Le bassin

      Tuuli était une fille de petite taille et un peu étrange. Elle avait depuis longtemps l’âge d’être considérée comme une femme, mais elle-même ne se percevait pas comme telle. Sa vie était difficile, mais elle ne savait pas exactement pourquoi. Exister était tout simplement un peu plus compliqué pour elle que pour les autres personnes de son entourage. Peut-être qu’elle n’était pas prête. Peut-être qu’elle était destinée à rester un fruit vert pour le reste de sa vie. Le monde l’accablait et la fatiguait comme un enfant et la rendait souvent capricieuse.
      Chaque fois qu’elle passait devant un miroir, elle sursautait en voyant cette petite femme qui lui apparaissait comme une étrangère. D’après son reflet, les autres auraient pu penser qu’elle était une jeune adulte raisonnable, au comportement conforme à son âge, et même heureuse, bien qu’elle n’eût pas l’impression de l’être. Peut-être y avait-il dans le monde d’autres petits garçons et petites filles bizarres qui avaient grandi sans s’en rendre compte. Et peut-être se sentaient-il eux aussi étranges et pas à leur place.
      Le jour de ses vingt-sept ans, Tuuli découvrit qu’un bassin s’était formé en elle, du front jusqu’au nombril. Il était de forme rectangulaire, sans fond, avec des bords couleur bronze, rempli d’une eau noirâtre. Et il se déplaçait avec elle. L’eau avait toujours été présente en elle, mais le bassin avait dû être construit récemment. Était-ce un cadeau d’anniversaire ? Il n’y avait rien d’autre à part lui. Tuuli commença à aller nager dans ce bassin : il avait probablement été conçu pour cela. C’était exactement ce dont elle avait besoin. Quand le monde extérieur devenait insupportable ou ennuyeux, elle rentrait en elle-même, se mettait nue et plongeait dans l’eau. Elle aimait bien se baigner. À cet endroit, elle n’avait pas d’âge. L’eau, toujours à la bonne température, l’enveloppait de sa paisible étreinte et l’engloutissait entièrement. Tuuli barbottait en flottant à la surface, les oreilles immergées et les orteils à l’extérieur. Le bassin était toujours calme et désert. Elle ouvrait les yeux sous l’eau pour voir ce qu’il y avait tout au fond, mais ne voyait rien. Il n’y avait que de l’eau, de l’eau, de l’eau dans un vide sans fin.
      Être dans l’eau, c’était comme mourir. Elle n’aurait su dire comment elle savait ce qu’on éprouve en mourant, et elle ne se souvenait pas d’en avoir fait l’expérience, mais elle aimait mourir. Une fois dans le bassin, elle renonçait à tout : au temps, aux sentiments, aux pensées, aux projets, aux formes, à son corps et sa personnalité. Tout simplement, elle était, elle flottait et se sentait comme une méduse translucide. « Qui donc en moi comprend que je ne suis personne ? Qui me regarde flotter, sans corps, dénuée de sentiments et de pensées ? Qui donc a l’impression d’être ici comme une méduse ? Qui suis-je lorsque je ne suis personne ? » se demandait-elle en sortant.
      Quand elle avait nagé, le monde auquel elle était habituée lui paraissait différent. Tout ce qui était vivant et bougeait autour d’elle l’affectait d’une autre manière. C’était plus aigu et plus intime, mais pas douloureux. Peu importait son âge. Peu importait qu’elle se sente comme une petite fille qui avait grandi sans le vouloir. Elle avait l’impression de voir le monde à distance et de mieux le distinguer, mais elle se sentait aussi plus proche de toute chose qu’elle ne l’avait jamais été, plus vivante que jamais. Elle commença à voir plus clairement l’enchaînement naturel et inévitable des événements, la futilité de ses pensées et de ses soucis. Tout ce qui l’entourait était simplement là, mais se déplaçait aussi, se modifiait radicalement, et elle pouvait le sentir jusqu’aux moindres détails sur toutes les parcelles de son corps. La terre était remplie de garçons et de filles de petite taille qui souffraient. Semblables à elle. Les perceptions et les informations qui l’avaient accablée auparavant s’étaient transformées en bénédiction. Même les choses qui semblaient figées et sans vie bougeaient, mais simplement à leur propre rythme. Et ce qu’autrefois elle trouvait laid lui paraissait maintenant beau. L’essence profonde de toute chose est belle, comprenait-elle. 
      « Plus je nage, mieux ça va, se disait Tuuli. C’est vraiment formidable que quelqu’un ait creusé ce bassin en moi et que je puisse maintenant avoir accès à cette eau. » Elle s’y rendit de nouveau. Cette fois, elle ne resta pas à la surface, mais plongea plus profondément, du moins c’est l’impression qu’elle avait. Autour d’elle, tout était à la même température, immuable et désert. Elle n’aurait pas su dire jusqu’à quelle profondeur elle alla, si tant est qu’il y eût encore une profondeur après la disparition du cadre scintillant. Elle vit les bords du bassin s’éloigner. Ils brillaient, comme éclairés par une source lumineuse, et ils devinrent de plus en plus petits, jusqu’à disparaître.
      Lorsqu’elle revint, plusieurs personnes l’attendaient dans le monde ordinaire, avec des mines contrariées et inquisitrices. « Où étais-tu passée ? Tu n’as pas fait ceci ou cela. Qu’est-ce que tu peux être distraite ! Tu n’as toujours pas répondu aux courriers. Tu es une vraie tête de linotte. » Tuuli resta imperturbable, mais elle était surprise d’avoir été absente si longtemps. Elle reprit son train-train quotidien et finit par se remettre sur les rails. Quand la perception nette et précise du monde qu’elle puisait dans le bassin s’estompait pour laisser place à une douleur et à un vague sentiment de lourdeur, elle allait de nouveau nager. Un jour, elle décida de descendre encore plus profondément. À son retour, elle constata qu’elle était restée plus longtemps que la dernière fois. 
      Elle n’avait pas rempli de nombreuses obligations. Mais cela faisait-il vraiment une différence ? Certaines d’entre elles n’étaient-elles pas inutiles, inventées ou fabriquées artificiellement ? Son pantalon, qui auparavant était bien ajusté, faisait des poches au niveau des genoux. Elle toucha son corps, sentit qu’à de nouveaux endroits des os durs saillaient et comprit qu’elle était restée si longtemps dans le bassin qu’elle en avait oublié de manger. En revanche, elle se sentait légère et en pleine forme. Était-il bien nécessaire de manger autant ? Nager dans le bassin la rendait plus heureuse. La charge qui auparavant lui compressait les épaules était maintenant pour elle légère et naturelle et faisait partie intégrante de sa vie. Elle ne pouvait rien changer à l’état des choses. Prendre conscience de cela l’avait libérée. Tout était simple et beau.
      Un jour où elle repartit dans l’eau et nagea très loin, elle aperçut soudain une lueur dans l’obscurité. Ce n’était plus le bord brillant de son bassin, c’était autre chose. Elle se dirigea vers la lumière et nagea longuement et lentement. Arrivée sur place, elle vit qu’il s’agissait d’un cercle et nagea à travers. Sa tête émergea de l’eau noirâtre et elle se retrouva au fond d’un édifice qui ressemblait à une sorte de château d’eau cylindrique, avec des murs de briques grises. Tuuli sortit du bassin et regarda autour d’elle. Qu’était donc cet endroit ? Un escalier circulaire menait au sommet de la tour. « IL Y A QUELQU’UN ? » appela-t-elle. L’intérieur de la tour lui renvoya son écho. Personne ne répondit, mais elle entendit gratter à l’étage supérieur. « QUI EST-CE QUI FAIT DU BRUIIIT LÀ-HAUUUT ? » cria-t-elle, mais elle n’obtint pas de réponse.
      Elle examina les lieux et vit que derrière l’escalier se trouvait un tas de pelotes de fil et de tissus gorgés d’eau. Comme elle était nue et qu’elle avait froid, elle alla fouiller dans les tissus. Elle y trouva une vieille blouse à motifs jaunes et verts qui sentait l’humidité et semblait dater de l’époque soviétique. Elle l’enfila en chassant une araignée de son domicile. Quelques gros boutons jaunes pendaient comme par miracle au bout d’un fil, mais la blouse faisait l’affaire. Il faisait frais dans cette tour. Tuuli commença à monter les marches. L’escalier circulaire paraissait sans fin. Elle avait l’impression qu’il s’allongeait à mesure qu’elle montait et qu’elle n’arriverait jamais à atteindre la source de ce mystérieux grattement. Enfin, elle parvint au bout et se retrouva dans une pièce avec plusieurs lucarnes. Le grattement était maintenant tout proche. Elle vit alors un garçon qui lui tournait le dos et tenait à la main un bâton en bois avec lequel il piquait doucement le mur. Il avait la tête penchée et semblait replié sur lui-même. À force de gratter, il avait fait tomber au sol des débris de ciment et de briques.
      « Bonjour », dit Tuuli.
      Le garçon tourna la tête vers elle sans paraître surpris et lui dit bonjour du bout des lèvres, en continuant à gratter le mur. Il avait des lunettes à verres épais, des cheveux raides et noirs coupés au bol et un nez légèrement retroussé. D’après son apparence, on aurait pu supposer qu’il avait entre onze et douze ans. Un peu gênée, Tuuli fourra ses mains dans la poche de sa blouse et tira sur les fils des coutures. Un bouton de rechange lui tomba entre les doigts. Ils restèrent tous les deux ainsi pendant un certain temps, puis le garçon cessa soudain de gratter. Il avança tranquillement jusqu’à l’escalier et se mit à monter. Tuuli le suivit.
      Ils débouchèrent dans la rue. C’était une journée d’été chaude et poussiéreuse. Ils devaient être dans le centre-ville. Le garçon marchait devant et Tuuli le talonnait. Elle constata qu’il portait des vêtements un peu trop larges pour lui, comme s’il les avait empruntés à quelqu’un d’autre, et il avait l’air d’en être très fier. Il avait un pantalon bleu à pattes d’éléphant dans le style des années soixante-dix, une chemise à la mode et des chaussures trop grandes pour ses pieds. Il semblait très content de se pavaner dans sa belle tenue. Il s’arrêta devant une maison jaune, tourna la clef dans la serrure et entra. Tuuli le suivit. Ils se retrouvèrent dans un appartement qui était un peu en désordre et sentait le renfermé. Le garçon laissa ses grandes chaussures dans l’entrée, tira les rideaux du salon, ouvrit la fenêtre et alla dans la cuisine. 
      Tuuli se promena silencieusement dans l’appartement et regarda tout autour d’elle. Sur la table se trouvait un vieux téléphone à cadran. D’une étagère murale dépassait une pile de disques vinyle, avec des inscriptions en russe, qui avaient l’air encore bien conservés. Laissant ses yeux vagabonder dans le salon, elle entendit le garçon ouvrir le réfrigérateur et lui demander : « Tu veux du jambon fumé ? » Tuuli répondit par l’affirmative et le rejoignit dans la cuisine. Le garçon lui tournait le dos et coupait soigneusement des tranches de jambon. Il paraissait à présent plus âgé. Peut-être avait-il plutôt quatorze ou quinze ans. Elle s’assit sur un tabouret et lui demanda : « C’est chez toi, ici ? » Il acquiesça avec fierté et posa sur la table le jambon parfaitement tranché. 
      « Mais où sont tes parents ?
      — Je n’ai pas de père. Et maman est partie travailler en Allemagne. »
      Tuuli prit une tranche de jambon entre ses doigts, en mordit une bouchée et regarda par la fenêtre sous laquelle des oiseaux de différentes espèces sautillaient çà et là dans les buissons. Il régnait une agréable ambiance estivale. Le garçon s’assit à la table et mangea lui aussi du jambon. 
      Ils restèrent assis en silence pendant un moment, puis Tuuli se risqua à demander : « Qu’est-ce que tu faisais dans la tour ? » 
      Le garçon n’avait pas l’air très bavard et ne regardait pas Tuuli en face. C’était peut-être une question d’âge. Il était sérieux et fier, et il serait plus juste de dire que la présence de Tuuli ne semblait pas le gêner.
      « J’avais mal au ventre », répondit-il sur un ton désinvolte. Tuuli le fixa longuement du regard, et quelque chose commença tout doucement à germer dans son esprit. Ce visage lui était familier. Mais elle ne savait pas s’il serait convenable de le lui dire. Au bout d’un moment, le garçon se leva, comme piqué par une aiguille, prit sur l’étagère une grande tablette de chocolat Kalev et l’agita devant Tuuli. Il défit ensuite l’emballage, plia minutieusement le papier et plaça le chocolat sur la table.
      « Écoute, dit Tuuli, j’ai l’impression que tu es mon père. » Le garçon ne réagit pas. Peut-être n’avait-il pas entendu. Tuuli n’avait pas l’intention de le répéter une seconde fois. Chacun se cassa un carré de chocolat et après qu’ils l’eurent dégusté un long moment en silence, elle demanda : « Et sinon, qu’est-ce que tu fais comme loisir ? » Le garçon répondit qu’il faisait du karaté. 
      « Ah cool ! J’ai un petit frère de neuf ans qui va au cours de karaté lui aussi », dit-elle pour tenter d’entretenir la conversation.
      Le garçon faisait des réponses courtes, et son expression était si distante que Tuuli commença à se demander si elle se trouvait toujours dans cette pièce, si le garçon la voyait encore, ou si tout cela n’était que le fruit de son imagination. De façon inattendue, il l’interrogea à son tour :
      « Tu as quel âge ?
      — Vingt-sept ans. Bientôt vingt-huit », répondit-elle honnêtement. Pendant un instant, il haussa étrangement les sourcils, comme s’il était effrayé et pensait secrètement que ce chiffre était assez élevé. Tuuli poursuivit :
      « J’ai aussi une sœur. De huit ans ma cadette. C’est celle qui te ressemble le plus. Peut-être qu’un jour qu’ils arriveront jusqu’ici et que tu pourras les voir eux aussi… »
      Le garçon ne répondit pas.
      Le téléphone sonna et Tuuli sursauta. Le garçon se leva, se dirigea droit vers l’appareil et décrocha le combiné. Par l’embrasure de la porte, elle pouvait le voir tenir le combiné rouge contre son oreille et discuter en faisant les cent pas. On aurait dit que le cordon spiralé restreignait son désir de bouger. C’était sans doute un ami qui l’appelait, car sa voix avait l’air joyeuse. Il souriait, laissait échapper de temps en temps des petits rires et s’exprimait sur le ton que prennent tous les garçons quand ils parlent à des amis de leur âge. Tuuli l’observa. Puis elle prit un autre morceau du chocolat Kalev. Il était délicieux. L’appel dura longtemps et au bout d’un moment, Tuuli eut le sentiment qu’il était temps de quitter l’appartement. Elle se demanda si elle devait ou non le dire au garçon, mais ce dernier semblait si absent qu’elle décida de ne pas le déranger. Elle se faufila discrètement jusqu’à la porte d’entrée, lança au garçon un dernier regard attendri et pensa qu’il ne se vexerait pas si elle s’en allait.
      Dehors, il faisait encore un temps chaud et estival, un petit vent s’était levé, et le soleil était un peu plus bas. Les gens dans la rue portaient des vêtements démodés. « C’est comme une fête costumée », pensa Tuuli, et elle prit la direction de la tour, qui ne fut pas difficile à trouver. Elle franchit la porte par laquelle ils étaient sortis précédemment, descendit le long escalier circulaire, tout en se demandant ce qu’elle ferait si elle ne pouvait plus regagner son propre bassin à la nage. Peut-être que l’eau avait complètement disparu ? Arrivée au fond de la tour, elle vit que l’eau était toujours là et qu’un jeune homme était assis par terre près du cercle. En se rapprochant de lui, elle eut l’impression qu’il était dans tous ses états. Il avait l’air très irrité, les lunettes légèrement embuées, et son front était couvert de sueur. Il fumait une cigarette, le regard inquiet. Tuuli alla s’asseoir à côté de lui.
      « Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda-t-elle.
      — Ces foutus passe-partout, ils gondolent », dit le jeune homme en fixant l’eau noirâtre de ses yeux plissés. D’un geste brusque, il porta la cigarette à ses lèvres pour en tirer une bouffée. 
      « Ah… Quels passe-partout ?
      — Les passe-partout pour l’exposition. Je devais faire une exposition d’aquarelles. Mais je crois que je vais laisser tomber. Ces passe-partout gondolent, trancha le jeune homme laconiquement.
      — Moi aussi, j’aime bien peindre à l’aquarelle », ajouta Tuuli, et elle lui demanda une cigarette. Il sortit de sa poche du papier à cigarettes, du tabac, une machine à rouler, et roula habilement deux nouvelles cigarettes, l’une pour Tuuli, l’autre pour lui. Ils les allumèrent avec des allumettes et restèrent assis un moment en silence au bord de l’eau. Le bruit qu’ils faisaient en soufflant la fumée résonnait dans la tour.
      « C’est assez ennuyeux j’imagine, quand ça gondole », dit Tuuli après une pause. Puis elle observa le jeune homme, ses joues rondes de bébé, ses cheveux noirs, son front en sueur, et comprit.
      « Quel âge as-tu maintenant ? demanda-t-elle.
      — J’ai vingt-deux ans.
      — Tu as déjà un enfant de trois ans », dit Tuuli, et la situation commença à lui paraître si drôle qu’elle ne put s’empêcher de sourire en prononçant ces mots.
      Elle se demanda si elle devait consoler le jeune homme pour ses passe-partout gondolés, mais aucune parole réconfortante ne lui vint à l’esprit. Peut-être suffisait-il de rester assis à ses côtés et de fumer avec lui.
      Lorsque les cigarettes s’éteignirent, il se leva d’un bond. Son expression avait changé soudainement. Il semblait avoir trouvé en lui une force nouvelle. Ou une nouvelle idée pour résoudre un problème angoissant.
      « Bon, je vais y aller maintenant », dit-il. Il était clair qu’il ne pouvait pas attendre plus longtemps pour essayer cette nouvelle solution.
      « Hum, moi aussi », répondit Tuuli en souriant. Il lui rendit brièvement son sourire et cela lui rappela sa sœur : un sourire à la fois radieux et cruel, pensa-t-elle.
      « C’était sympa de te voir », ajouta-t-elle. Le jeune homme courait presque en montant les escaliers, tant il était impatient.
      Tuuli inspira profondément et sauta dans l’eau noirâtre, toujours vêtue de sa blouse jaune.

Traduit de l’estonien par Armande Baret