des tilleuls bruissaient doucement. Dans les cours, on apercevait des tas de bûches et de vieux cabinets en bois. Le parfum des phlox blancs nous parvenait de derrière les clôtures.

Je tenais à nouveau la main de ma mère. Les maisons devinrent un peu plus hautes et les rues se remplirent de monde. Je voyais pour la première fois de ma vie des pigeons, une pelouse et des cornets de glace. La pelouse était parcourue d’allées rectilignes, au bord desquelles se trouvaient des bancs et des poubelles. Sur les bancs, des mères étaient assises avec leurs enfants. Ils mangeaient des glaces en balançant les jambes, et devant eux se promenaient de gros pigeons au cou luisant.

Un haut-parleur, au sommet d’un poteau, faisait entendre une chanson pour enfants :

Prépare-toi, petit pionnier Pour le long chemin des années. Le communisme est avec toi. Il sera ton guide et ta loi!

Une grande fille aux cheveux lisses passa devant nous en trottinant. Elle avait un nœud blanc au bout de sa natte, portait un tablier noir et tenait à la main un cartable neuf et un bouquet d’asters. Je la suivis longuement des yeux par-dessus mon épaule et ma mère dut me tirer par la main pour me faire avancer.

Mais je m’arrêtai net. Je tapai du pied par terre et exigeai : « Je veux écouter la chanson ! » Nous nous assîmes sur un étroit banc vert. Le soleil étincelait dans le ciel. Le sable crissait dans les allées. La musique rugissait. Des enfants allaient à l’école. Dans leurs cartables se cachaient, tout beaux, tout propres, les nouveaux manuels de lecture en estonien, qui contenaient des questions mystérieuses comme : « Quel objet est tombé du sac de Fedja? », « Quel était le projet du vieux Zacharie? » ou « Pourquoi les ouvriers du kolkhoze détestent-ils les terrains non essouchés? » Dans les plumiers cliquetaient les beaux porte-plume en verre à section carrée, avec leurs plumes de sergent-major n° 11. Dans les manuels, on racontait l’histoire de Barasbi Hamgakov, le pionnier du Daghestan qui élevait des chevaux, et de Mamlaka Nahangov, le célèbre petit cueilleur de coton.

Je me sentis soudain très heureuse. Mes jambes se balançaient. Ma bouche souriait. Les pigeons roucoulaient. La musique emplissait l’air de ses accents héroïques. J’étais une enfant – l’avenir du peuple. Lorsque le peuple a la patience d’attendre que les jambes des enfants commencent à toucher la terre.

Le haut-parleur hurlait. Les chaussettes blanches des écolières étincelaient entre les buissons. Dans le sac de ma mère, il y avait trente roubles. On n’avait pas pu l’envoyer travailler pour six mois dans les tourbières de Pärnumaa car elle avait un enfant de moins de huit ans. Elle me pressa: «Allez, on y va, maintenant!»

Ma mère avait des choses à faire. J’ordonnai : «Maman, achète-moi un livre et un cahier!» Elle me répondit par une vague promesse : « Peut-être, on verra » et m’entraîna de force hors du parc, loin de cet endroit où j’avais senti circuler à travers mon corps les vagues d’un étrange bonheur. Comment pourrais-je encore lire, après cela, des petites comptines idiotes comme : « Poupi-poupa, petit papa n’a pas pipé », ou : « Tonton et son petit bedon se dandinent avec les dindons. »

À un coin de rue se trouvait une guérite où l’on vendait des glaces. À l’intérieur était assise une grosse mémère en blouse blanche, devant qui s’élevait une véritable tour de cornets bruns, vides. Ma mère demanda une glace aux raisins et à la crème. La vieille prit un cornet au sommet de la tour et le remplit d’une substance blanche qu’elle puisa dans un récipient allongé en métal. C’était de la glace. Dans le cornet, cela formait un gros tas qui dépassait vers le haut. Le tout fut soigneusement pesé sur la balance. Puis on me le mit entre les mains. C’était une glace épaisse et bourrative, parsemée de petits raisins noirs. Que le cornet fût comestible m’étonnait particulièrement. Je me disais que j’aurais pu faire moi-même des glaces encore meilleures, si seulement j’avais eu des raisins, de la neige et des cornets de gaufre.

Ma mère loucha un instant sur ma glace et avala sa salive. Je me plaignis : « Maman, j’en veux plus. C’est trop gras. » J’étais contente de pouvoir m’en débarrasser, car elle commençait à fondre et me dégoulinait le long des jambes, jusque sur les chaussures. Un sourire passa sur le visage de ma mère. Elle me prit vite la glace des mains et mordit dedans avec délectation. Je marchais à reculons devant elle en la regardant manger. Elle avait les poignets fins, mais les mains larges. Ses ongles étaient courts et cassés. Elle n’arrivait jamais à les nettoyer complètement.

Sa taille mince et son visage bronzé paraissaient ici bien différents de ce qu’ils étaient à la maison ou dans la forêt. Elle dévorait sa glace avec la bouche, et les vêtements des passants avec les yeux. Ses chaussures de toile à bouts cirés avaient déjà tant frotté contre ses talons que ceux-ci étaient devenus tout rouges. Elle ne s’était jamais servie d’un téléphone automatique ni d’une cuisinière à gaz, n’avait jamais pris le train, n’avait jamais vu la mer, n’avait jamais appuyé sur une sonnette, n’avait jamais mangé de poisson surgelé et n’avait jamais posé la main sur un radiateur.

Elle s’essuya la bouche, arrangea ma jupe et me montra une église qui se dressait au sommet d’une petite butte verte. On avait l’impression qu’elle était arrivée là par hasard, depuis quelque pays lointain. Le clocher en brique rouge s’élevait dans le ciel froid. Les vieux arbres bruissaient d’un ton grave. Et en bas, au pied de la butte, une rivière faisait un coude où des cygnes nageaient sur l’eau noire. Je regardais avidement autour de moi. En haut du clocher, j’aperçus un coq. « Ce coq, là-haut, est aussi gros qu’un veau », m’expliqua ma mère.

À cet instant, nous avions déjà un pied dans l’avenir. Ma mère pouvait être sûre que je ne serais pas emportée par la tuberculose, un rhumatisme cardiaque ou une otite. Elle-même aurait ses chaussures d’importation, ses cours de finnois et ses voyages à Moscou. Nous passerions à nouveau devant cette église et elle déclarerait encore d’un air habitué : « Ce coq est aussi gros qu’un veau ! »

Aujourd’hui, je suis heureuse que mon enfance soit terminée et que je ne doive pas, tenant la main de ma mère, franchir à nouveau avec elle un certain portail vert. Celui auquel nous arrivâmes ce jour-là, après avoir marché encore assez longtemps.

Près de la palissade, des poules blanches déambulaient en agitant leurs ailes. Du portail, une allée conduisait jusqu’à une maison de bois. La cour était parsemée de tas de planches, de pierres et de gravier. Ma mère frappa à la porte. Un chien se mit à aboyer furieusement à l’intérieur et un grand vacarme se fit entendre avant que la porte ne s’ouvre. On vit alors apparaître une femme avec un long visage anguleux et des cheveux bouclés attachés par une barrette derrière les oreilles. Dans la pénombre du vestibule se tenait un petit basset marron et lisse aux pattes courbes. Il avait un large torse et des yeux intelligents qui paraissaient presque humains. Sa lèvre supérieure était plissée d’un air malin et remontait si haut qu’elle laissait voir ses dents blanches et ses gencives noires.

La femme s’appelait Senni. Elle nous conduisit dans le séjour et nous fit asseoir sur le canapé. Sur le mur, derrière nous, était accrochée une tapisserie à motifs de rennes marron. Dans un vase en terre cuite, posé sur une table ronde aux pieds épais, se trouvait un bouquet d’asters. Et au-dessus de la table, au plafond, un abat-jour en soie rose remuait doucement ses franges.

Dans l’autre pièce, on apercevait un grand lit, couvert d’une courtepointe d’un vert éclatant et encadré par deux tables de nuit. Il ne manquait plus que le père de famille sévère mais juste, la grand-mère à lunettes en train de tricoter des bas et l’enfant dodu jouant à empiler des cubes.

Le basset se mit en boule sous la table et nous regarda par en dessous. Lorsque je remuai les jambes, il aboya très fort d’un air vivement intéressé. Senni posa sur la table un grand bol rempli de bonbons et me dit : « Prends-en un pour toi et un pour ta mère ! » C’étaient de vrais chocolats, pas des bonbons fourrés à la confiture. J’avais déjà goûté une fois du chocolat.

Ma mère se tenait assise bien droite, son sac sur les genoux. Senni lui dit : « Heino va rentrer d’un instant à l’autre. Tu as bien le temps d’attendre. »

La conversation dériva sur Heino et Senni se mit à rougir. Elle posa les mains sur ses hanches et s’exclama d’une voix mauvaise : « À la pute, il lui a offert un châle! Mais à moi, il m’a apporté une poêle à frire! » Le basset se leva d’un bond et se mit à aboyer à plein gosier. L’abat-jour, au plafond, tournait doucement sur lui-même. Ma mère regardait le bout de ses chaussures d’un air gêné. Quant à moi, désespérée, je m’écriai : « Est-ce que vous avez des livres aussi? Je voudrais des livres!»

Senni me rapporta de la pièce voisine un numéro de La Femme estonienne. Sur la dernière page de couverture, il y avait des photos très intéressantes. L’une d’elles montrait des femmes assises autour d’une petite table, devant une tasse de café. Elles avaient chacune un chapeau sur la tête, une peau de renard autour du cou et des chaussures à talons hauts. C’étaient des femmes timides et moroses. Elles avaient peur des femmes gaies et courageuses, vêtues de longs pantalons d’hommes, qui s’activaient sur la photo d’à côté, un fichu noué sur la nuque et une pelle sur l’épaule. Les femmes de la première photo ne supportaient pas celles de la deuxième. Les timides avaient de petits visages crispés, les courageuses, quant à elles, de grands visages lisses.

Je n’eus pas le temps de regarder les autres photos, car le basset se remit à aboyer bruyamment et se précipita vers la porte.

Des bruits se firent entendre dans le vestibule. Quelqu’un, là-bas, se moucha. Et un moment après, un petit homme aux joues bleues fit son entrée dans la pièce. Son visage paraissait lisse et glissant. Entre ses cheveux noirs et brillants apparaissait la peau blanche de son crâne. À son cou resplendissait une cravate à pois. Et lorsqu’un sourire se dessina sur sa bouche, on aperçut ses deux dents en or, une à chaque coin de la bouche, comme les deux tables de nuit de chaque côté du lit. C’était lui, ce Heino que nous attendions. Et je savais aussi pourquoi nous l’attendions.

Il devait procurer à ma mère un certificat attestant qu’elle avait vendu à l’État une peau de cochon non tannée. Heino était une relation. Ma mère se procurait par relations un certificat de vente pour une peau de cochon. Mais qui donc avait écorché le cochon! Avait-on jamais vu pareilles absurdités!

Le visage de Heino respirait la santé et avait une expression rusée. Ses vêtements exhalaient une odeur suave d’eau de Cologne. Depuis qu’il était là, Senni paraissait plus petite. Elle disparut rapidement dans l’autre pièce et en revint un moment après, les lèvres lourdement maquillées et les cheveux relevés derrière les oreilles.

Heino tambourinait avec ses doigts contre la table. Son visage rayonnait. Il était sans doute plus dangereux qu’il n’en avait l’air.

Comment pouvais-je deviner qu’un véritable homme d’affaires est capable de faire de l’argent à partir de rien? Dans le vestibule, on apercevait une grosse sacoche marron, à l’intérieur de laquelle se trouvait peut-être ce rien dont on a besoin pour gagner de l’argent. Depuis l’arrivée de Heino, une petite fille, qui avait à peu près mon âge, restait plantée dehors en face de la fenêtre. Elle mangeait des nonnettes et nous regardait fixement sans la moindre gêne. De temps à autre, elle disparaissait du cadre, mais revenait aussitôt après avec un nouveau pain d’épice. Les coins de sa bouche étaient collés par la glace des nonnettes. Dans ses cheveux pendillait un nœud défait. Lorsqu’elle se rendit compte que personne ne faisait attention à elle, elle commença à frotter son doigt contre la vitre, ce qui produisit un grincement strident.

Heino regarda méchamment Senni. Celle-ci poussa un gros soupir et quitta la pièce. Le basset se précipita derrière elle et lui saisit les mollets, joueur.

Derrière la fenêtre rayonnait un ciel clair et profond. Une odeur de viande rôtie, venue de la porte, s’infiltra dans le séjour, mais l’air dans la pièce restait immobile. En voyant la couverture de soie verte, les bonbons au chocolat et le visage de ma mère, on comprenait que cette maison devait regorger d’argent, de lard fumé et de confitures sucrées, de robes de laine et de manteaux à col d’astrakan.

Heino souriait en permanence. Il ne regardait jamais les autres en face, ses yeux étaient fixés le plus souvent sur le mur ou sous la table. Je ne pensais pas beaucoup de bien des regards fuyants de Heino et des grosses lèvres rouges de Senni, mais je ne pus rien dire d’autre à ma mère que : « Maman, on s’en va? » Ma mère fit : « Chut! » et continua de parler avec Heino. Ce que je ressentais était beaucoup plus compliqué que ce que j’étais capable d’exprimer. Je savais parfaitement que les exclamations rudimentaires comme : « Je veux pas ! Donne-le-moi ! Je veux partir ! Aïe-aïe ! » n’étaient capables d’agir efficacement sur les autres que si elles étaient accompagnées de gémissements, hurlements et vociférations – ou alors de grosses larmes silencieuses, mais il fallait qu’elles commencent à couler toutes seules, et elles laissaient toujours un goût amer au fond de la gorge.

Je regardais le plancher d’un air morne en remuant doucement les jambes. Un de mes pieds donna un coup à son voisin, comme un méchant taureau. Senni apparut à nouveau dans l’encadrure de la porte, suivie par la petite fille au visage polisson, à qui elle ordonna : « Helju, ramasse tes affaires et allez dans la cour!»

Helju extirpa une corde à sauter de dessous le canapé, s’empara d’un ballon qui traînait derrière la porte et m’invita: «Viens, on va jouer!»

Elle avait de grosses dents écartées et sa robe était si courte qu’elle laissait voir sa culotte rose en tricot. Dans la cour, elle claironna : « Tu sais, nous, on va bientôt construire une nouvelle maison!»

Je laissai tomber d’un air blasé : « Eh ben moi, je sais lire!»

« Pourquoi ta maman elle a des chaussures de garçon? » demanda-t-elle, en faisant mine de n’attacher aucune importance à la lecture. Puis elle me dit, d’un air à la fois aimable et mystérieux : « Viens, je vais te montrer quelque chose ! »

J’avais déjà remarqué que lorsqu’un enfant vous faisait ce genre de proposition sur un tel ton, il voulait en général vous montrer un chat crevé, un hibou empaillé, sa vieille grand-mère paralysée, un gros scarabée dans une boîte d’allumettes ou une vipère dans une bouteille.

Nous nous rendîmes dans le hangar à bois. À l’intérieur, elle ouvrit une autre porte, et je découvris une salle dont le plancher était couvert de grands tas de laine blanche, grise et marron. Par terre, à côté des tas, traînaient des peaux de mouton. Certaines n’étaient pas tannées et brillaient de l’intérieur avec des reflets bleutés.

Sans avoir besoin de nous concerter, nous sautâmes toutes les deux en même temps dans les tas de laine, où nous nous enfonçâmes en battant furieusement des membres, les narines envahies par une violente odeur de suint. Les touffes de laine voltigeaient au-dessus de nos têtes et occupaient tout l’espace dans la pièce.

Nous prenions la laine à pleines poignées et nous la jetions mutuellement au visage : quelques poignées pour les chaussures de garçon, quelques poignées pour la lecture… Nous commencions à être essoufflées et à transpirer abondamment. Les yeux nous cuisaient et nous crachions de grosses touffes de laine brute. Helju ramassa par terre une peau non tannée et la traîna jusqu’à moi. Je soulevai à mon tour une lourde peau en la tenant par une extrémité, et chacune essaya de frapper l’autre. Nous poussions de grands cris dès que les peaux graisseuses et luisantes nous touchaient le bras ou la jambe. Autour de nous bourdonnaient de grosses mouches bleues. Ici, je ne pouvais appeler personne à mon secours. Il fallait que je me défende toute seule.

Brusquement, je m’arrêtai, malgré la peau de mouton qui se rapprochait. Je serrai violemment les poings, fronçai les sourcils, plissai les yeux et montrai les dents autant que je le pus. Puis je sifflai entre mes dents serrées : « L’ogre arrive! » Cela avait toujours marché, même avec Reïn et Aïn, les grands garçons qui avaient menacé un jour de me jeter dans l’enclos du cochon : dès qu’ils m’avaient vue en train de faire ça, ils avaient mis leurs mains dans leurs poches et avaient tourné les talons. Quant à moi, toute fière de ma victoire, j’avais bombé le ventre et regardé fièrement vers l’horizon. J’avais compris que je pouvais effrayer les autres avec quelque chose qui n’était pas visible et qu’en réalité, ce n’était pas de l’ogre, mais de moi qu’ils avaient peur.

Mes pupilles, mes dents, mes gencives faisaient peur. On me craignait comme si je représentais quelque mystère de l’existence, un secret qui aurait été en ma possession, telle une arme découverte par hasard.

Helju recula et me tira la langue. Elle ne savait pas quelle contenance adopter et paraissait assez mal à l’aise. Elle avait peur de mes sandales poussiéreuses, de mes chaussettes de fil marron, de ma jupe à bretelles, de ma blouse, de mon gilet et de tout ce qui me donnait forme. Même mon maillot à fleurs, sur lequel pendouillaient des jarretelles roses, même ma culotte en tricot et mon jupon de lingerie lui faisaient peur, car ils dissimulaient de la chair et du sang, une moelle épinière, un cerveau, des os -l’avenir.

Mes joues se fatiguèrent. Je desserrai les poings et fermai la bouche. Helju me proposa sur un ton arrangeant : « Si tu veux, je peux te donner une poupée en papier. »

Je lui assurai, magnanime : « Oui, je veux bien. »

Nous sortîmes de la remise comme deux amies. Nous commençâmes à jouer au ballon tout en bavardant. De temps en temps, je lui rappelais : « N’oublie pas que tu dois me donner une poupée ! »

Nous allâmes ensuite dans la cuisine. Dans un tiroir de l’armoire, Helju prit une boîte, à l’intérieur de laquelle était couchée une fille de carton en sous-vêtements, chaussettes et chaussures aux pieds, une pile de robes à côté d’elle. Les robes étaient pourvues, aux épaules et à la taille, de petites bandes de papier blanc, semblables à des languettes ou à des attaches. Elles servaient à maintenir la robe sur le dos de la poupée. Celle-ci était neuve et propre, solide comme une couverture de livre ou une boîte de crayons de couleur. Elle brillait même légèrement. Helju me dit d’un air sentencieux : « Si sa main se détache, il faut la recoller avec un peu de salive! » Je mis la boîte sous mon bras. C’était la récompense de mes peines, mon salaire, mes honoraires. Soumettre les autres rien qu’en montrant les dents demandait au moins autant d’énergie qu’empiler du bois ou courir d’une traite jusqu’au bout de la cour. J’entrai dans la salle de séjour et réclamai à nouveau : « Bon, on s’en va? »

Ma mère était déjà debout. En me voyant, elle s’effraya : « Seigneur Dieu ! »

Senni gronda Helju : « On t’a déjà répété cent fois qu’il ne faut pas emmener tes amies dans la remise! Maintenant papa va t’enfermer dans la cave!»

Écartant les coudes, Helju se rua dehors en poussant Senni devant elle. Je ne la revis plus jamais. Quant à moi, on m’emmena dans la cuisine avec force lamentations et hochements de tête, et je dus nettoyer mes mains, mon visage et mes jambes, barbouillés de poussière et de graisse de mouton, dans une cuvette étrangère qui tintait désagréablement.

Lorsque enfin nous partîmes, le basset nous accompagna jusqu’au portail, avec un regard tel qu’on avait l’impression qu’il comprenait tout. Le visage de ma mère était rouge – affaire réglée, que demander de plus! Elle voulut savoir, par curiosité : « Qu’est-ce que vous avez fait, au juste?»

Je grommelai : « Rien, on jouait… », puis réclamai : « On achète des livres et des cahiers? »

Ma mère avait des ailes maintenant. Elle n’avait plus besoin de s’imaginer derrière le portail des autres, en train de frapper timidement à la porte.

Au fond de son sac noir, plié en quatre, se trouvait un certificat de vente en bonne et due forme, avec le cachet du bureau du ravitaillement et la signature du directeur. Nous marchions d’un pas fier dans les rues égales du centre-ville. Des gens nous bousculaient sans le faire exprès, et nous-mêmes marchions parfois sur les pieds d’autres passants.

Toutes les vitrines étincelaient, car le soleil brillait toujours, et l’on aurait pu croire qu’il allait continuer éternellement. Un vent frais soufflait aux croisements. C’était la première fois de ma vie que je voyais des coins de rue. En plusieurs endroits se dressaient des colonnes rondes en pierre, sur lesquelles étaient collées de grandes affiches dont les bords flottaient dans le vent. Quelques magasins avaient leurs portes qui donnaient sur un coin de rue : ceux qui se trouvaient dans une maison qui faisait l’angle. À un coin de rue aussi se trouvait la porte du café dans lequel nous entrâmes.

Sur les tables rondes, des plats attendaient, dans lesquels s’élevaient des montagnes de petits pains couverts de sucre glace. Au bord de chaque plat, des pinces à gâteaux brillaient d’un éclat sinistre.

Nous nous assîmes à une table et contemplâmes un instant les petits pains, puis notre attention se porta sur les autres clients. Trois femmes de la campagne prirent en cachette, dans un sac posé sous la table, d’épaisses tartines aux œufs brouillés, qu’elles mangèrent en jetant de petits regards craintifs autour d’elles, tout en buvant leur thé bon marché.

Dans la salle circulaient plusieurs serveuses vêtues d’une robe noire ajustée autour de leur ventre rond et d’un minuscule tablier blanc. Le col de leur robe était blanc également. Dans leurs cheveux bouclés se dressaient des coiffes en forme de visière. Elles trimballaient de grands plateaux en bois de facture assez grossière, chargés de verres de thé, de lait ou de café. Une moue boudeuse flottait sur leurs bouches rouges. Elles portaient des bas de soie avec des coutures apparentes et des chaussures en écailles de poisson, mais derrière elles se devinait encore le long chemin semé d’embûches qui allait de la fille de ferme à la contrôleuse de bus, de la contrôleuse de bus à la fille de cuisine (nourrie-logée-blanchie) et de la fille de cuisine à la serveuse. Le soir venu, elles lapaient une soupe aux choux graisseuse et se régalaient d’un morceau de lard qu’elles coupaient directement sur leur tranche de pain. Et parfois, depuis leur coin derrière l’armoire, elles vitupéraient leur logeuse, qu’elles réduisaient facilement au silence en lui procurant du lard ou du bois de chauffage gratuit. Les gémissements du vent, au coin des rues, ne les emplissaient pas d’une douce mélancolie et ne leur faisaient pas pressentir les temps nouveaux.

On m’apporta un thé sucré avec deux brioches moelleuses, et mon visage s’épanouit de bien-être. Lorsque je soufflai sur les brioches, un nuage de poudre s’en éleva, qui retomba sur ma poitrine. Tout ce sucre perdu me chagrinait. Je mis ma mère en garde : « Maman, attention ! Ne respire pas! » Tenant à deux mains le verre tiède, je laissais la brioche fondre lentement dans ma bouche en savourant son goût de vanille. Je sentais aussi sa croûte mince et molle contre mon palais. Je voulais d’abord manger des brioches et boire du thé, ensuite je voulais un livre et un cahier, et je m’empressai de le rappeler à ma mère : « Maman, quand est-ce qu’on va acheter des livres? »

Ma mère vida son verre et cueillit dans son assiette des miettes de brioche qu’elle porta à sa bouche, puis elle paya l’addition à la serveuse et nous partîmes enfin pour la librairie.

La boutique était sombre et froide. Les grands comptoirs marron ressemblaient à des ours bruns. L’odeur de l’encre et des crayons fit frémir mes narines d’envie et de plaisir. Le vieux carrelage noir et blanc, sur le sol, luisait d’un éclat terne. À la vue des piles de cahiers, encore vierges de tout gribouillage, j’avais le cœur serré et les mains qui me démangeaient.

Y avait-il ici des récits de batailles et des contes du monde entier? Pouvait-on trouver des informations sur le roi Hérode et sur Jésus de Nazareth? Des nuages imaginaires passaient-ils au-dessus de villes fantastiques? La pluie tambourinait-elle, la neige tourbillonnait-elle, les drapeaux claquaient-ils dans le vent? Connaissait-on ici le bouquiniste Mendel et Isaac Landauer?

Les rayonnages les plus hauts se perdaient dans la pénombre, qui semblait sourdre des livres eux-mêmes. Je ne savais pas comment on écrivait les livres, ni même qui les écrivait. Dans mon vieux manuel de lecture à la couverture arrachée, j’avais vu les portraits de deux hommes et d’une femme. Le premier avait des fleurs blanches à la boutonnière et écrivait : « Ô souffles, souffles de l’air. » Le second avait un visage jeune, tout en longueur; il écrivait : « Je rame et rame sur les flots, à la recherche d’une île. » La troisième avait les yeux clairs et écrivait : « Mon printemps commence après Noël… » J’avais caressé de la main leurs visages de papier, respiré au-dessus d’eux et prononcé leurs noms à voix basse : « Henrik, Gustav, Marie ». Puis j’avais fait sentir les images au chat, à qui j’avais donné pour finir un bon coup de pied.

Je comprenais que tout avait changé. La guerre avait transformé le monde. Peut-être écrivait-on maintenant les livres dans des fabriques et des usines. Mais qui les écrivait? Je ne le savais pas. Personne ne le savait. Ces temps étaient déjà loin. Je ne verrais jamais tout cela. Je ne savais d’ailleurs pas au juste ce que je voulais voir. Quelque chose qui rappelât les feuilles d’or avec lesquelles on soignait les vaches et que l’on trouvait aussi entre les pages des recueils de poèmes. Ou la poignée d’argent d’un parapluie noir, ou un dé froid en os dont les nombres annonçaient le bonheur ou le malheur.

Ou encore mon avenir, qui contenait déjà en germe la conjonction d’éléments fortuits qui m’entourent en ce moment précis : deux crayons, un stylo-bille, un taille-crayon, un cahier rouge, vert et gris, des feuilles couvertes de gribouillages, un livre ouvert – La Peau de Malaparte -, et au loin, dans l’obscurité qui s’étend au-delà de la vitre mouillée, les lumières d’un tramway qui passe.

Ma mère m’emmena près du comptoir, je me haussai sur la pointe des pieds et aperçus, sous la vitre, des livres d’enfant minces et de grand format. Ma mère me dit : « Eh bien, montre le livre que tu veux, maintenant. » Je demandai : « Est-ce qu’il y a des histoires aussi, ou seulement des poésies? Parce que des poésies, j’en veux pas! »

Dans le livre du milieu, il y avait paraît-il une histoire. On m’enveloppa l’ouvrage. Il coûtait un rouble et soixante-cinq kopecks. Sur la couverture, on voyait un camion vert qui transportait des enfants. L’un d’eux agitait un petit drapeau rouge. Dans le fond, on apercevait des bâtiments blancs et de hautes cheminées d’usine d’où s’échappaient de gros nuages de fumée noire.

Le titre du livre était : Excursion dans la forêt des myrtilles. Je ne savais pas encore que j’allais découvrir dans ce livre dix-neuf illustrations grand format, dont l’une d’elles me passionnerait particulièrement : celle sur laquelle on voyait tous les enfants en train de pique-niquer dans la forêt.

Ils étaient assis sur des souches parmi les myrtilles. Sur la plus grosse souche était posé le panier à provisions. Au milieu du cercle des enfants se trouvait une nappe blanche chargée de nourriture. Ce qu’ils mangeaient m’intéressait vivement. Ils avaient devant eux plusieurs litres de lait froid, dans de grandes bouteilles légèrement bleutées, des croissants frais et d’énormes tartines au saucisson, qui faisaient venir l’eau à la bouche quand on les regardait. Le méchant Tiit buvait lui aussi du lait dans un gobelet. La maîtresse, Salmé, félicitait les enfants : « Vous avez bien travaillé. Maintenant vous allez manger de bon appétit. »

Ce livre n’a pas disparu. Au fond de nombreuses caves, greniers et placards, il conserve encore vaillamment ses dix-neuf illustrations grand format et son petit message sans prétention sur les enfants sages et les vilains garçons.

Je donnai un petit coup à ma mère et réclamai : « Et le cahier! Tu avais dit que tu m’achèterais un cahier!»

Nous allâmes à l’autre bout du magasin, devant un comptoir marron aussi haut que le précédent. Je me haussai à nouveau sur la pointe des pieds et vis, sous la vitre du comptoir, des cahiers à dessin de toutes tailles, ainsi que des cahiers ordinaires à couverture bleue. Il y avait aussi des boîtes de crayons de couleur, l’une d’elles avait même deux étages! Juste derrière cette boîte se tenait la vendeuse, vêtue d’une robe marron avec une broche en bois sur la poitrine. Sa bouche était cernée par une multitude de petites rides.

Ma mère demanda un cahier à carreaux et un cahier à dessin, mais la vendeuse ne parut pas entendre. Nous attendîmes un instant et ma mère renouvela sa demande. La vendeuse regardait par la fenêtre en tripotant sa broche et nous jeta d’un ton rogue : « On ne vend pas de cahiers aux paysans!»

Ma mère ne répondit rien et s’éloigna du comptoir d’un air soumis. Les coins de sa bouche retombèrent, son visage et son cou devinrent tout rouges. Elle me poussa doucement devant elle et me proposa, comme si rien ne s’était passé : « Viens, on va t’acheter encore un petit livre. Tu veux? »

Nous retournâmes au comptoir des livres. Là, on descendit pour nous, d’un rayonnage obscur, une légende tchèque : Comment Jaromil découvrit le bonheur, et l’on empaqueta le livre avec le précédent.

Nous sortîmes ensuite dans la rue venteuse. Les arbres bruissaient lourdement. Je marchais à grands pas d’un air martial, en agitant la main. Mes sandalettes tapaient furieusement contre le sol et mes genoux lançaient des éclairs sous ma jupe. La vendeuse de cahiers n’avait qu’à bien se tenir!

Dans le bus, j’essayai à nouveau de regarder sous les roues pour voir l’asphalte, mais sans succès. Je ne vis rien. Derrière la forêt montait une grande lune rousse. Nous étions déjà descendues du bus que je la regardais encore, tout en marchant vers la maison sur le petit sentier qui coupait à travers bois.

L’air était tantôt froid, tantôt chaud. Des nappes de brume flottaient à ras de terre, et de la forêt montait une odeur de terre humide. Nous nous déchaussâmes. La boue froide clapotait sous nos orteils. Des deux côtés du sentier se dressaient de gros bouleaux marbrés de noir. L’un d’eux avait comme un visage dessiné sur le tronc. J’exigeai : « Maman, je veux marcher devant. Reste derrière moi!»

Chaque pas nous éloignait un peu plus de la route. Nous nous enfoncions dans un enchevêtrement de bois menaçants, de bordures de champs et de parcelles redistribuées, toutes gorgées de sang. Les feuilles des trembles bruissaient doucement. À la lisière de la forêt se dressaient les piles de bois moisies. Dans notre cuisine, la lanterne était allumée. Les pommes de terre bouillaient dans la marmite, dégageant une vapeur grise.

Ma grand-mère était assise sur le billot devant la cuisinière, toute voûtée. Elle ne nous entendit pas entrer. Sur le plancher gisaient la poule rousse, Roussette, la poule noire, Corneille, et la poule multicolore, Belle-Amie. Elles avaient toutes la tête arrachée et la gorge ouverte. Les têtes traînaient par terre, devant les pieds de ma grand-mère.

Ma grand-mère se redressa en soupirant et nous aperçut enfin. Elle devint toute rouge et le blanc de ses yeux scintilla : « Je revenais avec la vache, et soudain, près de la porte de l’enclos, j’ai vu que le cabanon en pierre était couvert de sang. Les têtes des poules étaient par terre, au beau milieu du chemin… Je finirai par l’avoir, ce satané furet! Je lui tordrai le cou de mes propres mains et je lui sortirai les tripes par la gorge ! »

Pendant que ma grand-mère jurait ainsi, de petites plumes blanches tremblaient sur le devant de son gilet.

Le furet s’était régalé du sang des poules, mais il avait laissé les corps et les têtes. Ma grand-mère reprit : « Si seulement la grande Rõõt vivait encore, j’aurais pu lui demander de venir. Rõõt pouvait ensorceler les animaux. Je me rappellerai toute ma vie le jour où elle est sortie de l’écurie de Suuresaare, un fichu noir sur la tête et une belette sur l’épaule. Le Jaan de Suuresaare a attaché la belette dans le fichu de Rõõt et l’a frappée neuf fois contre le mur de l’écurie. Et après ça, on n’a plus jamais touché à leurs poules. Pourtant Rõõt n’avait rien fait de spécial. C’est la belette qui était sortie de son trou toute seule et qui avait grimpé le long de sa jupe, comme une pelote. »

Ma grand-mère mit les trois têtes de poule sur une grande éclisse de bois blanc, sortit sur l’escalier et appela : « Tommi ! Tommi ! Tommi ! » Debout derrière elle, dans l’entrée, j’entendis Tommi ronger bruyamment les têtes de Roussette, Corneille et Belle-Amie.

Ma mère avait passé une vieille robe avec des auréoles sous les bras et avait commencé à plumer les poules mortes. Il ne fallait tout de même pas que les plumes se perdent ! Ma grand-mère était à nouveau assise sur le billot et tenait la poule multicolore par les pattes. Ma mère, quant à elle, était assise sur le seuil, la poule noire entre les genoux.

Je vins me jucher sur la poutre du seuil, à côté de ma mère, mes livres neufs dans les bras.

Ma grand-mère demanda : « Alors, qu’est-ce que tu as vu à la ville? »

Je ne répondis pas. Tout était encore présent à mon esprit, mais je ne savais pas expliquer avec des mots le ciel bleu, le soleil éternel, la chanson solennelle des pionniers, l’église en brique rouge et l’atmosphère particulière de la librairie. Je ne pouvais pas décrire la ville. Désespérée, je finis par lâcher : « Quand on est revenues, il y avait une grosse lune dans le ciel ! »

———————

Ma grand-mère jeta les plumes multicolores dans un panier et l’ombre de sa tête se déplaça sur le mur. Je demandai pesamment : « Vous voulez que je vous fasse la lecture? » J’ouvris le livre intitulé Comment Jaromil découvrit le bonheur et commençai à lire d’un ton grave : « Il était une fois, au fond d’une vallée, une modeste petite chaumière dans laquelle vivait un charbonnier, avec sa femme et son fils âgé de sept ans… »

Je ne supportais pas de voir que ma grand-mère, de temps en temps, posait sa poule et se levait pour rajouter du bois dans la cuisinière. À un moment donné, elle alla soulever d’un geste brusque le couvercle de la marmite et interpella les pommes de terre : « Alors mes bougresses, on dirait que vous avez assez cuit! » Je haussai furieusement la voix : « Lorsque la terre quitta son habit de fleurs pour se couvrir de feuilles mortes, Jaromil chanta pour ses plantes des chansons mélancoliques ! »

Ma grand-mère se fâcha : « Qu’est-ce qui te prend de crier comme ça ! On n’est pas des cadavres, bon sang, on a bien le droit de bouger ! »

Les images, en revanche, je les regardais en silence. Je scrutais les grands yeux du petit Jaromil, qui jouait du pipeau dans la forêt obscure et passait sept années dans le royaume des fées. Je reniflais en cachette les plus belles illustrations. Pendant ce temps, les autres en profitaient pour reprendre leur conversation. Je ne pus continuer bien longtemps à leur faire la lecture, car soudain, une voix se fit entendre dans le vestibule : « Décidément, les feuilles des bouleaux jaunissent tôt cette année. Bonsoir tout le monde! »

Le visage de ma mère se métamorphosa. Tommi fit irruption dans la cuisine, tout essoufflé, et renversa le panier de plumes. Dans l’encadrement de la porte apparut mon père, semblable à un aviateur : il avait sur la tête sa casquette de moto en cuir, sa veste grinçait légèrement et sur son front brillaient d’énormes lunettes. Il portait un sac à dos et tenait à la main une valise noire en carton, toute cabossée.

Il revenait d’une mission à la laiterie de Kansoo.

Je me levai d’un bond et restai plantée là, droite comme un I, mon livre à la main. Mon père savait peut-être déjà que la veille, j’avais fait entrer Tommi dans mon lit et que je lui avais enfilé sur le dos mon maillot à fleurs. Il répétait sans cesse qu’il ne fallait pas tripoter les chiens et les chats car il y avait sur leur langue des œufs de ténia, comme sur les objets qu’on ramassait par terre.

Les yeux de mon père avaient un regard triste et malicieux et voyaient même les choses qui n’étaient pas visibles. Il aimait passionnément l’essence, le courant électrique, les fleurs de pommiers et les moteurs de voiture. Dans son gros sac à dos vert se cachait toujours une batterie qu’il devait faire charger ou qu’il venait de faire charger. Les bottes de mon père laissaient sur les chemins d’Estonie leurs empreintes en forme de chevrons. Elles l’éloignaient chaque jour un peu plus de son costume de sport blanc et de sa cravate à pois, que l’on pouvait encore voir sur quelques photographies.

Au printemps, une foule sans nombre de jeunes pommiers fleurissaient en son honneur dans les jardins étrangers où il les avait plantés en passant. Il estimait qu’au printemps, lorsqu’on avait une demi-heure de libre, on pouvait la consacrer à planter un pommier, cela faisait un pommier de plus sur la terre.

Mon père croyait qu’on pouvait combattre les choses laides et nuisibles avec des choses belles et utiles. Combattre les orties avec des pivoines, les broussailles avec des pommiers, la paresse avec l’application, les puces avec des abeilles. Au printemps, dans quelque laiterie qu’il se trouvât, il plantait toujours un pommier en souvenir. L’hiver et l’été, en revanche, il passait son temps à se dire que le jardin de la laiterie serait encore bien plus beau s’il y poussait un jeune pommier supplémentaire.

Il peignait ses cisailles et le manche de ses marteaux en vert ou en rouge, car c’étaient les couleurs de l’espoir et de l’amour. Il n’avait que mépris pour le gris et le marron. À propos du gris, il disait : « Cette couleur est si affreuse qu’elle me donne mal à la tête !» Et au sujet du marron : « C’est encore plus laid, ça ressemble à du sang séché!»

Quand il partait en mission, il fallait attendre longtemps avant qu’il revienne. Un mois, ou même deux mois consécutifs. Il ne travaillait jamais au même endroit. On l’envoyait toujours dans un nouveau coin, tantôt à Elva, tantôt à Otepää, parfois à Karksi-Nuia, d’autres fois encore à Türi ou à Valgjärve. Et lorsqu’on avait perdu la force de l’attendre, au moment précis où l’on commençait à l’oublier, il revenait. On imaginait qu’il était venu par la forêt de Kopli, mais il était passé à travers la prairie. Et quand on pensait que, cette fois, il avait laissé sa moto à Rätsepa, il l’avait garée en réalité à Alliku.

Je suivis mon père dans la pièce du fond et restai debout près de la porte. Je voulais voir s’il ouvrirait sa valise. J’étais fière de sa veste en cuir, de sa casquette d’aviateur et de son odeur d’essence. En attendant, je frottais mon épaule contre le montant de la porte et reniflais bruyamment. Mon père sortit de sa valise une vieille sacoche en grosse toile à bâche, il la posa sur la table, regarda par-dessus son épaule et dit comme pour lui-même : « Quand un enfant renifle aussi fort, c’est qu’il a des polypes dans le nez. Il faut l’emmener chez le docteur. Et c’est le docteur qui décide s’il faut couper le nez ou non. »

Je poussai un soupir et cessai de renifler. Mais je continuai à me frotter contre le chambranle avec une ardeur renouvelée. Un savon rose à la fraise, qu’on avait mis en réserve au-dessus de la porte, tomba par terre avec un grand bruit. Mon père éleva la voix : « Bon, la plaisanterie a assez duré ! » Par bonheur, ma mère apparut dans la pièce juste à ce moment-là. On alluma la lampe et mon père se mit à chuchoter à ma mère des phrases creuses et ennuyeuses telles que : « L’étau a disparu de la boîte à outils… Ils versent des avances en nature : en fromage ou en beurre… Le maître fromager a un gros visage rouge, large comme la lune… »

Et ma mère racontait elle aussi : « La femme de Heino a de beaux vêtements, tu sais. La récolte des pommes de terre va bientôt commencer… Toujours autant de problèmes avec le foin… Hans passe son temps à se plaindre, il n’est jamais content de rien, celui-là… »

Tout en parlant, ma mère avait comme moi les yeux fixés sur la valise et sur la sacoche en toile. Mon père nous considéra l’une après l’autre, d’un regard malicieux et bienveillant, puis déclara d’un air un peu méprisant : « Quelle vie affreuse il doit avoir, Heino… mesurer des peaux à longueur de temps, les mains abîmées par la graisse… leur argent aussi doit être tout graisseux. » En même temps, il ouvrit sa sacoche et en tira une sonnette de vélo, une pompe à vélo et un ours en caoutchouc. L’ours siffla et couina dans les mains de mon père, la sonnette tinta et la pompe soupira. Toute la pièce se transforma : les chaises s’affaissèrent autour de la table, l’armoire se recroquevilla et le miroir miroita d’un air triste. Une odeur d’huile, d’essence et de lampe à souder se répandit dans la pièce. Le métal et le caoutchouc firent peur au bois et aux vêtements. Mes yeux se mirent à briller. Je sentais que la pompe à vélo et les lunettes de soudeur avaient en elles incomparablement plus de force et d’avenir que la carde ou le peigne du métier à tisser.

Je fis l’importante, comme à chaque fois que mon père rentrait à la maison. Je fis sortir le chien, refusai de boire de l’eau dans un gobelet – il me fallait une tasse! -, discutai avec les autres sur un ton officiel, donnai des ordres et formulai des interdictions, convaincue que tout se passait réellement selon mes directives. Si je n’avais pas été là, ma grand-mère aurait certainement oublié de faire cuire la viande avant de la mettre dans la soupe, la pendule n’aurait pas été remontée, le verre de la lampe serait resté sale. Personne n’aurait vu les lumières de l’esprit, car moi seule étais là pour les révéler. Je transformais le monde en quelque chose de solennel, grâce à deux vers de mirliton que j’avais découverts dans un livre :

Nous possédons un beau jardin qui a besoin de tous nos soins.

Je voulais réciter ces vers à mon père dès que possible, car ils étaient courts et il n’aurait pas eu la patience d’en écouter de plus longs, il serait parti avant la fin. Je regardais fixement le nez busqué de mon père et ses larges tempes nues, en attendant qu’il finisse par s’asseoir quelque part, à table ou près du poêle. Je pourrais alors lui déclamer :

C’est nous les gars d’la Sanitaire Qui veillons sur les militaires!

Mais mon père continuait à marcher en tous sens dans la pièce. Il avait quitté sa veste et déplaçait sans arrêt sa sacoche, sa valise et son sac à dos, cherchant pour eux un endroit où ils ne fussent pas en travers de son chemin. Il sortit soudain une boîte d’allumettes de la poche de son pantalon et l’agita près de l’oreille de ma mère, à qui il demanda avec fougue : « Tu entends, Hilda? Tu entends? Tu sais ce qu’il y a là-dedans?»

Je dévorais des yeux la chemise à carreaux de mon père, son pantalon corsaire gris, à l’arrière duquel brillaient des pièces de cuir, ses bottes noires et la boîte d’allumettes qu’il tenait avec précaution dans le creux de sa main. Lorsqu’il l’ouvrit, nous vîmes qu’elle ne contenait rien d’autre que des pépins de pomme. Il expliqua fièrement : « Ceux-là, avec le bout recourbé, ce sont des pépins de pomme-oignon, mais regarde les gros, là, tout plats, ce sont des trebud. » Il était tout réjoui et son regard nous traversait pour se perdre dans le lointain. Il s’exclama : « C’est incroyable, non? Dire que j’ai dans ma poche tout un champ de pommiers ! Chacun de ces pépins contient un énorme tas de pommes ! »

Cette nouvelle me stupéfia. Je jetai sur les pépins un regard chargé de crainte. Mon père expliqua d’un ton sentencieux : « L’homme doit faire appel à sa raison. Les chiens ou les chats pensent qu’une maison est une maison et qu’un tronc d’arbre est un tronc d’arbre. Ils ne comprennent pas que la maison est faite avec des troncs d’arbres. Mais les hommes doivent comprendre que la pomme et le pépin ne sont qu’une seule et même chose. Le pépin est l’image latente de la pomme, tout comme l’enfant est l’image latente du vieillard. » Mon père me regarda dans les yeux et me mit en garde : « Chaque fois que tu manges une pomme et que tu jettes le trognon sans garder les pépins, rends-toi bien compte que tu viens d’abattre sept pommiers! Une pomme-oignon contient sept pépins. Si tu jettes le trognon, ce sont sept pommiers qui ne verront pas le jour. C’est pour ça que l’Estonie est envahie par les broussailles. Parce que les Estoniens ne gardent pas les pépins de pomme. Moi, j’en sème de temps en temps au bord de la route. Même s’il n’y en avait qu’un sur mille qui devait donner un arbre, ce serait toujours ça de gagné. Mais les gens ne veulent pas qu’on sème des pommiers chez eux. Ils essayent de vous en empêcher. Alors il faut faire ça en cachette, comme si on était un voleur ou un meurtrier. »

Ma mère s’esclaffa bruyamment et mon père soupira d’un air attristé : « Tu vois, ta mère, ça la fait rire. Elle ne croit pas, elle, que le pépin est l’image latente de la pomme. Cette idée, on ne peut pas y croire si on ne la porte pas déjà dans le fond de son cœur. »

Les pépins luisaient faiblement. Mon père les faisait glisser d’une main à l’autre. Sous notre peau et notre chair se mouvait un esprit. C’était lui qui parlait des pommes par la bouche de mon père, faisait rire ma mère et dirigeait mes yeux vers les reflets que la flamme de la lampe allumait sur les pépins. Ceux-ci m’apparaissaient comme des étincelles qui dansaient entre les mains de mon père. J’aurais voulu qu’elles continuent à danser sans jamais s’arrêter et que cette danse finisse par serrer nos gorges, agrandir nos yeux, comprimer nos fronts et nos poitrines.

« L’image latente », répétais-je à mi-voix, et je me disais que cela pouvait s’appliquer aussi à la vieille ruche grise à l’intérieur de laquelle était cachée la baïonnette allemande. Pendant ce temps, la baïonnette était peut-être en train de sortir furtivement de son papier, de se faufiler à l’extérieur de la ruche et de disparaître en se tortillant dans la forêt. Elle volait peut-être déjà en sifflant dans le bois d’aulnes, derrière la maison, à la recherche de gorges à transpercer.

Mon père remit les pépins un à un dans la boîte d’allumettes, soupira et prit dans sa sacoche un tissu à fleurs en bemberg pour ma mère et un tissu satiné à petits points pour moi. Les points blancs papillotaient sur le fond bleu foncé. Ma mère s’émerveilla : « Comme c’est beau ! Tu te rends compte, le beau tissu que papa t’a apporté ! » Elle le déplia et me l’enroula autour du corps, de sorte que les plis du drapé tombaient depuis mon menton jusqu’à mes orteils. Ma mère proposa fièrement : « Et maintenant, on appelle grand-mère. Il faut qu’elle voie, elle aussi, les beaux tissus que papa nous a apportés. » Elle lança en direction de la cuisine : « Maman, qu’est-ce que tu fabriques là-bas? Viens un peu ici!»

Ma grand-mère traversa lentement la salle d’un pas traînant et vint se placer dans l’encadrement de la porte. Elle s’essuya les mains dans son tablier, resserra le nœud de son fichu et commença à palper nos tissus. Elle les approcha de ses yeux et déclara d’une voix profonde où flottait comme une menace : « Ils sont beaux, ces tissus ! Mais ce n’est pas la peine de les utiliser tout de suite. Il vaut mieux les mettre en réserve pour les mauvais jours. »

Ma mère se renfrogna et commença à se lamenter : « Oh! toi, avec tes réserves ! Tu mets toujours tout de côté! Mais à quoi ça te servira? À Ärna aussi, ils gardaient tout en réserve, ils ne pouvaient même pas se résoudre à enfiler un manteau. Eh bien, regarde où ils en sont maintenant! Ils n’ont même plus de toit au-dessus de la tête ! »

Mon père déclara : « Le mieux est de choisir en tout le juste milieu. Il faut éviter le gâchis, mais faire des réserves excessives n’est pas bon non plus. » Il ne put s’empêcher d’ajouter : « Mais à tout prendre, cela vaut tout de même mieux que le gâchis. »

Je me balançais d’une jambe sur l’autre. Ma mère et ma grand-mère partirent préparer le repas dans la cuisine. Moi, je restai seule avec mon père dans la pièce du fond. Il me dit d’un air malicieux : « Eh bien, voyons cette fois si tu peux me dire quel est le pays dont la capitale est Berlin. Il y a une belle récompense pour celle qui donnera la bonne réponse! »

Je transperçai du regard la chemise de mon père, ses oreilles et sa nuque. Je m’écriai : « C’est la capitale de Londres ! », et mes joues aussitôt s’empourprèrent.

Mon père me regarda d’un air attristé en secouant la tête : « Non, ce n’est pas ça ! Londres est aussi une capitale. Quel est le pays dont la capitale est Londres?»

J’avouai dans un souffle : « Je ne sais pas ! »

Mon père s’étonna : « Comment ça, tu ne sais pas? Cet été, tu le savais, pourtant. Londres est la capitale de l’Angleterre. On va appeler maman. On va voir si elle sait quelle est la capitale de l’Allemagne. »

Je courus dans la cuisine et revins dans la pièce derrière ma mère. Mon père déclara d’un air intéressé : « Eh bien maintenant, on va voir qui, de maman ou de toi, mérite la belle récompense. Hilda, est-ce que tu sais quelle est la capitale de l’Allemagne? »

Ma mère étouffa un petit rire : « Bien sûr que je le sais ! Pourquoi je ne le saurais pas? »

Je jubilai d’une joie maligne : « Pourquoi tu ne le dis pas, si tu le sais? »

Ma mère répondit fièrement : « Berlin », et aussitôt ma gorge se noua, mon nez se boucha, ma bouche se tordit et mes yeux se remplirent de larmes. C’était ma mère qui allait recevoir la belle récompense! Je me mis à geindre misérablement : « Papaaa, maman elle a appris ça à l’école! C’est normal qu’elle le sache!»

Ma mère parut agacée : « Mon dieu, mais qu’est-ce qu’il faut faire avec cette petite ! Papa disait ça pour rire. »

Je gémis: «Non, c’était pas pour riiire!»

Mon père fouilla dans son sac à dos et en sortit un grand bretzel rebondi et un peu effrité, dont le dessus était entièrement recouvert de graines de pavot. J’avais déjà mangé des bretzels et je me rappelais leur consistance à la fois molle et résistante. La main de mon père s’avança vers moi en tenant le biscuit. Je regardais du coin de l’œil tantôt le bretzel, tantôt la main de mon père, et en particulier le boîtier nickelé de sa montre, ainsi que le bracelet, également nickelé, dont les maillons étaient légèrement distendus.

Je voulais déjà m’emparer du biscuit, mais la main de mon père resta un moment suspendue en l’air, puis se tourna dans une autre direction et, dans un flamboiement de nickel, donna le bretzel à ma mère. Celle-ci s’écria joyeusement: «Merci!» et s’en coupa aussitôt un morceau.

Je protestai, grincheuse : « Qu’est-ce qu’elle a dit, grand-mère! Il faut penser à faire des réserves aussi!»

J’aurais voulu m’enfuir dans la forêt, me jeter à plat ventre sur le sol, gratter la terre avec mes ongles et, à la manière d’un chien, exprimer par un long hurlement ma détresse et ma solitude.

Mais qui l’eût cru ! La main de mon père plongea à nouveau dans le sac à dos. L’autre main fut appelée à la rescousse. Le sac résista un instant, puis finit par capituler. Les deux mains en sortirent une boîte marron qu’elles me tendirent. La voix de mon père s’éleva alors au milieu du silence et demanda lentement : « Regarde ce que je t’ai apporté, tu sais ce que c’est? »

Devant mes yeux passa une image du livre intitulé J’habite à Moscou. Des chaises disposées en rang devant une boîte marron. La boîte elle-même. Les enfants en train d’écouter la radio. La radio. Je regardai mon père droit dans les yeux et murmurai : « Une radio. »

Je vis passer dans les yeux de mon père une lueur incrédule mais bienveillante. Il s’étonna : « Comment le sais-tu?»

Je tenais le poste radio à deux mains. Il était lourd et le dos de mes mains devint blanc sous l’effort. Ma mère vint à mon secours et souleva la radio jusqu’à la table. Mon père expliqua : « Les piles sont dans le sac à dos. Vous pensiez peut-être qu’elle marchait sur le secteur. Eh bien non ! C’est une radio à piles. À la campagne, il n’y a pas l’électricité! » Sa voix était chargée de compassion à notre égard, mais on y percevait aussi des traces de solitude et de malice, et l’envie de taquiner un peu son monde. Mon père ne savait pas lui-même ce qui passait à travers sa voix. Il cligna de l’œil et éclata d’un petit rire bref : « Eh oui, hi, hi ! » Dans sa bouche brillait une dent en or. Il n’était pas pour rien le neveu d’un dentiste!

Ma grand-mère apparut à nouveau dans l’encadrement de la porte et nous dit: «Venez manger maintenant!» Mon père répondit aussitôt : « Merci bien, je n’ai pas faim!» C’était sa formule magique contre toute nourriture préparée par quelqu’un d’autre et dans laquelle avaient pu venir se mêler des poils de chien, des œufs de ténia et même des larmes, si la cuisinière avait un gros chagrin. Mon père méprisait de toute son âme la viande de porc, les œufs, les poissons de lac ou de rivière, le lait frais et le beurre fait à la maison, car le porc et les œufs rendaient méchants (« Regarde l’Oskar de Lillemägi comme il est méchant, c’est parce qu’il ne mange que de la viande de porc ! »), les poissons d’eau douce avaient le ver solitaire, le lait frais contenait toujours un peu d’urine, tombée de la queue de la vache, et le beurre fait à la maison était malaxé à mains nues par la fermière, au-dessous des cheveux qui dépassaient de son fichu.

Mon père avait en revanche entière confiance dans le pain, car il avait cuit à la chaleur du four et même si la croûte avait été tripotée, on pouvait toujours l’enlever avec un couteau. Le sucre, quant à lui, était déjà propre par nature, il suffisait de voir comme il était blanc et comme il restait bien sagement dans son sac ! On pouvait avoir confiance aussi dans les sprats, les harengs et les aloses.

Ma mère remplit tout de même une assiette de pommes de terre fumantes et de petits harengs salés et la porta à mon père dans la pièce du fond. Mais il se plaignit : « Aïe aïe aïe, les pommes de terre vont me brûler la bouche! Je mangerai plus tard. »

Il prit dans son sac des fils électriques et du fil de fer et commença à tripatouiller le poste radio. Je ne pouvais me résoudre à le quitter des yeux. Je voulais voir ce qu’il allait faire avec ma radio. Mais il fallut pourtant bien que j’aille à table. Je mangeai aussi vite que je le pus, en avalant tout rond les pommes de terre, la sauce et le rôti de porc, même si, en mangeant la viande, je pris un air dégoûté pour faire plaisir à mon père. En réalité, j’étais loin d’être dégoûtée, bien au contraire! J’essayai de me dominer et déclarai d’un air triste, presque les larmes aux yeux : « La viande n’est pas très cuite. J’en veux plus. » Comment pouvais-je manger de la viande quand mon père était à la maison ! Il pouvait apparaître à chaque instant et être cruellement déçu par mon comportement.

Derrière les vitres, au clair de lune, bruissaient les branches et les cimes, les forêts respiraient, les eaux fumaient, le champ jaunissait.

Ma grand-mère, le dos voûté, épluchait les pommes de terre brûlantes. De temps en temps, le manche du couteau tapait contre la table, sur laquelle s’affaissait le tas d’épluchures grises. Juste au-dessous du plancher se trouvait la terre noire et profonde. Les arbres craquaient autour de la maison. Les larges meules de foin se dressaient sur les coteaux. Les courants aériens portaient des cris d’oiseaux, froids et plaintifs. Au fond du puits, deux yeux brillaient d’un éclat sinistre, deux yeux en verre marron que j’avais arrachés au visage fatigué d’un vieil ours en peluche.

Mon oncle marchait vers la maison sur les sentiers forestiers, son sac à provisions vide sous le bras et le dos raidi par le travail. Au bord du chemin bruissaient les larges feuilles des fougères. Quand on rentrait aussi tard à la maison, on ne recevait pour pitance que des pommes de terre froides et durcies, accompagnées d’une sauce figée.

Les sentiers secrets serpentaient à travers les boulaies et les sapinières, croisant de temps à autre le chemin des chrétiens. Dans les sous-bois bougeaient des vestes grises, les canons des fusils brillaient et cliquetaient, les fronts ruisselaient de sueur. Sur la porte de l’école apparaissait chaque nuit un nouveau papier menaçant :

Liberté pour notre terre! Liberté pour notre mer!

J’entendais ces histoires en émiettant mon pain, en retournant mes pommes de terre dans mon assiette, en faisant rouler sur le plancher des bobines de fil vides, en construisant des maisons en boîtes d’allumettes, ou en m’asseyant sous la table pour dessiner de grands J majuscules. Il suffisait que je lève un instant mes yeux clairs pour que mon J devienne aussitôt tout tordu ou pour que la maison que je venais de construire s’effondre subitement.

Assise à table, j’entendais mon père qui marchait en faisant du bruit dans la pièce du fond et cela me rendait heureuse. Le bonheur faisait pétiller mes yeux et me donnait une sensation de légèreté dans les jambes. J’avais l’impression d’être restée éveillée pendant des mois, des années, et de revenir aujourd’hui chez moi, sous le vieux bouleau, après avoir visité les capitales de tous les pays.

Ma mère alla dans la cuisine pour prendre un bain de pieds. Ma grand-mère poussa la vaisselle à un bout de la table et déplia par-dessus le journal La Voix du peuple. Tommi se mit soudain à aboyer. Mon père apparut à la porte de la pièce du fond et nous fit : « Chut ! Chut ! Il y a quelqu’un qui marche autour de la maison ! » Nous entendîmes des pas lourds et réguliers passer au-dessous de la fenêtre. Puis tout redevint silencieux.

Je rejoignis mon père et le regardai enfoncer l’extrémité des fils à l’intérieur du poste radio. Les fils eux-mêmes serpentaient sous la table, près de la batterie.

Dans la salle, ma grand-mère prit son livre de psaumes et s’assit près de la table. Le nœud de son fichu était à nouveau défait. Elle lut :

Le péché nous a souillés et le diable nous tourmente.

La radio se mit soudain à grésiller et dans les deux pièces se fit entendre la voix douce et solennelle d’un homme invisible : « Le peuple estonien, avec un enthousiasme sans faille et une ardeur inextinguible, s’est mis tout entier au travail pour accomplir les objectifs du nouveau plan quinquennal staliniste, afin de porter la vie économique et culturelle jusqu’à des hauteurs jamais atteintes. Il est convaincu que sous la direction du camarade Staline, chef suprême du parti communiste et de la grande famille des peuples soviétiques, il pourra bientôt, par son travail généreux, transformer sa terre natale en un pays socialiste à haut niveau de développement économique et culturel. »

Les yeux de mon père rayonnaient. Ma grand-mère ferma son psautier et s’essuya le coin des lèvres. Ma mère, les pieds lavés de frais, arriva de la cuisine. Tommi remua la queue et courut dans le vestibule à la rencontre de mon oncle. Tout le monde était debout et écoutait la radio d’un air déconcerté.

Mon père déclara enfin : « La scie circulaire et la radio sont les deux choses les plus importantes dans la vie. Sans elles, on ne pourrait pas aller de l’avant. » Il serra la main de mon oncle en lui souhaitant le bonjour, puis il alla coller son oreille contre le poste et écouta. Il fit alors une grimace étrange en regardant dans ma direction, mais c’est en s’adressant à mon oncle qu’il dit : « Qui peut bien parler dans cette boîte? Peut-être un petit nain? »

Mon oncle fit la même grimace étrange et toussota : « Hmm, c’est bien possible. »

Mon père poursuivit : « Non, je ne peux pas croire qu’il soit dans la boîte. Il doit être dehors, derrière le mur. Il parle dans un tuyau et sa voix entre dans la pièce en courant le long du fil. »

Mon oncle était du même avis : « On peut le vérifier facilement. Il suffît de prendre un bon gourdin et de faire le tour de la maison. »

Ma mère pouffa de rire, mais ma grand-mère se fâcha : « Arrêtez un peu vos bêtises ! D’ailleurs la petite est fatiguée. »

Je me tenais sous le portemanteau et respirais l’odeur d’une veste de laine. Dehors résonnèrent les pas de mon père. Un grand coup fut frappé contre le mur. Une voix inconnue proféra des jurons en haletant. Je fronçai les sourcils. Je ne croyais pas qu’un étranger parlât dans un tuyau derrière la maison, mais ces bruits me firent très peur. Qui donc jurait de la sorte s’il n’y avait personne là-bas?

J’espérais ardemment qu’on allait enfin mettre les chaises comme il fallait, bien alignées devant le poste, et que nous nous assiérions les uns à côté des autres pour écouter. Aucun de nous ne croyait qu’un nain se nichât à l’intérieur du poste et nous condamnions sans réserve les agissements de mon père. Quelque part, on écrivait des articles haineux pour l’hebdomadaire La Faucille et le marteau, on publiait la revue Création, on confectionnait des costumes dans les ateliers de couture, on accrochait devant les fenêtres des rideaux de peluche avec des pompons, par des vasistas entrouverts s’échappaient les accents d’un piano, une femme de ménage posait sur une table une compote de prune à la crème chantilly, on attachait des ceintures folkloriques autour du ventre rebondi des enfants, le père de quelqu’un partait même en mission pour Moscou et en ramenait de gros ananas joufflus qui sentaient la fraise et faisaient faire pipi pendant la nuit. Ailleurs, des gens aux joues creuses falsifiaient leur identité d’une main moite et tremblante.

Mais moi, je devais me tenir debout sous une vieille veste en laine accrochée au portemanteau, près de la porte de la pièce du fond, et écouter mon père qui faisait des blagues idiotes à l’extérieur. Je ne voyais pas les queues pour le sucre ni les invalides de guerre. On ne me mettait pas de chaussettes montantes. On ne me nouait pas les nattes en chignon derrière les oreilles. La radio continuait, comme si de rien n’était :

Qu’il ne l’oublie jamais, celui qui aujourd’hui Adhère au komsomol pour la première fois : L’étendard du combat flotte au-dessus de lui, Car dans la Jeune Garde il est un vrai soldat.

J’étais habitée par le désir violent de partir à la découverte du vaste monde. Tout devait y être bien différent de ce que je voyais à la maison. On n’y trouvait certainement ni tables, ni lits, ni portemanteaux, ni vestes de laine. J’imaginais que les gens s’y promenaient soit en uniforme soit dans de longs vêtements précieux. Personne, en tout cas, ne portait de maillots où pendouillaient des jarretelles, ni de manteaux au col rongé par les mites!

Je croyais aussi que dans le cœur de tous les habitants du monde brûlait le désir de faire disparaître le plus rapidement possible les forces obscures et les réalités désagréables, soigneusement dissimulées, mais dont je percevais l’existence à certains signes, tels que les espaces noirs derrière les armoires, les tombes dans les cimetières, les fusils découverts dans les meules de foin, les regards sournois et les dents de travers de certains individus.

J’ai vu, depuis, tant et tant de tables, de lits, de portemanteaux et de vestes de laine, que leur absence totale dans quelque partie du monde me paraîtrait aujourd’hui bien étrange et difficile à admettre. Je ne crois pas qu’il y ait un lieu où tout puisse être différent de chez moi. Des tombes et des coins sombres, j’en ai rencontré dans tous les endroits où l’on vit. Et le désir de faire disparaître les forces obscures ne brûle pas dans le cœur de tous les hommes, loin de là! La plupart d’entre eux, à vrai dire, semblent n’avoir au fond du leur qu’un seul et unique désir : se procurer continuellement de coûteux appareils électroniques, des autos merveilleuses, de la jouissance et du plaisir à foison. Fermer les yeux devant l’obscurité qui menace et se forger de toutes pièces un monde d’illusions et de lumière.

Cette réalité-là, je peux la lire aussi bien dans les romans que dans les annuaires statistiques. Je l’entends chaque jour à la radio comme à la télévision. Et si j’avais encore besoin de m’en convaincre, je pourrais aussi me rappeler ce que j’ai observé de mes propres yeux dans les grandes villes étrangères.

Et pourtant, je me bats contre cela. La foi tenace de mon enfance demeure. Je suis convaincue, aujourd’hui encore, qu’il y a des cœurs où brûle la flamme de l’avenir, et que les cités délabrées, les bars, les pistes de danse, les meurtres sont rachetés par les nerfs des poètes et le cerveau des penseurs. Tant que ceux-ci existeront, le monde restera debout. En d’autres termes :

Il existe un chemin où marchent les flambeaux. Les bâfreurs de tout poil, bourreaux et tortionnaires, Ont voulu le briser par d’incessants assauts. Mais en vain. Ce chemin est d’une autre matière.

Le vent soufflait aux coins de la maison, comme pour exprimer son accord. Les vieux sapins grinçaient et gémissaient. Mon père, dehors, fit des signaux devant la fenêtre avec sa lampe de poche. Ma grand-mère vint vers moi et posa ses lourdes mains sur mes épaules. Ma nuque touchait le bord inférieur de son gilet. Je n’aimais pas que mon père ait la lampe de poche entre les mains. Cela rendait la pièce très inquiétante, comme si un soldat avait marché dans la cour.

J’allai près du poste radio et touchai du bout des doigts le tissu marron qui dissimulait les fils et les électrodes. Mais je ne tournai pas les boutons. Poussant un profond soupir, j’appuyai ma tête sur la table, devant le poste. Toutes les nouvelles et toutes les chansons passaient à travers mes tempes, et je sentais la table qui tremblait sous ma joue.

———————

Le soleil brillait dans le ciel bleu, comme si les plaines du soir n’avaient jamais existé, et comme s’il n’y avait jamais eu trois poules égorgées dans la cuisine, à côté du billot.

Je fis le tour de la maison et compris que le temps était chaud.

Je m’arrêtai à plusieurs reprises pour examiner mon tablier, qui me paraissait du plus haut intérêt. Au milieu du ventre se trouvait une jolie petite poche, et toute la surface du tissu était recouverte par une série d’images qui montraient une grosse fillette aux prises avec des oies. L’histoire commençait près du bord inférieur. Elle me paraissait toujours nouvelle, car on sortait assez rarement ce tablier de l’armoire. Il était rangé sous la pile des taies d’oreiller et en avait gardé des plis très marqués qu’on aurait dit faits au fer à repasser.

Il avait été porté autrefois par la fille de la maison, Aïno, qui avait dû quitter le pays à cause de la guerre, peut-être pour l’Allemagne, dont la capitale est Berlin, ou bien pour l’Angleterre, dont la capitale est Londres. Aujourd’hui, à l’étranger, la vieille Aïno avait peut-être les larmes aux yeux en repensant à son tablier.

Je tirai sur les bords pour le défroisser, et aussitôt, la grosse oie au bec rouge tendit à nouveau son cou pour picorer une herbe verte et luxuriante où poussaient des fleurs jaunes et bleues. La grosse fille aux joues rondes et au derrière rebondi était debout. Elle essayait de tapoter avec la main la tête de l’oie et ne remarquait pas que, derrière elle, en arrivait une seconde encore plus grosse, le cou à ras de terre. Trois « S » sortaient de son bec. L’oie sifflait : « s-s-s ! »

Sur l’image suivante, elle saisissait déjà la culotte de la grosse fille. La culotte étroite se déchirait par-derrière. Le bas de la robe à carreaux restait à pendiller. L’oie tirait et la fille criait. Ses joues étaient rouges, et elle se frottait les yeux avec ses deux gros poings fermés. Mais un petit garçon s’approchait furtivement de la méchante oie, une verge à la main – avec les jars, il valait mieux être sur ses gardes. Un vent très ancien soulevait le col marin à rayures du petit garçon. Son nez était couvert de taches de rousseur. Il donnait un coup de verge sur le dos de l’oie. Cela se passait déjà tout en haut, sur le bord supérieur du tablier, près de la ceinture, à l’endroit où le tissu était un peu plissé. Le garçon prenait la grosse fille par la main d’un air paternel, et ils s’en allaient d’un côté, tandis que les oies déguerpissaient piteusement de l’autre. Çà et là se dressaient des touffes d’herbes avec des fleurs multicolores. De gros papillons voletaient autour des enfants. Au-dessus de la poche, à demi caché par la ceinture, on voyait le soleil, avec ses grands yeux noirs et son large sourire, le visage entouré de longs rayons. Peut-être voulait-il me transformer, me changer moi aussi en image sur un tablier. Ces choses-là arrivaient parfois dans les livres!

Je fronçai les sourcils et couvris de la main le visage du soleil. Mon père devait bientôt me prendre en photo avec ce tablier. On m’avait attaché pour l’occasion un ruban bleu dans les cheveux, car telle était ma volonté. On m’avait mis sur le dos une robe blanche trop courte pour moi, parsemée de pâles bouquets de violettes. Je la méprisais à cause du tissu minable dont elle était faite, bien que le tissu en question s’appelât de la batiste et que la robe me vînt aussi de cette Aïno partie en Allemagne ou en Angleterre.

Ma grand-mère sortit de la maison, me regarda sous toutes les coutures et me complimenta : « Eh bien ! voilà une belle petite fille! On n’ose pas te toucher! Mais pourquoi tu fais la tête comme un vilain taureau? Tu ne sais pas que sur les photos, il faut toujours sourire? Attends, je vais t’apporter des fleurs. » Elle traversa dans un froufrou les buissons de cassis, coupa trois grosses fleurs de dahlia et me les arrangea dans la main, de façon que le bouquet soit bien rond et que toutes les fleurs se voient.

J’eus l’impression que mon corps tout entier, et surtout mon tablier illustré, disparaissait derrière le bouquet de fleurs. Je poussai aussitôt des cris désespérés : « Grand-mère, enlève le bouquet! Grand-mère, enlève le bouquet! »

Mon père apparut en haut de l’escalier avec le pied de l’appareil photo, une veste en cuir sur le dos, malgré la chaleur. En voyant dans les mains de ma grand-mère le bouquet de dahlias, tout rond et chatoyant, il proposa : « On va faire une photo de grand-mère aussi ! » Il lui demanda : « Comment veux-tu être sur la photo? Tu ne veux pas avoir un bel objet dans les mains? »

Ma grand-mère ronchonna : « Une vieille femme comme moi ! Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse de tes beaux objets! J’ai déjà les mains pleines de fleurs, ce n’est pas suffisamment joli? »

Mon père poursuivit sans répondre : « Aadu Oïnas avait choisi de se faire prendre en photo avec sa truie et ses petits cochons. Il s’était mis dans la porcherie, à côté de la truie, un cochonnet sous chaque bras. La Vaïké de Savikoti, quant à elle, voulait à tout prix se faire prendre avec sa machine à coudre. Elle avait posé la main sur la roue et faisait semblant de travailler. Elle avait même mis sa bouche en cul de poule en écarquillant les yeux. Je ne sais pas ce qui lui a pris de faire une grimace aussi horrible. »

Ma grand-mère déclara : « Bon, eh bien puisque tout le monde le fait, moi je voudrais que tu me prennes avec la petite près des phlox. C’est ma mère qui les avait plantés.»

Je n’avais plus la patience d’attendre. J’exigeai : « Et moi, je veux avoir la pompe à vélo dans la main ! »

Mon père s’exclama : « Mais c’est une excellente idée! Comme ça, les gens qui regarderont la photo, plus tard, penseront que tu avais peut-être un vrai vélo garé derrière le coin de la maison. Les bouquets de fleurs de l’homme moderne sont la pompe à vélo et la clef anglaise. Tu ne veux pas prendre aussi une clef anglaise? »

Je ne voulais pas de clef anglaise, car je ne me souvenais pas très bien à quoi cela ressemblait. J’allai chercher la pompe à vélo sous l’armoire, vins me placer à côté de ma grand-mère, près des phlox, et tins la pompe d’une main en faisant bien attention à ne pas cacher mon tablier. Je tendis la pompe en avant et visai mon père avec. Ma grand-mère me tenait l’autre main, comme si nous allions quelque part. Loin dans l’avenir, au fond d’une boîte remplie de vieilles photos.

Des photos qui témoignent, de façon brute et directe, que ce jour a existé, que ces gens, leurs visages et leurs pensées ont été ainsi à un moment donné, avant que la mort ou la vie ne les transforme. Les photos nous garantissent que chaque année, cette chaude après-midi de fin d’été ressuscitera d’entre les morts : des trains de nuages blancs bordés de lumière passent dans le ciel; les feuilles de cassis, les phlox, le fenouil, tout annonce l’automne et sa fébrilité inexplicable. Les criquets stridulent une dernière fois, et déjà l’instant s’est enfui, les ombres se sont allongées, le vent a tourné et les visages ont vieilli.

Il fallait ensuite faire une photo de moi toute seule. Je voulais qu’on me prenne avec l’oie, de telle manière que sa tête soit exactement en face de la poche du tablier. Ainsi, la grosse fille donnerait l’impression de caresser la tête de notre oie à nous. Ma grand-mère essaya bien sûr de protester : « Qui va faire tenir cette oie en place! Moi, en tout cas, je n’ai pas envie de me colleter avec cette bourrique ! » Mais ce fut moi qui l’emportai. La grosse oie blanche fut prise par le cou, soulevée par-dessus la clôture et posée devant moi. Elle releva la tête, tendit sa gorge en avant et se mit à caqueter d’un air vexé. Mais la photo fut faite avant qu’elle décide de s’enfuir.

L’idée de la photo avec l’oie n’avait pas beaucoup plu à mon père. Il proposa : « Bon, maintenant on va faire une belle photo, avec une petite fille debout au milieu des lilas, en train de chercher des porte-bonheur. »

Je criai : « Mais il n’y a pas de fleurs ! »

Ma grand-mère grommela : « Je vous demande un peu… Chercher des porte-bonheur dans les lilas alors qu’on récolte déjà les pommes de terre!»

Mon père tint bon : « Mais les gens qui regarderont la photo ne le sauront pas, qu’il n’y avait pas de fleurs! Ils seront comme cette fille qui avait acheté un manchon en peau de chat. Le vendeur l’avait embobinée en lui disant :  » Achetez, mademoiselle, c’est de la peau de tigre des toits !  » La fille avait sauté au plafond en battant des mains, tellement elle était heureuse : elle avait un beau manchon en peau de tigre, comme aucune autre fille n’en possédait. Eh bien, avec cette photo, c’est un peu la même chose. Les gens y croiront. »

Nous nous rendîmes près des lilas, derrière la maison. Mon père plia quelques branches et les disposa de manière qu’elles encadrent joliment mon buste. Je devais regarder entre les feuilles, comme si je venais d’y apercevoir une grosse fleur à sept pétales. « Quand on voit une fleur aussi grosse, on doit avoir un sourire qui remonte jusqu’aux oreilles ! » m’expliqua mon père. « Il faut pencher un peu la tête, comme ça, et regarder par-dessous les sourcils, mais le sourire doit rester visible! Les gens qui n’arrivent pas à sourire ou qui accueillent un porte-bonheur sans sourire sont comme des hommes préhistoriques. »

Je ne voyais rien d’autre que la terre noire en dessous du buisson, et les plumes multicolores des poules sur le sol. Lorsque je relevais la tête, le soleil m’éblouissait et je devais me frotter les yeux. Mon père me tira hors du buisson et se fâcha : « On ne peut décidément pas te prendre en photo. Tu es une vraie tête de mule!»

Se désintéressant complètement de moi, il retourna dans la cour et appela ma mère. Elle était dans la maison, en train de se peigner et de se lisser les sourcils. Je la voyais par la fenêtre. Lorsqu’elle sortit, elle portait la jupe bleue de la tante défunte et une blouse blanche avec des boutons en verre, mais elle était pieds nus. Elle n’avait pas pu enfiler ses chaussures, car lorsque nous étions allées en ville, elles avaient tant frotté contre ses pieds qu’il lui était venu de grosses ampoules aux talons. L’une d’elles s’était même ouverte et il ne restait à sa place qu’un peu de chair sanguinolente, que l’on soignait avec du plantain et des compresses de Rivanol. Pour que ses pieds calleux ne se voient pas sur la photo, elle alla se placer derrière un buisson. Elle non plus ne voulait pas chercher des porte-bonheur dans les lilas. Elle protesta en riant : « Mais non, enfin ! J’aurais l’air de faire la coquette! Et puis ma blouse va être cachée par les branches… »

Un voile de tristesse passa sur le visage de mon père, mais il suggéra à nouveau, plein d’espoir : « Alors, prends l’arrosoir et arrose les choux! Ça va faire une belle photo,

ça! Avec les filets d’eau qui sortiront de l’arrosoir, les boutons de ta blouse tout brillants et les gros choux partout autour de toi. Les gens qui verront cela taperont dans leurs mains et s’écrieront :  » Mon Dieu ! Comme ils sont gros les choux de Hilda !  » »

Il apporta un arrosoir plein d’eau à ma mère qui piétinait entre les choux en cherchant le meilleur endroit. Elle voulait poser devant les plants de petits pois et tenait à ce que l’on distingue bien les cosses sur la photo. Mais elle voulait emporter aussi dans l’avenir les plants de concombres. Mon père alla chercher un gros concombre dans les plates-bandes et le posa près de ma mère, entre les feuilles d’un chou, comme s’il avait poussé accroché au chou. Comme si mon père était Mitchourine, Lyssenko ou Jaan Raeda et cultivait des pommes-poires, des sorbiers-cerises et des choux-concombres.

Ma mère arrosa consciencieusement les choux en souriant. Ses pieds ensanglantés étaient cachés derrière de larges feuilles couvertes de gouttelettes étincelantes. Un chaud soleil de fin d’été coulait sur son visage bronzé et sur sa blouse blanche. Elle se tenait bien droite, le lourd arrosoir à la main, et les muscles de son bras tremblaient sous l’effort. Cela dura longtemps, mais elle parvint à conserver sur son visage un sourire radieux. Elle savait que sur les photos, il fallait sourire, pour qu’on ne puisse pas deviner les orties près de la clôture, ni les pieds nus écorchés jusqu’au sang.

Le sourire de ma mère me rendit furieuse, car il proclamait d’un ton sans réplique que ceux qui n’avaient ni patience ni courage ne seraient jamais dans les albums photo de l’avenir. Ils n’entreraient pas dans les maisons qui restaient à construire. Le regard des gens à naître ne se poserait jamais sur eux, et il ne leur serait possible ni de s’éteindre ni de briller.

Je mordis d’une dent vengeresse dans un chou blanc très dur, qui grinça sans se laisser entamer. Je regardai le chou marqué par la trace de mes dents et me sentis aussitôt beaucoup mieux. Ma mauvaise humeur avait disparu.

Mon père replia le pied de l’appareil photo. Ma mère alla remettre l’arrosoir à sa place et me dit : « Papa voudrait t’emmener faire un tour en moto. Tu veux y aller? »

Mes mains devinrent moites d’excitation. Je répondis avec fougue : « Oh oui, je veux ! » Le chou martyrisé était derrière moi. J’étais remplie de crainte en pensant aux tuyaux recourbés situés sur les côtés de la moto et d’où s’échappait une fumée bleue quand le moteur tournait.

Enthousiasmée, je commençai à tournailler autour de mon père en attendant le moment de partir. Mais il disparut dans la maison et n’en ressortit plus. Je n’avais plus la patience d’attendre. Je demandai à ma mère : « Qu’est-ce qu’il fait, papa, à l’intérieur? »

Elle me répondit d’un air indifférent : « Comment veux-tu que je le sache ! Va donc voir toi-même ! »

Je me glissai sans bruit dans la pièce du fond et vis mon père debout devant le miroir, un rasoir à la main. Sur un coin de la table se trouvait un récipient avec de la mousse à raser et un gros blaireau. « Quand est-ce qu’on part? » demandai-je.

Il me jeta un regard noir dans le miroir et me réprimanda d’une curieuse voix nasillarde : « Comment peut-on emmener quelqu’un en voyage quand il n’a aucune patience ! »

Accablée, j’allai me réfugier sur le tas de sable derrière la maison. Il y avait là une caverne de sorcière, que j’avais creusée récemment dans le sable humide avec ma pelle verte en métal. La caverne se trouvait au milieu des montagnes et on ne pouvait y accéder que par un sentier étroit et fort dangereux. Parfois, la sorcière en sortait -particulièrement terrifiant était le moment où elle commençait à pointer le nez hors de son antre. Elle pouvait transformer n’importe qui en scarabée, bien qu’elle-même ne fût qu’un vieux bouchon noir en caoutchouc provenant d’un flacon de médicament. Je la tirai sans ménagement de sa caverne et la jetai dans l’herbe où elle roula cul par-dessus tête. Je démis la sorcière de ses fonctions : hop, à la retraite ! Je jurai : « Nom d’un petit bonhomme ! » puis écrabouillai les montagnes, les vallées et le sentier tortueux.

Sous les pommiers, la camomille était en fleur. Les vitres de la pièce du fond brillaient derrière les aconits. On apercevait, par la fenêtre, la partie arrière du poste radio. Mais mon père n’était pas visible. Je tendis l’oreille. Il était déjà dans la cour, en train de faire un discours sur les rhubarbes à ma grand-mère. Il insistait notamment sur l’importance de la rhubarbe-fraise à chair rouge.

Je surgis brusquement de derrière le coin de la maison. On m’ordonna de mettre mes sandales. Les boucles ne voulaient pas se fermer. Je ne quittais pas mon père des yeux, de peur que l’envie lui prenne de s’en aller sans moi. Enfin nous partîmes.

Près du trou dans la clôture, je m’arrêtai et expliquai : «Tu sais, papa, hier, à cet endroit, le furet a tué Corneille, Roussette et Belle-Amie. »

«C’était qui?» demanda mon père d’un air effrayé.

Je répondis doucement : « Nos poules » et me rappelai qu’il ne se préoccupait pas beaucoup des œufs ni des poules. Il ne connaissait même pas l’histoire de la poule noire, sous l’apparence de laquelle se dissimulait en réalité une fée, qui offrait un grain de moutarde à un garçon du temps jadis. J’entrepris de la lui raconter d’une voix forte, les yeux brillants. J’essayais de marcher du même pas que lui en restant à son niveau, afin de pouvoir lire sur son visage l’impression que le conte produisait sur lui.

De temps en temps, il faisait : « Mh-mh! Mh-mh! » Je lui expliquai charitablement que la poule noire était en réalité un ministre du royaume des fées. Aussitôt, il demanda d’un air intéressé : « Attends, je n’ai pas très bien suivi. Qui était ministre? » Lorsqu’il comprit que je ne parlais pas de politique, mais toujours de la même poule noire, il fit à nouveau: «Mh-mh! Mh-mh!»

Nous marchions sur un sentier entre deux champs de pommes de terre. Des nuages blancs passaient lentement dans le ciel. De gros cumulus lumineux montaient de derrière les sapins et glissaient au-dessus des champs. Les trains de nuages avaient laissé leur terne silhouette sur les photos que mon père avait faites. Ils passaient en rang au-dessus de nos têtes, lents et altiers, et on les voyait sans doute aussi depuis l’abri des Frères de la forêt.

Soudain, mon père s’arrêta et déclara d’un air abattu : « Ma montre ! J’ai oublié ma montre-bracelet à la maison. On ne peut pas partir sans montre. Sinon les gens penseront : tiens, voilà un pauvre diable qui n’a même pas de montre-bracelet! Et moi, je me sentirai comme ce fermier d’autrefois qui avait trouvé une montre par terre et ne comprenait pas ce que c’était. Il se disait : ça brille et il y a quelque chose qui bouge à l’intérieur, comme un scarabée; c’est sûrement l’œil du Malin! Et il avait écrabouillé d’un coup de talon la belle montre en argent, tout heureux à l’idée que l’œil du Malin était désormais en charpie. »

Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Je m’écriai, paniquée : « Mais alors, on ne va pas faire un tour en moto? »

Mon père m’expliqua : « Je retourne à la maison chercher ma montre. Toi, tu vas aller toute seule dans la cour de Liisu où est garée la moto. Quand j’aurai ma montre au poignet, alors tout ira pour le mieux et on pourra filer à la vitesse de la pensée ! » Il reprit le chemin de la maison. Il marchait si lentement que je crus que j’allais suffoquer. Mais on ne pouvait pas lui dire d’aller plus vite, il ne faisait que ce qu’il voulait. Maintenant, il allait rentrer chez nous et chercher sa montre partout pendant très longtemps, mais en revenant il oublierait peut-être ses lunettes de moto. Il valait mieux ne plus se faire d’illusions.

Je marchais en agitant les mains et en levant très haut les jambes. Près de la fourmilière, je m’accroupis et regardai si les fourmis avaient mangé la taupe morte. La taupe avait disparu. Son squelette, qui m’aurait vivement intéressée, n’était visible nulle part.

Je descendis dans le fossé asséché et commençai à marcher au fond en marmonnant :

La vieille était têtue comme une andouille :

Dans un fossé, a rejoint les grenouilles !

bien qu’il n’y eût pas de grenouille à l’endroit où je me trouvais. J’en aurais volontiers attrapé une pour examiner ses yeux marron et sa gorge palpitante. Ici, le sol était déjà un peu plus haut et les fossés plus secs que par chez nous. Dans celui-ci poussait une herbe dense. En levant les yeux, on ne voyait que le ciel bleu, sur lequel se détachaient de grands chardons séchés et quelques nuages blancs. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent au fond du fossé. Une multitude de papillons étaient venus s’y mettre à l’abri. Ils quittaient dans un froissement d’ailes la fleur de chardon sur laquelle ils étaient posés, venaient tourner un instant autour de moi et se dénichaient bien vite un autre chardon. Ils avaient le corps poilu et de grands yeux à fleur de tête. Lorsqu’ils étaient posés sur les fleurs, ils remuaient leur longue trompe comme de véritables monstres, l’enroulant et la déroulant alternativement. Les papillons, finalement, étaient tout aussi intéressants que les grenouilles. J’entendis plusieurs coups sourds et sortis du fossé pour voir de quoi il s’agissait. C’était Liisu qui plantait un pieu pour attacher sa vache. La vache elle-même était sur le bord du pré, en train de manger du regain, le museau tout ridé. Elle regardait le pieu du coin de l’œil, en ayant l’air de se demander s’il était solidement planté ou s’il se laisserait facilement arracher.

Liisu se redressa, son gros maillet à la main. Elle prit quelques poils sur le garrot de la vache et les jeta pardessus son épaule en faisant : « Pfui, pfui, pfui ! » afin qu’il n’arrive rien à la bête, que sa chaîne ne s’empêtre pas dans les buissons et qu’elle ne s’étrangle pas elle-même, qu’un chien enragé ne la morde pas et que personne ne lui jette le mauvais œil.

Je tapai du pied par terre pour que Liisu me remarque. Son petit visage sombre s’éclaira. Ses yeux marron clair tirant sur le jaune posèrent sur moi leur regard acéré. Je trouvais que Liisu ressemblait un peu à un aigle, bien qu’elle portât à longueur d’année, pardessus son fichu, un bonnet à rabats en peau de chien, et par-dessus sa veste, un gilet également en peau de chien ; bien que son tablier fût grossièrement rapiécé en plusieurs endroits et qu’elle fût toujours chaussée non pas de caoutchoucs ou de mocassins, mais de vieilles bottes sans tige. Liisu mit les mains au-dessus de ses yeux, pour se protéger du soleil, et réfléchit tout haut comme si je n’étais pas là : « Je me demandais ce qui pouvait bien remuer comme ça dans ce fossé. Toutes ces couleurs, mais c’est un tablier d’enfant! Et un sacrément beau tablier, encore!»

Je tendis à nouveau mon tablier et montrai fièrement à Liisu les oies et les enfants, bien qu’elle les eût déjà vus et admirés à de nombreuses reprises.

Liisu était mon amie. Je la regardais courageusement dans les yeux, bien que son regard pût faire tourner le lait. Elle avait aussi un pouvoir mystérieux sur les puces, les poux et les cauchemars. Elle pouvait à la demande les attirer sur les ennemis ou sur leurs bêtes. Il suffisait de lui expliquer clairement ce que l’ennemi en question vous avait fait. Beaucoup de choses que les gens considéraient comme des offenses graves paraissaient tout à fait innocentes à Liisu. Parfois même, elle donnait raison à l’ennemi et admonestait celui qui se croyait lésé : « Tu n’as aucune raison de te venger. Rentre chez toi et tiens-toi tranquille ! »

Nous allâmes en bavardant jusque dans la cour de Liisu où se trouvait la moto de mon père. De là, la moto pouvait toujours sortir, même par temps de pluie, mais chez nous les roues auraient pu s’enfoncer dans la boue.

Je chuchotai : « Tu sais, papa nous a rapporté un poste radio! »

Liisu s’exclama : « Mazette ! Je crois bien que je vais venir faire des petits tours par chez vous pour écouter la radio. Notre gars en voudrait bien un, lui aussi, de poste. Il a déjà une carcasse, mais il ne sait pas quoi mettre à l’intérieur. Ton père s’y connaît en électricité. Ilmar devrait lui demander comment il faut faire. »

Je promis généreusement : « Pas la peine de demander. Papa mettra lui-même tout ce qu’il faut à l’intérieur!»

Les deux grands fils de Liisu, Silver et Udo, avaient disparu mystérieusement. Le plus jeune, Ilmar, s’acharnait à longueur de journée sur de vieux vélos, des centrifugeuses à miel ou des pièces détachées d’écrémeuse. Il était justement dans la cour, assis sur une marche de l’escalier, et frottait avec un chiffon imbibé d’huile une roue dentée toute rouillée. Il devait avoir une vingtaine d’années. Il avait de grandes mains et des cheveux rebelles, qu’il maintenait ensemble par un filet de laine multicolore.

La cour était parsemée de toutes sortes de petits cabanons, et chacun d’eux était indispensable aux activités de la ferme. Ici, on gardait le foin. Là, le bois de chauffage. Sous un auvent étaient entassés pêle-mêle des vestiges de tonneaux, des bobines de fil de fer et de vieilles bottes hors d’usage. Sous le gros bouleau fourchu de la cour, se trouvait un banc avec un dossier, et aux branches basses du bouleau pendaient des bottines aux semelles décollées, qui semblaient avoir été accrochées là par quelque voyageur fatigué. Sous les fenêtres basses de la maison, un massif de phlox délimité par des arceaux d’osier dégageait un parfum entêtant. A côté du bouleau et du banc, sous une bâche, se trouvait la moto de mon père. « Papa va venir aussi, déclarai-je, et on va partir en moto! » Je m’assis sur l’escalier à côté d’Ilmar et réclamai comme d’habitude : « Allez, on se dispute! » Cela signifiait que je pouvais dire par exemple : « Les petits pois poussent sur les aulnes » et qu’Ilmar devait me contredire : « Non, c’est pas vrai!» Dès qu’il avait dit «Non», je pouvais revenir à la charge : « Notre hache-paille a des pieds d’homme ! » Ce jour-là, je comptais lui déclarer : « Eevald-le-sac est passé devant nous avec une carriole pleine de perroquets ! » mais Ilmar secoua la tête : « On se disputera une autre fois. Maintenant je n’ai pas le temps ! »

Le portail grinça et mon père entra dans la cour. «Bonjour tout le monde!» lança-t-il, en regardant du coin de l’œil ce qu’Ilmar était en train de faire. Liisu demanda : « Toi qui es toujours par monts et par vaux, tu ne sais pas s’il y a eu des mouvements de troupes récemment? » Mon père lui certifia : « Non, non, sois tranquille ! En temps de paix, ils ne bougent pas. »

Le lopin de Liisu, une parcelle nouvelle prise sur les terres de la ferme, était en friche depuis longtemps. Liisu ne labourait ni ne semait. On répétait parfois ce qu’elle avait déclaré à ce sujet : « Pourquoi est-ce que je gaspillerais mon seigle à faire des semailles? De toute façon, on va bientôt avoir une nouvelle guerre. Toute ma récolte serait réquisitionnée pour les soldats. Et ce n’est pas moi qui vais semer du grain pour la guerre!»

On lui avait dit en rêve que la paix durerait aussi longtemps que sa terre resterait en friche. À présent, sur son lopin, poussaient les fléoles du kolkhoze, et la paix durait car les fléoles n’étaient pas des céréales.

Mais le grain de semence ne se conservait pas éternellement. Au bout de quelques années, il avait commencé à moisir. Des caisses s’était élevée une âcre poussière grise. Liisu avait alors transporté le grain derrière la maison avec un baquet, pour l’aérer et le trier sur la couverture du cheval. Elle l’avait ensuite porté au moulin, où le meunier avait dit : « On peut toujours le moudre, mais quant à savoir quelle farine ça va donner, c’est une autre histoire. » Le pain qu’on avait fait avec cette farine n’était pas mangeable. Liisu avait enterré les miches sous le bouleau en maugréant entre ses dents d’une voix monocorde. Une croix, faite de briques enfoncées dans la pelouse, indiquait l’endroit exact où le pain était enterré.

Mon père ôta la bâche et la jeta sur la tombe du pain. Poussant la moto par le guidon, il la sortit de la cour et l’amena sur le chemin. L’odeur de la moto me mettait la joie au cœur. En la respirant, j’avais l’impression que toutes sortes de merveilles m’attendaient. Je considérai avec respect le réservoir noir aux flancs rayés, dans lequel clapotait l’essence. Quand on roulait, il était entre les genoux de mon père. J’examinai aussi les deux selles, à l’avant et à l’arrière, le gros anneau de caoutchouc au bout de la selle arrière et les repose-pieds en forme de pédales.

Mon père me recommanda : « Surtout, ne mets pas tes pieds contre la roue pendant le trajet!» Puis il m’ordonna : « Assieds-toi, maintenant! » et mit le moteur en marche.

Une épaisse fumée bleue me montait au visage. L’arrière de la moto tressautait sur le chemin bosselé. Nous dépassâmes les framboisiers, l’aulnaie et le pâturage. Mes jambes se balançaient en l’air : mes orteils n’atteignaient pas le repose-pieds. Je n’osais pas regarder les tuyaux.

Mon père jeta un regard par-dessus son épaule. Il portait ses grosses lunettes de moto, qu’il n’avait pas oubliées à la maison. J’avais du mal à me rapprocher de son cœur, autant que lui à se rapprocher du mien. Je souhaitais de toute mon âme ressembler à mon père. Avoir moi aussi la pomme d’Adam saillante et les tempes dégagées, les yeux tristes et une expression rusée sur le visage.

Les taureaux, au bord de la route, relevaient la tête en meuglant d’un air plaintif, un anneau dans les naseaux. Les hirondelles filaient comme des éclairs au-dessus de nous.

Nous tournâmes sur la route en décrivant un grand arc de cercle. Les chevaux et les hommes nous remarquaient. Les chiens nous aboyaient après.

J’avais le sentiment que mes pupilles étaient graves et noires comme des disques et qu’elles abritaient toutes les choses que j’avais vues. Je plissai les yeux. Les contours de la forêt et des bâtiments se firent aussitôt plus aigus, mais ce n’était que la forêt et les fermes du voisinage. Mon père n’allait ni à Moscou, ni à Leningrad, bien qu’il en eût été capable – d’abord à Leningrad, et ensuite à Moscou, car Moscou était plus loin que Leningrad. Il roula simplement jusqu’à ce magasin éloigné où je m’étais déjà rendue une fois avec ma grand-mère, par des chemins tortueux qui serpentaient entre les prairies, et où elle m’avait acheté un paquet de cacao et deux cents grammes de biscuits en forme de tibia.

Mon père arrêta sa moto et nous entrâmes dans le magasin.

Au fond de la pièce basse et sombre se dressait un haut comptoir, sur lequel étaient empilés des faitouts en aluminium. Le marchand nous regardait entre les piles. Il était maigre et portait une blouse bleue. Il avait un crayon derrière l’oreille et, devant lui, un vieux boulier aux boules décolorées. Nos pas faisaient un bruit sourd sur le sol en ciment. J’avais l’impression que dans ce magasin, on ne vendait rien d’autre que des faitouts. Mais en arrivant devant le comptoir, je découvris avec étonnement, sous la vitre, des bonbons enveloppés dans du papier. Ils reposaient d’un air innocent sur de petites assiettes en verre. Je respirai un grand coup et rêvai pour commencer d’avoir un bonbon de chaque sorte, mais je devins vite beaucoup plus gourmande et en arrivai finalement à un kilo entier.

Mon père s’appuya sur le comptoir et dit : « Je ne comprends pas pourquoi les femmes n’en veulent pas, de ces faitouts! Ils ne sont pas chers, et en plus ils donnent un goût nouveau à la nourriture. À l’ère de la machine, tout le monde devrait manger dans des récipients en aluminium, comme ça on aurait toujours un goût de machine dans la bouche ! »

Mais le marchand était d’un autre avis : « Moi, de toute façon, je suis partisan des récipients émaillés. Ça, au moins, on sait ce que c’est ! »

Mon père sourit d’un air entendu : « Ne dis pas ça à tes clientes, Ärman, sinon tu vas droit à la faillite ! »

Le marchand se mit à rire en découvrant ses dents et ses gencives, mais sans que ses yeux participent. Ceux-ci scintillèrent faiblement, avec un étrange regard de chien battu, et je veillai à ne pas m’approcher trop près du comptoir. Il apparut enfin que mon père voulait acheter du pain et des harengs. Le marchand retroussa une de ses manches et plongea sa main dans le tonneau de harengs. Mon père demanda : « Ärman, donne-moi plutôt de ceux qui ont le ventre gonflé. Ils sont pleins d’œufs. C’est très bon, les œufs de poisson ! »

Ärman enveloppa les harengs dans un papier brun et remarqua enfin ma présence. Cette fois, il ne rit pas avec la bouche, mais seulement avec les yeux. Il fit la morale à mon père : « Tu viens au magasin avec la petite et tu ne lui achètes pas de bonbons!»

Mon père s’excusa : « Mais tu n’as rien, à part ces éternels bonbons hors de prix. Ils sont peut-être entourés d’un beau papier, mais ils sont durs comme du bois ! » Il ajouta tout de même : « Je vais peut-être prendre une pâte d’amande. Tu as de la pâte d’amande? C’est bon, ça, la pâte d’amande! Surtout ces petits ours qui se tiennent debout sur leurs pattes arrière en flairant le vent. Et les petites pommes en pâte d’amande! Elles sont encore plus belles que les ours. Les ours, ils font un peu peur. Mais les pommes, on se les met dans la bouche avec plaisir ! »

Le marchand alla dans la réserve et me dit en revenant : « Tiens ! Voilà une pâte d’amande ! C’est pas un ours, mais ça vit aussi dans nos forêts. Tu as déjà vu des animaux comme ça? » Il posa devant moi, sur le comptoir, un lièvre gris accroupi à la manière d’un chien.

Mon père ne dissimula pas son mépris : « Ah, le lièvre, c’est un animal terrible! Il ronge l’écorce des pommiers. Il cause beaucoup de soucis à l’homme. »

Mais il fallut tout de même payer pour ce rongeur en pâte d’amande.

Tenant le lièvre dans ma main, je reniflai son odeur douceâtre de paraffine. Nous reprîmes la route, jusqu’au moment où mon père s’engagea dans un petit chemin caillouteux. De part et d’autre s’étendait une épaisse saussaie, derrière laquelle ondulaient les herbes hautes d’une prairie. Les tiges rousses bruissaient certainement dans le vent, mais avec le grondement du moteur on ne pouvait pas les entendre. Les bourdaines, au bord du chemin, étaient couvertes de grosses baies noires. Leurs branches nous giflaient le visage.

Plus loin, on apercevait des meules de foin et la luxuriance vert clair du regain. Le chemin faisait de multiples tours et détours. Dans les ornières profondes où nous passions, de l’eau boueuse me giclait sur les jambes. Le lièvre en pâte d’amande bringuebalait dans la poche de mon tablier. Nous filions à toute allure entre les broussailles et les prairies étrangères. Un soleil doux illuminait les vastes étendues d’herbe. Des taillis montait une odeur âcre de champignon. Je vis même des champignons blancs qui poussaient dans l’herbe au pied des bouleaux. Entre les buissons apparut un bâtiment de brique rouge. Mon père roulait plus lentement à présent. La moto avançait à une allure d’escargot le long du chemin bosselé. Il coupa enfin le moteur et me dit de descendre. «Tu sais où nous sommes?» me demanda-t-il.

Je secouai la tête. Il articula d’un air grave : « À Tuudaku », et mes yeux s’ouvrirent tout grand.

J’avais entendu à de nombreuses reprises mon père parler de Tuudaku. Je savais que, depuis la maison, quand on allait toujours tout droit en traversant la rivière, la prairie et la forêt, on arrivait à Tuudaku. Parfois, de grands nuages blancs nous venaient de la forêt, et mon père les regardait passer comme s’ils lui apportaient le bonjour de Tuudaku, de son méchant père décédé, de sa mère douce et aimante, et de son frère bien-aimé. Tuudaku était sa maison.

Je savais que mon père, avec son frère bien-aimé, avait fait passer dans le ruisseau de Tuudaku un courant électrique qui secouait la main des filles lorsqu’elles voulaient rincer leur linge. Je savais comment il avait scié les pieds du lit où dormait le valet de ferme, et comment le valet, en allant se coucher, s’était effondré avec son lit. À Tuudaku, on faisait de la viande à la hambourgeoise et on buvait du cacao. Le vacancier qui logeait à la ferme se promenait en gilet blanc. Et les enfants turbulents aboyaient comme des chiens après les passants.

Ma grand-mère maternelle avait toujours considéré mon père avec méfiance. Elle n’attendait rien de bon de sa part, car elle l’avait vu, un jour de 1914, dévaler à quatre pattes le toit de la cave. Mon père, sale comme un chien errant, avait fait : « Ouah, ouah, ouah ! » en essayant d’attraper avec ses dents la jupe de ma grand-mère. Les autres enfants, pendant ce temps, étaient assis à la cime des arbres et lui avaient fait des grimaces si affreuses qu’elle n’avait plus jamais voulu remettre les pieds dans la cour de Tuudaku.

Ma grand-mère paternelle, quant à elle, je ne l’avais jamais vue. Elle était partie très loin, à Tartu, pour habiter chez sa fille, et la grande ferme de Tuudaku était restée vide, abandonnée. Qui aurait eu besoin d’une ferme à présent? (« Ben tiens, on te prendrait encore pour un koulak! ») Elle espérait pourtant qu’elle reviendrait un jour à Tuudaku. Avant de partir, elle avait planté des résédas sous la fenêtre et avait consolé la pelle à enfourner : « Sois patiente, ma jolie. Je reviendrai, tu verras, et on refera des pains gros comme l’église de Lalsi!»

Mon père regarda autour de lui. Son visage paraissait émacié et fatigué. Il enleva ses lunettes et sa casquette, qu’il chiffonna entre ses mains. Une lourde grange en pierre jetait son ombre noire sur l’herbe folle. Les portes étaient grandes ouvertes. Je touchai du doigt les briques rouges et lisses qui faisaient comme une frise dentelée autour de la porte. On avait l’impression, en voyant cette grange, que ni la guerre ni la paix n’avaient de prise sur elle.

Plus loin, derrière les bouleaux, se dressait l’étable, également en pierre, avec les mêmes décorations de brique rouge sur les murs.

Nous passâmes devant la grange et entrâmes dans la cour. Les moignons des arbustes à baies, entièrement rongés par les vaches, obligèrent mon père à s’arrêter. Il les toucha de la main et se fâcha : « Ce ne sont pas des choses qu’on fait! Ils n’ont rien fait de mal, ces arbustes ! »

Franchissant une large porte à deux battants, nous entrâmes dans une pièce sombre, aux quatre coins de laquelle moisissait du foin couvert de terre. Quelques luges étaient appuyées contre le mur. Il y avait là aussi des patins de traîneau et de vieux châssis de carriole.

Mon père m’expliqua : « Ici, c’est l’aire de battage de Tuudaku. Allons voir aussi ce qu’il y a dans la salle. Maman a dit que l’Aima de Põlendiku s’était installée ici. Mais il n’y a personne. Balivernes, tout ça ! »

Traversant la grande cuisine au sol carrelé de rouge, nous entrâmes dans la salle, dont les fenêtres étaient condamnées avec des planches. Mon père s’exclama, tout heureux : « Même le lit de ma mère est encore là ! »

Au-delà des murs et du plafond, le grand jour bruissait et resplendissait. Mais dans la pièce stagnait un air froid et humide. Sur le plancher traînaient des faux rouillées et des corbeilles à pommes de terre. Près du poêle, dans un coin, s’élevait un tas de terre noire autour duquel était répandue de la paille moisie. Mon père tapa du bout du pied dans le tas et dit : « Je me demande ce qu’Aima a bien pu conserver là-dedans, peut-être des pommes de terre? Elle-même doit habiter dans le sauna. C’est plus petit, il y a moins à chauffer. Cette terre, ça fait pourrir le plancher et ça attire d’horribles mille-pattes. Les gens ne pensent donc à rien ! »

Il redressa un long banc renversé et resta un instant assis, le dos voûté, la casquette sur la tête.

Quelque temps auparavant, je voulais m’approprier les fermes des autres. Aujourd’hui, c’était notre plancher à nous qui était en train de pourrir, et nos arbustes à nous qui avaient été rongés. Et pourtant je n’en aurais pas voulu, de cette ferme. Les bâtiments étaient lugubres. Sur les murs luisait une sueur froide. Il n’y avait ici ni bibelots, ni livres d’images. Nous retournâmes près de la grange. Mon père entra et sa voix me parvint de l’intérieur comme un bourdonnement : « Les vieilles femmes craignaient la grange de Tuudaku comme la peste. Elles disaient que le diable venait parfois s’y installer à l’étage. Pendant les moissons, les filles allaient dormir là-haut. Nous, on se mettait nos lampes de poche allumées dans la bouche, comme si on avait eu du feu à l’intérieur, et on montrait nos horribles dents. On passait entre les filles allongées en reniflant très fort : « gronf, gronf ! » Elles avaient une de ces frousses! Elles voulaient vite descendre et s’enfuir en courant. La Vaïké de Savikoti était tombée un jour par la trappe et était restée pendue par la chemise à un crochet en fer. Après ça, le vieux patron de Savikoti nous avait corrigés à coups de verge. » Mon père eut un petit rire amer, puis il se tut et commença à faire du bruit dans la grange. Je me tenais devant la porte, me balançant d’une jambe sur l’autre. Je me sentais triste et fatiguée. J’avais l’impression que mon corps était devenu transparent.

J’avais peur de ces vastes bâtiments vides, des grands bouleaux et de la clôture en lattes. Je sortis de la poche de mon tablier mon lièvre en pâte d’amande, mais lui aussi me parut terrifiant. Ses yeux rouges regardaient d’un air effrayé en direction de la grange. Son corps lisse et gris était chaud comme celui d’un animal vivant. Les grands chênes bruissaient continuellement. J’avais l’impression qu’à la cime de l’un d’entre eux était assis un homme en manteau noir.

Enfin, mon père ressortit de la grange. Marchant dans l’herbe haute, nous allâmes derrière le bâtiment. Il y avait là plusieurs rangées de pommiers, entre lesquels proliféraient la bardane et l’ansérine. Quelques branches cassées se balançaient encore sur les troncs, retenues par de simples bandes d’écorce. L’herbe, sous les pommiers, avait été piétinée, et sur les branches hautes de certains arbres, des gaules étaient restées accrochées, avec lesquelles on avait essayé de faire tomber les fruits. Dans l’herbe traînaient des pommes vertes et dures, où l’on pouvait voir des traces de dents. À la cime de plusieurs pommiers resplendissaient de gros et beaux fruits que personne n’avait pu atteindre. J’aurais voulu secouer les arbres, mais je n’osai pas le faire en présence de mon père.

Entre les pommiers dormait une vache décharnée. Deux moutons broutaient à côté d’elle. Dès qu’ils nous aperçurent, leurs yeux se mirent à flamboyer sous l’effet de la peur. Ils frappèrent violemment le sol avec leurs pattes avant, pour essayer de nous faire fuir.

Mon père jeta un regard autour de lui, les mains dans les poches de son pantalon, et dit : « Tu vois ces pommiers, c’est moi qui les ai plantés! Et ça me fait mal au cœur quand j’en vois un qui a une branche cassée!»

Je considérai d’un air sombre une taupinière qui se trouvait devant mes pieds et repensai avec angoisse à ces branches de pommier et de cerisier que j’avais pliées à grand fracas derrière la maison de la mère d’August. Je me sentis gênée devant cette vache somnolente, ces moutons hostiles, ce jardin à l’abandon, cette grange de pierre et le dos triste de mon père. « Si Léo et maman reviennent un jour, envisagea-t-il, il faudra qu’ils fassent un mélange de fumier et d’argile et qu’ils nouent des chiffons autour des blessures. Sinon ces pommiers vont avoir le cancer ! »

Nous retournâmes près de la moto. J’espérais que nous nous remettrions en route, mais mon père prit simplement sa serviette en toile, à l’intérieur de laquelle se trouvaient le pain et les harengs, et me chuchota plein d’enthousiasme : « Maintenant, on va aller dans un endroit secret, près du ruisseau, et on va manger à notre faim. On ne peut pas partir de chez soi sans avoir mangé! Pendant qu’on mangera, moi, j’imaginerai que ma mère nous a fait un pain délicieux, et toi, tu te diras que ta grand-mère de Tuudaku nous a donné de bons harengs ! » Il poursuivit : « Elle te donnerait encore plein de bonnes choses, meilleures même que ces harengs, si elle était là. Elle ferait des crêpes, étalerait du miel pardessus et te chanterait : Il prit son épée sur le mur et se perça le cœur, tira l’épée de sa poitrine et l’accrocha au mur. »

Les foins hauts et gris nous éraflaient les jambes. Au-delà des buissons, en revanche, ils avaient été coupés et le regain poussait avec vigueur. Il brillait et ondoyait dans le vent doux. L’eau noire du ruisseau glougloutait doucement entre les pierres. De longues tiges de jonc durcies frémissaient dans le courant. Au bord de l’eau affleurait une bonne argile bleue, avec laquelle on aurait pu faire des ustensiles de cuisine, modeler des soldats casqués, des pommes ou des poires. Mes yeux fixaient l’argile avec envie, mais mon père étalait déjà sa veste par terre. Il ouvrit sa sacoche et coupa une tranche de pain avec son canif. Après quoi, il ôta la queue d’un hareng, mit celui-ci sur le pain et me tendit le tout. La saumure brunâtre et graisseuse s’infiltrait dans le pain et me coulait le long des doigts. Tout en mangeant, je pensais avec envie que la grand-mère de Tuudaku aurait certainement fait cuire des pommes de terre pour accompagner les harengs.

Partout où le foin était coupé poussaient de petites fleurs blanches. Leurs tiges minces et dures portaient des fleurs en forme d’étoile, dont les pétales étaient parcourus de fines nervures roses semblables à des vaisseaux sanguins. Les pétales eux-mêmes étaient d’une blancheur et d’une propreté telles qu’on ne pouvait les comparer à rien. Certains d’entre eux avaient été rongés par des insectes.

En mangeant, j’observais les fleurs. Plus je les regardais, plus il en surgissait de nouvelles, et plus le ciel paraissait profond, le ruisseau noir et sans relief. Un pigeon appela dans les fourrés : « Lourdeur! Lourdeur! » et les hirondelles, au-dessus du pré, lui répondirent : « Nostalgie! Nostalgie! » Le ciel me donnait le vertige. Je réfléchissais et mon visage se transformait. Je touchai mes joues, pleine d’espoir, mais elles ne me parurent pas avoir changé, elles étaient toujours rondes et charnues.

Mon père remit soigneusement dans sa sacoche les harengs et le pain qui restaient, et nous commençâmes à remonter le ruisseau, lui devant et moi derrière. Nous rencontrâmes à nouveau de l’herbe non fauchée, qui m’arrivait jusqu’à la poitrine. Je progressais d’un pas furieux dans les traces de mon père. Des graines noires et sèches d’angélique me pleuvaient dessus en crépitant. Elles restaient accrochées à mes cheveux et se glissaient dans mes sandalettes.

Mon père m’expliqua : « Là, on s’était construit une cabane avec des piquets. Quand on avait fait une grosse bêtise, on prenait nos jambes à notre cou et on venait vite se réfugier ici, pour que le père ne puisse pas nous retrouver. Le soir, ma mère nous apportait du pain qu’elle cachait dans son tablier, et le père tirait des coups de fusil autour de la maison en criant :  » Cette fois, je vais vous tuer, espèces de gredins !  » Nous, on ne faisait pas de bruit. On pleurait en silence, en se demandant ce qui allait se passer. Peut-être que le père allait vraiment nous tuer. Mais ma mère nous disait que non, il ne tuerait personne! »

Les yeux de mon père étaient tout brillants. Il me montrait les endroits les plus beaux qu’il connaissait sur la terre et pensait que j’allais m’en souvenir. L’herbe, l’eau et les taillis étaient les mêmes partout, mais mon père ne leur faisait confiance qu’ici. La tête en arrière, il regarda longuement le feuillage d’un grand bouleau aux branches tombantes. Il cassa ensuite une tige de menthe au bord du ruisseau et déclara d’un air triste : « La menthe ne sera plus aussi belle en automne. Elle a déjà commencé à sécher!» Cette menthe, mon père la connaissait dans les moindres détails depuis plusieurs dizaines d’années. Toutes les autres qui poussaient de par le monde n’étaient qu’une image de celle-ci, la seule, la vraie, la menthe du ruisseau de Tuudaku.

Mon père écarta les joncs au bord de l’eau, et je vis qu’au fond du ruisseau se trouvaient de grandes pierres plates. Il me dit : « Tu crois qu’on va être assez courageux pour traverser en passant sur les pierres? Autrefois, c’était notre gué. On passait par là quand on allait en cachette au bord de la grand-route, pour observer les gens. »

Il posa délicatement dans l’herbe sa sacoche avec les harengs et le pain, puis s’avança sur les pierres avec de grands flic-flacs. Je voulais montrer à mon père que j’étais une véritable héroïne et je sautai bravement sur les pierres. Mais je me rendis compte bien vite qu’il était facile d’être un héros à cet endroit-là. L’eau était basse, le fond propre et couvert de sable. Il n’y avait là aucune de ces fosses obscures où grouillent les sangsues et où repose, dans la vase, le squelette d’un chat noyé.

Mon père écarta les joncs sur l’autre rive et s’exclama : « Regarde ce qu’il y a ici !» À la cime des joncs se balançait un nid vide, un nid de petit oiseau, léger et construit avec soin. Mon père était tout réjoui : « Même l’oiseau a compris que c’était un bon point de passage, et il a fait son nid ici ! »

Nous prîmes pied sur la rive et regardâmes autour de nous. Tout était à peu près comparable à ce que l’on voyait sur l’autre rive, et pourtant c’était différent : ici ne poussaient pas les fleurs blanches du regain, mais des saules bas entourés d’une herbe rousse et chétive. De l’autre côté du ruisseau, on apercevait la poignée de la sacoche, et plus loin, entre les grands bouleaux, la grange vide de Tuudaku.

Mon père me demanda d’un air malicieux : « À ton avis, comment pourrait-on fêter cette brillante traversée? Si on se mangeait un lièvre? »

Je me rappelai le morceau de pâte d’amande, dans la poche de mon tablier. Je le sortis rapidement et le regardai. Un frisson me parcourut le dos à l’idée que j’avais traversé le ruisseau sans penser à protéger la poche avec ma main. Je suggérai : « On mange la tête et les épaules, mais le reste on l’emmène à la maison, comme ça les autres en auront aussi ! » puis je tendis le lièvre à mon père.

Il me le rendit en disant : « Mange la tête ! moi je prendrai un morceau du cou », puis un doute le saisit : « Il va peut-être se coller aux dents. Il n’est peut-être pas aussi bon qu’il en a l’air! »

La paraffine se détacha, laissant apparaître l’intérieur de la pâte d’amande, grisâtre et mou. J’arrachai d’un coup de dent les oreilles du lièvre et un goût délicieux se répandit dans tout mon corps. Il bourdonnait à la fois dans ma tête et dans mes pieds et me plongeait dans une douce torpeur. Je ne fis qu’une bouchée de la tête du lièvre. Je regardai ensuite mon père couper une partie du cou, en prêtant surtout attention à la taille du morceau qu’il prenait. Il avait l’air particulièrement tendre et délicieux. Les yeux de mon père brillaient : « Tu vois, la pâte d’amande, il faudrait en acheter à chaque fois un kilo entier! Je ne connais rien de meilleur au monde! Mais ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi ils veulent à tout prix en faire des lièvres et des chats. Donner des formes d’animaux à des produits alimentaires, c’est contre nature! En revanche, les poires en pâte d’amande, ça c’est bon ! Et les fraises aussi ! »

Je n’avais pas eu de sucreries depuis fort longtemps et j’aurais mangé aussi bien des ours, des hérissons ou des poulets que des chiens ou des chats, pourvu qu’ils soient bien gros, bien sucrés et bien tendres.

Mon père regarda autour de lui d’un air absent, en tripotant des branches de saule. Peut-être s’attardait-il à dessein, pour que sa mère ait le temps de nous apporter du pain, caché sous son tablier. Je ne voyais pas âme qui vive et aucune voix ne se faisait entendre. Il n’y avait que l’eau qui gargouillait doucement et un petit vent frais qui soufflait du couchant.

Le dos voûté, mon père traversa à nouveau le ruisseau. Il reprit sa sacoche et m’attendit, regardant avec intérêt comment je passais de pierre en pierre en mettant un pied devant l’autre, une main serrée convulsivement autour du lièvre dans la poche de mon tablier. Il me félicita : « Tu t’es bien débrouillée ! En revenant, on peut facilement faire un faux pas, parce que ce n’est plus aussi intéressant qu’à l’aller. »

Nous retournâmes lentement près de la grange. Je m’agrippai de nouveau à l’anneau noir de la selle, derrière mon père, et regardai vers l’arrière jusqu’à ce que les murs de la grange disparaissent de ma vue. Le vent me faisait pleurer. Je me sentais désolée pour le lit de la grand-mère de Tuudaku, qui restait seul dans la salle froide et abandonnée. Désolée aussi pour sa pelle à enfourner, et pour tout le reste en général. Même pour l’herbe haute et les ornières boueuses. À la porte du magasin pendait maintenant un énorme cadenas, et lui aussi m’inspirait de la pitié, de même qu’Ärman, avec son visage maigre et son boulier usé, de même que le soleil au ras des arbres ou que les vaches ruminantes sur lesquelles passait l’ombre de notre moto.

Les taillis, dans le soir qui tombait, prenaient un aspect terrifiant. Aucune tache de soleil ne venait plus jouer entre les feuilles. Et les loriots avaient cessé de chanter. Devant le portail de Liisu, mon père coupa le moteur. Ilmar vint lui ouvrir et l’aida à pousser la moto dans la cour. Puis, d’un air un peu honteux et embarrassé, il demanda à mon père avec respect : « Est-ce que tu aurais le temps de venir voir un peu dans le sauna. Je voulais réparer la pendule, alors je l’ai démontée, mais maintenant je ne sais plus comment faire pour la remonter. »

Liisu m’appela : « Viens, on va à l’intérieur ! Tu vas me tenir un peu compagnie ! »

Traversant la cuisine, nous entrâmes dans la salle étroite et sombre, où j’étais déjà venue des milliers de fois manger des crêpes à la confiture de prunelle ou regarder de vieilles cartes de vœux.

Sous chacune des deux fenêtres se trouvait une table chargée de revues empilées et de boîtes à sardines remplies d’écrous, de clous et de boulons. L’une des tables était toujours entièrement recouverte. Mais sur l’autre, une des extrémités restait libre : c’était là que l’on mangeait. Près de la première se trouvait un long banc marron, semblable à un cercueil. Autour de l’autre, des chaises étaient disposées. En haut de l’armoire, deux livres s’empoussiéraient, que l’on n’avait jamais pris la peine de descendre à mon intention. On pouvait lire leur titre à travers la poussière: Le Printemps et L’Été.

Liisu plaça deux chaises l’une derrière l’autre et me dit : « Allez, viens, on fait le train! » C’était notre jeu préféré. Même si les vaches n’étaient pas traites ou si elle avait sa soupe sur le feu, Liisu ne manquait jamais une occasion de m’inviter à jouer au train.

Pour lui faire plaisir, je posais un pied sur l’un des barreaux de sa chaise et poussais par-derrière avec l’autre pied. Les deux sièges avançaient alors à grand fracas. Cela se passait toujours de la même manière. Été comme hiver. À deux ans comme à six ans. Que j’eusse des bottines de feutre aux pieds ou un tablier avec des oies. Lorsque les chaises étaient arrivées à l’autre bout de la salle, Liisu me disait invariablement : « Quand tu seras rentrée chez toi, tu montreras à ta grand-mère comment on fait le train!»

Ma grand-mère déclarait en général, d’un ton un peu méprisant : « Cette Liisu est décidément une drôle de petite vieille ! À son âge, elle devrait pourtant avoir autre chose à faire que de chahuter avec une gamine! Elle pourrait venir bavarder un peu avec moi, par exemple. Mais on dirait qu’elle s’obstine à ne pas nous rendre visite! »

Jouer au train ne me procura cette fois aucun plaisir. J’attendais le moment où la voix de mon père résonnerait à nouveau dans la cour, mais à travers le raclement des chaises, j’entendis seulement Ilmar qui appelait : «Maman, bon sang, apporte-nous la burette d’huile!»

Lorsque Liisu fut sortie, je restai seule derrière le dossier de la chaise. Je tendis l’oreille, mais il n’y avait rien à entendre. La porte de la pièce du fond était entrouverte. Là-bas, Liisu ne m’invitait jamais. J’y étais entrée seulement à deux ou trois reprises, avec ma mère. Il y régnait, du sol au plafond, une obscurité permanente, car la fenêtre était masquée par une couverture.

Mais la chose qui m’y attirait luisait même dans l’obscurité. Son existence était perceptible dans toute la maison, on pouvait la deviner rien qu’en passant devant le bâtiment.

Prenant mon courage à deux mains, je poussai doucement la porte. J’aperçus aussitôt ce que je voulais voir et la peur me saisit. Sur la commode, un cygne blanc en faïence me fixait d’un regard hostile, les sourcils froncés, le bec rouge, les yeux noirs et méchants. Son cou lisse et froid était cerné par une obscurité sépulcrale. Sa respiration lugubre et effrayante me donnait la chair de poule.

Lorsque mes yeux s’accoutumèrent à l’obscurité, je remarquai sans le vouloir les autres objets qui se trouvaient dans la pièce : une grande armoire sombre, une machine à coudre à pédale et un lit en bois. Celui-ci, pour une raison mystérieuse, semblait réclamer un examen plus attentif. Je le regardai à nouveau et des sueurs froides me parcoururent le corps. Mes mains furent paralysées, mes jambes flageolèrent.

Je distinguais très nettement, sur le lit, une grande barbe noire, un crâne chauve et des yeux luisants. Quant à la chose qui dépassait de dessous l’oreiller, je ne voyais pas ce que cela pouvait être, sinon le canon d’un fusil.

Le lit grinça doucement et le fusil disparut, se retira comme une corne d’escargot.

Je reculai, reculai, reculai et butai contre le coin de la table. Je me réfugiai dans la cour et m’assis sur le banc au pied du bouleau. Mes oreilles bourdonnaient. Mes yeux s’embuaient. J’entendais comme dans un rêve mon père et Liisu qui discutaient à proximité.

Je finis par me lever, trottinai jusqu’au portail et sortis de la cour, malgré mon père qui me criait de revenir et malgré Liisu qui me courut après sur la route.

Je longeai un champ de pommes de terre, claquant des dents tellement j’avais froid. Je ne me retournai pas pour voir si mon père me suivait. Je ne pensai même pas à lui. Je me sentais petite et faible, et je ne voulais pas que quelqu’un le voie. Je léchai le liquide salé qui s’écoulait de mes yeux et de mon nez. J’aurais voulu frapper Liisu avec un piquet de clôture et, en même temps, être dans mon lit à la maison.

Loin au-dessus de moi se firent entendre un sifflement et des battements d’ailes : un vol d’oiseaux s’en allait dormir dans la boulaie. Le ciel était écarlate. Mes mains et mes jambes jetaient elles aussi des reflets rouges. Les forêts décrivaient un arc autour de moi, telle une longue scie ployée contre l’horizon. Derrière elles se produisaient des choses merveilleuses. Les papiers circulaient, les téléphones sonnaient, les ruines dressaient leur masse noire après les incendies. À certains endroits, on mangeait même du sucre, du pain et du saucisson!

Mais moi, je me hâtais vers la maison entre l’anneau oppressant des forêts, et contre mes genoux battait ma robe toute barbouillée de morve.

Dans le jardin, près de la brèche de la clôture, ma grand-mère ramassait des pommes de terre, agenouillée sur le sol, une corbeille posée à côté d’elle et un crochet de fer à la main. De la terre montait l’odeur âcre et familière des fanes.

Je criai : « Grand-mère ! Grand-mère ! », me précipitai vers elle et secouai de toutes mes forces la corbeille.

Quelques pommes de terre sautèrent par-dessus bord et ma grand-mère me cria : « Laisse donc cette corbeille tranquille, petite sauvage ! »

Cela me calma. Je m’assis par terre à côté d’elle et déclarai d’une voix neutre : « Grand-mère, on n’ira plus jamais chez Liisu. »

Elle se releva à grand-peine, me regarda d’un air étonné et me demanda : « Qu’est-ce qu’elle t’a donc fait? »

Je fis rouler dans un sillon deux pommes de terre Odenwald couvertes de terre et murmurai tout bas : « Je ne sais pas. »

———————

Mon père était parti.

Il n’y avait plus de sacoche, ni de valise, ni de sac à dos. Seule la radio chantait, d’un air espiègle, comme en souvenir de lui : « Fais-la tourner, fais-la voler, ta jolie blonde… jeune soldat, étoile d’or à l’uniforme… »

Mon père avait allumé la radio très tôt le matin, pour qu’elle nous fasse penser à lui et que je puisse l’imaginer en train de rouler, à travers les forêts humides et les villages recroquevillés, vers la laiterie de Kaansoo.

La radio se tut, vrombit, puis ce furent des discours interminables, et pour finir une voix cria : « Il faut accroître la production des chaussures en cuir de poisson ! »

Je tirai la couverture sur ma tête et retins mon souffle jusqu’à ce que mes oreilles se mettent à bourdonner, ensuite je dus respirer très profondément. Je fis tout haut: «Cot! cot! cot!». Mais comme on pouvait s’y attendre, cela ne me procura aucun plaisir. Je me rappelai le livre rapporté de la ville : Excursion dans la forêt des myrtilles, mais sans grande conviction, plutôt pour penser à quelque chose. J’avais l’impression que dès que je serais sortie de mon lit, toutes sortes de dangers allaient recommencer à me guetter, et je n’avais aucune envie de me lever. Mon oreiller faisait un creux, chaud comme un nid d’oiseau. Je regrettai de n’avoir pas la fièvre, pas même mal aux oreilles!

La pièce était plongée dans la pénombre. On n’entendait pas la pluie tomber, mais toutes les choses visibles étaient gris sombre. J’inspectai la pièce des yeux et vis que ma grand-mère avait déjà fait son lit. Je regardai les roses qui ornaient le coin de sa couverture noire, et les trois gros oreillers empilés. Sur la taie de celui du dessus, elle avait brodé elle-même deux mains serrées. Chaque fois qu’il m’est arrivé d’entendre, plus tard, l’expression « marcher main dans la main », je n’ai pu m’empêcher de penser à cette taie d’oreiller. On ne la mettait là que pendant la journée. Je pouvais donc en déduire que la journée avait déjà commencé.

Les rideaux étaient ouverts. Sur la table étaient entassées les culottes et les chemises de mon père. Hier encore, elles séchaient sur la corde à linge derrière la maison. Aujourd’hui, on voulait peut-être les raccommoder. Et en effet, j’aperçus aussi un aiguillier, une paire de ciseaux et une bobine de fil, ce qui me plongea bizarrement dans une humeur des plus moroses. Le coin entre le poêle et le mur était tout noir. La salle principale paraissait encore plus sombre et menaçante que la pièce du fond. Une branche du cornouiller frottait doucement contre la vitre.

J’écartai la couverture en soupirant et allai jusqu’à la fenêtre en tapant des pieds. Il ne pleuvait pas, mais on ne voyait plus rien. Même les cassis étaient noyés dans la brume.

La radio martela vigoureusement : « Chaque membre du kolkhoze du Progrès sait que le président ne respecte pas le règlement. Il habite dans une ferme isolée, avec sa femme, sa belle-mère et son beau-frère, loin des autres kolkhoziens ! » puis elle enchaîna aussitôt avec la chanson Brave garçon de la campagne.

Je m’emparai de l’aiguillier, sur la table, et grimpai à nouveau dans mon lit. Les aiguilles, il ne fallait pas les apporter dans les lits, car elles s’y perdaient et s’enfonçaient dans la chair des gens, après quoi, portées par le sang, elles remontaient lentement jusqu’au cœur.

J’ouvris tout de même l’aiguillier, en me cachant sous un coin de la couverture. Les pages de laine noire étaient bordées de fil vert cousu au point de feston, afin qu’elles ne s’effilochent pas. Un nœud fait du même fil s’étalait sur la couverture.

Sur la première page étaient piquées les petites aiguilles ; sur la deuxième, celles avec un grand chas ; sur la troisième, les aiguilles à repriser; et sur la quatrième, les grosses aiguilles. Je sortis trois aiguilles à gros chas et deux aiguilles à repriser. Les premières étaient des petites orphelines, les secondes étaient leurs méchantes marâtres qui leur donnaient des coups de pied et leur faisaient manger de la laitance de hareng. Un jour, l’une des orphelines s’enfuyait de la maison et on ne la revoyait plus jamais. Les marâtres grognaient : « Elle n’a pas disparu! C’est du sabotage! Mais attendez un peu, on va écrire au soviet rural… Ils la retrouveront!»

Je parlais à voix basse, le souffle court, et lorsque les trois orphelines se furent enfuies, je pris peur et jetai l’aiguillier au pied du lit. J’avais l’impression que si je restais encore un peu dans mon lit, ces trois gentilles aiguilles à large chas allaient s’enfoncer sous ma peau et remonter jusqu’à mon cœur. Triste et abattue, j’attendis qu’elles se mettent en route, mais je ne sentis rien. Je voyais très clairement comment elles allaient faire : elles ne se tortilleraient pas, mais s’élanceraient tout droit à travers la chair sanglante, en flamboyant comme des avions. Je commençai à haleter et à suer abondamment. Je criai : « Maman, où es-tu? Maman! » mais personne ne me répondit. Je descendis du lit en prenant garde aux aiguilles et enfilai mes vêtements les plus minables. D’abord un pantalon de sport tout distendu, dont les fesses étaient renforcées d’une pièce noire et sur lequel pendillaient des bretelles cousues à la ceinture.

Je ne trouvai pas de maillot, ni de bas, et enfilai directement sur ma peau un pull-over aux manches effilochées, que j’enfonçai dans mon pantalon. Les bretelles se tortillèrent et je les laissai ainsi.

Je n’avais pas particulièrement envie d’aller dans la cour. Je n’avais d’ailleurs envie de rien, ce matin-là. Je plaçai deux chaises l’une derrière l’autre, comme Liisu me l’avait appris, et commençai à taper dessus avec un manche à balai. Je me vengeais ainsi des chaises de Liisu, et d’une façon générale de toute la visite chez elle. La paille se défaisait par endroits et des tiges de joncs pendaient entre les pieds.

Je n’entendis pas ma grand-mère arriver. Elle me tira violemment par les cheveux et cria : « Espèce de petite peste! Tu n’as pas un peu fini de casser les chaises! Tu veux goûter aux verges ! »

Elle flatta les chaises de la main, secoua les dossiers et remit les joncs en place.

Je me refroidis aussitôt. J’avais pitié de ma grand-mère, qui considérait que ces chaises étaient plus importantes que moi. Je sortis à contrecœur.

Une poule était perchée au sommet de la clôture, les ailes pendantes. Il tombait une bruine légère, si fine qu’elle ne mouillait rien d’autre que l’herbe. Ma grand-mère ronchonnait toute seule à l’intérieur : « Allez-y, cassez tout ce qu’il y a dans la maison ! Pour ce que ça peut me faire, à moi! Vous pouvez bien vous asseoir sur ce que vous voulez, et même sur un perchoir si ça vous chante ! »

Je me souvins alors que ma mère devait aller ce jour-là dans un champ du kolkhoze pour arracher du lin. Me laissant tomber lourdement sur une marche humide de l’escalier, je me recroquevillai sur moi-même et mon cœur se mit à battre furieusement. Je me bouchai les oreilles avec les mains et laissai la pluie me tomber dessus. D’un œil perçant, je scrutai les broussailles au-delà de la clôture, bien loin derrière le coq avachi et les poules au plumage mouillé.

J’appuyai mon menton sur mes genoux et regardai l’escalier humide, les fentes boueuses entre les planches et les têtes de clou grises. Je prononçai à voix basse des mots sans rapport avec le moment présent, des mots qui ne me trottaient même pas dans la tête et que j’aurais très bien pu ne pas dire : « Petite fille aux yeux de fée, il est temps d’aller te coucher. Pense à bien ranger tes habits, et grimpe vite dans ton lit. »

Soudain, d’autres mots me vinrent à la bouche : « On avait enterré un homme, et celui-ci pensait : Bon sang de bonsoir, comment vais-je sortir d’ici?»

Je murmurai cela plusieurs fois, jusqu’à ce que l’homme en question commence à me faire peur. Les mots faisaient naître la peur. Et ceux-ci avaient surgi dans ma tête.

J’avais peur de ma tête, de mes dents et du battement de mon sang. Je me mordis le dos de la main, et mes dents y laissèrent leur empreinte en demi-cercle.

J’aurais bien voulu savoir si tous les hommes avaient dans la tête quelque chose qui les effrayait. À quoi pensait ma grand-mère? Et à quoi pensait mon oncle lorsqu’il regardait fixement le plafond, allongé dans son lit, en se raclant la gorge de temps à autre?

Je me levai en frissonnant et rentrai dans la maison. Ma grand-mère était assise près de la fenêtre et ravaudait un sac à pommes de terre. Parfois, quittant son ouvrage des yeux, elle relevait ses lunettes sur son front et regardait dehors. Cela ne me disait rien qui vaille. Je m’assis de l’autre côté de la table et commençai à l’observer.

Lorsqu’elle cousait ainsi près de la fenêtre, elle finissait toujours par avoir l’impression que quelqu’un passait devant la maison. C’était tantôt le grand-père mort, tantôt Julius, le fils qu’elle avait perdu. C’était pour cela qu’elle cousait toujours d’une aiguille un peu distraite, à grands points, en mettant parfois sur sa langue, pour se calmer, un morceau de sucre avec quelques gouttes d’élixir ou de valériane. Et toujours elle se lamentait : «Allons bon, on ne me laissera jamais coudre en paix! Mais qu’est-ce que j’ai fait au Seigneur pour qu’il me tourmente ainsi!»

Lorsqu’elle releva ses lunettes en soupirant : « Décidément, il n’y a rien à faire! » je me levai d’un bond derrière la table, tapai du pied par terre et manifestai mon mépris en criant d’un air excédé : « Mais enfin, tu ne comprends pas que ce que tu vois, ça n’existe pas!»

Ces paroles me remplirent de courage. C’était justement ce que ma rusée grand-mère attendait. Elle jeta son sac par terre, sous le banc, se leva en gémissant et me demanda : « Qu’est-ce que tu veux manger? Un peu de lait caillé? »

Elle apporta sur la table la moitié d’un pain, une assiette de harengs et une cruche de lait caillé. Serrant le pain contre sa poitrine, elle en coupa deux grosses tranches.

Je déclarai d’un air buté : « J’ai pas faim ! » et jetai un regard désapprobateur sur les harengs gris clair aux yeux brillants. Quand ma grand-mère ravaudait un sac, ses gros doigts crochus laissaient régulièrement échapper l’aiguille, qui tombait par terre avec un petit bruit cristallin. Ses yeux ne distinguaient plus le chas et elle enfilait le fil dans l’air à côté de l’aiguille. Mais quelle importance cela avait-il? Tout dans cette maison lui appartenait, y compris le lit et l’armoire de mon oncle, la table où nous mangions, la nourriture elle-même, l’hibiscus, les harengs, et aussi ma mère et moi.

Ma mère savait cela parfaitement, c’est pourquoi elle prenait toujours un secret plaisir à m’entendre faire la leçon à ma grand-mère et me disputer avec elle en montrant ma mauvaise humeur.

Quoi qu’elle fît, ma mère avait le sentiment qu’elle le faisait pour ma grand-mère. Lorsqu’elle se tricotait un gilet, par exemple, elle faisait toujours les manches trop étroites, il fallait à chaque fois les défaire et les tricoter à nouveau. Avec moi, elle ne se mettait en colère que lorsque ma grand-mère entendait. Dès qu’elle avait le dos tourné, je pouvais faire absolument n’importe quoi – casser des œufs pourris sous le nez des vaches, attraper le coq, découper des images dans les livres…

Je faisais devant ma mère des bêtises de plus en plus énormes, pour qu’elle m’interdise enfin quelque chose. Mais tout cela semblait plutôt l’amuser. Elle n’avait jamais imaginé que quelqu’un fût capable d’inventer des choses pareilles. Elle-même avait dû payer autrefois de ses larmes – et de cuisantes douleurs au derrière – les assiettes cassées, les encriers renversés et les biscuits grignotés en cachette.

Mon oncle soupçonnait, derrière le comportement soumis de ma mère, une secrète résistance, et ma mère le savait. Elle se sentait oppressée par les moindres raclements de gorge de mon oncle, par ses bottes dans le vestibule, par sa gibecière accrochée au portemanteau, par tout ce qu’il ne disait pas et par les regards qu’il lui jetait parfois. Elle essayait de moins manger à table, et se rattrapait en général un peu plus tard. Lorsque mon oncle rentrait à la maison, le visage de ma mère se fermait, ses yeux devenaient gris, et elle me tirait les oreilles très fort pour des broutilles. Mais lorsqu’il arrivait à mon oncle de plaisanter, elle s’appliquait à rire à pleine gorge, les yeux froids et les joues rondes.

Mon oncle, au fond de lui-même, avait peur de ma grand-mère. Elle pouvait l’obliger à réparer le poêle ou à tuer le cochon. Nul ne pouvait résister à ma grand-mère.

Moi, je  n’avais  peur de  personne.  Je nouais des intrigues d’un air innocent et jetais de l’huile sur le feu sans en avoir l’air. J’avais reçu, en récompense de mes mérites, du sucre en morceaux, des pommes séchées, un livre intitulé Les Frères Lu, et l’autorisation de boire ma tisane de framboisier dans notre plus belle tasse de l’époque tsariste.

Je repensai soudain à cette tasse. Repoussant la miche de pain sur le côté, je courus dans la cuisine et pris la tasse à deux mains. Elle était blanche et fine. Je caressai du bout de mon menton sa bordure dorée et ondulée, et sanglotai bruyamment sans verser la moindre larme. Après quoi je retournai dans la salle, me rassis à ma place derrière la table et observai pendant un certain temps, avec beaucoup d’attention, le visage de ma grand-mère, le nœud défait de son fichu sous son menton, et les boutons de verre sur le devant de sa veste, semblables à des morceaux de glace.

Je décidai d’engager prudemment la conversation : « Grand-mère, les gens qui voient les hommes cachés dans la forêt, pourquoi ils ne vont pas le dire aux autres? »

Le couteau, dans les mains de ma grand-mère, s’immobilisa, comme s’il voulait écouter lui aussi ce qu’elle allait répondre. Mais elle se contenta de marmonner : « Ça ne regarde pas les petites filles ! » et continua de manger en silence. Elle était comme un gros arbre dépourvu de branches basses et auquel il était impossible de monter. Si seulement on avait pu, le regard, depuis la cime, aurait porté bien au-delà de la forêt!

Le couteau, toujours immobile, tendait l’oreille. Je fis une nouvelle tentative : « Grand-mère, tu as dit toi-même que tu avais vu deux hommes avec des fusils, dans le pacage de Latiku! Pourquoi tu ne vas pas les dénoncer? »

Ma grand-mère mâcha son pain sans dire un mot. Puis elle m’expliqua enfin, en me regardant droit dans les yeux : « Si on en capture un sur dénonciation, ceux qui n’auront pas été pris essayeront de se venger sur celui qui les a dénoncés. Et s’ils n’y arrivent pas, ils se vengeront sur le bétail. » Elle réfléchit un instant et reprit : « Ils ne m’ont jamais rien fait de mal, à moi. Pourquoi est-ce que je devrais avoir leur mort sur la conscience? »

Ces derniers mots, «avoir leur mort sur la conscience», me vrillèrent le crâne, transpercèrent le squelette de hareng entre les doigts de ma grand-mère et restèrent longtemps à tournoyer sous les solives. Ils me faisaient penser d’un côté à La Bible racontée aux enfants, et de l’autre à un cœur de bœuf dégoulinant de sang, encore en train de battre dans un récipient en terre cuite. La signification de cette phrase était obscure, mais je disposais d’une arme infaillible contre l’obscurité : le nom de Staline. Grâce à lui, je pouvais transformer les histoires de la Bible en un tas de vieux papiers sans intérêt, illuminer les coins d’ombre et chasser les idées noires. Cette pensée me remplit d’un nouveau courage et je criai à ma grand-mère : « Eh bien voilà, c’est pour ça qu’on ne le trouve pas, l’abri! C’est parce que tu es contre ! »

Ma grand-mère ne me regarda ni méchamment, ni gentiment. Elle ne me regarda pas du tout. Lorsqu’elle soupira enfin : « La violence me fait peur ! » cela ne s’adressait pas à moi, mais à la miche de pain sur la table, aux harengs dans l’assiette, aux solives et au livre d’histoires de la Bible.

Elle se mit ensuite à manger avec appétit, presque furieusement, et ne prononça plus le moindre mot. Je quittai furtivement ma place derrière la table et allai sans bruit dans la pièce du fond. Je rassemblai toutes mes affaires et les considérai les unes après les autres.

Il y avait là un horrible petit chien qui semblait frotter son arrière-train par terre, comme s’il avait des vers. Et aussi une boule de verre bleue, un ours couineur en caoutchouc, qui grognait au lieu de couiner, et l’ours Udupää, vêtu d’une toile de coton à pois. J’avais arraché de mes propres mains ses yeux de verre marron, que j’avais jetés dans le puits.

Il y avait aussi ma poupée en plastique, Villu, avec ses mollets verdâtres, ses chaussettes, ses culottes et son sourire en plastique. Et encore le cheval de bois aux pattes raccourcies, et puis Mats, avec son bonnet jaune à pompon, son pantalon bouffant à fleurs, ses joues rouges et ses grosses patasses. Sa poitrine, couverte d’un gilet de laine, était rembourrée de ouate grise. On l’appelait « le clown ».

Je possédais aussi une pompe à vélo, un harmonica, plusieurs bobines de fil vides, une grosse perle d’a