Traduits de l’estonien par Vincent Dautancourt, révisés par Mélanie Gourdon et Yves Arques
Au Café Werner
Moi l’impatiente
j’ai appris
à faire la queue au comptoir du café Werner
rester debout n’est pas un problème
dix minutes sourire
aux gâteaux savoir que
le meilleur cappuccino de la ville
m’attend
moi l’impatiente
dix minutes
ou dix années
pas de problème
car ils sont maintenant derrière moi
tous les cafés au lait trop pâles
ou seulement passables
et les noirs trop corsés gloire
à leur mémoire
à leurs idées brillantes
à leurs bites gloire
aux souffrances partagées
attendre
n’est pas un problème.
Attente I
Il neige sur Tartu
horizontalement
le clocher de l’église Saint-Jean
est un fantôme —
si tu y crois
moi je crois que l’attente
n’est pas vaine
le moment venu
tout pourrait arriver
le moment venu
le trouble disparaîtra
tes oreilles chaudes
surgiront et tes pommettes
rougeoyantes
même si tu ne viens pas
si tu ne m’embrasses pas
dans le clocher ou ailleurs
l’attente
n’est pas vaine.
Rêve
Nous n’avions jamais été
aussi proches l’un de l’autre
dans les rêves l’un de l’autre
nos esprits nos corps nos langues
se penchaient les uns vers les autres
telle une plante
qui se penche de toutes ses cellules
vers le soleil
nous étions des plantes
sans demander sans supplier
nous étions le soleil l’un pour l’autre
avec une évidence aveugle
nous devions aboutir à notre synthèse
à notre photosynthèse
presque sans passion
tu es entré en moi pour
que nous puissions produire et transmettre
de l’énergie
nous voulions rester en vie
nous voulions grandir
faire grandir les mots qui n’ont pas été dits
rien ne changeait
tout se répétait d’année en année :
esquive permanente et résignation
ton dos qui disparaît entre les pommiers
dans ma gorge une boule serrée
car peut-être était-ce là
la dernière fois
nous n’avions jamais été
aussi proches l’un de l’autre
nous pouvions vivre séparés
des mois des années
dans l’ennui ou assez heureux
nous nous croisions sur Toomemägi
mais notre rêve
n’en finissait pas.
Numéros
Aujourd’hui j’ai trouvé dans mon téléphone
des numéros d’amis décédés
que je ne voulais pas effacer
et ceux de vivants
dont je ne voulais pas me rappeler
des numéros de rendez-vous tant attendus
des numéros de conversations infinies
des numéros pleins de souffrance et de haine
des numéros qui conduisaient à une maison d’été glaciale
ou à un long voyage en train
des numéros qui mettaient mes oreilles en feu
des numéros funestes
des numéros de créatures divines
des numéros qui devaient être éternels
ne devaient jamais me trahir
ni s’enrouler autour de mon cou
pour m’étrangler
paix aux vivants et aux morts
aux déchus et aux accomplis
paix aux êtres chers et aux inconnus
à ceux qui ont appelé un faux numéro.

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