Traduits de l’estonien par Antoine Chalvin
les mots d’une langue étrangère
flottent en bancs serrés
sous la sombre surface de l’eau
certains remuent encore
leurs ventres blancs sont tournés vers moi
mais je ne les reconnais pas
jadis je les ai fréquentés
brièvement, mais tout de même en personne
ils sont davantage que des poissons
un peu moins que des humains
ils ont besoin d’air et de reconnaissance
quand je tends la main pour toucher
certains d’entre eux
je les sors un instant de l’eau
et ils revivent
zusammenhang, évidemment
unterstützung, mon vieil ami
rien n’est encore perdu
mais je n’ai pas le temps de les toucher tous
j’ai beaucoup d’autres choses à faire
je flotte sur mon radeau pourri
au-dessus de l’eau noire
au-dessous du ciel bas
et un courant emporte
mes vieilles connaissances devenues étrangères
sur cette étendue d’eau
où j’ai jeté
mon ancre
moi, la lune, je refuse
oui je refuse catégoriquement
d’assumer la responsabilité
de toutes les stupidités
que vous commettrez
cette nuit
ou dans le passé ou dans l’avenir
moi, la lune, j’en ai assez
d’écouter vos peines de cœur
et vos gémissements
vos hurlements
non mais vraiment
quand donc quelqu’un m’a-t-il demandé
comment moi j’allais
non vraiment
allez voir votre prêtre ou votre psy
ou cherchez un peu
et vous trouverez peut-être
un ami
moi, la lune, je suis fatiguée
quelqu’un d’autre pourrait assumer
une partie de ces obligations
les marées
ça d’accord
je continuerai à m’en occuper

par