La disparition de Kõtu
Un semestre d’hiver, sans doute en cinquième, je me suis retrouvé à user mes fonds de culotte dans la même classe que lui : cela devait être pendant l’année scolaire 1941-42 …

(1929-2014). Après des études de physique à l’université de Tartu (1948-1953), Madis Kõiv enseigne à l’Institut polytechnique de Tallinn (1953-1961), puis travaille comme chercheur à l’Institut de physique de Tartu (1961-1991). En 1991, il fonde à Tartu un séminaire de philosophie analytique, dont il s’occupe pendant une dizaine d’années.
Vers le milieu des années 1960, apparemment à la suite d’ennuis de santé l’empêchant temporairement de se livrer à son travail de chercheur, il commence à écrire des textes littéraires et théâtraux qui restent tout d’abord dans ses tiroirs. Plusieurs pièces sont publiées à partir de 1978 (La Grange, avec Hando Runnel ; traduction française publiée en 2010), des romans en 1988, 1996 et 2005, une série de volumes de souvenirs, sous le titre général de Studia memoriae, à partir de 1994. C’est aussi dans les années 1990 qu’ont lieu les premières représentations de quelques-unes de ses pièces, dont une édition complète (vingt-quatre pièces, en quatre volumes) paraît entre 2006 et 2010. Ses principaux articles philosophiques et essais sur des thèmes littéraires ont été repris en volume en 2005, plusieurs textes littéraires brefs en 2013.
Au vu de la variété de son œuvre (à la liste ci-dessus, il conviendrait d’ajouter la peinture) comme de sa confidentialité initiale, on ne s’étonnera pas que la réception s’en soit faite de façon éparse. C’est avant tout comme dramaturge que Madis Kõiv est connu du grand public, et c’est aussi son œuvre théâtrale qui a été d’abord, et le plus, analysée. Brièvement, on peut répartir ce corpus théâtral en trois groupes : une série de pièces mettant en scène de grandes figures de la culture européenne – de Spinoza et Leibniz à Beethoven, Hegel et Hölderlin, en passant par Kant et Heidegger – ou estonienne – Faehlmann, Ernst Enno – ; des pièces bâties sur des matériaux plus personnels, souvent situées dans un milieu rural et employant volontiers la langue de la région de Võru – c’est à ce deuxième groupe qu’appartiennent les deux textes de Kõiv traduits à ce jour en français – ; enfin, des adaptations de textes d’autres auteurs – La Montagne magique, Huckleberry Finn, etc. Les volumes de mélanges parus à l’occasion des 70e et 75e anniversaires de Kõiv abordent pour la première fois, par touches éparses, les diverses facettes de son travail et permettent de situer sa place et de mesurer son influence sur les intellectuels estoniens à partir des années soixante.
En dépit d'une unité revendiquée, l’œuvre de Madis Kõiv ne se laisse pas caractériser par une quelconque unité doctrinale ; on serait même bien en peine d’en articuler les directions caractéristiques en un corpus. Pour Aare Pilv, si la pensée de Kõiv comprend naturellement des composantes philosophiques, elle se manifeste aussi dans «tout le reste», avant tout par une attitude face au monde – un style. Les trois traits distinctifs de ce style seraient le caractère vivant de la langue employée, en particulier la syntaxe relevant du registre oral – de ce point de vue, Kõiv prolonge à sa manière l’œuvre de Tammsaare, le grand écrivain estonien de l’entre-deux-guerres –, l’intensité de l’acte d’écriture, à tel point que cette intensité semble parfois devenir le moteur même de la pensée, et enfin l’importance des impressions sensorielles, revêtues d’un statut existentiel. Ces impressions nourrissent de nombreux textes, qu’il s’agisse de romans ou de pièces de théâtre. Il peut s’agir de pures sensations physiques, souvent associées à la terreur et à la répulsion (la teinte jaune-orange du couchant, l’odeur des fleurs de tilleul) ou d’expériences fondatrices (la séparation familiale pendant la guerre et l’impression d’une vie composée de deux existences que rien ne peut relier, au fondement de toute l’exploration des mécanismes de la mémoire dans les Studia memoriae). Signalons encore le topos du luht (le mot désigne une prairie inondable, en bordure de rivière par exemple ; on retrouve ce mot dans l’expression luhta minema – se perdre, échouer). Présent à l’arrière-plan de nombreux textes de Kõiv, le luht, qui semble pouvoir incarner aussi bien le but de la philosophie que le labyrinthe mémoriel, est peut-être aussi le lieu de l’instant suprême que Kõiv, en scientifique, envisage comme une énigme topologique.
De leur côté, l’intensité de l’écriture et son caractère organique sont pour beaucoup dans l’envoûtement que peut provoquer la lecture de Kõiv (Aare Pilv parle «d’une pensée philosophique très “parlante”, dialogique malgré son solipsisme, [court-circuitant] la couche intermédiaire impersonnelle à laquelle on s’adresse ordinairement et qui fonctionne comme un filtre traducteur entre les individualités ».) — Jean Pascal Ollivry
par Madis Kõiv Un semestre d’hiver, sans doute en cinquième, je me suis retrouvé à user mes fonds de culotte dans la même classe que lui : cela devait être pendant l’année scolaire 1941-42 …