Les montagnes

     Quoi de plus exaltant que d’être sur un terrain plat, mais visible de tous, comme si on se trouvait au sommet d’une colline. Ici, dans la plus longue rue de Kalamaja — bon, en fait je ne connais pas sa longueur exacte, donc il ne faut pas prendre cela trop au pied de la lettre —, il y a une maison qui, si on la regarde d’un peu loin, semble être située au sommet d’une colline. Même si, en réalité, il n’y a pas de colline, ce n’est qu’une illusion. Elle se tient simplement à distance, on a l’impression qu’elle a choisi de se mettre à l’écart, ou que les autres maisons l’ont rejetée. On ne saura jamais ce qui s’est passé exactement. La maison est très haute, sa silhouette arrogante s’élance vers le ciel, semblable à celle d’une église gothique. Il ne manque que le clocher, où pourraient sonner les douze coups de minuit. 
     À côté d’elle, de grands arbres, sans doute des ormes, sont à présent effeuillés. Une nuit, au clair de lune, j’ai vu des corbeaux tournoyer autour de leurs cimes. Enfin je les ai imaginés. J’observe cette maison depuis l’autre côté de la rue. De temps en temps je marche un peu pour ne pas attraper froid ni avoir l’air bizarre, même si, à vrai dire, personne ne regarde par la fenêtre en pleine nuit. En tout cas je ne l’ai pas remarqué.
      Du côté de Kopli, cette rue croise une voie ferrée probablement désaffectée. Je n’y ai vu passer un train qu’une seule fois. Pas un train de voyageur, non, une autre sorte. Un train fantôme ? Je ne l’aurais pas vu si je ne venais pas me poster devant cette maison chaque nuit vers deux heures du matin. J’observe jusqu’à trois heures, parfois plus longtemps. Ça dépend de la saison. En été, il y a plus de passage, donc je rentre chez moi plus tôt, afin que les gens ne me prennent pas pour un simple d’esprit. J’ai ma petite routine : je commence à avoir sommeil vers cinq heures du soir, et je dors jusqu’à huit ou neuf heures. Ensuite je m’habille, j’accroche un sac de courses à mon épaule – un sac en tissu, pour ne pas détonner dans ce quartier. C’est important pour moi de passer inaperçu. Je fais semblant d’aller faire mes courses, mais en réalité je n’y vais pas. Je me promène simplement du côté de Karjamaa et de Kopli. Je n’ai plus de chien depuis déjà quelques année, cela me manque parfois. 
     Aujourd’hui, j’ai lu un livre jusqu’à trois heures de l’après-midi. Je n’ai même pas ouvert les rideaux, ce n’était pas la peine. De toute façon, à quatre heures il fait déjà nuit. Et puis je ne me réveille pas le matin, je me lève généralement vers midi. Le livre en question a failli obtenir un prix : Ducks, Newburyport de Lucy Ellmann. Il consiste en une seule phrase qui s’étire sur mille pages, l’expressions the fact that remplaçant les points. Mouais. Drôle de bouquin. C’est agréable de se dire que, quand j’aurai fini de le lire, j’aurai l’impression de ne rien avoir lu. C’est ce que je pressens, bien que j’en sois seulement à la page cinquante-sept. Je ne me souviens absolument plus de la première page, ni d’ailleurs de la page cinquante-cinq. C’est réconfortant. Autrement, je ne me lancerais jamais dans un si gros pavé. Les livres, c’est un peu comme les bruits. Quand un bruit est fort et incessant, on finit par ne plus l’entendre. Ce qui me dérange, ce sont les petits chouinements, les coups ponctuels contre le mur, la perceuse du voisin deux fois par semaine (comme la semaine dernière). S’il veut percer, qu’il le fasse en continu.

     Je remonte la rue Kungla en direction de cette maison qui ressemble à une église et je me demande si je pourrais gagner un grand prix littéraire pour un livre où je remplacerais les points par l’expression du coup. Du coup dans des rues comme celles-ci, où il n’y a ni bars ni magasins, personne ne passe le soir, à part les habitants du quartier qui promènent leur chien, et c’est pour ça que les gens comme moi détonnent, surtout que je n’habite pas ici, du coup je me dis comme ça, j’imagine, que quelqu’un va me remarquer, mais en réalité, bien sûr, personne ne fait attention à moi, la moitié de ce qui nous arrive n’existe que dans notre imagination, du coup j’aime bien imiter les autres, c’est-à-dire les autres écrivains, me moquer d’eux, mais quand on imite trop bien quelqu’un, ça ne lui plaît pas et il se met tout de suite en colère, ce qui pour moi était incompréhensible jusqu’à ce que je trouve sur Internet la raison de cette colère, jusqu’à ce qu’une poétesse me bloque sur Facebook hier parce qu’elle avait l’impression que je me moquais d’elle avec mes imitations, comme si je voulais être moi aussi un vrai poète, quelqu’un comme elle, du coup j’ai déjà remarqué que les gens n’aiment pas les concurrents, non pas parce que quelqu’un leur fait de l’ombre, mais parce que leur secret a été découvert, du coup personne n’apprécie quand les autres voient que leur truc est en réalité très facile à faire, chacun vit en se sachant capable de faire quelque chose de particulier et du coup la colère naît de la découverte que n’importe qui pourrait réussir tout aussi bien, du coup quand on parle de concurrence c’est bien la colère qui est le cœur du problème, ça nous énerve terriblement que quelqu’un d’autre y arrive aussi, le fond du problème n’est pas le fait qu’un autre soit meilleur ou pire, mais l’existence même d’un autre, du coup je devrais pouvoir obtenir un prix littéraire pour un travail que je n’aurais pas moi-même pris au sérieux, mais ça, personne d’autre que moi ne le saura et je serai confronté à un dilemme : devrai-je ou non révéler que ce n’était qu’une parodie, leur dire qu’ils ont décerné le prix à un parodiste, hé hé hé !
      Au premier étage de cette maison se trouve un appartement qui me fascine, où j’aimerais habiter moi-même, à en juger d’après les rideaux. Ou alors il serait occupé par un ami à qui je rendrais souvent visite. Ces rideaux sont rouge framboise, comme le soleil couchant par une soirée froide. Ils sont toujours fermés quand j’arrive et que je m’arrête au coin de la rue, à mon endroit habituel, entre le panneau de signalisation et l’arbre qui me cache dans son ombre. Les tramways de Kopli passent, kriuu-fiuu, le un et le deux, parfois deux numéros deux à la suite. Celui avec la pub pour Batoum est vraiment très joli, c’est mon préféré, je me réjouis chaque fois qu’il passe devant moi à toute allure. Tiens, un troisième numéro deux. Un accident a dû se produire sur la ligne 1, quelqu’un s’est peut-être fait renverser par le tram. 
     Je me souviens qu’un jour, en été, un homme qui attendait le tram à un arrêt près d’ici m’a demandé lequel il devait prendre pour aller à l’aéroport. J’ai répondu le quatre, surtout pas le deux. Après avoir marché un moment, je me suis souvenu que le quatre ne passait pas du tout par là. J’avais oublié où j’habitais désormais. Autrefois, je vivais près de la gare routière, je ne prenais que le quatre, un chiffre qui me semblait porter bonheur. Les numéros deux, je les laissais passer. Hé hé hé. J’espère que le gars ne l’a pas mal pris, les gens se vexent facilement. Comme cette idiote de poétesse. Il me semble que c’est tout à fait le genre à vivre dans un appartement aux rideaux rouge framboise. Si elle ne s’était pas vexée de façon aussi ridicule, nous aurions pu être amis. J’imagine que l’appartement est petit : une pièce, une cuisine séparée, plus un débarras, qui devait autrefois être un garde-manger. Il contient maintenant un balai et un seau, des chiffons pour faire la poussière et des bouteilles de détergent. Je me demande si on pourrait enlever une tache de sang avec du déboucheur liquide, ce serait ma première question si je jetais un coup d’œil dans ce cagibi. J’aime imaginer toutes sortes de choses. 
      
     J’entends quelqu’un me demander : « Hé, tu sais pas où est le kiosque à pizzas ? » Il sent l’alcool et la crasse, cet homme qui se tient à côté de moi. Quand est-il apparu ? Je ne l’ai pas remarqué. Il a surgi de nulle part pendant que j’étais occupé à regarder passer les tramways. Il n’a pas l’air d’un marginal, plutôt d’un type ordinaire de Kalamaja. Il doit revenir d’une fête dans un appartement, une beuverie de plusieurs jours. « Hey, les pizzas, tu sais pas où c’est ? » Je comprends que c’est à moi qu’il parle. Je regarde les alentours, il n’y a personne d’autre, seulement les ombres des arbres dans la lumière des lampadaires. Je fais non de la tête, même si je pense qu’il parle de la pizzeria près de chez moi. Je ne veux pas lui expliquer comment y aller. Va savoir à qui j’ai affaire. C’est peut-être un stalker fou. Voire pire. 
     Il me regarde, et moi je me remets à fixer la maison et les rideaux. Il s’éloigne en marmonnant et en titubant. Dans la mauvaise direction, mais je ne lui dis rien, ce ne sont pas mes oignons.
      
     Il y a eu du changement dans la maison. Quelque chose est différent. Bon, en fait, c’est moi qui l’imagine, comme avant avec les corbeaux. J’aimais rêver déjà quand j’étais gosse : j’observais les fissures au plafond et j’imaginais qu’elles formaient un paysage. Le Grand Canyon. Où en étais-je ? Ah oui, au garde-manger qui sert aujourd’hui de placard pour ranger les produits d’entretien. Dans l’appartement, il pourrait y avoir un lit une place ou un petit canapé sur lequel il serait possible de dormir. Et aussi quelque chose sur le mur, une affiche. Peut-être celle de JokerPulp Fiction ou un autre film du même genre. Et une bibliothèque avec les livres de la poétesse et d’autres qui lui auraient été offert. Elle pourrait aussi avoir les miens. Un jour je publierai quelque chose, même si ce ne sera sans doute pas un livre comme celui d’Ellmann, mille pages c’est trop pour moi. J’ai écrit sur mon mur Facebook trois poèmes, assez médiocres, constitués d’une seule longue phrase, une logorrhée ponctuée de retours à la ligne. « Ce n’est pas sorcier, tout le monde peut le faire », c’est ce que je lui ai écrit sur Messenger. Nous aurions pu être amis. 
     Dans l’appartement, il y a une petite table, juste sous la fenêtre, mais personne n’y est assis en ce moment, sinon je verrais une silhouette. Sur la table est posée une petite sculpture, un éléphant en porcelaine. Bleu clair. Avec un collier. Si ça se trouve, ce n’est pas un éléphant, j’ai pu me tromper, c’est peut-être un chat. Les chats peuvent porter un collier, les chiens aussi, mais je ne veux pas que ce soit un chien. J’en ai eu un autrefois. La poétesse est peut-être en train de prendre son bain. La baignoire est le meilleur endroit de ce petit logement. Elle l’a loué pour ça, même si, pour le même prix, elle aurait pu trouver quelque chose de plus grand à Lasnamäe ou à Mustamäe. J’imagine que la baignoire est étroite et ancienne, probablement en fonte. Les robinets sont séparés : l’eau chaude d’un côté et l’eau froide de l’autre. Il faut les tourner juste ce qu’il faut pour obtenir la bonne température, ce qui m’énerverait si je devais prendre ma douche dans cette baignoire. Et je devrais me mettre à genoux parce que sinon je mettrais de l’eau partout. Il n’y a pas de rideau de douche. Je ne sais pas où il a bien pu passer, parce que les anneaux sont encore sur la tringle. Ah si ! en fait je sais, il a fini dans la benne à ordures près du supermarché. Puis je suis allé m’acheter de l’alcool. Pour une soirée comme celle-là, il fallait prévoir quelque chose de fort et qui réchauffe. Je ne veux plus penser à cette statuette bleu clair, parce qu’en fin de compte, peu importe que ce soit un chien ou autre chose. Ma petite Roonja s’est faite écraser par une voiture il y a deux hivers de cela. 
      
     Je ne les ai pas entendus arriver. Ces derniers temps je n’ai pas été attentif à grand-chose dans le monde réel. Toujours est-il qu’ils sont maintenant devant la maison. La police. Et les secours. Je me prends un faisceau de lumière bleutée en plein dans la figure. L’espace d’un instant, le rideau rouge framboise me paraît blanc. Je ferme brièvement les yeux. À présent je vois des ombres sur le rideau. Il se passe quelque chose. Ouvrez les rideaux, je voudrais voir si j’ai raison. Des gens vêtus de blanc vont et viennent. S’ils n’étaient pas des fantômes — ce qu’ils sont incontestablement —, je leur poserais la question. Est-ce qu’elle est encore dans la baignoire ? Entre temps l’eau a dû refroidir. Il ne faut pas rester dans l’eau si longtemps, la peau se fripe et peut-être qu’elle ne redeviendra plus jamais lisse. La poétesse a une belle peau, presque translucide, comme de la porcelaine, qui rappelle un peu cette statuette bleu clair. Je ne l’ai pas choisie à cause de ses poèmes, mais avant tout parce que cette peau m’envoûtait.  
      
     Il est très facile d’énerver les gens, du coup à l’école, et c’est peut-être là que ça a commencé, j’imaginais ce que les autres faisaient et je les imitais, je m’en sortais très bien, autant en mathématiques qu’en chimie et en physique, mais ce n’était pas moi qui faisais les exercices, car je n’ai aucun don pour les sciences, je me contentais d’imaginer comment quelqu’un d’autre les aurait faits, quel aurait été son raisonnement, et du coup ma vie a toujours été facile, si je m’imagine en mathématicien, physicien ou écrivain, alors pourquoi pas en poète, je le suis presque déjà en fait, mais pas complètement, du coup j’ai envoyé ces poèmes écrits par imitation, toute une série, à une revue littéraire et ils ont été acceptés, mais personne n’a compris que je n’étais pas moi-même quand je les écrivais, j’étais quelqu’un d’autre, du coup je ne sais pas si je devrais ou non me vexer que personne ne me remarque jamais, moi. 
      
     « Il y avait un homme là-bas. Il m’a demandé où était la pizzeria. C’était certainement pas un gars du quartier », dis-je au téléphone le soir, après avoir lu sur Internet qu’elle était morte. La poétesse est morte. C’est pour ça que je ne l’ai pas vue assise à sa table. Je leur explique que j’étais en route pour aller faire les courses, mon sac sur l’épaule. Un sac en tissu, je précise, inutilement, mais aucune réaction à l’autre bout du fil. On m’écoute patiemment, quelqu’un doit enregistrer. J’ajoute que j’étais en train de rentrer quand tout cela est arrivé : la police, les secours, tout ça. Que je me rappelle de cet homme, le fan de pizza, oui, c’est comme ça que je l’appelle pendant le reste de la discussion, le fan de pizza. Ça m’a surpris, d’où a-t-il surgi si soudainement ? À cette heure-là il n’y a généralement personne à ce coin de rue, en tout cas je n’y ai vu personne quand je suis allé faire des courses. Il n’y a que moi qui passe par là, un écrivain comme moi se lève tard, je fais aussi mes courses tard le soir, c’est ouvert jusqu’à onze heures. Vous ne me demandez pas quel genre d’écrivain je suis, ce que j’écris ? Eh bien je suis poète moi aussi. Peut-être même meilleur qu’elle. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu besoin de préciser cela. Oui, je connais bien cette rue, j’y passe souvent quand je vais faire les courses. J’ajoute qu’on aurait pu être amis. Mais peut-être que je ne le dis pas assez fort, car on ne me pose pas d’autres questions. On me rappellera si besoin est. Eh bien, qu’ils le fassent. J’espère qu’ils retrouveront cet homme. Je vois très bien comment il a procédé. 
     Ils se sont rencontrés sur Tinder, forcément, c’est un vrai nid à psychopathes. Puis ils ont fait un ou deux dates. Le fan de pizza était peut-être excité de sortir avec une poétesse. Peut-être que lui aussi était du genre à écrire des textes sans pouvoir les publier. Peut-être qu’il avait envie de lui en lire quelques-uns. Peut-être qu’elle lui a dit quelque chose du genre : pas mal pour un amateur, continue comme ça. Le genre de remarque qui se veut bienveillante, encourageante, mais qui ne trompe personne. Peut-être que la poétesse est allée prendre une douche et que le fan de pizza l’a frappé à travers le rideau. Avec quelque chose de lourd. Un balai par exemple. Le coup était si violent que la poétesse est tombée, elle n’a même pas crié, car on ne crie pas quand on est désorienté. On veut d’abord comprendre ce qui se passe. Elle n’a pas eu le temps de comprendre ni de crier, car tout s’est déroulé très vite, ils avaient déjà descendu une ou deux bouteilles de vin. Elle n’avait qu’à pas se moquer de lui. Bon Dieu, qu’est-ce que c’était déjà, ce foutu bouquin dont elle avait parlé, ça ne me revient plus. Une autrice américaine que le fan de pizza ne connaissait pas et dont les récits étaient soi-disant semblables aux siens. Tellement semblables qu’on aurait dit qu’il les avait recopiés. Le fan de pizza n’est évidemment pas un vrai écrivain. Il a sûrement tout copié. Les gens pètent un câble quand on leur fait comprendre qu’ils n’ont aucun talent. Je ne jetterais pas la pierre à ce gars, tout le monde péterait un câble à sa place. 
      
     Je pense souvent à la Tchéquie. Avant je n’aimais pas les montagnes, mais quand j’y suis allé, je me suis vite habitué à la quasi-absence de plaine. J’ai imaginé que j’étais un oiseau. Un aigle. Est-ce que vous savez qu’en tchèque aigle se dit orel. Je plane au-dessus de Prague la nuit, les maisons sont toutes petites et on ne voit personne. Les fenêtres, dont certaines ont sans doute des rideaux rouge framboise, ne sont pour moi que des crottes de mouche. Vole, vole grand oiseau. Autrefois nous avions pour voisins des ivrognes qui beuglaient cette chanson tous les vendredis soir. En survolant la ville j’entends une mélodie, mais ce n’est pas la même, ce n’est pas le grand oiseau, pas ce genre de daube, non, c’est un magnifique morceau de musique classique. Dvořák ? En tous cas c’est du violon, un timbre mélancolique et rêveur. Peut-être bien du Dvořák. 
       
     Ils recherchent le fan de pizza. Ils ont dressé un portrait-robot assez précis d’après mes indications. Un individu d’environ un mètre quatre-vingt, des cheveux blonds un peu trop longs et de grands yeux rapprochés. Marron peut-être, je n’en suis pas sûr. Impossible de les voir dans cette allée sombre. J’achète un billet pour Prague, il y a justement une promotion. J’ai toujours su, depuis mon premier voyage, que j’irais un jour vivre là-bas. Pour m’imaginer que je suis tchèque. Un juif tchèque. Un lointain parent de Kafka, depuis la nuit des temps. Oui, pourquoi pas.  
     À part ça, cette statuette n’est pas bleu clair. Je m’étais trompé. Je l’examine à la lumière de ma lampe. Un gris avec des reflets un peu verts. Et ce n’est pas un éléphant. Pas non plus un chat. C’est une créature mythologique inconnue. 
     Si un jour je découvre de quel animal il s’agit, j’essaierai de m’imaginer que je suis cet animal. J’espère qu’il peut vivre à la montagne, car c’est là que je compte m’y installer. Solitaire, loin du monde, et on ne saura pas si ce sont les autres qui m’ont rejeté ou moi qui ai choisi de me mettre à l’écart. L’avion décolle demain matin à dix heures quarante. 

Traduit de l’estonien par Ava Chouquet, Léa Debrie, Françoise Sule et Antoine Chalvin